I : Archignac

Il était parti à l’aube, sans se retourner.

La C5 Aircross avalait l’autoroute dans un matin gris de Flandre. Boy dormait sur le siège passager, roulé en boule, imperturbable. Fergus, lui, tenait le volant avec cette raideur des gens qui ont trop roulé, trop pensé et pas assez dormi.

Dunkerque avait disparu depuis des heures. Plus au sud, la route s’était peu à peu vidée. À mesure qu’il descendait, la fatigue s’était installée comme une bête lourde sur ses épaules. Un battement sourd cognait contre ses tempes. Mais il était presque arrivé.

Enfin.

Boy n’avait pas bronché du trajet. Son ragdoll semblait avoir accepté le voyage comme une évidence. Fergus lui enviait presque ce calme. Lui n’était pas venu jusqu’en Dordogne pour une simple visite surprise à sa mère.

Sa hiérarchie l’avait mis à l’écart. Arrêt, repos forcé, prise en charge. Les mots administratifs pour désigner une déroute.

Quelques mois plus tôt, un contrôle routier qui semblait banal avait tourné au désastre. Un conducteur avait pris la fuite. La poursuite s’était achevée dans un fossé pierreux où Fergus s’était violemment fracassé l’épaule. L’hospitalisation, l’opération puis les longues semaines de rééducation avaient suivi. Pour supporter la souffrance et retrouver un minimum de mobilité, les médecins lui avaient prescrit du tramadol.

Au début, il l’avait pris comme n’importe quel patient. Puis il avait découvert autre chose. Le médicament n’apaisait pas seulement sa blessure. Il étouffait aussi le bruit intérieur, la fatigue nerveuse et les souvenirs qui remontaient sans prévenir. Il lissait tout. Trop bien.

Quand il avait commencé à tricher pour en obtenir davantage, les médecins avaient compris. Sa hiérarchie aussi. Congé prolongé. Traitement de substitution. Éloignement.

Archignac n’avait rien d’une retraite. C’était un sas. Peut-être une dernière chance.

Il connaissait déjà le village. Trois ans plus tôt, il était venu rendre visite à sa mère pendant quelques jours. Circé Mauprey lui avait alors donné un double des clés, avec son demi-sourire habituel.

— Au cas où.

Archignac dormait au creux du Périgord noir, entre collines boisées et prairies. Un bourg discret, presque refermé sur lui-même. Une trentaine d’habitants à l’année. Circé s’y était installée dix ans plus tôt pour fuir, disait-elle, l’humidité du Nord qui lui rouillait les articulations. Fergus n’y avait jamais vraiment cru. Sa mère ne faisait jamais rien pour une seule raison.

La maison apparut enfin, directement sur la rue. Pas de clôture, pas de perron. Une façade de pierre blonde, simple, nette, baignée d’une lumière calme. Fergus gara la voiture devant la porte et coupa le moteur.

Boy bondit hors de la voiture dès qu’il ouvrit la portière. Le chat fila jusqu’au seuil et s’arrêta, tendu, oreilles droites. Fergus sonna. Aucun bruit. Il recommença, plus longtemps.

Toujours rien.

Son estomac se serra. Il sortit la clé, l’introduisit dans la serrure. Le mécanisme céda avec un déclic sec. Il poussa la porte.

Le séjour s’ouvrit devant lui. Un espace vaste, haut de plafond, noyé dans une lumière douce filtrée par d’épais rideaux. Fergus marqua une seconde de pause, le temps de laisser ses yeux s’ajuster. Il eut cette impression étrange qu’on éprouve parfois dans certains lieux anciens : la sensation de ne pas entrer seulement dans une maison, mais dans une présence.

— Maman ?

Sa voix résonna à peine. Pas de réponse. Le calme retomba, dense, presque organisé.

— Maman ?

Rien. Il inspira lentement, puis balaya la pièce du regard.

Rien n’avait changé.

La table, les chaises en velours pourpre, le piano sous l’escalier — tout était exactement à sa place. Comme dans son souvenir. Avec une précision presque dérangeante. Et le fauteuil en velours rouge, celui qui l’accueillait toujours, attendait aussi.

Il plissa légèrement les yeux. Quelque chose dans cette stabilité retenait son attention. Pas une absence de vie. Pas un abandon. Au contraire. Une tenue, comme si la maison était restée parfaitement en place, suspendue dans le temps.

