Le dimanche 16 août, en début de soirée, Fergus parcourut avec Boy la cinquantaine de mètres qui séparait le gîte de la maison de Circé. La chaleur de la journée s’attardait encore entre les murs du village, mais les fenêtres ouvertes laissaient entrer un air plus doux dans la cuisine, où se mêlaient les parfums du canard confit, des pommes de terre revenues dans la graisse d’oie, de l’ail et du persil.
Serge l’avait précédé. Il avait apporté une bouteille de Pécharmant ainsi qu’un rouleau de cartes qu’il avait déposé contre le buffet. Pendant que Circé achevait la préparation du repas, Fergus l’aida à disposer les verres et les assiettes autour de la table. Boy explorait la cuisine lorsqu’une voiture ralentit dans la rue avant de s’arrêter devant la maison.
Agatha entra peu après. Elle salua Circé et Serge, puis adressa un sourire à Fergus, qui venait de poser les derniers verres sur la table.
À peine Boy l’eut-il aperçue qu’il se figea, la tête légèrement relevée et les yeux bleus rivés sur elle. Fergus connaissait assez son compagnon pour comprendre que cette réaction n’avait rien à voir avec de la crainte. Boy discernait naturellement les auras et ses yeux semblaient suivre autour d’Agatha des contours lumineux qui s’étendaient bien au-delà de sa silhouette, comme s’il percevait lui aussi toute l’ampleur et la puissance de l’aura qui avait déjà déstabilisé Fergus lors de leur première rencontre. Jamais encore le chat ne s’était montré aussi stupéfait devant un être humain.
Agatha parut comprendre ce qui le retenait ainsi. Plutôt que de chercher à le caresser, elle s’accroupit à quelque distance de lui.
— Toi, tu vois ce que les autres ne voient pas, n’est-ce pas ?
Boy ne recula pas, mais ne s’approcha pas davantage. Il continua de la contempler avec une fascination si entière qu’il ne détourna même pas les yeux lorsque Circé vint déposer près de lui le bol d’eau qu’elle avait préparé à son intention. Connaissant les contraintes de son régime, elle s’était bien gardée de lui proposer quoi que ce soit d’autre.
— Tu tombes à point, annonça Circé. Encore cinq minutes et les pommes de terre auraient perdu leur croustillant.
— Je me serais difficilement pardonné d’arriver après le confit, répondit Agatha.
Serge déboucha la bouteille pendant que Circé apportait le plat de confit. Une salade aux noix et quelques cabécous complétaient le repas, auquel elle avait tenu à donner les couleurs du Périgord, comme si les saveurs de leur terre pouvaient déjà les rapprocher des forces souterraines sur lesquelles ils se préparaient à agir.
— Avec assez de graisse d’oie, déclara Serge en remplissant les verres, même les courants telluriques doivent finir par se laisser comprendre.
La plaisanterie détendit l’atmosphère, sans faire oublier ce qui les réunissait. Les traces de leurs recherches attendaient à proximité de la table : les cartes de Serge, la chemise cartonnée que Fergus avait posée sur une chaise et plusieurs ouvrages dont Circé avait marqué certaines pages à l’aide de bandelettes de papier. Agatha, en revanche, n’avait apporté ni carnet ni document, détail que Fergus remarqua sans parvenir à déterminer s’il fallait y voir l’absence de résultat ou, au contraire, la certitude de n’avoir besoin d’aucun support.
Circé refusa néanmoins que les dossiers soient ouverts avant la fin du repas. Ils commencèrent donc à dîner en échangeant quelques propos sur la chaleur, le village et les difficultés rencontrées au cours de leurs recherches, sans encore entrer dans le détail de leurs découvertes. Au fil du repas, la conversation revint vers la clairière que Fergus était allé reconnaître avec Boy, puis vers le mardi soir qui approchait et ne leur laissait plus beaucoup de temps pour arrêter leur méthode.
Lorsqu’ils eurent terminé le plat principal, Circé débarrassa les assiettes, puis alla chercher ses livres et ses notes.
