II : Saint Geniès

Le soleil s’était déjà bien levé lorsqu’il sortit de la maison. En ce début avril, la matinée avançait paisiblement et l’air avait gagné quelques degrés depuis l’aube. Plus vif, plus sec, il portait les premières odeurs de terre chauffée et de feuillage en éveil. Fergus referma la porte derrière lui, ajusta sa saharienne sable sur ses épaules. Boy, posté sur le rebord de la fenêtre, ne bougea pas. Il le suivit des yeux, paisible, comme s’il comprenait que cette sortie était nécessaire. Fergus grimpa dans son Aircross, lança le moteur et roula lentement jusqu’à la petite côte à la sortie d’Archignac. À peine une centaine de mètres plus loin, il passa devant une ferme-auberge à l’allure rustique, entourée de champs et de haies vives. Une enseigne peinte à la main grinçait doucement dans le vent :

Le Roustigou. Le nom le fit sourire.

Juste après, sur la gauche, un mur en lauze annonçait la présence du cimetière du village. Il ralentit. Les vieilles stèles, mangées par le lichen, semblaient penchées dans une attente discrète. Il se promit d’y revenir. Un peu plus loin, un panonceau sur la droite indiquait :

Saint-Geniès.

La voiture s’engagea sur une route étroite, sinueuse, encadrée par une voûte dense de châtaigniers. L’ombre était profonde, traversée de rais lumineux qui découpaient le sol en taches mouvantes. Fergus baissa un peu la vitre. L’air était chargé d’une odeur de feuilles humides, de mousse et de résine. La forêt s’ouvrait parfois sur une clairière avant de se refermer aussitôt. Après quelques virages, il traversa le hameau d’Embés : trois maisons anciennes, un puits couvert et un vieux tracteur à demi dissimulé sous un auvent. Un kilomètre plus loin, une pancarte annonçait Péchauriol. Quelques vaches broutaient paisiblement dans une pâture bordée de noyers. Fergus ralentit. Cette campagne n’avait rien à voir avec celle de la Flandre maritime où il avait grandi. Là-bas, les cultures s’étendaient à perte de vue : pommes de terre, betteraves, céréales. Ici, les paysages se succédaient autrement — prairies, bois, haies, petits ruisseaux invisibles.

Et surtout, une vie sauvage omniprésente. Un rapace planait au-dessus d’un champ. Un busard, sans doute. Fergus inspira profondément. Depuis combien de temps n’avait-il pas respiré un air pareil ? Il n’était là que depuis deux jours… et pourtant quelque chose en lui commençait déjà à se détendre. La détente n’effaçait rien. Elle rendait simplement l’absence de sa mère plus nette.

Après Péchauriol, la route plongeait davantage vers la vallée. Une large courbe bordée d’arbres centenaires, puis un embranchement à gauche. Une pancarte indiquait :

Saint-Geniès — Centre-bourg.

Le village apparut alors, accroché au flanc de la colline, ses toits de lauze étagés dans un désordre pittoresque. Plusieurs panneaux jalonnaient le bord de la route :

Église romane
Château
Marché de producteurs
Proxi Market
Chez Louise — Café Tabac

Fergus sourit. Tout semblait organisé avec un bon sens tranquille. Une sobriété rustique. Une efficacité périgourdine. Il se gara près de la supérette, un petit bâtiment de pierre claire devant lequel s’alignaient deux bancs de bois et quelques pots de fleurs. À l’intérieur, l’air était frais et légèrement parfumé d’épices et de savon noir.

Une femme blonde d’une quarantaine d’années, cheveux attachés en queue-de-cheval et fines lunettes sur le nez, le salua aussitôt d’un sourire franc. Pas un simple bonjour commercial. Une vraie chaleur. Fergus en fut presque surpris. Il parcourut les rayons tranquillement. Œufs frais. Légumes du coin. Fruits des producteurs locaux. Il ajouta un bloc de foie gras artisanal — Sylvain et Sylvie, ferme de Saint-Dramond — un pain de campagne et une bouteille de Rosette, le vin blanc moelleux que sa mère appréciait tant. À la caisse, il paya en silence, remercia d’un signe de tête et ressortit avec deux sacs en toile qu’il gardait toujours dans sa voiture.