Boy s’arrêta derrière lui. Fergus ne se retourna pas tout de suite, mais il sentit le changement. Le chat ne bougeait plus. Lorsqu’il tourna enfin la tête, Boy fixait l’escalier. Pas avec inquiétude mais avec attention.

Fergus suivit ce que fixait le chat.

L’étage.

Il esquissa un léger sourire, presque pour lui-même, puis haussa imperceptiblement les épaules.

— On va éviter de commencer comme ça, hein…

Sa voix sonna plus basse qu’il ne l’aurait voulu. Boy trotta vers l’escalier et se mit à le gravir, sans hésitation. Fergus, presque machinalement, le suivit, comme guidé par l’instinct du chat.

À l’étage, Fergus s’arrêta net.

La pièce n’avait plus rien du petit salon tranquille dont il gardait le souvenir. Elle s’ouvrait en pleine lumière, vaste, ordonnée, travaillée. Pas un simple bureau ni seulement une salle de lecture mais un lieu pensé, préparé.

Face à lui, une fenêtre donnait sur la rue. De chaque côté, deux grandes bibliothèques de bois sombre montaient presque jusqu’au plafond. Les rayonnages impeccablement tenus laissaient deviner une collection de livres soigneusement ordonnés. Fergus eut aussitôt la sensation qu’ici, chaque ouvrage avait été choisi avec intention.

À gauche, une immense cheminée périgourdine dominait la pièce. Au-dessus, un blason : trois fleurs de lys stylisées. Dans le cantou, une table recouverte d’une nappe bleue à carreaux. Au centre, une boule de cristal. À côté, un miroir circulaire, monté sur un pied fin, se tenait légèrement incliné, comme un instrument discret. Au fond de l’âtre, des étagères supportaient une étrange collection : bocaux, fioles marquées d’étiquettes rédigées dans un alphabet inconnu, poudres aux couleurs vives, minéraux bruts ou taillés, bougies de toutes les teintes, statuettes de bois ou de pierre et poupées de tissu — certaines intactes, d’autres traversées d’épingles. Et juste devant, plantée dans un support de pierre, une épée.

Fergus s’en approcha lentement.

La lame était longue, droite, ternie, mais sans rouille, comme si elle avait traversé les âges sans faillir. Le pommeau portait un médaillon de bronze, gravé du même blason que celui sur la cheminée. La poignée, gainée de cuir sombre, portait la marque d’un usage ancien.

Il ne la toucha pas.

Son instinct de flic venait de se réveiller d’un coup. Pas le raisonnement. L’instinct pur. Celui qui sent les objets chargés avant même d’en comprendre la raison. Cette épée n’était pas décorative. Elle avait servi. Et, plus troublant encore, elle semblait toujours servir à quelque chose.

Au centre de la pièce, un socle carré de marbre blanc veiné de gris soutenait un plateau ornementé. L’ensemble attirait le regard comme un aimant. Fergus fit un pas.

Ce n’était pas un meuble. C’était un point de force. Un pivot. Quelque chose autour duquel toute la pièce semblait s’organiser.

Les murs étaient couverts de tableaux troublants : un Goya de sorcières en vol, une scène de femmes nues autour d’un taureau noir, un Christ crucifié de Dalí. Dans chacun des quatre coins de la pièce, un animal empaillé montait la garde : un raton laveur, un hérisson, un moyen-duc, une martre. Sous chacun d’eux, sur un socle de pierre, une statuette de bronze figurait un être ailé — homme ou femme, impossible à dire — brandissant une arme : glaive, lance, hache, arc. Tous semblaient tournés vers le centre. Vers le socle. Vers ce point invisible.

Son regard glissa ensuite vers le bureau massif en chêne, placé contre le mur opposé au cantou. Le plateau, large et sombre, portait quelques livres soigneusement disposés, deux statuettes veillant sur eux.

À droite du bureau, une chaîne hi-fi sobre faisait face à deux haut-parleurs. Fergus s’en approcha. Juste un amplificateur relié aux baffles. Rien d’autre. Ni lecteur CD. Ni platine. Ni lecteur de cassette. Aucune source visible. L’absence lui sauta aux yeux. Sur le boîtier métallique reposait un chandelier à neuf branches, finement travaillé, déployé comme une antenne.

