I : Archignac

Il était parti à l’aube, sans se retourner.

La C5 Aircross avalait l’autoroute dans un matin gris de Flandre. Boy dormait sur le siège passager, roulé en boule, imperturbable. Fergus, lui, tenait le volant avec cette raideur des gens qui ont trop roulé, trop pensé et pas assez dormi.

Dunkerque avait disparu depuis des heures. Plus au sud, la route s’était peu à peu vidée. À mesure qu’il descendait, la fatigue s’était installée comme une bête lourde sur ses épaules. Un battement sourd cognait contre ses tempes. Mais il était presque arrivé.

Enfin.

Boy n’avait pas bronché du trajet. Son ragdoll semblait avoir accepté le voyage comme une évidence. Fergus lui enviait presque ce calme. Lui n’était pas venu jusqu’en Dordogne pour une simple visite surprise à sa mère.

Sa hiérarchie l’avait mis à l’écart. Arrêt, repos forcé, prise en charge. Les mots administratifs pour désigner une chute.

Quelques mois plus tôt, un contrôle banal avait dégénéré : course-poursuite, chute, épaule touchée. Puis le tramadol. D’abord contre la douleur. Ensuite contre le reste. Le bruit intérieur. La fatigue nerveuse. Les souvenirs qui remontaient sans prévenir. Le produit ne calmait pas seulement son corps. Il lissait tout. Trop bien. Quand il avait commencé à tricher pour en obtenir davantage, les médecins avaient compris. Sa hiérarchie aussi. Congé prolongé. Traitement de substitution. Éloignement.

Archignac n’avait rien d’une retraite. C’était un sas. Peut-être une dernière chance. Il connaissait déjà le village. Trois ans plus tôt, il y était venu voir sa mère pendant quelques jours. Circé Mauprey lui avait alors donné un double des clés, avec son demi-sourire habituel.

— Au cas où.

Archignac dormait au creux du Périgord noir, entre collines boisées et prairies. Un bourg discret, presque refermé sur lui-même. Une trentaine d’habitants à l’année. Circé s’y était installée dix ans plus tôt pour fuir, disait-elle, l’humidité du Nord qui lui rouillait les articulations. Fergus n’y avait jamais vraiment cru. Sa mère ne faisait jamais rien pour une seule raison.

La maison apparut enfin, directement sur la rue. Pas de clôture, pas de perron. Une façade de pierre blonde, simple, nette, baignée d’une lumière calme. Fergus gara la voiture devant la porte et coupa le moteur.

Le silence lui sauta aussitôt dessus.

Boy bondit hors de la voiture dès qu’il ouvrit la portière. Le chat fila jusqu’au seuil et s’arrêta, tendu, oreilles droites. Fergus sonna. Aucun bruit. Il recommença, plus longtemps.

Toujours rien.

Son estomac se serra. Il sortit la clé, l’introduisit dans la serrure. Le mécanisme céda avec un déclic sec. Il poussa la porte.

La pièce du bas s’ouvrit devant lui.

Un séjour vaste, haut de plafond, noyé dans une lumière douce filtrée par d’épais rideaux. Fergus resta immobile une seconde, le temps de laisser ses yeux s’ajuster. Il eut cette impression étrange qu’on éprouve parfois dans certains lieux anciens : la sensation de ne pas entrer seulement dans une maison, mais dans une présence.

— Maman ?

Sa voix résonna à peine. Pas de réponse. Le silence retomba, dense, presque organisé.

— Maman ?

Rien. Il inspira lentement, puis balaya la pièce du regard.

Rien n’avait changé.

La table, les chaises en velours rouge, le piano sous l’escalier — tout était exactement à sa place. Comme dans son souvenir. Peut-être même… trop exactement.

Il plissa légèrement les yeux. Il y avait quelque chose dans cette immobilité. Pas une absence de vie. Pas un abandon. Au contraire. Une tenue. Comme si la maison n’avait pas été laissée vide… mais maintenue.

Boy s’arrêta derrière lui. Fergus ne se retourna pas tout de suite, mais il sentit le changement. Le chat ne bougeait plus. Lorsqu’il tourna enfin la tête, Boy fixait l’escalier. Pas avec inquiétude. Avec attention.

