CHAPITRE 13

Lorsqu’il se sentit suffisamment rétabli pour reprendre l’enquête, Fergus s’installa devant son ordinateur, résolu à l’aborder cette fois par son versant le plus concret.

Il commença par parcourir plusieurs sites consacrés à la géophysique et au magnétisme terrestre. La technicité des articles mit rapidement sa patience à l’épreuve. Il dut relire certains passages, consulter d’autres pages pour éclaircir les termes employés, puis reprendre sa lecture avec le sentiment désagréable d’avoir consacré une demi-heure à progresser de trois lignes. Il finit néanmoins par saisir l’essentiel. Les courants telluriques n’appartenaient pas seulement au domaine des sourciers, des géobiologues ou des traditions anciennes. Les scientifiques reconnaissaient eux aussi l’existence de faibles courants électriques circulant naturellement dans le sol et même sous les océans. Leur intensité variait notamment en fonction des perturbations du champ magnétique qui enveloppait la Terre.

Fergus renonça rapidement à démêler ce qui relevait précisément de l’ionosphère ou de la magnétosphère. Il retint surtout que les variations du champ magnétique terrestre pouvaient engendrer des courants dans le sous-sol, sans qu’aucune source électrique soit directement présente.

Le phénomène n’avait d’ailleurs rien de purement théorique. Lorsque leur intensité augmentait, ces courants pouvaient perturber les longues installations métalliques, notamment les réseaux électriques, les pipelines ou certaines infrastructures ferroviaires. S’ils faisaient l’objet d’une telle surveillance, c’était donc qu’ils produisaient des effets bien réels. Tout cela lui paraissait prodigieusement compliqué, mais il tenait au moins un élément concret : des courants circulaient réellement sous leurs pieds. Rien ne permettait encore de les confondre avec le vaste réseau de lignes de force évoqué par Serge, ni de leur attribuer la moindre influence sur le vivant. Le rapprochement restait fragile, mais il constituait déjà, pour Fergus, une piste à explorer.

De son côté, Circé avait adopté une méthode bien différente. Délaissant Internet, elle s’était tournée vers les nombreux ouvrages réunis au fil des années dans sa bibliothèque. Autour d’elle s’élevaient bientôt plusieurs piles mêlant traités d’occultisme, études consacrées aux traditions anciennes et travaux plus récents sur la radiesthésie. Ses premières lectures se révélèrent pourtant décevantes. Les auteurs de l’Antiquité mentionnaient les sources sacrées, les grottes, les montagnes et certains lieux où la présence des dieux semblait se manifester plus volontiers. Aucun cependant ne décrivait véritablement un réseau de courants parcourant la Terre. Tout au plus leur attribuait-on, ici et là, une force particulière.

Il fallut attendre le début du XXe siècle pour voir apparaître une hypothèse plus structurée. Un auteur anglais avait alors relevé que de nombreux repères du paysage — monuments anciens, clochers, tertres, gués ou hauteurs — paraissaient s’inscrire sur de longues lignes droites. Il les avait baptisées ley lines et supposait qu’elles avaient autrefois matérialisé des voies de circulation reliant des sites importants. L’idée avait ensuite changé de nature. À partir des années soixante, certains courants ésotériques avaient vu dans ces alignements bien davantage que les vestiges d’anciens chemins. Ils les avaient interprétés comme les indices d’un réseau d’énergies terrestres reliant entre eux les lieux sacrés.

Au fil de ses lectures, Circé vit réapparaître cette idée sous des formes diverses. Les ouvrages de radiesthésie évoquaient des réseaux, des croisements, des nœuds ou des vortex. Certains auteurs parlaient également de hauts lieux vibratoires, dont la puissance aurait déterminé l’implantation des mégalithes, des sanctuaires puis, bien plus tard, des églises. Les termes variaient et les explications se contredisaient parfois, mais un même schéma finissait toujours par se dessiner : des lignes invisibles parcouraient le territoire et se croisaient en certains points auxquels étaient attribuées des propriétés particulières.

Circé referma l’ouvrage qu’elle tenait. Rien de tout cela ne constituait une preuve. Cependant, la persistance de cette idée à travers des époques et des pratiques si différentes l’empêchait de l’écarter d’un simple haussement d’épaules.