Puis il vit le cahier.

Ouvert au centre du bureau. Couverture noire. Lettres gothiques rouges.

Livre des Ombres.

Il tendit la main, effleura la page et reconnut aussitôt l’écriture fine et penchée de sa mère.

Bienvenue, Fergus.

« Tu as mis du temps, mais je savais que tu viendrais. Je t’attends depuis trop longtemps déjà.

Ici, le temps n’est plus le même, mais je sens encore les heures passer.»

Sa gorge se serra d’un coup.

Puis, comme par réflexe, sa part rationnelle tenta une riposte : fatigue, manque, tension, projection. Un cerveau épuisé est capable de fabriquer bien des choses.

Mais non. C’était son écriture. Son ton. Sa manière d’aller droit au cœur sans prévenir. Quelque chose vacilla en lui. L’absence de Circé cessa brusquement d’être une simple inquiétude pour devenir une réalité douloureuse. Il continua.

« Si tu lis ces lignes, c’est que les choses ont commencé.

Ne doute pas. N’aie pas peur. Tu es plus prêt que tu ne le crois.

Ouvre-toi lentement, mais avec constance.

Les réponses viendront en leur temps. Cherche-les dans ces pages autant qu’en toi-même.

Tout est là. Même moi. »

Il sentit quelque chose se nouer puis se relâcher en lui. Pas de peur. Mieux que ça. Une reconnaissance. Comme si une part de lui savait depuis longtemps que ce moment finirait par venir.

— Maman… murmura-t-il.

Le silence se resserra autour de lui, mais il n’avait plus cette vacuité. Fermant doucement le cahier, les mains légèrement tremblantes, Fergus comprit : ce séjour à Archignac n’avait jamais été un simple arrêt, ni une convalescence, ni un refuge. C’était autre chose : un appel.

Pendant ce temps, Boy s’était couché sous le bureau, comme s’il montait la garde.

À droite, une porte donnait sur la chambre de Circé : grand lit à baldaquin, voilages légers. Sur la gauche de la chambre, une porte donnait accès à la chambre d’amis. Plus simple. Plus sobre. Un grand lit, une penderie, un bureau. Sur la table de nuit reposaient deux livres. Le premier, ancien, à couverture de cuir brun foncé, était maintenu fermé par un fil rouge soigneusement noué. Le second, plus étroit, portait un titre sec, sans ornement :

Clavis inferni.

Fergus les regarda sans y toucher. Ils n’étaient pas simplement posés là. Ils attendaient.

Il redescendit enfin au rez-de-chaussée, traversa le séjour et se laissa tomber dans le fauteuil rouge.

Boy bondit sur ses genoux.

La fatigue le rattrapa d’un coup. La route. La tension. L’absence. Le silence de cette maison qui semblait parler sans jamais rien dire clairement. Il ferma les yeux. Sa mère allait forcément arriver. Dans une heure. Peut-être moins. Il suffisait d’attendre.

Boy ronronnait, lourd et chaud contre lui.

Puis il entendit une musique. D’abord à peine. Très loin. Un thème orchestral, doux, célèbre, impossible à situer. Une mélodie presque maternelle. Elle semblait venir des murs eux-mêmes. Pas de la chaine hi-fi, pas d’une radio. D’ailleurs, là-haut, l’amplificateur n’avait aucune source visible. La musique enfla légèrement, l’enveloppa. Et Fergus glissa dans le sommeil.

Il se réveilla cassé en deux. Nuque raide. Jambes ankylosées. Bouche sèche. Il avait dormi tout habillé dans le fauteuil. Boy s’était lové contre lui pendant la nuit.

Quelques oiseaux chantaient dehors. Une lumière oblique filtrait entre les rideaux. Fergus mit quelques secondes à remettre de l’ordre dans ses idées. Puis la veille lui revint d’un bloc : la maison vide, la pièce étrange à l’étage, le Livre des Ombres, l’écriture de Circé.

Il se leva et gagna la cuisine. Longue, sobre, parfaitement rangée. Il ouvrit les placards. Œufs. Beurre. Charcuterie. Café. De quoi tenir. Il mit l’eau à chauffer, lança la cafetière, battit deux œufs, fit chauffer une poêle. Puis, en refermant un placard bas, il aperçut un sac de croquettes pour chat. Il le tira vers lui.