Fergus suivit son regard.

L’étage.

Il esquissa un léger sourire, presque pour lui-même, puis haussa imperceptiblement les épaules.

— On va éviter de commencer comme ça, hein…

Sa voix sonna plus basse qu’il ne l’aurait voulu. Boy resta immobile une seconde encore, puis passa devant lui.

En haut, Fergus s’arrêta net.

La pièce n’avait plus rien du petit salon tranquille dont il gardait le souvenir. Elle s’ouvrait en pleine lumière, vaste, ordonnée, travaillée. Pas un simple bureau. Pas seulement une bibliothèque. Un lieu pensé. Préparé.

Face à lui, une fenêtre donnait sur la rue. De chaque côté, deux grandes bibliothèques de bois sombre montaient presque jusqu’au plafond. Les rayonnages, impeccablement tenus, alignaient des ouvrages anciens et modernes consacrés à la magie, à l’ésotérisme, aux sciences occultes. Reliures de cuir, dos usés, éditions annotées. Pas une collection. Une bibliothèque de travail.

À gauche, une immense cheminée périgourdine dominait la pièce. Au-dessus, un blason : trois fleurs de lys stylisées. Dans le cantou, une table recouverte d’une nappe bleue à carreaux. Au centre, une boule de cristal. À côté, un miroir circulaire, posé à plat comme un instrument discret. Les étagères du fond étaient chargées de bocaux, de fioles marquées d’étiquettes dans un alphabet inconnu, de poudres vives, de minéraux, de bougies multicolores, de statuettes, de poupées de tissu — certaines intactes, d’autres traversées d’épingles.

Et juste devant, plantée dans un support de pierre, une épée.

Fergus s’en approcha lentement.

La lame était longue, droite, ternie, mais sans rouille. Le pommeau portait un médaillon de bronze gravé du même blason. La poignée, gainée de cuir sombre, portait la marque d’un usage ancien.

Il ne la toucha pas.

Son instinct de flic venait de se réveiller d’un coup. Pas le raisonnement. L’instinct pur. Celui qui sent les objets chargés avant même d’en comprendre la raison.

Cette épée n’était pas décorative. Elle avait servi. Et, plus troublant encore, elle semblait toujours servir à quelque chose.

Au centre de la pièce, un socle carré de marbre blanc veiné de gris soutenait un plateau ornementé. L’ensemble attirait le regard comme un aimant. Fergus fit un pas, puis un autre.

Ce n’était pas un meuble. C’était un point de force. Un pivot. Quelque chose autour duquel toute la pièce semblait s’organiser.

Les murs étaient couverts de tableaux troublants : un Goya de sorcières en vol, une scène de femmes nues autour d’un taureau noir, un Christ crucifié de Dalí. Dans chacun des quatre coins, un animal empaillé montait la garde : raton laveur, hérisson, moyen-duc, martre. Sous chacun d’eux, sur un socle de pierre, une statuette de bronze figurait un être ailé — homme ou femme, impossible à dire — brandissant une arme : glaive, lance, hache, arc. Tous semblaient tournés vers le centre. Vers le socle. Vers ce point invisible où quelque chose se tenait encore.

Son regard glissa ensuite vers un bureau massif en chêne, placé contre le mur opposé au cantou. Le plateau, large et sombre, portait quelques livres soigneusement disposés, deux statuettes veillant sur eux, et une lampe articulée d’un vert profond, comme sortie d’un cabinet d’étude d’un autre siècle.

À droite du bureau, une chaîne hi-fi sobre faisait face à deux haut-parleurs. Fergus s’en approcha. Juste un amplificateur relié aux baffles. Rien d’autre. Ni lecteur CD. Ni platine. Ni cassette. Aucune source visible. L’absence lui sauta aux yeux. Sur le boîtier métallique reposait un chandelier à neuf branches, finement travaillé, déployé comme une antenne.

Puis il vit le cahier.

Ouvert au centre du bureau. Couverture noire. Lettres gothiques rouges.

Livre des Ombres.