Serge, quant à lui, avait choisi de faire appel à plusieurs guérisseurs qu’il connaissait depuis longtemps et dont il estimait l’expérience. Après leur avoir exposé la nature de leurs interrogations, il leur demanda s’ils avaient déjà perçu ou observé des phénomènes comparables. Aucun ne put lui répondre immédiatement, mais tous promirent de consulter leurs notes et de lui transmettre rapidement leurs conclusions. Leurs témoignages pourraient se révéler utiles, même si Serge savait que les perceptions de chacun demeuraient souvent fragmentaires et étroitement liées à sa propre pratique. Il fondait cependant davantage d’espoir sur Agatha, en raison de ses facultés singulières.

Agatha était une jeune sorcière dont les dons différaient profondément de ceux de Fergus et de Circé. Serge avait eu maintes occasions de constater la justesse de ses perceptions. Elle semblait capable d’appréhender certains phénomènes par des voies auxquelles ni l’un ni l’autre n’avaient accès, ce qui pouvait ouvrir à leur enquête des perspectives entièrement nouvelles. Lorsqu’il lui exposa la situation, Agatha se montra immédiatement intéressée et accepta de venir à La Borie dès le lendemain. Elle pourrait ainsi rencontrer Fergus et Circé, puis examiner avec eux la question des courants telluriques, ainsi que celle du nœud que les Serpentis avaient pu perturber.

Serge raccrocha avec satisfaction. Les recherches théoriques avaient leur utilité, mais il pressentait que leur enquête ne progresserait vraiment que lorsqu’ils pourraient confronter leurs hypothèses à une observation directe du phénomène. Ils ne se retrouvèrent pas ce jour-là. Serge donna simplement rendez-vous à Fergus et Circé le lendemain à midi, à La Borie, afin de leur présenter Agatha et de mettre en commun leurs premiers résultats.

Le lendemain, peu avant midi, Fergus et Circé prirent ensemble la route de La Borie. Circé avait préparé pour l’occasion une tarte aux noix qu’elle transportait avec précaution dans un panier recouvert d’un torchon. Lorsqu’ils entrèrent chez Serge, une odeur de viande mijotée, de vin rouge et d’aromates emplissait déjà la maison. Leur hôte se tenait devant la cuisinière, entièrement absorbé par une cocotte en fonte dont il soulevait régulièrement le couvercle pour surveiller la cuisson.

— Entrez, lança-t-il sans se retourner. J’en ai encore pour quelques minutes.

Circé déposa la tarte sur le buffet de la salle à manger, tandis que Fergus s’approchait de la cuisinière.

— Qu’est-ce que tu nous prépares ?

Serge remua lentement le contenu de la cocotte, puis en préleva un peu avec sa cuillère pour goûter la sauce.

— Des joues de porc mijotées au vin rouge, avec quelques carottes et des pommes de terre. Ce n’est pas très original, mais au moins, ça tient au corps.

Il ajouta une pincée de sel, replaça le couvercle et baissa légèrement la flamme.

— Voilà. Elles peuvent finir de cuire tranquillement.

Tous deux gagnèrent la salle à manger, où Circé venait de s’installer.

— Agatha n’est pas encore arrivée ? demanda-t-elle.

— Elle ne devrait plus tarder. Elle m’a prévenu qu’elle passerait d’abord chez une amie.

Circé désigna la chaise placée en face d’elle.

— Alors profite-en pour nous la présenter un peu. Pour le moment, nous savons seulement qu’elle possède des facultés différentes des nôtres.

Serge prit place auprès d’eux.

— Oui. Agatha dispose de plusieurs dons assez remarquables. Elle pratique notamment la télépathie et perçoit les pensées, surtout lorsqu’elles sont accompagnées d’une émotion forte. Elle recourt également à l’écriture automatique pour obtenir des informations auxquelles elle n’aurait pas accès autrement. Mais son don le plus spectaculaire demeure la télékinésie.

Fergus releva légèrement les sourcils.

— Elle peut réellement déplacer des objets sans les toucher ?

— Oui. Et pas seulement de petits objets, même si elle évite généralement de faire étalage de ses capacités. Elle maîtrise suffisamment son pouvoir pour agir avec autant de précision que de force lorsqu’elle le juge nécessaire.

— Tu l’as déjà vue faire ?

— Pas personnellement. Mais l’un de mes confrères m’a rapporté un événement qui s’est produit il y a quelques mois. Les guérisseurs de Dordogne se réunissent une fois par mois pour confronter leurs pratiques et partager certaines expériences. Celui-ci avait assisté à la scène.

Serge se pencha vers eux.

