Au cours des jours qui suivirent la rencontre avec Agatha, chacun se consacra à la part de recherche qui lui avait été confiée. Serge fut le premier à s’y engager véritablement. Son travail ne reposait ni sur des ouvrages anciens ni sur des calculs savants, mais sur un réseau de relations patiemment constitué au fil des années, composé de guérisseurs, de magnétiseurs et de praticiens installés dans différents secteurs de la Dordogne.
Il s’installa dès le matin à la grande table de La Borie, avec son téléphone, un carnet à spirale et une carte routière du département qu’il déplia entre la corbeille à pain et la coupe de fruits. Plusieurs noms y figuraient déjà, accompagnés d’un village, d’un numéro et parfois de quelques mots destinés à raviver sa mémoire. Certains correspondaient à des amis qu’il fréquentait régulièrement ; d’autres, à des personnes qu’il n’avait pas revues depuis plusieurs années, mais qu’il savait assez rigoureuses pour accorder du crédit à leurs observations.
Il avait longuement réfléchi à la manière de les aborder, car il ne pouvait évidemment leur parler ni de l’intelligence artificielle ni de la brèche ouverte entre les plans. Une question trop précise risquerait d’orienter leurs réponses, tandis qu’une formulation trop vague ne produirait qu’une accumulation d’impressions impossibles à exploiter. Il choisit donc de s’en tenir à des faits simples.
Avait-on remarqué, au cours des dernières semaines, une modification inhabituelle dans la pratique des soins ? Certains lieux paraissaient-ils plus difficiles à travailler qu’auparavant ? Les patients réagissaient-ils différemment ? Les sensations perçues dans les mains, dans le corps ou à proximité de certaines maisons avaient-elles changé sans raison apparente ?
Les premiers appels ne lui apprirent presque rien. Une magnétiseuse de la région de Bergerac n’avait constaté aucune évolution particulière, hormis une fatigue qu’elle attribuait à la chaleur. Un rebouteux installé près de Nontron lui parla longuement de douleurs articulaires plus résistantes chez ses patients, avant de reconnaître qu’il observait le même phénomène chaque été. Serge nota néanmoins leurs réponses, ainsi que les dates et les lieux, sans chercher à leur donner une signification qu’elles ne possédaient peut-être pas.
Le troisième échange attira davantage son attention.
Une praticienne qu’il connaissait depuis longtemps lui expliqua avoir éprouvé, au cours de plusieurs soins, une sensation nouvelle. L’énergie qu’elle tentait de transmettre ne paraissait pas bloquée, mais déviée, comme si elle suivait une direction qui ne dépendait plus d’elle. Elle avait d’abord pensé à une baisse de concentration, puis à un problème lié à la personne qu’elle soignait. La même impression s’était pourtant reproduite chez trois patients différents.
— Tu as ressenti cela chez toi ? demanda Serge.
— Deux fois chez moi. La troisième, c’était au domicile d’une femme, dans un hameau à une dizaine de kilomètres.
— Tu te souviens du nom de ce hameau ?
La femme hésita, puis le lui donna. Serge traça une petite croix au crayon sur la carte.
D’autres appels suivirent. Les témoignages demeuraient dispersés et souvent difficiles à interpréter. Un guérisseur lui parla de picotements désagréables dans les avant-bras lorsqu’il travaillait tourné vers l’est. Une autre affirma que ses pendules décrivaient parfois des mouvements incohérents, même après avoir été contrôlés. Un homme, plus réservé, reconnut qu’il avait cessé de pratiquer dans une maison où il éprouvait chaque fois une sensation de pression au niveau des tempes, accompagnée d’un bourdonnement régulier qui disparaissait dès qu’il quittait les lieux.
Serge s’efforçait de ne retenir que ce qui pouvait être daté, localisé et recoupé. Il connaissait trop bien son milieu pour ignorer la facilité avec laquelle une suggestion pouvait devenir une certitude, puis une histoire répétée de bouche en bouche. Chaque fois qu’un interlocuteur évoquait des causes grandioses, des bouleversements cosmiques ou des attaques occultes, il ramenait calmement la conversation aux circonstances concrètes.
