X : La lame noire

Fergus poussa la porte.

Une première pièce s’ouvrit devant lui, baignée d’une lumière dorée tombant d’une ouverture ménagée au sommet de la voûte. On avait l’étrange impression de ne pas entrer seulement dans une maison, mais dans un lieu où certaines réponses ne se livrent qu’à ceux qui acceptent d’en franchir le seuil.

L’air portait des parfums de myrrhe, de résine et de plantes sèches. Un homme se tenait quelques pas en retrait dans la pièce, près d’une table recouverte d’un tissu blanc, comme s’il attendait simplement qu’on franchisse la porte.

Il portait une tunique sombre, simple, dont le tissu semblait avoir vécu autant que lui. Sa barbe, déjà largement grisonnante, était soigneusement entretenue. Le visage était marqué par le vent et le soleil, comme celui des hommes qui passent beaucoup de temps dehors. Fergus eut immédiatement l’impression étrange que cet homme ne se pressait jamais, qu’il appartenait à un rythme plus ancien, plus lent que celui du monde ordinaire. Il ne semblait ni jeune ni véritablement âgé. Simplement… installé dans le temps.

Son regard était calme, étonnamment attentif, comme celui d’un homme qui observe beaucoup et parle peu. Puis il posa les yeux sur Boy. Et, à cet instant précis, Fergus eut la certitude étrange que l’homme avait déjà compris.

— Pose-le là, dit-il tranquillement en désignant la table.

Sa voix était basse, posée, avec cette assurance tranquille des gens qui savent ce qu’ils font.

Fergus obéit sans un mot. Il déposa Boy avec précaution sur le tissu blanc. L’homme s’approcha alors de la table et se pencha légèrement au-dessus du corps du chat. Ses gestes étaient calmes, précis, dépourvus de toute agitation. Il plaça ses mains au-dessus du corps de Boy, sans le toucher, puis ferma les yeux.

Le silence s’installa.

Un silence long, dense, habité.

Fergus n’osa pas bouger. Il regardait ces mains suspendues au-dessus du flanc de son chat, cette immobilité presque absolue, et pourtant quelque chose semblait se produire. Pas dans la chair visible. Plus profondément. Comme si l’homme écoutait un désordre que lui-même ne savait pas entendre.

Puis il rouvrit les paupières et fixa Fergus.

— Il a pris pour toi.

Ses mains restaient suspendues au-dessus du flanc de Boy. Ses sourcils se froncèrent légèrement.

— Une lame noire l’a touché. Mais il vivra. Il est fort.

Un bref silence suivit.

— Plus fort que toi, peut-être.

Fergus sentit une froideur lui courir sous la peau. Il n’avait encore rien dit. Pas un mot sur l’attaque. Pas un mot sur ce qui s’était passé dans la maison. L’homme reprit pourtant, doucement :

— Tu viens de loin. Et pas seulement en kilomètres.

Il marqua une pause.

— Ce n’est pas moi que tu dois chercher. Je suis seulement là pour te remettre en chemin.

Puis il se détourna vers une étagère basse. Il saisit un petit bol de pierre, y jeta quelques feuilles, ajouta un liquide sombre, puis écrasa le tout avec lenteur, fabriquant un onguent épais qu’il appliqua sur le flanc du chat. Ensuite, il alluma une bougie et la plaça près de la tête de Boy. Quelques mots suivirent. Une langue que Fergus ne reconnut pas. Les syllabes étaient brèves, graves, presque minérales, et semblaient vibrer plus qu’elles ne se prononçaient.

Quand il eut terminé, il se rassit.

— Il va dormir. Et il guérira.

Fergus ouvrit la bouche pour parler, poser des questions, demander qui il était, ce qu’il savait, ce qu’il entendait par là. Mais l’homme leva la main. Le geste était calme, sans brutalité, et suffisait pourtant à imposer le silence.

Il indiqua la porte.