— Agatha se trouvait à proximité d’un passage pour piétons lorsqu’elle a ressenti un danger avant même que les autres comprennent ce qui se produisait. Une voiture arrivait beaucoup trop vite. Peut-être le conducteur avait-il été victime d’un malaise, peut-être avait-il confondu les pédales ou rencontré un problème mécanique. Toujours est-il qu’une femme s’engageait au même moment sur la chaussée avec un landau.

Le visage de Circé se tendit.

— Elle n’avait pas le temps de s’écarter ?

— Non. Le véhicule fonçait sur la femme. Agatha s’est tournée vers lui et a levé le bras droit. Elle a tendu la main, lui opposant la force de sa volonté. La voiture s’est arrêtée net à quelques mètres de la femme et de son enfant, comme si elle venait de heurter une barrière invisible.

— Personne n’a été blessé ? demanda Circé.

— Pas le moins du monde. D’après mon confrère, Agatha a gardé une parfaite maîtrise d’elle-même. Dès qu’elle s’est assurée que la femme et le bébé étaient hors de danger, elle a simplement quitté les lieux avant que les badauds ne commencent à chercher une explication ou à lui poser des questions.

Fergus resta songeur.

— Personne n’a compris qu’elle était intervenue ?

— Quelques personnes ont certainement remarqué son geste. Mais, dans la confusion, chacun s’est surtout précipité vers la voiture et le landau. Agatha n’avait aucune envie de rester pour expliquer son intervention.

Un sourire passa sur les lèvres de Circé.

— Je commence à comprendre pourquoi tu tenais à nous la présenter.

— Ses capacités ne ressemblent ni aux tiennes ni à celles de Fergus. Elle agit directement sur certaines forces, sans rituel ni préparation apparente. Si elle parvient à percevoir une anomalie dans les courants telluriques, à localiser le nœud que nous recherchons et surtout à intervenir directement, son aide nous sera sans aucun doute précieuse.

Une femme capable d’arrêter une voiture par la seule projection de sa volonté pouvait en effet apporter à leur entreprise un soutien considérable. Au-dehors, le bruit d’un moteur se fit entendre devant la maison. Serge tourna la tête vers la fenêtre.

— Cette fois, je crois que la voilà. Je vais l’accueillir.

Il traversa la pièce, ouvrit la porte et sortit. Fergus entendit des voix dans la cour, puis des pas se rapprocher. Serge reparut, accompagné d’une femme à qui l’on aurait donné une petite quarantaine d’années.

Agatha possédait une silhouette élancée, dont la musculature fine révélait une pratique sportive régulière. Sa jupe rouge, coupée à mi-cuisse, dévoilait de longues jambes. Elle portait également un corsage blanc très ajusté, dont l’encolure dégageait largement les épaules et soulignait son élégance naturelle. Elle ne portait aucune trace de maquillage, qui aurait d’ailleurs paru superflu tant ses traits étaient fins et harmonieux. Ses cheveux mi-longs retombaient souplement autour de son visage. Son regard, d’une intensité inhabituelle, n’avait rien de dur, mais semblait traverser les apparences et percevoir chez chacun bien davantage qu’il n’aurait souhaité révéler.

Fergus se leva en même temps que Circé.

— Agatha, je te présente Circé et son fils Fergus, annonça Serge. Ce sont eux dont je t’ai parlé.

La jeune femme leur adressa un sourire franc.

Fergus resta interdit. L’élégance d’Agatha, la sûreté de sa démarche et l’assurance tranquille qui se dégageait d’elle suffisaient déjà à le troubler. Ce ne fut pourtant pas son apparence qui le surprit le plus. Depuis plusieurs mois, il était capable de distinguer l’aura des êtres humains. Cette perception exigeait cependant de sa part un véritable effort de concentration et ne lui révélait le plus souvent qu’un halo étroit, visible uniquement près de la tête. Avec Agatha, il en alla tout autrement : dès son entrée dans la pièce, son aura s’était imposée à lui avec une évidence presque brutale. Elle s’étendait à plus d’un mètre autour de son corps, bien au-delà de tout ce qu’il avait observé jusque-là. Des couleurs d’une exceptionnelle vivacité s’y mêlaient tandis que de fins filaments lumineux la parcouraient, se croisant et se reformant comme animés par une force intérieure impossible à contenir.

Fergus en oublia presque de répondre à son sourire.