Il tendit la main. Effleura la page. Reconnu aussitôt l’écriture fine, penchée, nerveuse de sa mère.

Bienvenue, Fergus.
Tu as mis du temps, mais je savais que tu viendrais.
Je t’attends depuis trop longtemps déjà.
Ici, le temps n’est plus le même, mais je sens encore les heures passer.

Il se figea. Sa gorge se serra d’un coup.

Puis, comme par réflexe, sa part rationnelle tenta une riposte : fatigue, manque, tension, projection. Un cerveau épuisé est capable de fabriquer bien des choses.

Mais non. C’était son écriture. Son ton. Sa manière d’aller droit au cœur sans prévenir. Il continua.

Si tu lis ces lignes, c’est que les choses ont commencé.
Ne doute pas. N’aie pas peur.
Tu es plus prêt que tu ne le crois.
Ouvre-toi lentement, mais avec constance.
Tout est là. Même moi.

Il sentit quelque chose se contracter puis se desserrer en lui. Pas de peur. Mieux que ça. Une reconnaissance. Comme si une part de lui savait depuis longtemps que ce moment finirait par venir.

— Maman… murmura-t-il.

Le silence se resserra autour de lui. Mais ce silence n’était plus vide. Il referma doucement le cahier, les mains légèrement tremblantes. Alors voilà. Ce séjour à Archignac n’avait jamais été un simple arrêt. Ni une convalescence. Ni un refuge.

C’était autre chose. Un appel.

Boy s’était couché sous le bureau, parfaitement immobile, comme s’il montait la garde.

Fergus quitta la pièce. À droite, une porte donnait sur la chambre de Circé. Grand lit à baldaquin, voilages légers, couvre-lit bleu nuit brodé de fil argenté.

Sur la gauche, une autre pièce : la chambre d’amis. Plus simple. Plus sobre. Un grand lit, une penderie, un bureau. Sur la table de nuit, deux livres attendaient. Le premier, ancien, à couverture de cuir brun foncé, était maintenu fermé par un fil rouge soigneusement noué. Le second, plus étroit, portait un titre sec, sans ornement :

Clavis inferni.

Fergus les regarda sans y toucher. Ils n’étaient pas rangés là. Ils attendaient.

Il redescendit enfin au rez-de-chaussée, traversa le séjour et se laissa tomber dans le fauteuil rouge.

Boy bondit sur ses genoux.

La fatigue le rattrapa d’un coup. La route. La tension. L’absence. Le silence de cette maison qui semblait parler sans jamais rien dire clairement. Il ferma les yeux. Sa mère allait forcément arriver. Dans une heure. Peut-être moins. Il suffisait d’attendre.

Boy ronronnait, lourd et chaud contre lui.

Puis il entendit la musique. D’abord à peine. Très loin. Un thème orchestral, doux, célèbre, impossible à situer. Une mélodie presque maternelle. Elle semblait venir des murs eux-mêmes. Pas d’une chaîne, pas d’une radio. D’ailleurs, là-haut, l’amplificateur n’avait aucune source visible. La musique enfla légèrement, l’enveloppa. Et Fergus glissa dans le sommeil.


Il se réveilla cassé en deux. Nuque raide. Jambes ankylosées. Bouche sèche. Il avait dormi tout habillé dans le fauteuil rouge. Boy s’était lové contre lui pendant la nuit.

Quelques oiseaux chantaient dehors. Une lumière oblique filtrait entre les rideaux. Fergus mit quelques secondes à remettre de l’ordre dans ses idées. Puis la veille lui revint d’un bloc : la maison vide, la pièce du haut, le Livre des Ombres, l’écriture de Circé.

Il se leva et gagna la cuisine. Longue, sobre, parfaitement rangée. Il ouvrit les placards. Œufs. Beurre. Charcuterie. Café. De quoi tenir. Il mit l’eau à chauffer, lança la cafetière, battit deux œufs, fit chauffer une poêle. Puis, en refermant un placard bas, il aperçut un sac de croquettes. Il le tira vers lui.

Croquettes vétérinaires. Spéciales troubles urinaires.