En face, le château de Saint-Geniès dominait les toits. Un peu plus bas, l’église dressait sa silhouette austère. En remontant la rue, il passa devant l’école, puis une enseigne de matériel agricole. Un peu plus loin : Chez Louise.

Un bistrot ancien, patiné par les années. Devant la porte : un cendrier sur pied, une table bancale, deux chaises en fer. Fergus poussa la porte. Une clochette tinta. L’odeur mêlée de café noir et de bois ciré l’accueillit aussitôt. Une radio diffusait une chanson d’Aznavour. Le parquet grinça sous ses pas. Quelques tables identiques occupaient la pièce. Des affiches anciennes couvraient les murs : fêtes de village, courses cyclistes, bals populaires. Une collection d’objets Banania occupait une étagère. Au fond, un homme lisait le journal local. Trois autres jouaient aux cartes. Un chat tigré dormait sur une chaise près du poêle.

Quand Fergus entra, l’un des joueurs leva brièvement les yeux.

— Il pleut.

Personne ne releva. Comme si la phrase avait trouvé sa place. Les deux autres ne levèrent même pas la tête et poursuivirent leur partie. Fergus jeta un regard vers la fenêtre. Le ciel était parfaitement bleu. Il se dit que l’homme devait avoir de la buée sur ses lunettes. Derrière le comptoir, une femme aux cheveux noirs courts essuyait des verres. Elle leva les yeux.

— Bonjour.

— Bonjour. Un café noir, s’il vous plaît. Et un paquet de Marlboro.

Elle hocha la tête, prépara le café, attrapa le paquet derrière elle. Puis elle le regarda plus attentivement.

— Vous êtes pas du coin.

— Non. Enfin… un peu. Je suis le fils de Circé Mauprey, à Archignac.

Elle releva légèrement la tête.

— Circé… Je ne la connais pas beaucoup, mais tout le monde ici la respecte. Une femme un peu… à part.

Elle posa la tasse devant lui.

— On ne l’a pas vue depuis quelque temps.

Fergus hésita.

— Justement… c’est ce que j’essaie de comprendre.

Elle hocha la tête.

— Si vous avez besoin de quelque chose, je suis là tous les matins. Louise.

— Merci.

Fergus but une gorgée de café. Amer. Fort. Parfait. Puis il demanda :

— Il y a un médecin ici ?

— Oui. Le docteur Slange. Installé depuis quelques années. Il vient du Nord.

Elle marqua une pause.

— Pas très causant… mais compétent.

— Où se trouve son cabinet ?

— Vous voyez le raidillon en face ? Vous descendez jusqu’à l’église. Puis à droite.

Fergus acquiesça.

— Merci, Louise.

Il termina son café en silence, déposa quelques pièces sur le comptoir et quitta le bistrot. Le raidillon descendait entre deux murets. À mi-pente, l’église romane se dressait au bord du chemin, massive et silencieuse. Fergus la contourna par la droite. Là, légèrement en retrait derrière une haie de lauriers, apparaissait une petite bâtisse basse. Une plaque indiquait :

Dr Séraphin Slange — Médecine générale

Devant la maison, un SUV Mercedes noir impeccablement entretenu. Fergus monta la marche et sonna. Pas de réponse. Il essaya la poignée. La porte s’ouvrit. À gauche, une petite salle d’attente : cinq chaises métalliques, quelques magazines, un flacon de gel hydroalcoolique.

 Mais ce qui attira surtout son attention, ce furent les photographies couvrant les murs.

Jupiter et ses lunes. Saturne et ses anneaux. Des galaxies spirales. Des nébuleuses aux couleurs irréelles. Sous chaque image : une légende précise et une signature.

Séraphin Slange.

Un autre cliché montrait un regroupement extrêmement dense d’étoiles, comme une poignée de diamants jetés dans le noir absolu. Le centre semblait presque solide tant la concentration était forte. Un instant, Fergus eut l’impression étrange que l’image ne représentait pas un amas d’étoiles mais une compression. Comme si quelque chose avait été maintenu.

La légende indiquait :

M5 — Amas globulaire — Séraphin Slange

Fergus resta quelques secondes à observer l’image. Des milliers d’étoiles, peut-être des centaines de milliers, comprimées dans une sphère parfaite.

La porte du cabinet s’ouvrit brusquement.