Ce qu’il voyait confirmait pleinement les propos de Serge. Les dons d’Agatha semblaient inscrits au plus profond de son être et rayonnaient autour d’elle avec une puissance qu’il n’avait encore jamais perçue. Circé parut partager son étonnement. Elle observa la nouvelle venue avec une attention soutenue, comme si elle cherchait à identifier ce qui émanait d’elle au-delà de son apparence. Agatha prit l’initiative, s’avança vers eux et leur tendit la main.

— Je suis heureuse de faire enfin votre connaissance.

Circé lui serra la main avec un sourire chaleureux. Fergus l’imita, mais hésita au moment de se présenter à son tour.

— Fergus… Fergus Mauprey. Enchanté.

Agatha lui adressa un regard amusé, sans toutefois chercher à souligner son embarras.

Serge reprit la parole.

— Venez donc vous asseoir. Le repas est presque prêt.

Il les invita à prendre place autour de la table qu’il avait dressée dans la salle à manger. Agatha s’installa en face de Circé, tandis que Fergus s’assit à ses côtés, encore intrigué par ce qu’il venait de percevoir autant que troublé par sa présence. Chacun connaissait la raison de cette rencontre, mais personne ne sembla pressé d’entrer dans le vif du sujet. Serge revint de la cuisine avec une large assiette de charcuterie qu’il déposa au centre de la table.

— On ne commence pas un déjeuner périgourdin sans cela, déclara-t-il en leur proposant du jambon de pays, du saucisson et du pâté.

Pendant que chacun se servait, Circé se tourna vers Agatha.

— Serge nous a beaucoup parlé de tes facultés, mais il ne nous a presque rien dit de toi. Que fais-tu dans la vie ?

— Je travaille dans un centre équestre, non loin de Terrasson. Je dirige une petite équipe de palefreniers et d’éducateurs équins.

— Tes journées doivent être bien remplies, remarqua Circé.

— Elles le sont, mais je ne m’en plains pas. J’ai toujours préféré travailler au contact des animaux plutôt que rester enfermée derrière un bureau. Ils sont souvent plus simples à comprendre que les êtres humains.

Son regard glissa alors vers Fergus. Celui-ci avait retrouvé tous ses esprits, même s’il était bien incapable de dire à quand remontait sa dernière rencontre avec une femme aussi charmante.

— Et vous ? demanda Agatha. Serge m’a seulement dit que vous aviez été policier.

— Fonctionnaire de la Police nationale, précisa Fergus. Inspecteur, autrefois. Je suis à la retraite depuis peu.

— Une retraite assez mouvementée, à ce que j’ai cru comprendre.

— On peut dire cela, oui.

Elle se tourna ensuite vers Circé.

— Et vous ?

— J’étais pianiste d’orchestre. Je suis également à la retraite aujourd’hui.

— Voilà une assemblée pour le moins variée, observa Agatha. Une pianiste, un ancien inspecteur, un guérisseur et une responsable de centre équestre réunis pour parler de courants invisibles.

— Vu sous cet angle, reconnut Serge, cela paraît presque raisonnable.

Un même sourire se dessina sur les visages, dissipant les dernières réserves que leur première rencontre aurait pu faire naître. Ce fut finalement Serge qui ramena la conversation à leur enquête. Il repoussa légèrement son assiette et posa ses mains de part et d’autre de son verre.

— Nous poursuivons en réalité deux objectifs, expliqua-t-il. Le premier consiste à retrouver le nœud tellurique que les Serpentis auraient perturbé au cours de l’une de leurs opérations. D’après ce que Fergus a appris auprès des Lipika, cette manipulation aurait rompu son équilibre et provoqué l’ouverture d’une brèche vers les plans subtils.

Agatha l’écoutait sans l’interrompre, le regard attentif.

— Cette brèche permettrait à des flux issus de l’intelligence artificielle de pénétrer dans le monde astral, poursuivit Serge. Nous avons déjà constaté que le phénomène prenait de l’ampleur et risquait de s’étendre si rien n’était entrepris.

— Vous cherchez donc à refermer cette ouverture ? demanda-t-elle.

— Oui, mais pas seulement. Nous devons également trouver un moyen d’interrompre les flux eux-mêmes. Réparer le nœud devrait refermer la brèche, mais nous devrons nous assurer que ces flux cessent réellement de circuler dans l’astral.

Agatha promena son regard de l’un à l’autre.

— Vous ignorez encore où se trouve ce nœud ?

— À ce stade, nous n’avons que des hypothèses, répondit Circé. C’est précisément pour cela que Serge a pensé à toi.

Agatha prit le temps de mesurer l’étendue de la tâche avant de répondre.