Il resta immobile, le sac en main. Circé ne savait même pas qu’il avait un chat. Encore moins que Boy était sujet aux cystites. Il ne lui en avait jamais parlé. Un froid léger lui passa dans le dos. Il regarda autour de lui. Pas de litière. Pas de gamelle. Pas la moindre trace d’un autre chat.

Alors quoi ?

Il déposa le sac, se servit son assiette et s’assit. Le café était fort. Les œufs corrects. La charcuterie un peu trop salée. Il sortit sa plaquette de Subutex, posa un comprimé sur sa langue et compta mécaniquement. Trois restants. Trois. Pas de quoi voir venir. Il lui faudrait un médecin. Vite.

Boy, après avoir mangé, vint s’installer à ses pieds avec ce regard tranquille, presque humain, qui finissait toujours par l’agacer autant que le rassurer.

Après le petit déjeuner, Fergus entra dans la salle de bains. Faïence bleue. Ambiance marine. Pièce tiède. Soignée. Un diffuseur répandait une odeur subtile de rose de Damas. Sur une étagère, plusieurs flacons portaient les mêmes inscriptions étranges que ceux de la pièce du haut.

Il ouvrit l’eau. La vapeur monta. Il se déshabilla lentement, se regarda dans le miroir embué. Visage creusé. Yeux rougis. Épaules basses. Puis il entra sous la douche. L’eau chaude coula d’abord par filets, puis franchement. Sur sa nuque. Le long de son dos. Dans ses trapèzes noués. Il ferma les yeux et laissa faire. La rose de Damas se mêlait à la vapeur avec une douceur presque troublante.

Quand il coupa enfin l’eau, le silence revint. Un silence calme. Plein. Pas hostile.

Il se sécha, s’habilla, alla chercher dans la voiture sa valise et son ordinateur portable. Dans la chambre d’amis, il enfila un jean propre, une chemise claire, puis sa saharienne couleur sable. Dans une poche intérieure, il glissa son petit carnet noir de service. Vieux réflexe. Toujours avoir de quoi noter.

Boy le suivit jusqu’à l’entrée, mais s’arrêta avant le seuil. Il s’assit, parfaitement droit, comme s’il avait compris qu’il ne sortirait pas.

Fergus entrouvrit la porte. L’air du matin lui mordit légèrement les joues. Sec, vif, presque cristallin. La rue était vide. Les pierres blondes captaient une lumière nette, sans douceur excessive.

Boy sauta sur le rebord de la fenêtre, à côté de la porte, et se posta là comme une sentinelle.

Fergus referma derrière lui. Il prit à gauche.

Archignac semblait suspendu hors du temps. Il longea une maison fermée, volets clos, jardinières abandonnées. Un peu plus loin, sur le trottoir d’en face, un vieil homme coiffé d’un béret avançait lentement. En croisant Fergus, il leva les yeux. Regard bref. Appuyé. Pas celui d’un promeneur. Celui d’un homme qui jauge. Puis il poursuivit sa route.

Fergus continua.

Quelques pas, un léger virage, et la rue déboucha sur la place. La mairie, bâtisse cossue de pierre blonde, se tenait sous une glycine blanche en fleurs. À côté, l’espace Marcel Deviers. Fermé. En face, l’église.

Fergus ralentit aussitôt.

Le bâtiment roman dominait la place avec quelque chose de fermé, de compact, de presque vigilant. Façade austère. Clocher carré. Pierres claires mangées par le temps. Rien d’ostentatoire. Et pourtant, quelque chose l’accrocha immédiatement. Pas de la peur. Une alerte. Comme si le lieu le regardait. Devant le portail, un panneau donnait les informations historiques.

Église Saint-Étienne d’Archignac — XIIe siècle

Il lut rapidement. Remaniements successifs. Blason à trois lys sur le portail. Sarcophages découverts sous la place. Nécropole ancienne. Puis son regard se figea sur une ligne.

Arnaud Talleyrand-Périgord de Mauprey.

