La nuit s’était écoulée sans trouble.
Aucune musique surgie de l’obscurité. Aucun rêve oppressant. La maison de Circé semblait avoir retrouvé ce calme dense et presque attentif qui lui était propre, comme si les murs eux-mêmes avaient enfin relâché leur tension.
Lorsque Fergus ouvrit les yeux, une lumière pâle filtrait déjà à travers les volets de la chambre d’amis. Boy dormait encore contre lui, profondément détendu. Le ragdoll respirait avec régularité, roulé en boule dans la couverture, et cette simple vision suffit à alléger quelque chose dans sa poitrine.
Il resta un instant à écouter le silence.
Puis il se leva.
Comme chaque matin, il enfila son survêtement et sortit courir avant même de prendre son café. L’air frais d’Archignac portait une odeur de terre humide et de pierre chauffée par les premiers rayons du soleil. Le village dormait encore. Fergus traversa la place Saint-Étienne, longea les murets et s’engagea sur les chemins qui serpentent autour du bourg.
La course avait cessé depuis longtemps d’être un simple réflexe physique. Elle lui permettait d’ordonner ses pensées, de dissiper le bruit intérieur. Son souffle trouvait peu à peu un rythme stable. Les images de la veille perdaient leur agitation pour devenir plus nettes, presque observables à distance.
Quand il revint à la maison, une fine pellicule de sueur couvrait son front malgré la fraîcheur matinale. Il prit une douche rapide, puis monta à l’étage.
Là, face à la fenêtre donnant sur la rue encore déserte, il déroula son tapis et s’installa pour sa séance de Hatha yoga. Les mouvements s’enchaînèrent lentement : respiration profonde, équilibre, relâchement. Depuis quelques semaines, Fergus sentait son corps changer. Plus stable. Plus réceptif aussi. Comme si certaines tensions anciennes s’étaient peu à peu dissoutes en lui.
Après les postures vint le silence.
Assis en padmāsana, les paumes ouvertes vers le haut, il demeura plusieurs minutes, concentré uniquement sur sa respiration. Puis il ouvrit les yeux. Boy dormait près du cantou, entouré de ses grenats.
Fergus resta un moment à l’observer. Puis l’image du guérisseur lui revint. Cet homme étrange n’avait presque rien fait. Pas de gestes spectaculaires. Pas d’incantations théâtrales. Seulement quelques plantes, quelques mots murmurés dans une langue inconnue… et pourtant Boy allait mieux. Comment agissaient réellement ces hommes ? Pas seulement sur le corps, songea-t-il. Pas directement. Peut-être ailleurs. En amont.
Les véritables soins ne se produisent peut-être pas dans la chair, mais dans une autre couche du réel, au-delà du plan physique. Ce que certains nomment le plan astral, lequel influencerait le corps par résonance, comme une onde traversant la matière sans la toucher.
La médecine moderne peine à l’admettre, trop attachée au visible et au mesurable. Pourtant bien des phénomènes semblent agir ainsi : le magnétisme, certaines guérisons inexpliquées, les chaînes de prière, les intentions envoyées à distance. Tout cela semble se produire ailleurs… avant de se répercuter ici.
Fergus se dit alors que le monde de la guérison avait peut-être encore bien des choses à redécouvrir.
Mais une autre question revenait, plus sombre. Toujours la même. Comment Slange avait-il pu lire en lui l’intention de glisser l’épée dans son fourreau à l’église ? Fergus ressentait cela comme une intrusion, presque une violation. Peut-on réellement entrer dans la pensée d’un autre ? Et si oui… peut-on y semer une idée, une peur, un ordre ?
Il se leva et traversa la pièce. D’un geste sûr, il ouvrit le placard du bas de la bibliothèque de gauche, celui où Circé rangeait les ouvrages les plus anciens, reliés de cuir et parfois dépourvus de titre apparent. Il en sortit le volume de Franz Bardon qu’il avait déjà consulté au sujet des différents plans de l’existence : Le Chemin de la vraie initiation magique.
Il tourna lentement les pages. On n’y trouvait ni sortilèges ni formules spectaculaires. Seulement des principes, des lois, des exercices. Et pourtant tout y était exposé avec une rigueur presque implacable : le double mental, l’invisibilité, la barrière mentale, l’aura psychique, l’influence par la pensée.
Il lut à voix basse :
« Celui qui ne sait pas gouverner sa propre pensée sera gouverné par les pensées d’autrui. »
Fergus comprit soudain que le problème n’était peut-être pas la puissance de Slange, mais sa propre vulnérabilité. Il était encore trop ouvert, trop perméable. Comme une maison dont la porte resterait grande ouverte. Il devait apprendre à la fermer.