Croquettes vétérinaires. Spéciales troubles urinaires.

Il resta surpris, le sac en main. Circé ne devait même pas savoir qu’il avait un chat. Il ne lui en avait jamais parlé. Encore moins que Boy était sujet aux cystites. Il regarda autour de lui. Pas de litière. Pas de gamelle. Pas la moindre trace d’un autre chat.

Alors quoi ? Comment sa mère avait-elle pu prévoir un besoin dont il ne lui avait jamais parlé ? Fergus resta quelques secondes immobile, le sac entre les mains. Plus il cherchait une explication raisonnable, plus celle-ci semblait lui échapper.

Il resta encore un instant le sac en main, puis il en versa quelques croquettes dans une coupelle et les posa devant Boy. Le chat mangea avec appétit, tandis que Fergus, songeur, observait le sac.

Le café était fort. Les œufs corrects. La charcuterie un peu trop salée. Il sortit sa plaquette de traitement substitutif, posa un comprimé sur sa langue, puis compta les alvéoles encore pleines. Trois comprimés restaient. Trois. Pas de quoi voir venir. Il lui faudrait un médecin. Et vite. Boy, après avoir mangé, vint s’installer à ses pieds avec ce regard tranquille, presque humain, qui finissait toujours par l’agacer autant que le rassurer.

Après le petit déjeuner, Fergus entra dans la salle de bains. Faïence bleue. Ambiance marine. Pièce tiède. Soignée. Un diffuseur répandait une odeur subtile de rose de Damas. Sur une étagère, plusieurs flacons portaient les mêmes inscriptions étranges que ceux de la pièce du haut.

Il ouvrit l’eau. La vapeur monta. Il se déshabilla, se regarda dans le miroir embué. Visage creusé. Yeux rougis. Épaules basses. Puis il entra sous la douche. L’eau chaude coula d’abord par filets, puis franchement. Sur sa nuque. Le long de son dos. Sur ses trapèzes noués. Il ferma les yeux et laissa faire. La rose de Damas se mêlait à la vapeur avec une douceur presque troublante.

Quand il coupa enfin l’eau, le silence revint. Un silence calme. Plein. Pas hostile.

Il se sécha, s’habilla,  récupéra dans la voiture sa valise et son ordinateur portable puis s’installa dans la chambre d’amis. Il enfila un jean propre, une chemise claire, et  sa saharienne couleur sable. Dans une poche intérieure, il glissa son petit carnet noir de service. Vieux réflexe. Toujours avoir de quoi noter. Il jeta un dernier coup d’œil à la maison silencieuse, puis décida qu’il était temps de sortir. L’enquête de voisinage s’imposait, il passa une main sur le dos de Boy et, sans plus attendre, franchit la porte pour aller à la rencontre des habitants. L’air du matin lui mordit légèrement les joues. Sec, vif, presque cristallin. La rue était vide. Les pierres blondes captaient une lumière nette, sans douceur excessive.

 Il prit à gauche.

Archignac semblait suspendu hors du temps. Il longea une maison fermée, volets clos, jardinières encore vides à cette saison. Un peu plus loin, sur le trottoir d’en face, un vieil homme coiffé d’un béret avançait lentement. En croisant Fergus, il leva les yeux. Regard bref. Appuyé. Pas celui d’un promeneur. Celui d’un homme qui jauge. Puis il poursuivit sa route.

Fergus continua.

Quelques pas, un léger virage, et la rue déboucha sur la place. La mairie, bâtisse cossue de pierre, se tenait sous une glycine blanche en fleurs. À côté, l’espace Marcel Deviers fermé en ce début avril. En face, l’église.

Fergus ralentit.

Le bâtiment roman dominait la place avec quelque chose de fermé, de compact, de presque vigilant. Façade austère. Clocher carré. Pierres claires mangées par le temps. Rien d’ostentatoire. Et pourtant, quelque chose l’accrocha immédiatement. Une alerte. Comme si le lieu le regardait. Devant le portail, un panneau donnait les informations historiques.

Église Saint-Étienne d’Archignac — XIIe siècle

Il lut rapidement. Remaniements successifs. Blason à trois lys sur le portail. Sarcophages découverts sous la place. Nécropole ancienne. Puis son attention s’arrêta sur une ligne.