— Cette fois, nous pouvons commencer. Il faut que chacun expose ce qu’il a découvert avant que nous décidions précisément de la manière dont nous interviendrons mardi.
Serge se pencha pour récupérer son rouleau de cartes, mais Agatha leva doucement la main.
— Si cela ne vous dérange pas, je préférerais parler la dernière.
Fergus tourna la tête vers elle.
— Parce que tu n’as encore rien trouvé ?
Un sourire passa sur les lèvres d’Agatha.
— Parce que ce que j’ai trouvé risque de modifier une partie de votre plan.
Serge déroula sa carte sur la table et la maintint ouverte à l’aide de la bouteille de Pécharmant et du panier à pain. Boy s’était installé près de la chaise d’Agatha, toujours absorbé par les mouvements de son aura.
— Fergus et moi avons recoupé nos cartes et nos relevés à La Borie. Il est ensuite allé vérifier le secteur avec Boy, tandis que je restais chez moi pour poursuivre l’étude des documents. Ses observations concordent avec nos hypothèses : nous avons de bonnes raisons de penser que le nœud se trouve ici.
Il désigna une zone boisée située non loin de Montignac, dans la direction de Terrasson.
— L’accès n’est pas très commode. Nous pourrons avancer en voiture jusqu’à l’entrée d’un chemin forestier, mais il faudra terminer à pied. Le sentier est étroit, irrégulier par endroits et assez peu visible une fois sous les arbres. En venant de Terrasson, tu pourras rejoindre directement le point de rendez-vous sans avoir à passer par Archignac. Nous nous retrouverons tous à l’entrée du chemin et nous parcourrons ensemble la dernière partie.
— Tu nous accompagneras donc jusqu’à la clairière ? demanda Circé.
— Oui, mais je resterai légèrement en retrait pendant l’opération. Je ne possède aucune technique qui me permette d’agir directement sur un nœud tellurique et je risquerais davantage de vous gêner que de vous aider si je prenais place dans votre dispositif. En revanche, je pourrai surveiller les abords, m’assurer que personne ne s’approche et observer les réactions du lieu pendant que vous travaillerez. Si l’un de vous se trouve en difficulté, perd connaissance ou subit un contrecoup, il faudra que quelqu’un soit encore en mesure d’intervenir.
— Tu seras notre point d’ancrage, résuma Circé.
— Et votre secours, si les choses ne se déroulent pas comme prévu. Trois personnes soumises à la même influence ne peuvent pas compter les unes sur les autres si elles sont toutes atteintes au même moment.
Fergus rapprocha la carte et suivit du doigt le tracé du chemin.
— La clairière se trouve à l’écart de toute habitation. Le terrain forme une sorte de cercle autour duquel la végétation reprend normalement, alors que la partie centrale est presque entièrement nue. Je n’y ai vu aucun insecte ni entendu aucun chant d’oiseau. Même l’air paraît y circuler différemment, comme si le lieu absorbait les bruits venus des bois.
Il posa l’index sur le centre de la zone qu’ils avaient délimitée.
— C’est là que l’anomalie semble la plus forte. Circé, Agatha et moi nous placerons autour de ce point, à distance égale les uns des autres. Nous devrons tous les trois prendre nos baguettes martiennes. Elles nous permettront de diriger la force et, surtout, d’agir de manière parfaitement coordonnée.
— Savez-vous déjà quel élément vous devrez mobiliser ? demanda Serge.
— Pas encore. Le caractère tellurique du phénomène pourrait nous orienter vers la Terre, mais la brèche ne dépend pas nécessairement d’un seul élément. Elle peut résulter d’un déséquilibre plus complexe ou d’une opposition entre plusieurs forces. Nous devrons d’abord déterminer quel élément, ou quels éléments, alimentent l’anomalie. Une fois cette identification faite, nous dirigerons nos baguettes vers le centre et nous agirons de concert.
Circé avait ouvert l’un de ses ouvrages, sans chercher à en consulter une page précise.