Où cela s’était-il produit ? À quelle date ? Combien de fois ? D’autres personnes avaient-elles éprouvé la même chose sans en avoir été informées auparavant ?
À mesure que les pages du carnet se remplissaient, une distinction apparut. Les perturbations les plus crédibles ne se concentraient pas dans les lieux où les praticiens recevaient habituellement leurs patients. Elles semblaient liées à certains déplacements, à des soins effectués dans des maisons particulières ou à la traversée de secteurs ruraux que personne n’aurait songé à mettre en relation sans disposer de l’ensemble des témoignages.
Serge reprit la carte et marqua d’abord d’un cercle rouge les témoignages les plus précis. Les premiers relevés ne dessinaient rien de reconnaissable. Deux points étaient trop éloignés l’un de l’autre pour suggérer un rapport évident ; trois autres paraissaient répartis au hasard entre les vallées et les plateaux. Ce ne fut qu’en reportant les observations moins spectaculaires — celles qu’il avait d’abord jugées secondaires — qu’une organisation plus troublante commença à se dégager. Les lieux n’étaient pas concentrés dans une même zone. Ils semblaient plutôt s’aligner selon plusieurs directions qui convergeaient vers un même secteur, encore trop vaste pour être précisément délimité. Il se leva, contourna la table et observa la carte à distance. Les marques rouges ne constituaient pas une preuve. Elles pouvaient ne résulter que du hasard, de la densité de population ou de la répartition de ses propres connaissances. Pourtant, leur disposition lui rappelait les ramifications d’un réseau dont il ne voyait encore que les extrémités.
Circé avait entrepris ses recherches d’une tout autre manière. Installée dans la bibliothèque, elle avait rassemblé sur la table plusieurs éphémérides, deux ouvrages d’astrologie opérative et les carnets dans lesquels elle consignait depuis des années les configurations célestes favorables aux différents travaux magiques.
Avant d’étudier les aspects formés par les planètes, elle devait déterminer la période durant laquelle leur intervention pourrait être menée. L’opération qu’ils envisageaient ne consistait ni à attirer une force ni à favoriser son développement, mais à défaire une emprise, interrompre une circulation étrangère et rendre au réseau son fonctionnement naturel. Elle devrait donc être accomplie sous une Lune descendante, dont le mouvement accompagnerait le retrait et l’affaiblissement de l’influence qu’ils cherchaient à bannir.
Après avoir consulté plusieurs tables et vérifié les heures, Circé retint une première fenêtre comprise entre le 10 et le 22 août. Cette période restait cependant trop large. Il lui fallait encore choisir, parmi ces quelques jours, celui dont les influences correspondraient le mieux à la nature combative de l’opération. Car ils ne se contenteraient pas de libérer un lieu. Ils devraient affronter une force capable de défendre son implantation, trancher les liens qu’elle avait établis avec le réseau et lui interdire de les reconstituer. L’énergie de Mars lui parut dès lors la plus appropriée. La planète gouvernait la force, le courage et l’offensive, mais également la faculté de couper, de séparer et de repousser. Convenablement dirigée, son action ne menacerait pas le nœud naturel : elle leur permettrait au contraire d’en arracher l’emprise étrangère.
Le rituel devrait donc avoir lieu un mardi. Deux dates répondaient à cette exigence au cours de cette période : les 11 et 18 août, mais la première était déjà passée. Circé entoura la seconde d’un trait rouge, puis poursuivit ses calculs afin de déterminer le moment le plus favorable de la journée. Une opération destinée à réduire une influence ne pouvait être engagée sous un Soleil encore ascendant. Ils se rendraient sur place en fin d’après-midi, tandis que la lumière déclinerait, et profiteraient de ce temps pour reconnaître le terrain, délimiter l’espace rituel et disposer les instruments nécessaires. L’action proprement dite devrait cependant attendre l’heure planétaire de Mars.