— Tu as d’autres chemins à prendre. Il te faut te hâter.

Puis, presque dans un souffle :

— N’oublie pas : ce que tu cherches est plus ancien que ta peur… et bien plus vaste que ta volonté.

Fergus resta encore quelques secondes à l’observer. Boy respirait déjà mieux, plus profondément. Son corps ne tremblait plus. Son flanc se soulevait avec une régularité nouvelle, fragile encore, mais réelle.

Il le reprit dans ses bras et ressortit sans bruit.

Le sentier lui parut plus large à présent, moins menaçant. Peut-être était-ce la lumière qui avait changé. Ou peut-être quelque chose en lui. Boy reposait contre sa poitrine, plus calme, son souffle redevenu régulier. Fergus descendit lentement, les sens en éveil, l’esprit ailleurs. Il ne se sentait plus seul. Plutôt accompagné. Guidé, peut-être.

La C5 l’attendait, intacte. Il y installa Boy avec précaution, enveloppé dans sa couverture sur le siège passager, puis reprit la route vers Archignac.

Pendant le trajet, le chat resta calme, sa respiration devenue plus profonde déjà. À son arrivée, Fergus le prit doucement et le déposa près du bureau, sur le coussin qu’il avait installé pour lui. Boy se laissa faire sans résistance et s’y installa aussitôt, les yeux mi-clos, comme apaisé.

La carte était restée ouverte sur le bureau.

Fergus s’en approcha, mais cette fois, ce n’était plus pour interroger. C’était pour comprendre. Il observa les annotations laissées par Circé : le petit caducée… et les autres symboles. Une croix ansée. Plus loin, une croix suspendue à un cercle — le signe de Vénus. Il commençait à en reconnaître plusieurs : Mars, Jupiter, Saturne. Des glyphes planétaires.

Mais ce n’était pas tout.

À proximité de chaque symbole apparaissaient de petits mots écrits à l’encre noire, presque effacés : mentha, salvia, verbena, digitalis. Des plantes. Des lieux de cueillette. Ou peut-être… des rencontres.

Un mot attira particulièrement son attention, entouré d’un cercle :

Ondines — 13 mai — dans le ruisseau

Plus bas :

Gnomes — 2 avril — sortie de la petite grotte

Et encore :

Fée blanche — 21 juin — aurore / entre les pierres en rond

Et un peu plus loin, presque effacé, un autre signe apparaissait. Une petite spirale noire. À côté, quelques mots notés :

Zone troublée — 9 septembre — présence anormale

Fergus fronça les sourcils.

Ce n’était pas écrit comme les autres. Les mentions précédentes semblaient décrire des rencontres, des observations, presque des notes de naturaliste de l’invisible. Mais celle-ci avait une autre tonalité. Plus sèche. Plus urgente.

Circé n’avait pas seulement cartographié les présences et les lieux. Elle avait aussi noté… les perturbations.

Fergus resta longtemps penché sur la carte.

Tout cela ressemblait à un carnet de terrain, la mémoire patiente d’une praticienne attentive aux saisons, aux astres et aux présences invisibles.

Pourtant quelque chose le troublait. Une impression diffuse, difficile à formuler. Il recula légèrement sa chaise et contempla l’ensemble de la feuille. Les points n’étaient pas répartis au hasard. Certains semblaient former des groupes, d’autres s’alignaient presque. Mais ce n’était pas une ligne. Plutôt… une forme.

Un vieux réflexe lui revint alors, celui du policier habitué à chercher des connexions là où les autres ne voient que des fragments.

Il prit un crayon et relia le ruisseau noté Ondines à la petite grotte mentionnée près du vallon. La ligne traversa la carte en diagonale. Il traça ensuite un second trait depuis la grotte jusqu’au cercle de pierres indiqué plus haut. Les deux lignes formaient déjà un angle étrange.

Fergus rapprocha la lampe.