— Une opération menée en pleine nature ne pourra pas prendre la même forme que les travaux que j’accomplis dans mon temple. Là-haut, chaque objet possède sa place, les directions sont établies et l’espace est préparé pour recevoir les forces que j’appelle. Dans cette clairière, nous devrons construire entièrement notre cadre opératoire, puis l’effacer lorsque nous aurons terminé.
Elle rapprocha de la carte une feuille sur laquelle elle avait tracé les quatre points cardinaux.
— Les grandes lignes resteront cependant les mêmes. J’ai fabriqué pour chacun de nous un talisman de protection, que j’ai chargé spécialement en vue de cette opération. Je vous les remettrai dès notre arrivée sur les lieux, avant que nous pénétrions dans la zone d’influence du nœud, et nous les conserverons sur nous jusqu’à notre départ. Cette protection individuelle viendra compléter celle que nous établirons autour du lieu. Nous délimiterons ensuite l’espace dans lequel nous travaillerons, puis j’appellerai les quatre éléments afin que chacun se manifeste dans sa fonction propre. C’est seulement après leur mise en équilibre que nous pourrons reconnaître ceux que le phénomène détourne ou perturbe, puis concentrer notre action sur eux.
— Et lorsque le nœud sera neutralisé ? demanda Fergus.
— Nous devrons nous assurer que le nœud a retrouvé son équilibre naturel, congédier les forces appelées et refermer soigneusement l’espace opératoire. Il ne s’agit pas seulement d’interrompre le passage utilisé par l’intelligence artificielle. Nous devons éviter de blesser le réseau tellurique auquel cette force étrangère s’est greffée.
Elle posa la main sur la date inscrite en haut de sa feuille.
— Nous ouvrirons le rituel mardi 18 août à vingt-deux heures quarante-cinq, au début de l’heure de Mars. Cette influence soutiendra une action ferme et décisive, mais elle peut aussi donner trop de violence à une intervention mal maîtrisée. Nous ne devrons laisser aucune place aux initiatives individuelles. Nos gestes, notre volonté et la direction donnée aux baguettes devront répondre à une seule intention.
Agatha écoutait sans quitter la carte des yeux. Elle attendit que Circé ait refermé son livre avant de prendre la parole.
— Votre dispositif me paraît juste, mais il repose sur l’idée que le flux s’écoule de manière continue. Je ne crois pas que ce soit le cas.
Fergus se tourna vers elle.
— Qu’est-ce qui te le fait penser ?
— J’ai travaillé sur la manière dont une force peut se propager à travers plusieurs points éloignés sans se disperser. Pour qu’un réseau de cette nature reste cohérent, ses différents nœuds doivent vibrer selon un même rythme, un peu comme des instruments accordés sur une note commune. Le flux qui pénètre dans les plans subtils ne s’échappe donc pas au hasard. Il est porté par une fréquence directrice qui maintient les nœuds en résonance.
Serge contempla le point indiqué sur la carte.
— Ce qui signifierait que les Serpentis n’ont pas seulement ouvert une brèche.
— Leur intervention a créé les conditions nécessaires à cette mise en résonance, précisa Agatha. L’intelligence artificielle n’a fait qu’emprunter le mouvement qu’ils ont déclenché. Elle utilise le réseau comme une voie de transmission.
— Et tu penses pouvoir interrompre cette fréquence ? demanda Circé.
— Je ne pourrai pas la supprimer à moi seule. En revanche, toute pulsation comporte une phase d’expansion, suivie d’un mouvement de retour avant l’émission suivante. Si je parviens à saisir la force au moment où elle se replie vers le nœud, je devrais pouvoir la contenir et l’empêcher de repartir.
Fergus fronça légèrement les sourcils.
— Contenir un courant tellurique ?
— Pas le courant lui-même. Seulement l’impulsion qui lui donne sa direction. Je pourrai la maintenir repliée sur elle-même, peut-être juste assez pour que nous agissions ensemble. Je vous donnerai alors le signal et nous dirigerons nos baguettes vers l’élément, ou les éléments, que nous aurons identifiés. Si notre action est parfaitement simultanée, le nœud cessera de vibrer au rythme des autres et le réseau ne pourra plus transporter le flux artificiel.