La table établie pour Archignac lui fournit enfin l’indication recherchée. Le mardi 18 août, cette heure commencerait à 22 h 45, alors que la nuit serait déjà pleinement installée. Le déroulement de l’opération obéirait ainsi à une succession précise : la Lune descendante accompagnerait l’affaiblissement de l’emprise, le déclin du Soleil préparerait le retrait de cette influence, puis le jour et l’heure de Mars soutiendraient la rupture des liens qui la rattachaient encore au réseau.
Circé reporta soigneusement sa conclusion au sommet de la feuille :
Mardi 18 août — préparatifs sous le Soleil déclinant — ouverture du rituel à 22 h 45, durant l’heure de Mars.
Elle posa son stylo et relut l’ensemble de ses calculs. La date et l’heure de l’opération étaient fixées. Ce vendredi 14 août ne leur laissait plus que quatre jours pour achever leurs recherches, confronter leurs conclusions et préparer le rituel. Elle décida de réunir tout le monde chez elle le dimanche soir. Plutôt que de les appeler et de risquer d’interrompre leur travail, elle adressa à chacun le même SMS :
« D’après les configurations astrales, le moment le plus favorable à notre intervention se situerait dans la soirée du mardi 18 août, après la tombée de la nuit. Je vous propose que nous dînions chez moi dimanche afin de confronter nos recherches et de préparer ensemble la suite. »
Circé envoya successivement le message à Fergus, Serge et Agatha, puis reposa son téléphone à côté de ses notes.
De son côté, Fergus s’était installé devant son ordinateur avec la même rigueur que lorsqu’il préparait autrefois une enquête. La tâche qui lui avait été confiée était considérable : retrouver, parmi les nœuds telluriques disséminés à travers le Périgord, celui que les Serpentis avaient perturbé, ouvrant ainsi à l’intelligence artificielle un passage vers les plans subtils.
Il commença par rassembler les données géophysiques accessibles sur Internet. Les cartes géologiques qu’il consulta révélaient un sous-sol bien plus complexe que ne le laissaient supposer les collines paisibles et les vallées boisées. Failles, fractures du calcaire, cavités karstiques et circulations d’eau souterraines formaient un entrelacs dont certaines ramifications étaient encore mal connues. Il reporta sur une carte les principales discontinuités du terrain, puis y ajouta les résurgences, les grottes et les secteurs où plusieurs réseaux souterrains paraissaient se rejoindre.
Aucun élément ne permettait de relier ces structures aux courants telluriques évoqués par Serge. Il ne cherchait d’ailleurs pas à établir une équivalence que la science ne reconnaissait pas, mais à déterminer si les lieux traditionnellement considérés comme chargés ou sacrés présentaient des caractéristiques physiques communes. À mesure qu’il avançait, certaines correspondances commencèrent à retenir son attention. Plusieurs sites anciens se trouvaient à proximité de fractures géologiques, de cours d’eau enfouis ou de reliefs dominant les vallées environnantes.
Il compara ensuite ces premières données avec les tracés des lignes de force mentionnées dans les ouvrages consacrés aux ley lines. La plupart des cartes qu’il découvrit lui parurent trop approximatives pour être exploitées, plusieurs d’entre elles reliant des monuments éloignés au prix d’alignements arbitraires. Il écarta les constructions les plus fantaisistes et ne conserva que les axes qui reliaient plusieurs sites anciens tout en recoupant des particularités géologiques déjà relevées.