— Je comprends mieux. Vous ne cherchez pas seulement une force qui échappe aux sens. Vous cherchez l’endroit où l’équilibre naturel a été rompu.

Fergus s’apprêtait à répondre. Agatha était décidément aussi perspicace que séduisante. Il se demanda si elle avait perçu le trouble qu’il s’efforçait de dissimuler. Il retint involontairement son souffle et tenta de chasser de son esprit le sourire d’Agatha, l’intensité de son regard et cette assurance tranquille qui l’attirait malgré lui. L’effort ne fit que rendre ces pensées plus présentes.

Alors, la voix d’Agatha lui parvint soudain.

— Vous pouvez respirer, inspecteur. Je ne lis pas toutes les pensées… seulement celles qui crient un peu trop fort.

Il tourna aussitôt la tête vers Agatha. La phrase lui avait paru aussi nette que si elle avait été prononcée à quelques centimètres de son oreille. Persuadé que les autres l’avaient également entendue, il jeta un regard embarrassé vers Circé et Serge. Aucun des deux ne manifesta la moindre réaction. Circé continuait d’écouter, les mains posées près de son assiette, tandis que Serge se servait tranquillement un verre d’eau.

Fergus se tourna vers Agatha.

Elle affichait une expression parfaitement innocente que démentait l’amusement perceptible au fond de ses yeux. Il comprit alors. Elle ne lui avait pas parlé. Elle avait déposé cette pensée directement dans son esprit, sans qu’aucun son eût franchi ses lèvres.

Vous m’entendez vraiment ? pensa-t-il, sans savoir s’il suffisait de formuler la question intérieurement.

Le sourire d’Agatha s’accentua à peine.

Parfaitement.

Fergus se redressa sur sa chaise, partagé entre la stupéfaction et l’impression désagréable que ses pensées n’avaient soudain plus aucun secret pour Agatha.

Rassurez-vous, ajouta-t-elle. Je ne cherche jamais à pénétrer l’esprit des autres sans y être invitée. Mais certaines pensées s’imposent d’elles-mêmes, surtout lorsqu’une émotion les rend aussi insistantes que les vôtres.

Cette fois, Fergus sourit malgré lui.

— Je tâcherai de penser moins fort, murmura-t-il.

Circé tourna vers lui un regard intrigué.

— Tu disais ?

— Rien. Une réflexion personnelle.

À côté de lui, Agatha baissa les yeux vers son assiette pour dissimuler son amusement. Le repas se poursuivit avec les joues de porc préparées par Serge. Longuement mijotée, la viande se défaisait sous la fourchette, tandis que la sauce au vin rouge, épaisse et parfumée, l’enrobait généreusement. Les compliments ne tardèrent pas.

— Tu nous avais présenté cela comme un plat sans prétention, remarqua Circé. Tu t’étais montré bien modeste.

— Je confirme, ajouta Fergus. Tu pourrais ouvrir une table d’hôtes.

Serge accueillit leurs félicitations avec un plaisir évident malgré ses quelques protestations.

La conversation s’éloigna ensuite de leur enquête. Agatha leur demanda comment chacun en était venu à s’intéresser à la magie et aux réalités invisibles. Les récits se succédèrent sans entrer dans le détail. Circé évoqua les connaissances transmises au sein de sa famille et les longues années consacrées à leur approfondissement. Serge parla des premières manifestations de son don de guérisseur, puis des rencontres qui l’avaient aidé à mieux le comprendre. Fergus eut davantage de mal à résumer son propre parcours, tant les événements s’étaient succédés rapidement et formaient encore dans son esprit un ensemble difficile à ordonner.

Agatha raconta à son tour comment ses facultés s’étaient manifestées très tôt, d’abord sous la forme de perceptions qu’elle avait longtemps prises pour de simples intuitions, avant que des phénomènes plus nets ne lui en révèlent la véritable nature. Elle avait ensuite appris à les maîtriser avec l’aide de plusieurs praticiens rencontrés au fil des années.

La diversité de leurs expériences suscita bientôt questions, rapprochements et anecdotes. Malgré la singularité de leurs parcours, tous avaient dû apprendre à vivre avec des facultés que leur entourage aurait eu bien du mal à comprendre. Lorsque les assiettes furent débarrassées, Circé alla chercher la tarte aux noix qu’elle avait apportée. Sa pâte fine et légèrement dorée entourait une garniture généreuse, dont le parfum de miel et de noix se répandit autour de la table lorsqu’elle découpa la première part.