Le livre reposait sur ses genoux. Boy dormait profondément sur son coussin et ses grenats, roulé sur lui-même. Par instants, ses moustaches frémissaient et ses paupières closes laissaient deviner de légers mouvements, comme s’il poursuivait quelque chose dans un rêve paisible. Fergus relut la phrase plusieurs fois.
Ce n’était pas une métaphore. C’était une loi. Une alerte. Il tourna quelques pages. Un chapitre portait ce titre : Maîtrise de la pensée.
Bardon, méthodique, n’invitait pas à rêver. Il invitait à pratiquer. Observer les pensées qui surgissent. Ne pas les chasser, mais simplement les reconnaître, puis les laisser passer. Recommencer. Encore. Et encore.
Fergus referma le livre un instant. Il demeura quelques secondes dans l’atmosphère feutrée de la maison, puis se remit en padmāsana, sa position favorite de méditation, les paumes tournées vers le haut.
Ses paupières se fermèrent. Une image surgit aussitôt : le regard de Slange. Il la laissa passer. Puis vint la forêt, la borie, la mousse sombre encore humide sous ses pas. Une autre pensée apparut presque aussitôt : le visage de Circé penché sur son Livre des Ombres. Puis le gisant dans l’église. Puis encore le souffle rauque de Boy blessé pendant l’attaque. Les images se succédaient sans ordre, s’entrechoquaient, disparaissaient avant même qu’il ait pu les retenir complètement.
Alors il comprit clairement ce qui se passait dans son esprit : un carrefour où toutes les pensées se croisaient librement, un marché bruissant d’images, de souvenirs et d’émotions laissés sans surveillance. Un théâtre sans gardien. Aucune barrière. Il était ouvert comme une maison sans porte.
Bardon insistait : une fois les pensées ralenties, il fallait bâtir une forme protectrice. Une porte mentale. Un seuil infranchissable.
Fergus visualisa alors une plaque de métal, barrée d’un triple cercle. Au centre apparaissait une inscription simple :
« Fergus Mauprey. Non intrabis »
Il en fit sa sentinelle.
Toute influence étrangère se heurterait à cette porte. Il recommencerait cet exercice chaque jour. Plusieurs fois, s’il le fallait. Sans chercher la réussite immédiate, simplement en y revenant encore et encore. Au bout d’une semaine, la porte tiendrait.
Il reprit le livre.
L’exercice suivant portait sur le transfert de conscience. Bardon conseillait de commencer l’expérience sur un objet simple : une pierre, une branche, n’importe quelle forme assez stable pour accueillir l’attention sans la disperser.
Fergus choisit dans le cantou un fragment de calcaire blanc, de forme irrégulière, traversé d’une veine plus sombre. Il le posa devant lui sur la table et le contempla longuement dans la lumière tamisée.
Puis il ferma les yeux.
Au bout de quelques minutes, quelque chose changea. Son esprit cessa peu à peu de tourner autour de lui-même. Il imagina sa conscience glisser le long de ses bras, passer par ses doigts et entrer dans la pierre.
La sensation fut immédiate, étrange, presque déroutante.
Tout devenait plus lent. Plus lourd. Le monde n’était plus mouvement, mais durée. Il n’y avait ni regard ni souffle, seulement une présence compacte, silencieuse, comme si cette pierre avait gardé en elle la mémoire des saisons, de la pluie, de la falaise dont elle avait été arrachée, puis de la main qui l’avait ramassée un jour.
Circé.
Le nom s’imposa sans effort. Une paix dense envahit Fergus. Dans la pierre, il n’y avait ni désir ni inquiétude. Seulement la permanence. Quand il rouvrit les yeux, le morceau de calcaire était toujours là, inchangé. Pourtant il ne le voyait plus de la même manière. Ce n’était plus un objet inerte, mais une présence muette, chargée d’un passé.
Le livre suggérait ensuite le passage à l’animal familier.
Fergus posa la main sur Boy avec douceur. Le chat ne broncha pas. Il ouvrit simplement les yeux, deux éclats bleus tranquilles qui se posèrent sur lui.
— Juste un instant, mon Boy… murmura-t-il.
Le ragdoll cligna lentement des paupières, comme il le faisait toujours lorsqu’il acceptait une caresse. Alors Fergus referma les yeux et se laissa glisser dans la respiration du félin.
La sensation fut immédiate et déroutante.
Il eut l’impression d’être allongé… à quatre pattes.