Arnaud Talleyrand-Périgord de Mauprey.

Le nom claqua en lui. Mauprey. Comme lui. Il demeura figé une seconde. Puis son esprit fit ce qu’il savait faire de mieux : rationaliser. Vieux nom local. Lignée ancienne. Rien d’impossible. Rien d’obligatoire. Mais il grava l’information dans sa mémoire. Il reviendrait.

Il traversa la place et se rendit à la première maison à droite de la mairie. Jardin soigné. Maison ancienne. Il sonna deux fois. Un homme aux cheveux blancs, visage creusé mais regard vif, ouvrit.

— Bonjour. Je suis Fergus. Le fils de Circé Mauprey, votre voisine.

— Ah… Fergus. Oui. Bonjour. Christian.

Poignée de main ferme.

— Vous avez vu ma mère récemment ?

Christian réfléchit.

— Pas récemment. Dix jours, je dirais. On a parlé à travers la haie, au fond des jardins. Des plantations. Comme d’habitude. Elle m’a dit qu’elle comptait sortir bientôt pour des cueillettes. Je lui ai répondu d’attendre un peu, que la lune n’était pas encore assez haute.

Fergus nota l’information.

— Elle semblait fatiguée ? Inquiète ?

— Non. Comme toujours. Aimable et réservée.

Fergus allait repartir quand Christian le rappela.

— Dites… tout va bien ?

Le ton avait changé. Plus bas. Plus vrai. Fergus se retourna.

— Je ne sais pas encore. Je suis venu lui faire une surprise mais elle n’est pas là.

Christian hocha la tête, lèvres pincées.

— C’est pas son genre. Elle m’avait dit qu’elle n’aimait pas s’absenter. Elle disait… que les plantes avaient besoin de veiller sur leurs humains.

Il eut un mince sourire embarrassé.

— Elle a des phrases bien à elle! Mais on l’aime bien, ici. Elle écoute. Et puis… elle sait des choses.

Fergus ne répondit pas tout de suite. Il comprit brusquement que l’absence de Circé n’était pas seulement un vide domestique. Le village l’avait sentie, lui aussi. Il remercia Christian, traversa la place et sonna à la maison d’en face. Une femme âgée lui ouvrit, écharpe de laine autour du cou.

— Bonjour. Je suis le fils de Circé Mauprey. Je cherche ma mère. Vous l’avez vue récemment ?

Le visage ridé se figea.

— Ah… c’est vous.

Elle le dévisagea longuement avant de reprendre :

— Pas de lumière chez elle depuis plusieurs jours. On s’est dit qu’elle était peut-être partie en vacances.

Elle resta sur le seuil, sans l’inviter à entrer.

— Je ne la connais pas intimement, vous savez. On parle jardin, météo… elle m’a donné un remède de sa composition pour mes rosiers malades. Depuis, ils n’ont jamais été aussi beaux.

Même inquiétude que chez Christian. Même gêne. Même impression qu’un déséquilibre discret s’était installé au village. Fergus remercia, salua, puis rentra. Le café qu’il se servit ensuite avait un goût de réflexion forcée. Il alluma une cigarette, resta debout un moment dans la cuisine, puis comprit ce qu’il savait déjà. Les voisins ne lui donneraient pas la clef. Le seul endroit où chercher, pour l’instant, c’était là-haut.

Le Livre des Ombres.

Il remonta. Le cahier l’attendait sur le bureau. Il l’ouvrit plus méthodiquement cette fois. Plusieurs sections apparaissaient :

Agenda

Utilitaires et références

La voie

Magus Novicius

Magus Discens

Magus Peregrinus

Outils

Égrégores

Il commença par l’Agenda. La plupart des tâches étaient rayées. Une seule ne l’était pas.

7 avril 2025 — Récolter demain euphorbe et datura aux heures planétaires à partir de 7 h 30.

Fergus relut la phrase. Une fois. Puis une seconde.

« À partir de 7 h 30. »

Son regard resta accroché à l’heure. Une heure précise n’apparaît jamais par hasard dans un carnet. Il se redressa légèrement. Les mots heures planétaires ne lui disaient rien. Mais la structure de la note, elle, était limpide : une action avec une contrainte horaire… quelque chose qui ressemblait à une règle. Un protocole. Il laissa passer une seconde, les yeux fixés sur la page. Puis l’évidence prit forme.