Le dessert reçut un accueil aussi enthousiaste que le plat de Serge. La conversation se fit plus légère encore, ponctuée de quelques plaisanteries, tandis que les parts disparaissaient rapidement. Serge apporta enfin le café. Il remplit les tasses, puis reprit sa place parmi eux. Le déjeuner touchait à sa fin et l’atmosphère était suffisamment détendue pour qu’ils abordent les suites concrètes de leur enquête. Lorsque les tasses furent presque vides, chacun exposa la piste qu’il approfondirait avant leur prochaine rencontre.

Serge attendait toujours les réponses de ses confrères guérisseurs. Il comptait également examiner certains documents hérités de sa famille : des cahiers et des recueils rédigés par plusieurs générations de praticiens. Peut-être l’un de ses ancêtres avait-il déjà observé des perturbations comparables sans avoir pu en déterminer la véritable origine.

Circé poursuivrait ses recherches dans une toute autre direction. Elle examinerait les préparations consignées dans ses ouvrages afin de découvrir si certaines plantes, poudres ou substances pouvaient neutraliser, affaiblir ou détourner les flux qui traversaient le nœud tellurique.

Fergus, quant à lui, s’attacherait à retrouver le nœud que les Serpentis avaient pu perturber. Il lui faudrait confronter les cartes, les témoignages et les données disponibles afin de réduire progressivement la zone de recherche.

Tous les regards se tournèrent enfin vers Agatha.

— Et moi, résuma-t-elle, je dois trouver une manière d’agir sur ce nœud afin de contribuer à sa restauration.

— Une méthode plus directe, précisa Serge. Si tes facultés te permettent de contenir les forces qui s’en échappent, nous disposerons peut-être du temps nécessaire pour rétablir son équilibre.

— Je vais chercher comment concentrer mon action sur une zone précise. Arrêter une force en mouvement est une chose. La repousser, la détourner ou la renvoyer vers son point d’origine en est une autre.

Il fut convenu qu’ils se retrouveraient la semaine suivante pour confronter leurs découvertes. Cette fois, Circé les recevrait chez elle. Ils pourraient bien entendu se contacter plus tôt si l’un d’eux obtenait une information importante. Au moment de se séparer, Fergus tendit son téléphone à Agatha pour qu’elle y inscrivît son numéro, puis lui communiqua le sien.

Une voix résonna aussitôt dans son esprit.

Le vôtre ne m’est pas indispensable. Si j’éprouve le besoin de vous parler, je saurai parfaitement me faire entendre.

Fergus releva brusquement les yeux.

Agatha observait avec le plus grand sérieux l’écran du téléphone, comme si elle ne lui avait accordé aucune attention. Seul le léger frémissement au coin de ses lèvres trahissait son amusement.

— C’est tout de même plus pratique pour vous répondre, murmura-t-il.

Circé tourna la tête dans sa direction.

— Tu disais quelque chose ?

— Non, répondit-il en rangeant son téléphone. Je vérifiais simplement que le numéro était correct.

Agatha finit par laisser paraître un sourire.

Après ces derniers échanges, ils prirent congé. Agatha remonta dans sa voiture pour regagner le centre équestre, tandis que Fergus et Circé reprirent la route d’Archignac. Ils avaient parcouru quelques kilomètres lorsque Circé reprit la parole.

— Tu n’étais pas tout à fait comme d’habitude, aujourd’hui.

Fergus haussa légèrement les sourcils sans quitter la route des yeux.

— Je ne vois pas ce que tu veux dire.

— Tu paraissais… déstabilisé.

— Déstabilisé ? répéta-t-il un peu trop vivement. Pas le moins du monde.

Circé retint un sourire.

— Tu as tout de même bafouillé en te présentant.

— J’étais surpris par son aura. Tu l’as ressentie toi aussi.

— Certainement. Mais je ne crois pas qu’elle soit seule responsable.

Fergus raffermit sa prise sur le volant.

— Agatha possède des facultés exceptionnelles. Il est normal que sa présence m’ait impressionné. Il n’y a rien de plus.

— Bien sûr.

Le ton de Circé ne contenait aucune ironie apparente, ce qui le rendait d’autant plus suspect. Fergus préféra ne pas poursuivre la discussion et reporta toute son attention sur la route. Assise à ses côtés, Circé contemplait le paysage qui défilait derrière la vitre.

Qu’il voulût ou non se l’avouer, la rencontre avec Agatha l’avait troublé bien davantage qu’il ne le prétendait.

CHAPITRE 14

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