Les chemins de Saint-Jacques lui fournirent un troisième ensemble d’informations. Serge lui avait expliqué que certaines voies de pèlerinage semblaient suivre des courants connus bien avant leur christianisation. Fergus reporta donc les anciens itinéraires traversant le Périgord, ainsi que les sanctuaires, les fontaines et les étapes établies le long de leur parcours. Une fois ces données ajoutées à ses relevés, il vit plusieurs tracés se superposer. Ils ne coïncidaient jamais parfaitement, mais convergeaient vers une même partie de la vallée de la Vézère, autour de Montignac et du plateau calcaire de Lascaux. Il recula dans son fauteuil et contempla l’écran couvert de lignes, de points et de zones colorées. Le secteur restait trop vaste pour qu’il puisse encore y isoler un emplacement précis, mais le faisceau de correspondances était assez net pour mériter d’être confronté aux observations de Serge.
Boy, allongé sur le rebord de la fenêtre, suivait depuis un moment les déplacements du curseur sans manifester le moindre intérêt pour leur signification. Fergus imprima les cartes qu’il venait de compléter, les rassembla dans une chemise, puis se tourna vers lui.
— Je vais aller montrer tout ça à Serge. Tu veux venir avec moi ?
Le chat releva aussitôt la tête et répondit par un miaulement bref dont l’intonation ne laissait aucune place au doute.
— Je prends ça pour un oui.
Quelques minutes plus tard, Boy était installé sur le siège passager tandis que Fergus prenait la route de La Borie.
Serge les accueillit dans la cuisine, où sa propre carte du département occupait presque toute la table. Des cercles rouges, des croix et de courtes annotations accompagnaient les témoignages recueillis auprès de ses correspondants.
— Tu as trouvé quelque chose ? demanda-t-il en désignant la chemise que Fergus tenait sous le bras.
— Une zone possible. Mais j’ai besoin de voir si elle correspond à ce que tes contacts ont signalé.
Ils déplacèrent les tasses, étalèrent les documents et commencèrent à comparer leurs relevés. Fergus présenta les fractures du sous-sol, les réseaux karstiques et les anciennes voies de pèlerinage ; Serge lui indiqua les lieux où les guérisseurs avaient éprouvé les perturbations les plus nettes. Certaines observations s’écartaient largement de la zone étudiée, mais les plus précises dessinaient plusieurs directions qui semblaient toutes se rejoindre vers le nord-ouest. Serge posa une feuille transparente sur la carte de Fergus et y reporta ses principaux repères. Boy, monté sur une chaise voisine, observait leurs gestes avec une gravité appliquée, comme s’il participait lui aussi à l’analyse.
Lorsque les deux hommes eurent achevé la superposition, ils restèrent penchés sur le même point.
Le croisement de leurs données confirmait le secteur que Fergus avait isolé dans la vallée de la Vézère, autour de Montignac et des hauteurs qui prolongent le plateau de Lascaux. Fergus suivit du doigt un ancien chemin forestier qui s’éloignait des zones fréquentées avant de disparaître dans un repli du relief.
— Si le nœud se trouve quelque part, dit-il, c’est probablement là.
Serge examina le point de convergence avant de relever les yeux.
— Il faut aller voir sur place.
Fergus garda les yeux sur le secteur qu’ils venaient d’identifier.
— Alors, autant ne pas attendre.
Serge désigna le tracé de l’ancien chemin forestier.
— Tu risques de devoir marcher un peu. Il ne doit plus être carrossable depuis longtemps.
Fergus replia alors les cartes.
— Je verrai bien jusqu’où je peux avancer.
Boy avait déjà sauté de sa chaise et attendait près de la porte. Fergus rangea les documents dans leur chemise, salua Serge et reprit la route en direction de Montignac, son compagnon installé à ses côtés.
Après avoir traversé plusieurs villages, il quitta les axes principaux pour emprunter les petites routes qui montaient vers le plateau de Lascaux. Les maisons devinrent plus rares, bientôt remplacées par des bois de chênes, des prairies jaunies par la chaleur et quelques étendues de maïs dont les feuilles commençaient à se recroqueviller. Grâce aux indications relevées chez Serge, Fergus contourna les secteurs fréquentés des grottes avant de s’engager sur une voie étroite qui serpentait entre deux talus pierreux.