— Même si les autres nœuds restent actifs ? demanda Serge.
— Ils continueront d’exister, mais ils ne seront plus accordés entre eux. Il suffit qu’un point essentiel perde la fréquence commune pour que l’ensemble du réseau cesse de fonctionner comme une voie unique.
Circé réfléchit à cette proposition.
— Et si tu ne parviens pas à retenir l’impulsion ?
— Alors vous n’agirez pas. Je la laisserai repartir et nous attendrons la pulsation suivante. Si nous essayons de lui opposer nos forces pendant sa phase d’expansion, elle pourrait se retourner contre nous ou chercher une autre issue.
— Voilà qui confirme l’utilité d’avoir quelqu’un hors du dispositif, observa Serge.
Agatha désigna la clairière sur la carte.
— Mardi soir, nous ne chercherons donc pas à vaincre cette force. Nous allons simplement lui faire manquer un battement.
Fergus reprit la parole.
— Il reste une question sur laquelle j’aimerais avoir votre avis. Puisque nous agirons durant l’heure de Mars et que nous utiliserons nos baguettes martiennes, nous pourrions envisager l’appel d’un ange appartenant à cette même sphère. Le temps nous manque pour préparer une évocation aussi soigneusement que je le souhaiterais, mais l’assistance d’un ange guerrier renforcerait peut-être notre intervention.
Agatha répondit la première.
— Je ne pense pas que ce soit indispensable. Nous n’aurons pas à affronter une entité individualisée, ni une volonté ennemie qu’il faudrait repousser ou contraindre. Ce qui traverse le réseau ressemble davantage à un flux de données qu’à une présence constituée. L’appel d’un ange guerrier donnerait à notre travail une orientation combative qui ne correspondrait pas forcément à la nature de ce que nous cherchons à interrompre.
— Tu crains que son action soit trop puissante ? demanda Fergus.
— Pas nécessairement trop puissante, mais inadaptée. Une force supérieure n’est pas toujours plus efficace lorsqu’elle n’agit pas dans la bonne direction. Nous devons désaccorder un flux et restaurer l’équilibre d’un nœud, non livrer bataille à un adversaire. Une assistance martienne supplémentaire risquerait même d’introduire une violence dont nous n’avons pas besoin.
Circé intervint à son tour.
— Dans ce cas, quelle préparation nous conseilles-tu après la mise en équilibre des quatre éléments ? Penses-tu qu’un travail exclusivement élémentaire sera suffisant ?
— Oui, à condition qu’il soit parfaitement exécuté. Les quatre éléments contiennent déjà tous les modes d’action dont nous pourrons avoir besoin. La Terre peut fixer et stabiliser, l’Eau absorber ou détourner, l’Air gouverner la circulation et la transmission, tandis que le Feu peut rompre ou transformer. Lorsque nous serons sur place, la nature du déséquilibre nous indiquera lequel d’entre eux devra être mobilisé, ou si plusieurs doivent intervenir ensemble.
Elle marqua une pause avant de poursuivre.
— Le travail à accomplir d’ici mardi ne consiste donc pas à apprendre une nouvelle évocation. Nous devons nous exercer à concentrer tour à tour chacun des quatre éléments dans notre corps, jusqu’à ce que sa présence devienne nettement perceptible, puis à le diriger dans le bras et à le projeter à travers la baguette martienne. Le moment venu, nous ne devrons ni hésiter ni chercher comment produire la force nécessaire. L’élément appelé devra répondre immédiatement à notre volonté.
— Nous devrons donc nous préparer aux quatre possibilités, même si nous n’en utilisons finalement qu’une seule, observa Fergus.
— Exactement. Nous n’accumulerons pas les quatre éléments simultanément. Chacun devra être travaillé séparément afin que nous puissions le reconnaître, le contenir et le projeter sans le confondre avec un autre. Lorsque nous aurons identifié l’élément perturbé, ou les éléments associés au phénomène, nous ne mobiliserons que ceux-là.