Le nom claqua en lui. Mauprey. Comme lui. Il resta immobile une seconde. Puis son esprit fit ce qu’il savait faire de mieux : rationaliser. Vieux nom local. Branche oubliée. Lignée ancienne. Rien d’impossible. Rien d’obligatoire. Mais il grava l’information dans sa mémoire. Il reviendrait.

Il traversa ensuite la place et se rendit à la première maison à droite de la mairie. Jardin soigné. Maison ancienne. Il sonna deux fois. Un homme aux cheveux blancs, visage creusé mais regard vif, ouvrit.

— Bonjour. Je suis Fergus. Le fils de Circé Mauprey, votre voisine.

— Ah… Fergus. Oui. Bonjour. Christian.

Poignée de main ferme.

— Vous avez vu Circé récemment ?

Christian réfléchit.

— Pas récemment. Dix jours, je dirais. On a parlé à travers la haie, au fond des jardins. Des plantations. Comme d’habitude. Elle m’a dit qu’elle comptait sortir bientôt pour des cueillettes. Je lui ai répondu d’attendre un peu, que la lune n’était pas encore assez haute.

Fergus nota l’information.

— Elle semblait fatiguée ? Inquiète ?

— Non. Comme toujours. Aimable. Réservée.

Fergus allait repartir quand Christian le rappela.

— Dites… tout va bien ?

Le ton avait changé. Plus bas. Plus vrai. Fergus se retourna. Le vieil homme serrait le bord de sa porte.

— Je ne sais pas encore. Je suis venu lui faire une surprise. La maison était vide.

Christian hocha la tête, lèvres pincées.

— C’est pas son genre. Elle m’avait dit qu’elle n’aimait pas s’absenter. Elle disait… que les plantes avaient besoin de veiller sur leurs humains.

Il eut un mince sourire embarrassé.

— Elle avait des phrases à elle. Mais on l’aime bien, ici. Elle écoute. Et puis… elle sait des choses.

Fergus ne répondit pas tout de suite. Il comprit brusquement que l’absence de Circé n’était pas seulement un vide domestique. Le village l’avait sentie, lui aussi. Il remercia Christian, traversa la place et sonna à la maison d’en face. Une vieille femme lui ouvrit, écharpe de laine autour du cou malgré la douceur du jour.

— Bonjour. Je suis le fils de Circé Mauprey. Je cherche ma mère. Vous l’avez vue récemment ?

Le visage ridé se figea.

— Ah… c’est vous.

Elle le dévisagea longuement avant de reprendre :

— Pas de lumière chez elle depuis plusieurs jours. On s’est dit qu’elle était peut-être partie. Mais non… ce n’est pas son habitude.

Elle resta sur le seuil, sans l’inviter à entrer.

— Je ne la connais pas intimement, vous savez. On parle jardin, météo… elle m’a donné un remède pour mes rosiers. Depuis, ils n’ont jamais été aussi beaux.

Elle marqua une pause.

— Elle a un regard… profond. Au début, ça met mal à l’aise. Ensuite, on s’y fait. Et sa présence rassure.

Même inquiétude que chez Christian. Même gêne. Même impression qu’un déséquilibre discret s’était installé au village. Fergus remercia, salua, puis rentra chez sa mère. Le café qu’il se servit ensuite avait un goût de réflexion forcée. Il alluma une cigarette, resta debout un moment dans la cuisine, puis comprit ce qu’il savait déjà. Les voisins ne lui donneraient pas la clef. Le seul endroit où chercher, pour l’instant, c’était là-haut.

Le Livre des Ombres.

Il remonta. Le cahier l’attendait sur le bureau. Il l’ouvrit plus méthodiquement cette fois. Plusieurs sections apparaissaient :

Agenda
Utilitaires et références
La voie
Magus Novicius
Magus Discens
Magus Peregrinus
Outils
Égrégores

Il commença par l’Agenda. La plupart des tâches étaient rayées. Une seule ne l’était pas.

7 avril 2025 — Récolter demain euphorbe et datura à partir de 7 h 30 — heures planétaires

Fergus relut la phrase. Une fois. Puis une seconde.

« À partir de 7 h 30. »

Son regard resta accroché à l’heure. Une heure précise n’apparaît jamais par hasard dans un carnet. Il se redressa légèrement.