Il ajouta un troisième trait reliant le cercle de pierres à un autre point marqué près des ruines d’un château annoté Commarque.

Quelque chose apparaissait maintenant. Pas encore clairement, mais suffisamment pour que son instinct s’y accroche.

Le crayon repartit de Commarque vers un dernier point situé à l’est d’Archignac, sur la commune de Paulin, siège d’un autre glyphe. Puis, presque machinalement, Fergus traça la dernière ligne revenant vers le ruisseau.

Il s’arrêta. Les traits se croisaient  et formaient une figure.

Une étoile. Un pentagramme.

Fergus sentit son cœur accélérer légèrement.

Le dessin n’était pas parfaitement symétrique, bien sûr. Le relief du Périgord ne se pliait pas aux règles d’un compas. Pourtant l’intention semblait évidente maintenant : cinq lieux anciens reliés selon une logique précise.

Chaque point portait des annotations différentes : plantes, dates, symboles planétaires, mentions d’élémentaux. Comme si chaque lieu correspondait à une qualité particulière du territoire.

Terre.

Eau.

Air.

Feu.

Et au centre…

Il suivit du doigt l’intersection des lignes. Son geste s’arrêta exactement sur un point que Circé n’avait pas marqué d’un symbole, mais simplement entouré d’un cercle discret.

L’église d’Archignac.

Le lieu du gisant… Arnaud Talleyrand-Périgord de Mauprey.

Fergus resta stupéfait.

Circé n’avait jamais tracé les lignes. Elle s’était contentée de marquer les points, comme si elle avait attendu que quelqu’un d’autre le fasse.

Il se redressa. La carte n’était pas un carnet. C’était une structure. Un système ancien inscrit dans le paysage. Et si ce réseau existait réellement, alors Circé n’avait pas seulement cherché à le comprendre. Elle veillait sur lui.

Fergus contempla longuement le tracé.

— D’accord… mais voyons ça autrement.

Il tira son ordinateur portable vers lui et l’ouvrit. Quelques secondes plus tard, l’écran s’illumina. Il lança le navigateur, fit apparaître une carte satellite et commença à rechercher les lieux mentionnés par sa mère.

Archignac d’abord. Paulin puis la vallée de la Beune.

Le château de Commarque apparut rapidement à l’écran, dressé sur son éperon rocheux comme une dent de pierre surgie du passé. Fergus zooma lentement, fit glisser la carte, repéra le ruisseau, les falaises, les chemins forestiers, et plaça mentalement chacun des points notés par Circé. Puis il attrapa une feuille blanche et recommença le tracé, cette fois en s’appuyant sur l’image satellite. Les lignes se dessinèrent une seconde fois, plus lentement, plus précisément.

Lorsqu’il posa enfin le crayon, un silence pesant sembla envahir la pièce. La figure était toujours là.

Même irrégulière, même approximative, elle apparaissait sans ambiguïté : cinq lieux anciens disposés autour d’Archignac, formant une structure presque parfaite. Ce n’était donc pas une illusion née d’une vieille carte griffonnée : le territoire lui-même portait cette forme. Il revint à l’écran et observa une nouvelle fois longuement la carte satellite. Les forêts sombres, les falaises calcaires, les méandres des ruisseaux, les ruines de Commarque… tout cela semblait soudain appartenir à un système invisible.

Circé ne se contentait pas de parcourir la région. Elle en connaissait la structure. Et peut-être plus troublant encore : elle avait jugé nécessaire de la surveiller. Mais pour quelle raison ?

Il resta encore un moment devant le bureau.

La maison était silencieuse. On n’entendait que le froissement discret des feuilles sous la lampe et, parfois, un léger craquement venu de la charpente ancienne.

Soudain, Boy bougea.

Le chat, qui reposait jusque-là sur son coussin, releva lentement la tête. Ses yeux bleus se fixèrent sur le bureau, puis sur la carte. Il se redressa avec précaution, descendit du coussin et s’approcha. D’un saut souple, il rejoignit ensuite le bureau avant de s’avancer jusqu’au bord de la carte pour observer longuement le dessin tracé au crayon.