Le chemin forestier indiqué sur les cartes apparut au détour d’un virage. Une barrière de bois, renversée depuis longtemps dans les fougères, en interdisait autrefois l’accès aux véhicules. Fergus gara la voiture sur un bas-côté suffisamment large et ouvrit la portière de Boy.
Le chat descendit avec empressement, huma l’air, puis s’engagea de lui-même entre les arbres.
Le sentier montait doucement à travers une forêt clairsemée. Sous leurs pas, le sol calcaire affleurait par endroits entre les racines, tandis que des dépressions envahies de ronces signalaient probablement d’anciennes cavités effondrées. Fergus avançait en comparant régulièrement la topographie aux relevés qu’il avait imprimés. Au bout de plusieurs centaines de mètres, le chemin se divisa. La branche principale se poursuivait vers le nord, mais une trace plus ancienne, presque effacée par la végétation, s’enfonçait vers un repli du plateau.
Boy s’y engagea sans hésiter.
Ils marchèrent encore quelques minutes avant que Boy ne s’arrête brusquement. Il se tenait ramassé sur lui-même, les oreilles rejetées en arrière, tandis que sa queue balayait les feuilles sèches à intervalles réguliers. Devant lui, les arbres s’écartaient autour d’une petite clairière que Fergus n’aurait probablement pas remarquée depuis le sentier.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
Boy répondit par un grondement sourd, puis recula d’un pas lorsque Fergus voulut poursuivre.
La clairière formait une dépression presque circulaire d’une quinzaine de mètres de diamètre. Tout autour poussaient encore des fougères, des touffes d’herbe et quelques jeunes chênes, mais la végétation s’arrêtait à une limite si nette qu’elle semblait avoir été tracée au compas. À l’intérieur, il ne subsistait rien. Ni mousse, ni plante, ni la moindre pousse entre les pierres.
Fergus s’approcha du cercle sans le franchir.
La terre présentait une teinte grisâtre, différente du brun rougeâtre des sols environnants. Des fissures étroites divisaient sa surface en plaques friables dont les bords s’effritaient en une fine poussière. On n’y distinguait aucun insecte : pas une fourmi, pas un coléoptère, pas même un moucheron. Le contraste avec la forêt était plus troublant encore. Autour de lui, les feuilles frémissaient sous une légère brise ; pourtant, aucune des branches qui surplombaient la clairière ne bougeait, comme si le vent contournait cet espace au lieu de le traverser.
Fergus tendit la main au-delà de la limite. Une chaleur sèche enveloppa aussitôt ses doigts. La différence de température restait faible, mais assez nette pour être perçue sans instrument. Au-delà, l’air semblait privé de toute humidité et chargé d’une lourdeur inhabituelle, presque palpable.
Il fit quelques pas autour du périmètre. Partout se répétait la même rupture. La terre semblait morte, l’eau absente jusqu’à sa trace la plus infime, l’air figé et la chaleur emprisonnée dans une enceinte invisible. Les sons eux-mêmes paraissaient altérés. Les oiseaux chantaient encore dans la forêt, mais leurs appels s’affaiblissaient à proximité de la clairière, comme absorbés à son approche. Aucun bourdonnement, aucun froissement ne provenait de l’intérieur. Boy se tenait en retrait, les yeux fixés sur le centre du cercle. Lorsque Fergus l’appela, il refusa d’avancer et poussa un miaulement bref, presque irrité.
— Je suis d’accord avec toi, murmura-t-il. On n’entre pas là-dedans sans savoir ce qui nous attend.
Il sortit son téléphone, prit plusieurs photographies et releva les coordonnées de l’endroit. Le croisement de leurs relevés les avait donc menés au cœur de l’anomalie. Une altération profonde avait frappé cette portion du plateau, au point d’en chasser toute manifestation du vivant. Il observa une dernière fois le cercle stérile. Ils venaient de retrouver le nœud. Avant de regagner la voiture, il appela Serge. Celui-ci décrocha immédiatement.