Les mots heures planétaires ne lui disaient rien. Mais la structure de la note, elle, était limpide : une action, une contrainte horaire… quelque chose qui ressemblait à une règle. Un protocole. Il laissa passer une seconde, les yeux fixés sur la page. Puis l’évidence prit forme.

Un rendez-vous.

Il chercha dans la section Utilitaires et références. Une note attira son œil :

Logiciel heures planétaires : Chronos XP — téléchargement gratuit sur sourceforge.net

Sur le bureau, un post-it :

Mot de passe Wi-Fi : Unukalhai

Il souffla du nez. Évidemment. Circé n’avait pas prévu la simplicité. Il installa son ordinateur, se connecta, téléchargea le logiciel, le lança. Localisation : Archignac. Date : mardi 8 avril.

Le programme calcula. Une grille apparut. Fergus se pencha aussitôt, comme sur une chronologie d’enquête. Son cerveau accrocha immédiatement au système. Des tranches variables entre lever et coucher du soleil. Douze segments pour le jour, douze pour la nuit. Durées mobiles selon la saison. Puis un cycle de “planètes” tournant toujours dans le même ordre. Et chaque jour gouverné par une planète différente.

Pas besoin d’y croire.

Il suffisait de comprendre que sa mère, elle, y croyait. Et qu’elle organisait ses déplacements en fonction de ce système.

Il fit défiler jusqu’au mardi 8 avril. Jour de Mars. Il repéra la plage qui l’intéressait.

7 h 32 — 8 h 38

Une fenêtre. Précise. Délibérée. Celle qu’avait choisie Circé. Quelque chose se verrouilla en lui. Net. Froid. Exact. Il alla ensuite aux bibliothèques. Papus. Sédir. Un traité plus récent sur les savoirs de sorcière.

Les trois concordaient.

Euphorbe et datura : plantes martiennes. Plantes de seuil, de choc, de feu. Toxiques. À manipuler avec prudence. Circé avait donc quitté la maison le mardi 8 avril au matin, dans cette plage horaire exacte, pour aller cueillir ces plantes dangereuses.

Et depuis ?

Plus rien. Il resta debout au milieu de la pièce, les informations s’assemblant lentement. Une sortie. Une heure nette. Un objectif défini. Et une disparition.

Il retourna vers son ordinateur. Chercha les plantes. Google lui montra l’euphorbe : tiges dressées, feuilles acides, latex blanc toxique. Puis le datura : trompettes pâles, capsule hérissée, graines noires, danger immédiat.

Il imagina sa mère, gants aux mains, couteau consacré, gestes précis. Puis il se rassit. Il savait ce qu’elle était partie chercher. Pas encore où. Le silence retomba dans la maison.

Boy évoluait entre les étagères avec son pas feutré de chat certain d’être chez lui. Puis il s’arrêta d’un coup, oreilles tendues vers la porte d’entrée. Fergus suivit son mouvement.

Lui aussi sentait quelque chose. Pas un bruit. Pas une présence identifiable. Juste cette tension sourde, ce décalage, comme si la maison retenait encore une information qu’elle ne lui donnerait pas tant qu’il resterait immobile. Il posa la main sur le dos de Boy.

— Toi aussi, hein ?

Puis il se redressa. Rester là à tourner en rond n’apporterait plus rien, pas pour l’instant. Et Archignac, de toute façon, n’offrait aucun secours pratique. Pas de tabac. Pas d’épicerie. Pas de cabinet médical. Pas même un bistrot. Pour ça, il fallait bouger.

Le bourg le plus proche, c’était Saint-Geniès. Il attrapa ses clés. Cigarettes. Ravitaillement. Médecin. Et peut-être autre chose. Parce qu’en enquête, il le savait depuis toujours, il arrive qu’un détail ne se révèle qu’au moment où l’on cesse de le fixer.

— Direction Saint-Geniès, murmura-t-il.

Et cette fois, il n’avait plus l’impression d’être venu à Archignac pour se reposer. Il avait l’impression d’entrer dans quelque chose.

II : Saint Geniès