— Bonjour.

Un homme d’une soixantaine d’années se tenait dans l’embrasure, grand et svelte, vêtu d’un costume bleu sombre parfaitement coupé, cheveux gris soigneusement coiffés. Mais ce furent ses yeux qui frappèrent Fergus. Bleus. Pâles. Perçants. Un regard de scalpel.

— Vous avez rendez-vous ?

— Non… je venais justement en demander un.

— Je ne prends plus de nouveaux patients.

Fergus hocha la tête.

— Il s’agit simplement d’un renouvellement d’ordonnance.

Le médecin l’observa.

— Entrez.

Le cabinet était vaste, baigné d’une lumière douce provenant d’une baie vitrée donnant sur le village. Un bureau parfaitement ordonné. Deux écrans d’ordinateur. Et contre le mur… un piano droit rouge. Fergus s’assit. Derrière le bureau, plusieurs cadres étaient accrochés. Des photographies nocturnes, pour la plupart. Entre deux clichés de ciel profond, une image différente attira brièvement son regard. Elle montrait les ruines d’un château, dressées sur leur éperon rocheux, découpées contre un ciel d’encre constellé d’étoiles.

La légende était simple :

Commarque — Nuit d’octobre — Séraphin Slange.

Fergus détourna les yeux sans y prêter davantage attention.

— Quel traitement ? demanda Slange.

— Un traitement substitutif. Mon médecin me l’a prescrit dans le cadre d’un sevrage. Un comprimé par jour.

— Vous avez l’ordonnance initiale ?

Fergus lui montra la photo sur son téléphone.

Le médecin lut.

— Mauprey.

Il releva lentement les yeux. Un frisson net, bref, sans cause identifiable parcourut Fergus. Pendant une fraction de seconde, les pupilles du médecin se contractèrent. Fergus eut l’impression fugace que les pupilles du médecin s’étaient contractées d’une manière inhabituelle. Puis tout redevint normal.

— Ôtez votre veste.

L’examen fut rapide. Tension. Auscultation. Respiration.

Slange retourna derrière son bureau, tapa quelques mots sur son clavier puis imprima l’ordonnance.

— Je vous fais une ordonnance pour vingt-huit jours.

Il signa le document et le tendit à Fergus.

— Évitez toute interruption du traitement. Ces médicaments ne supportent pas les arrêts brutaux.

— Merci, docteur.

Fergus prit l’ordonnance, sortit son portefeuille et régla la consultation. Slange rangea les billets sans un mot.

— Bonne journée.

— Bonne journée, Monsieur Mauprey.

Fergus se leva, soulagé de quitter enfin cet homme déroutant. Au moment de se diriger vers la porte, son attention fut attirée par le piano rouge. Une partition ouverte reposait sur le pupitre.

Adagio — Tomaso Albinoni.

Ce nom lui disait quelque chose. Une musique lente et solennelle. Il l’avait entendue récemment.

— Bonne journée, docteur.

Slange le fixa.

— On ne choisit pas toujours son héritage, Monsieur Mauprey.

Une pause.

— Mais on choisit toujours le cercle dans lequel on se tient.

Fergus quitta le cabinet. Un quart d’heure plus tard, il se gara devant la maison à Archignac. Boy surgit aussitôt quand la porte s’ouvrit. Mais il ne miaula pas. Il resta à distance. Le regard fixe.

— T’as changé, mon Boy…

Fergus déposa les provisions sur la table. Charcuterie. Œufs. Pain. Foie gras. Le chat continuait de l’observer. Pas un mouvement inutile. Comme une sentinelle.

— T’es pas seulement un chat, toi…

Boy cligna lentement des yeux. Fergus mit la poêle à chauffer. Puis une idée lui revint. Le piano rouge. La partition. Il attrapa son téléphone et lança YouTube. Il tapa :

Adagio Albinoni

Les premières notes s’élevèrent. Fergus resta stupéfait. C’était cette musique. La même. Celle qui l’avait enveloppé la veille dans le fauteuil rouge. La musique venue de nulle part. Ou plutôt… de la maison. Il coupa le son. Le silence retomba. Une inquiétude diffuse monta en lui. La maison lui avait joué l’Adagio. L’Adagio du docteur Slange…

III : La voie du Novice