Le pentagramme.

Sa queue se balança doucement et un léger frémissement parcourut son dos. Fergus l’observa en silence, soulagé de le voir déjà plus vif, comme si la vie reprenait peu à peu sa place en lui.

— Qu’est-ce que tu sens, mon Boy ?

Le chat inclina légèrement la tête, ses pupilles s’étaient dilatées et toute son attention semblait fixée sur un point précis du dessin.

Fergus se pencha.

Le chat posa alors une patte sur la carte. Pas au centre. Un peu plus au nord, sur le symbole qui marquait le château de Commarque, comme s’il sentait sous le papier une vibration que Fergus ne percevait pas. Puis il se rassit calmement et replia sa queue autour de lui.

Fergus observa le point.

Commarque. Les ruines d’un château dressées au-dessus de la vallée de la Beune. Il resta pensif quelques secondes, puis haussa légèrement les épaules.

— Qu’est-ce qu’il y a là-bas, mon Boy…

Le chat ne répondit évidemment pas.

Fergus observa encore quelques secondes le point marqué : Commarque. Puis il repoussa doucement la carte, éteignit l’écran de l’ordinateur et se leva. La fatigue lui revenait d’un coup, comme si la tension des dernières heures retombait enfin.

Boy descendit souplement de la table et suivit Fergus jusqu’au fauteuil. Fergus installa le coussin près de lui, où le ragdoll vint aussitôt se blottir, avant d’aller chercher dans la collection de minéraux de Circé quelques grenats qu’il disposa autour du chat — des pierres auxquelles les anciens attribuaient la capacité de soutenir l’énergie vitale et de fortifier le cœur dans les périodes de faiblesse. Boy reposait sur le coussin, les yeux mi-clos. Sa respiration était lente et régulière, et sa fourrure se soulevait doucement, comme si chaque battement de son cœur effaçait peu à peu l’empreinte obscure qu’on avait tenté de lui imprimer.

Fergus resta un moment à l’observer. La tension des dernières heures retombait enfin, laissant derrière elle une fatigue lourde, presque cotonneuse. Il réalisa soudain qu’il n’avait pratiquement rien mangé depuis le matin. Entre l’attaque, la quête du guérisseur et les découvertes faites sur la carte de Circé, la journée lui paraissait maintenant irréelle, comme si plusieurs jours s’étaient écoulés en quelques heures seulement.

Il descendit à la cuisine où il se prépara, avec l’appétit brutal des journées trop longues, un repas bien plus copieux qu’il ne l’aurait imaginé quelques minutes plus tôt. Son esprit courait encore, mais son corps réclamait désormais son dû. Il trouva dans le réfrigérateur des œufs, un reste de pommes de terre sautées, de la charcuterie paysanne et un morceau de tomme périgourdine. Il fit revenir le tout à la poêle, se coupa plusieurs tranches de pain de campagne et mangea lentement, presque en silence, tandis que la fatigue retombait peu à peu sur lui comme une chape tiède.

Boy eut lui aussi droit à sa ration de croquettes. Le ragdoll mangea avec un calme retrouvé, puis vint se frotter contre la jambe de Fergus avant de le suivre à l’étage.

Lorsqu’ils regagnèrent la pièce du haut, la maison semblait assoupie. Fergus éteignit les lampes une à une. Avant de quitter la pièce, son regard glissa une dernière fois vers la carte restée ouverte sur le bureau. Les lignes du pentagramme semblaient encore visibles sous la faible clarté venue de la fenêtre.

Puis il gagna enfin sa chambre.

Dans la nuit silencieuse d’Archignac, quelque part au-delà des jardins et des collines obscures, le hululement grave d’une chouette s’éleva lentement dans l’air.

XI : Le secret de l’Arche