Un rendez-vous.

Dans la section Utilitaires et références. Une note attira son œil :

Logiciel heures planétaires : Chronos XP — téléchargement gratuit sur sourceforge.net

Il installa son ordinateur sur le bureau, un post-it était collé là :

Mot de passe Wi-Fi : Unukalhai

Il souffla du nez. Évidemment. Circé n’avait pas prévu la simplicité. Il se connecta, téléchargea le logiciel, le lança. Localisation : Archignac. Date : mardi 8 avril.

Le programme calcula. Une grille apparut. Fergus se pencha aussitôt, comme sur une chronologie d’enquête. Son cerveau accrocha immédiatement au système. Des tranches variables entre lever et coucher du soleil. Douze segments pour le jour, douze pour la nuit. Durées mobiles selon la saison. Puis un cycle de “planètes” tournant toujours dans le même ordre. Et chaque jour gouverné par une planète différente.

Pas besoin d’y croire.

Il suffisait de comprendre que sa mère, elle, y croyait. Et qu’elle organisait ses déplacements en fonction de ce système.

Il fit défiler jusqu’au mardi 8 avril. Jour gouverné par la planète Mars selon le logiciel. Il repéra la plage qui l’intéressait.

7 h 32 — 8 h 38 : heure planétaire de Mars.

Une fenêtre. Précise. Délibérée. Celle qu’avait choisie Circé. Quelque chose se verrouilla en lui. Net. Froid. Exact.

Pour en savoir plus, il se dirigea vers les bibliothèques. De près, les ouvrages révélaient enfin leur nature. Magie cérémonielle, ésotérisme occidental, sorcellerie ancienne, arts divinatoires, astrologie, cartomancie, alchimie, théurgie… Les reliures anciennes côtoyaient des éditions plus récentes, toutes abondamment annotées. Rien n’avait été rangé là par curiosité. Cette bibliothèque avait été étudiée, utilisée, vécue.

Fergus tira plusieurs volumes presque au hasard. Papus. Sédir. Un traité plus récent consacré aux savoirs de sorcière. Il parcourut rapidement les passages concernant les correspondances planétaires.

Tous concordaient.

Euphorbe et datura : plantes martiennes. Plantes de seuil, de choc, de feu. Toxiques. À manipuler avec prudence.

Circé avait donc quitté la maison le mardi 8 avril au matin, dans cette plage horaire exacte, pour aller cueillir ces plantes dangereuses.

Et depuis ?

Plus rien. Il resta debout au milieu de la pièce, les informations s’assemblant lentement. Tout s’agençait désormais autour d’un même constat : une sortie, une heure nette, un objectif défini, une disparition.

Il retourna vers son ordinateur pour en savoir plus sur ces plantes. Google lui montra l’euphorbe : tiges dressées, feuilles acides, latex blanc toxique. Puis le datura : trompettes pâles, capsule hérissée, graines noires, danger immédiat.

Il imagina sa mère, gants aux mains, gestes précis. Il savait ce qu’elle était partie chercher. Mais pas encore où.

Le calme retomba dans la maison.

Boy évoluait entre les étagères avec son pas feutré de chat certain d’être chez lui. Lui aussi sentait quelque chose. Juste cette tension sourde, ce décalage, comme si la maison retenait encore une information qu’elle ne lui donnerait pas.

Rester là à tourner en rond n’apporterait plus rien, pas pour l’instant. Et Archignac, de toute façon, n’offrait aucun secours pratique. Pas de tabac. Pas d’épicerie. Pas de cabinet médical. Pas même un bistrot. Pour ça, il fallait bouger.

Le bourg le plus proche, c’était Saint-Geniès. Il attrapa ses clés.

Cigarettes. Ravitaillement. Médecin.

Et peut-être autre chose. Parce qu’en enquête, il le savait depuis toujours, il arrive qu’un détail ne se révèle qu’au moment où l’on cesse de le fixer.

— Direction Saint-Geniès, murmura-t-il.

Et cette fois, il n’avait plus l’impression d’être venu à Archignac pour se reposer. Il avait l’impression d’entrer dans quelque chose.

II : Saint Geniès