L’odeur de la laine. L’air humide. La texture du coussin sous le ventre. La tiédeur du tissu. Une présence douce émanait des grenats, stable et rassurante, comme une braise tranquille soutenant le cœur blessé. Le monde n’était plus vu. Il était ressenti.
Des courants d’air glissaient sous la porte et portaient avec eux des odeurs : poussière ancienne, cire d’abeille, traces de pain grillé. Les moustaches frémissaient à peine, captant les mouvements de l’air comme de fines antennes. Chaque effluve semblait posséder une couleur, une intention. Les sons devenaient des formes. Quelque chose attira son attention, une tension très fine dans le mur du fond. Un grésillement énergétique presque imperceptible… mais repéré. Une paupière s’ouvrit. Pas la sienne. Celle de Boy. Le monde devint flou, balayé par un clignement lent. Puis le calme revint. Le ronronnement naquit doucement dans la poitrine.
Fergus rouvrit brusquement les yeux. Il haletait. Le contact était rompu. Mais Boy ronronnait toujours, paisible. Ce qu’il venait d’expérimenter n’était pas une prouesse. C’était une confirmation. Le chemin décrit par Bardon n’était pas que théorique. Il était praticable.
Viendraient ensuite les humains — d’abord ceux qu’il connaissait, puis les inconnus. Mais cela attendrait encore.
Fergus referma l’ouvrage. Il n’avait fait que les premiers pas. Pourtant quelque chose avait changé. La porte était là, ancrée dans son esprit. Et Slange, s’il tentait de revenir, trouverait désormais un seuil infranchissable. Du moins l’espérait-il.
Boy ronronnait toujours près du cantou. La lumière de fin d’après-midi glissait lentement sur les pierres blondes de la cheminée.
Alors une autre pensée lui revint. Le livre au cordon rouge.
Depuis plusieurs jours, il avançait à tâtons dans ce monde caché, comme un homme progressant dans une maison obscure avec une simple lampe entre les mains. Mais peut-être le Liber Militiæ Arcanæ contenait-il justement les réponses qu’il cherchait depuis le début. Il se leva, traversa le palier et poussa la porte de la chambre d’amis. Sur la table de chevet, le volume relié de cuir sombre l’attendait toujours, ceint de son fil rouge. Il le prit avec précaution, comme on saisit un objet qui ne vous appartient jamais tout à fait. De retour dans la pièce de travail, il s’assit dans le grand fauteuil près du cantou et posa le Liber Militiæ Arcanæ sur ses genoux. Il reprit la lecture là où il l’avait interrompue.
Le texte, écrit dans cette langue mêlant latin et alphabet magique, restait encore obscur par endroits. Mais il en comprenait désormais l’essentiel. À mesure que ses yeux suivaient les lignes, une voix intérieure semblait lire pour lui.
« Le Miles Arcanus n’est pas un soldat ordinaire. Il ne combat pas avec des armes de fer, mais avec la force du monde caché. Sa loyauté va à la Source invisible et divine. Sa mission est de garder le parchemin secret qui mène à l’Arche de l’Alliance, même au prix de sa vie ou de son âme. »
Le calme de la pièce prit soudain une autre profondeur.
L’Arche de l’Alliance.
Il connaissait ce nom. Tout le monde le connaissait : le coffre sacré porté par les Hébreux dans le désert, celui qui contenait les Tables de la Loi. Fergus releva lentement les yeux du livre. S’agissait-il d’un symbole ? D’une métaphore ? Ou le texte parlait-il réellement de l’Arche biblique ?
Il tourna quelques pages.
Une illustration se détachait sur un fond doré : un chevalier agenouillé, la tête inclinée, tenant entre ses mains un parchemin roulé qu’il pressait contre sa poitrine comme un serment. L’armure était ouvragée, le geste grave. On ne voyait ni coffre ni relique, seulement ce rouleau scellé, modeste en apparence. Au-dessus du chevalier : trois fleurs de lys stylisées.
Le symbole des Mauprey.
Le gisant. L’église. Son ancêtre. Tout se rejoignait.
Boy sauta silencieusement sur ses genoux. Fergus posa la main sur son pelage tiède. Puis il releva lentement la tête du livre.
Ce ne fut ni une intuition ni une hypothèse. Ce fut une évidence.
Arnaud Talleyrand de Mauprey avait été un gardien du secret qui mène à l’Arche. Il l’avait protégé de son vivant… et l’avait emporté avec lui dans la mort, conservé dans sa propre sépulture comme un dernier rempart. La lignée avait hérité de cette charge. De génération en génération. Depuis le Moyen Âge.
Et lui, Fergus…
Par son ignorance, par sa faiblesse, il avait failli.