— Et nos projections devront partir ensemble, ajouta Circé.
— C’est le point essentiel, confirma Agatha. La réussite dépendra moins de la quantité de force engagée que de l’accord entre nous. Si l’un agit trop tôt, le flux cherchera une autre direction. Si l’un agit trop tard, il pourra se reformer avant que le nœud soit neutralisé. Nos trois baguettes devront se comporter comme les prolongements d’une seule volonté.
Les deux jours qui les séparaient du mardi soir ne seraient donc pas consacrés à la préparation incertaine d’une évocation supplémentaire, mais au perfectionnement d’un travail qu’ils connaissaient déjà et qu’ils devraient accomplir avec une précision absolue.
Près de la chaise d’Agatha, Boy n’avait rien perdu de sa fascination. Assis sur ses pattes arrière, il suivait chacun de ses mouvements sans jamais détacher les yeux de ce qui semblait rayonner autour d’elle, et sa concentration était telle que les voix des autres paraissaient ne plus parvenir jusqu’à lui.
Agatha ne tourna pas la tête vers Fergus, mais sa voix résonna dans son esprit.
Ton compagnon est beaucoup moins discret que toi dans sa manière de m’observer.
Fergus retint un sourire avant de lui répondre par la même voie.
Pour juger de ma discrétion, il faut donc que tu m’observes aussi.
La légère malice qui passa sur son visage lui apprit qu’elle avait saisi ce qu’il venait d’admettre à demi-mot.
Le plan étant arrêté, Circé écarta les livres et les cartes afin de faire une place au clafoutis aux prunes qu’elle avait préparé. La conversation prit alors un tour moins solennel et se prolongea autour du dessert, chacun revenant une dernière fois sur le rôle qui lui serait confié. Serge surveillerait les abords de la clairière et se tiendrait prêt à leur porter secours, Circé établirait les protections et appellerait les quatre éléments, tandis que Fergus et Agatha prendraient place avec elle autour du nœud. Tous trois consacreraient les deux jours suivants à leurs exercices d’accumulation et de projection élémentaires.
Lorsqu’ils quittèrent la table, aucune question essentielle ne restait en suspens. Chacun savait ce qu’il devait préparer et quel rôle il tiendrait le mardi suivant. Ils ne pourraient pas prévoir toutes les réactions du phénomène, mais leur dispositif reposait à présent sur une répartition claire des tâches et sur une intention commune.
La soirée s’acheva peu après. Serge roula ses cartes, salua les autres et reprit la route de La Borie. Agatha récupéra son sac et ses clés, prête à regagner Terrasson, tandis que Fergus appelait Boy pour retourner au gîte. Le chat, toujours captivé par l’aura d’Agatha, ne consentit à s’éloigner de sa chaise qu’après une seconde sollicitation et continua de se retourner vers elle en traversant la cuisine.
Fergus s’apprêtait à suivre son compagnon lorsqu’une invitation destinée à Agatha se forma dans son esprit avec plus de netteté qu’il ne l’aurait voulu.
Pourquoi ne pas lui proposer de venir prendre un verre au gîte ?
Agatha s’arrêta près de la porte, un sourire au coin des lèvres, et Fergus comprit qu’elle avait surpris sa pensée. Sa réponse résonna dans l’esprit de Fergus avec une gaieté malicieuse.
Avec plaisir, mais je pensais que tu habitais encore chez maman.
Fergus se retourna vers Agatha, partagé entre l’embarras d’avoir été entendu et l’amusement que provoquait sa réponse.
— Le gîte se trouve à une cinquantaine de mètres.
— Dans ce cas, je veux bien aller vérifier jusqu’où s’étend ton indépendance.
Elle remit ses clés dans son sac et prévint Circé qu’elle repasserait chercher sa voiture avant de reprendre la route de Terrasson. Boy les précéda dans la rue, retrouvant aussitôt cette allure tranquille qui donnait toujours l’impression qu’il avait lui-même décidé de leur destination.