— Nous avions vu juste, lui annonça-t-il. J’ai trouvé une clairière. Tout indique que le nœud est là.
Il lui décrivit brièvement la clairière, la terre desséchée, l’absence d’insectes, le vent qui semblait éviter cet espace et la chaleur perceptible au-delà de la limite.
— Plus j’observe cet endroit, plus j’ai l’impression que les quatre éléments eux-mêmes sont touchés. Même les bruits de la forêt semblent s’affaiblir à l’approche du périmètre.
— Tu es entré à l’intérieur ?
— Non. Boy a refusé d’en franchir la limite, et son comportement m’a convaincu de ne pas m’y risquer.
— Tu as bien fait. Nous verrons dimanche ce que les autres ont découvert.
Fergus lui confirma qu’il disposait de toutes les informations nécessaires pour retrouver le lieu, puis mit fin à la conversation. Il reprit avec Boy le chemin de la voiture. Le chat marcha devant lui sans s’arrêter, manifestement pressé de quitter les environs. Parvenu au bas-côté, il attendit près de la portière. Dès que Fergus lui ouvrit, il bondit sur le siège passager et se retourna une dernière fois vers le chemin forestier avant de se coucher contre le dossier. Fergus repartit vers le gîte. Les petites voies qui descendaient du plateau serpentaient entre les bois et les prairies brûlées par le soleil. Il repensait à la clairière, à cette limite presque parfaite au-delà de laquelle la vie paraissait s’être retirée, lorsqu’une voix féminine s’éleva soudain dans son esprit.
— Bonjour Fergus, c’est qui tu sais.
Il eut un léger mouvement de surprise et ralentit instinctivement.
— Agatha ? prononça-t-il à haute voix.
Un rire lui répondit, aussi distinct que si elle avait été assise à côté de lui. Agatha venait de passer au tutoiement avec une aisance qui le surprit, mais cette proximité nouvelle lui convenait assez bien.
— Je vois que tu n’as pas oublié mon prénom.
Fergus chercha ses mots, pris au dépourvu par cette irruption dans son esprit.
— Non… enfin, si. Bien sûr que je me souviens de ton prénom.
Le rire d’Agatha se prolongea.
— Je voulais simplement savoir si tu avais reçu le message de Circé. Celui concernant mardi soir.
— Oui, je l’ai reçu.
La question lui parut curieuse. Circé avait adressé le même SMS à chacun d’eux, et Agatha n’avait aucune raison de douter qu’il en fût destinataire. Il préféra ne pas le lui faire remarquer.
— Et tes recherches ? Tu as avancé ?
— Plus que je ne l’espérais. Avec Serge, nous avons réussi à déterminer l’endroit où nous devrons intervenir. Je viens de quitter les lieux.
Boy releva la tête en l’entendant parler à voix haute, l’observa avec curiosité, puis la reposa sur le siège.
— Et toi ? demanda Fergus. Tu as découvert quelque chose ?
— J’y travaille encore, mais je n’ai aucune conclusion suffisamment solide à vous présenter.
Elle hésita avant de poursuivre.
— Mais je serai bien là dimanche chez Circé. Prête pour la suite… et plutôt contente à l’idée de te retrouver.
Fergus ne put retenir un sourire.
— Moi aussi, répondit-il.
— Bon courage pour la suite de ton travail. Nous nous voyons donc bientôt.
— À dimanche, répondit Fergus.
La voix d’Agatha s’effaça de son esprit aussi brusquement qu’elle s’y était imposée. Il tenta d’en percevoir l’écho, puis ramena toute son attention à la route. À côté de lui, Boy s’était roulé en boule sur le siège passager.
Ils regagnèrent ensemble le gîte, tandis que Fergus repensait tour à tour à la clairière, au rituel qui les attendait et à cette conversation dont le prétexte lui paraissait décidément bien mince.