La piste de l’Arche avait été découverte et dérobée.
Il se leva lentement. Le parquet craqua sous ses pas. L’air de la pièce semblait soudain trop dense. Il tourna en rond quelques instants, cherchant à ordonner ce qui s’imposait en lui avec une brutalité nouvelle.
Circé le savait. Elle avait tenté de le préparer. Et lui… il s’était contenté de lire, de méditer, de récolter des plantes, comme si tout cela n’était qu’un exercice d’initiation.
Mais ce n’était pas un jeu. C’était une guerre. Une guerre ancienne, invisible, dont il était devenu malgré lui le maillon fragile. Il s’appuya contre la pierre du cantou. Au-dessus de lui, le blason aux trois lys semblait le regarder.
— Je réparerai… murmura-t-il. Je retrouverai ce qu’ils ont pris.
Il rouvrit le livre.
Les pages exhalaient une odeur d’herbier ancien mêlée à la cire et à quelque chose de plus métallique, presque comme du sang séché. Les lignes suivantes étaient rédigées dans un latin serré, direct, presque militaire.
« Depuis l’aube des âges, les Milites Arcani protègent le Chemin contre des forces qui cherchent à le détourner et à le profaner. Face à eux se dresse une autre confrérie, dissimulée dans l’ombre des royaumes et dans les labyrinthes de l’esprit. Elle change de bannière, de visage et de pacte, mais son intention demeure. Elle se nomme Ordo Serpentis. »
Fergus s’interrompit. L’encre noire semblait s’épaissir autour de ces deux mots.
« Leur voie est celle de la domination et de l’illusion. Ils prennent la forme de ce qu’on attend d’eux, de ce que l’on désire voir. Mais leur essence est la corruption. Ils ont infiltré les trônes, les temples et les écoles. Ils ont brûlé nos lieux, profané nos morts et déformé nos rites. Ils ont mis à mort les nôtres… souvent. Mais ils ne sont jamais parvenus à leur fin. »
Les doigts de Fergus tremblaient légèrement. Le serpent comme emblème : la ruse, le venin, la mue. Ils ne cherchaient pas à comprendre. Ils voulaient posséder. Et Slange… À n’en pas douter, Slange était des leurs.
Le souvenir revint alors avec une netteté glaciale : les pupilles fendues du médecin, l’espace d’un instant, lorsqu’il avait lu le nom Mauprey. Le regard trop fixe. Le ton trop parfait. Puis l’attaque. Le vent hurlant dans la maison. L’eau noire montant jusqu’à ses chevilles. Les objets arrachés à leur place. Et Boy. Blessé. Ce n’était pas un avertissement. C’était une signature.
Fergus serra les poings. Une colère froide montait en lui, mêlée à une lucidité nouvelle. Slange n’était pas le simple médecin d’un village tranquille du Périgord. C’était un agent du Serpent.
Et lui, Fergus Mauprey, s’était présenté devant lui comme un patient.
— Ça ne se reproduira pas, murmura-t-il.
Il referma lentement le Liber Militiæ Arcanæ. Puis il prit Boy sans le réveiller et partit se coucher. Dans la chambre, l’air était tiède et paisible. Fergus déposa le chat sur le lit. Boy s’étira paresseusement avant de se rouler contre lui. La maison ne joua aucune musique. Pas de mélodie venue d’un ailleurs. Puis tout retomba dans le calme. Dans la nuit derrière les volets entrouverts, résonnait le hululement lointain d’une chouette.
Les pensées tournaient encore dans son esprit, mais l’angoisse avait disparu. Peu à peu ses paupières devinrent lourdes. Il s’endormit.
Le rêve vint sans heurt.
Ce n’était ni un cauchemar ni un souvenir, mais un déplacement. Le corps dormait, mais l’être voyageait. Fergus se retrouva ailleurs, dans un espace aux contours mouvants, baigné d’une clarté douce qui ne venait d’aucun soleil.
Il savait maintenant que le rêve était un passage. Un couloir discret vers ce plan astral qu’il commençait à percevoir : un monde où l’âme se déleste de la pesanteur terrestre et où les pensées deviennent formes. Au moment précis où cette pensée traversa son esprit endormi, quelque chose bougea dans la maison.
À peine. Un très léger bruit de bois. Comme si une porte venait de travailler sous la pression du vent. Boy, contre lui, interrompit un instant son ronronnement. Ses oreilles se dressèrent.
Pourtant, rien ne bougea. La maison restait muette. Sur le bureau, le pendule de Circé oscillait lentement sur son pied, comme s’il venait d’être effleuré.