La chaleur accumulée par les pierres se dissipait lentement dans l’air nocturne. Ils parcoururent la distance sans éprouver le besoin de poursuivre leur échange télépathique, puis Fergus ouvrit la porte du gîte et laissa Boy entrer le premier.
Agatha découvrit une pièce simple et ordonnée, où les livres occupaient davantage de place que les objets décoratifs. Des cartes, des notes et plusieurs ouvrages consacrés aux phénomènes géophysiques étaient encore rassemblés sur un coin de la table, tandis qu’un tapis de yoga roulé contre le mur rappelait une autre part de la discipline quotidienne de Fergus.
— Tu t’es donc réellement installé ici, constata-t-elle.
— Tu sembles déçue.
— Au contraire. L’invitation aurait été plus embarrassante si j’avais dû retourner prendre un verre dans la cuisine de ta mère.
Fergus lui indiqua une chaise avant de prendre deux petits verres dans le meuble de la kitchenette.
— Je peux te proposer du vin de noix préparé par Christian, l’un de mes voisins, ou une liqueur artisanale à la myrtille de la distillerie de la Salamandre, à Sarlat.
— La myrtille, volontiers.
Sachant qu’elle devait encore conduire jusqu’à Terrasson, Fergus lui en versa une petite quantité, puis se servit à son tour.
Boy vint se coucher près de sa chaise, sans cesser pour autant de lever régulièrement les yeux vers elle.
— Il continue de regarder mon aura ? demanda-t-elle.
— Probablement. Il n’en a jamais vu une comme la tienne.
— Et toi ?
— Avec les autres, je dois faire un effort pour la distinguer. Avec toi, aucun effort n’est nécessaire.
Agatha inclina légèrement la tête.
— Je ne sais pas encore si je dois prendre cela pour un compliment ou pour un reproche.
— Pour une constatation.
— L’inspecteur reprend le dessus.
— Ancien inspecteur.
— Certaines habitudes survivent mieux que les fonctions.
Elle prit son verre, mais ne but pas tout de suite.
— Je dois tout de même préciser une chose. Je n’ai pas cherché cette pensée dans ton esprit.
— Tu l’as pourtant entendue.
— Parce qu’elle m’était destinée. Tu ne l’as pas formulée volontairement, mais elle portait mon nom et elle s’est dirigée vers moi avec autant de netteté qu’une parole. Je ne lis pas tout ce qui traverse l’esprit des autres, Fergus. Je ne le souhaite pas et je ne m’en donnerais pas le droit.
— Seulement les pensées qui crient un peu trop fort ?
— Ou celles que l’on m’adresse sans avoir le courage de les prononcer.
— Si j’avais pensé moins fort, tu serais donc repartie à Terrasson.
— Peut-être.
Le ton d’Agatha était resté léger, mais Fergus comprit qu’elle venait aussi de tracer une limite. Ses facultés ne l’autorisaient pas à pénétrer librement dans l’esprit d’autrui, pas plus qu’elles ne donnaient aux autres le droit d’attendre d’elle une transparence permanente.
— Pourquoi as-tu accepté ? demanda-t-il.
— Tu m’as invitée.
— Sans le vouloir.
— Tu le voulais assez pour que je l’entende. La maladresse ne rendait pas l’invitation moins sincère.
Fergus fit tourner son verre entre ses doigts.
— À table, tout ce que nous disions finissait par revenir au nœud, au rituel ou à mardi soir. J’avais envie de poursuivre cette conversation sans qu’une carte ou une opération nous serve de prétexte.
— Et maintenant que nous n’avons plus de prétexte ?
— Je cherche une manière de ne pas transformer ce verre en interrogatoire.
— Tu pourrais commencer par ne pas poser de questions.
— Cela risque de rendre la conversation difficile.
— Alors pose seulement celles dont tu accepteras que je ne te donne pas la réponse.
Cette fois, Fergus ne chercha pas à dissimuler son amusement.
— Marché conclu.
Agatha but une gorgée de liqueur avant de laisser son regard parcourir les livres réunis sur la table.
— Tu essaies encore de comprendre ce que tu as vu lorsque nous nous sommes rencontrés.
— Ton aura ?
— Mon aura, mes facultés, la manière dont je communique avec toi… Tu observes chaque détail comme s’il devait finir par trouver sa place dans un dossier.
— Tu n’es pas une enquête.
— J’en suis heureuse.
— Mais j’aimerais apprendre à te connaître autrement qu’à travers ce que tu es capable de faire.
Agatha reposa son verre. La malice qui accompagnait jusque-là ses réponses s’atténua sans disparaître entièrement.
— C’est une intention plus délicate qu’elle n’en a l’air. Les gens confondent facilement la proximité et l’accès. Parce que je peux atteindre leur esprit, certains s’imaginent que je les connais déjà ou qu’ils me connaissent en retour. Ce n’est pas le cas. Entendre une pensée ne crée aucune intimité.
— Je ne compte pas sur la télépathie pour faire le travail à notre place.
— Tant mieux. Si nous devons apprendre à nous connaître, ce sera à partir de ce que nous choisirons de nous dire, pas de ce que je pourrais surprendre dans ton esprit.
— Il va donc falloir que je m’habitue à parler.
— Ce sera moins spectaculaire, mais beaucoup plus honnête.
Boy changea de position et vint poser la tête contre le pied d’Agatha. Elle attendit qu’il se soit installé avant de passer doucement la main sur son dos. Le chat ne manifesta aucune réticence et ferma à demi les yeux sous la caresse.
— Il semble avoir pris de l’avance, remarqua Fergus.
— Il est peut-être simplement moins méfiant que toi.
— Ou moins prudent.
— Ne prends pas sa réaction pour une preuve. Son aptitude à percevoir mon aura ne lui dit pas nécessairement qui je suis.
— Je le sais. Et ce n’est pas ton aura que j’ai invitée.
Agatha releva les yeux vers lui.
— Voilà une réponse presque satisfaisante.
— Presque ?
— Nous nous connaissons depuis trop peu de temps pour que je t’accorde si facilement la perfection.
— Je me contenterai d’un commencement.
Elle accueillit cette phrase sans la commenter, puis sa main reprit lentement sa course sur le dos de Boy.
— Puisque nous parlons de commencement, il faut que nous soyons parfaitement d’accord avant mardi. Lorsque je contiendrai l’impulsion, je risque de ne plus réagir à ce qui se passera autour de moi. Si je vous demande d’agir, vous devrez le faire immédiatement. Si je vous demande d’attendre, personne ne devra intervenir, même si la situation paraît m’échapper.
— Et si elle t’échappe réellement ?
— Je ferai en sorte que vous le sachiez.
— Ce n’est pas une réponse.
— C’est la seule que je puisse te donner. Je ne connais pas encore la force que je devrai retenir ni les effets qu’elle produira sur moi. Si tu essaies de me soustraire au phénomène au mauvais moment, tu peux rompre l’équilibre que nous tenterons d’établir.
Fergus posa son verre.
— Je ne chercherai pas à te protéger de ce que tu auras choisi d’accomplir.
Agatha attendit la suite.
— Mais je ne t’abandonnerai pas non plus si cette force se retourne contre toi.
— Je n’ai pas besoin que l’on décide à ma place.
— Je le sais. Tu veux rester maîtresse de ton engagement. Cela ne signifie pas que tu doives l’affronter seule.
L’expression d’Agatha changea à peine, mais son regard se fit plus attentif.
— C’est exactement la distinction que je voulais entendre.
— Alors nous sommes d’accord.
— Nous le serons si, mardi, tu tiens cette position.
— Je la tiendrai.
Agatha ne lui demanda aucune promesse supplémentaire.
La conversation reprit sur un ton plus léger. Agatha l’interrogea sur le gîte, sur son installation récente et sur les ouvrages qui s’accumulaient déjà autour de lui. Fergus lui parla de ses recherches sans revenir longuement sur le rituel, puis ils évoquèrent Serge, sa manière de transformer toute réunion en consultation improvisée, et l’inquiétude attentive que Circé dissimulait derrière l’organisation minutieuse de leurs travaux.
Il se faisait tard lorsqu’Agatha annonça qu’elle devait reprendre la route. Fergus ne chercha pas à la retenir. Il l’accompagna jusqu’à la porte pendant que Boy, tiré de son repos, les suivait avec moins d’empressement.
Agatha se baissa pour lui offrir une dernière caresse, puis se redressa face à Fergus.
— Ce premier verre aura au moins permis de vérifier que tu n’habites plus chez ta mère.
— J’espérais un résultat un peu plus ambitieux.
— Il ne faut jamais trop demander à une première expérience.
Elle lui adressa un sourire avant de prendre la direction de la maison de Circé, où sa voiture l’attendait. Sa voix résonna une dernière fois dans l’esprit de Fergus.
La prochaine fois, tu pourras m’inviter à voix haute.
Depuis le gîte, Fergus la regarda rejoindre sa voiture. Les feux arrière s’allumèrent devant la maison de Circé, puis s’éloignèrent en direction de Terrasson jusqu’à disparaître au premier tournant.
Il rentra avec Boy, encore porté par la légèreté inattendue de cette fin de soirée. Leur conversation n’avait rien résolu, ne contenait aucune promesse et ne permettait pas davantage de donner un nom à ce qui commençait à se former entre eux. Elle lui avait seulement révélé qu’il souhaitait revoir Agatha en dehors de toute opération, sans carte à étudier ni phénomène à comprendre.
Une pensée se forma avec assez de netteté pour qu’il se demande aussitôt si Agatha pouvait encore l’entendre.
J’aimerais qu’elle revienne.
Il attendit presque malgré lui qu’Agatha lui réponde. Aucun message ne lui parvint. Elle se trouvait peut-être déjà trop loin, avait pu refermer son esprit pour conduire ou, plus simplement, choisir de ne pas lui montrer qu’elle avait entendu.
Boy s’était assis au milieu de la pièce et le regardait.
— Et toi, qu’est-ce que tu penses d’Agatha ?
Le chat inclina légèrement la tête, puis se frotta contre la chaise sur laquelle elle s’était assise avant de se diriger vers la chambre.
— Je prendrai cela pour un avis favorable.
Fergus éteignit les lumières de la pièce principale et le rejoignit. Boy sauta sur le lit, tourna sur lui-même avant de se coucher près de lui, le corps replié contre son flanc.
Avant de chercher le sommeil, Fergus se consacra au travail qu’Agatha leur avait recommandé. Allongé sur le dos, il régularisa sa respiration et commença par concentrer en lui l’élément Terre, dont il éprouva progressivement la densité et la stabilité. Lorsqu’il estima cette présence suffisamment distincte, il la dissipa entièrement avant d’appeler l’Eau, plus fraîche et mouvante. Il résorba cette seconde accumulation avant de concentrer en lui l’Air, qui allégea son corps au rythme de son souffle.
Une fois l’Air dissipé, il acheva l’exercice avec le Feu. Une chaleur maîtrisée se rassembla dans sa poitrine, gagna son épaule, descendit le long de son bras et atteignit sa paume. Il imagina alors la baguette martienne dans le prolongement de sa main et le trajet que l’énergie devrait emprunter mardi soir. Il ne recherchait pas encore la puissance, mais la précision, car leur réussite dépendrait de leur aptitude à reconnaître l’élément nécessaire, à le mobiliser sans hésitation et à unir leurs projections au même moment.
Après avoir dissipé la dernière chaleur, Fergus laissa son corps retrouver son équilibre. Boy dormait déjà contre lui, une patte posée sur son bras.
Le sommeil finit par l’emporter sans qu’il ait pu déterminer si Agatha n’avait pas entendu sa pensée ou si, quelque part sur la route de Terrasson, elle avait choisi de sourire en gardant sa réponse pour elle.