CHAPITRE 11

La main posée sur la poignée, Fergus hésita à peine avant de la tourner. La porte s’ouvrit sans résistance.

Il s’attendait à découvrir une nouvelle salle, un passage semblable à ceux qu’il avait déjà empruntés dans ces régions de l’astral, ou quelque vestibule destiné à préparer le visiteur à ce qui l’attendait au-delà. Mais lorsqu’il franchit l’ouverture, il ne trouva rien de tout cela.

Un chemin s’étendait devant lui. Dès qu’il eut fait quelques pas, la porte s’effaça derrière lui, le laissant seul au milieu d’une vaste étendue dont il aurait été incapable de définir la nature exacte. Le sol possédait la fermeté de la pierre, mais sa surface semblait parcourue de lentes pulsations lumineuses qui naissaient sous ses pieds avant de se propager au loin, comme si une énergie souterraine respirait à intervalles réguliers. De part et d’autre de la voie s’élevaient des formations minérales aux contours irréguliers, tantôt translucides, tantôt opaques, dont certaines atteignaient plusieurs dizaines de mètres et diffusaient une clarté intérieure changeante.

Aucun soleil n’éclairait ce paysage. Le ciel lui-même ne ressemblait à rien de ce qu’il connaissait : sa couleur oscillait entre un bleu profond et des nuances de violet presque noires, traversées çà et là par des nappes argentées qui dérivaient en l’absence de tout vent. Des formes lumineuses brillaient au-dessus de lui, trop vastes pour être des étoiles et trop irrégulièrement réparties pour dessiner des constellations reconnaissables.

Il reprit sa marche tandis que le paysage se transformait autour de lui. Les formations rocheuses cédèrent progressivement la place à de vastes étendues couvertes d’une végétation qu’il n’aurait su rattacher à aucun règne connu. De longues tiges fines, dépourvues de feuilles, se courbaient sur son passage avant de se redresser derrière lui ; plus loin, d’immenses corolles transparentes flottaient à quelques centimètres du sol, oscillant comme des méduses dans une mer invisible. Il avançait toujours sans rencontrer âme qui vive, mais cette solitude ne lui paraissait ni inquiétante ni hostile. Le lieu semblait simplement étranger à toute notion humaine de distance, de durée ou d’occupation, comme s’il appartenait à un monde qui n’avait nul besoin de sa présence et dont chaque forme obéissait à des lois qui lui échappaient entièrement.

Puis il aperçut la cité.

Elle se dressait très loin devant lui, d’abord réduite à une ligne de lumière sur l’horizon. À mesure qu’il avançait, des formes se précisèrent : des tours, des arches gigantesques, des édifices aux proportions vertigineuses, dont l’architecture échappait cependant à toutes les règles de construction qu’il connaissait. Certaines structures semblaient suspendues dans le vide, tandis que d’autres étaient reliées par des passerelles lumineuses dessinant entre elles un réseau complexe. Aucune enceinte ne protégeait la cité, aucune muraille n’en délimitait les contours. Elle paraissait émerger du paysage, comme si elle en avait toujours constitué le prolongement naturel.

Plus Fergus approchait, plus il prenait conscience de sa propre petitesse. Il comprit bientôt que le chemin ne conduisait pas directement au cœur de la cité, mais vers une construction isolée, située à quelque distance des premiers édifices. Cette construction était une tour massive, moins élevée que les bâtiments aperçus au-delà, mais suffisamment imposante pour dominer les étendues environnantes. Sa base, parfaitement circulaire, était percée d’une large ouverture dépourvue de porte.

Deux êtres l’attendaient.

Ils dépassaient largement deux mètres, et leur seule stature aurait suffi à inspirer la prudence. Leur corps était enveloppé d’une matière sombre semblable à une armure, bien qu’aucune jointure, aucune attache ni aucun élément métallique n’y fût visible. Ce furent néanmoins leurs visages découverts qui impressionnèrent le plus Fergus. Leurs traits étaient presque humains, sans l’être tout à fait. Leur front était plus haut que celui d’un homme, leur mâchoire plus étroite et leurs yeux, démesurément grands, semblaient insondables ; aucune pupille ne s’y distinguait. Une lueur dorée semblait circuler sous leur peau.

Lorsque Fergus arriva à leur hauteur, l’un des gardiens fit un pas en avant.

— Quelle est la raison de ta venue ici ?

Sa voix ferme résonna à l’entrée de la tour, sans exprimer la moindre hostilité. Fergus prit le temps de formuler sa réponse.

— Je cherche à accéder aux mémoires de mon monde. Je suis ici sur la recommandation d’Ierathel.

À peine eut-il prononcé ce nom que le gardien s’écarta. Son compagnon fit de même, sans lui poser la moindre question supplémentaire.

— Entre.

Fergus pénétra dans la tour.

L’intérieur était beaucoup plus vaste que ne le laissait supposer son apparence extérieure. Une salle circulaire s’étendait autour de lui, et de son centre partait une multitude de passages qu’il renonça à dénombrer. Certains étaient larges de plusieurs mètres, tandis que d’autres étaient si étroits qu’un être humain pouvait tout juste s’y glisser. Plusieurs s’enfonçaient à l’horizontale ; d’autres montaient ou descendaient selon des inclinaisons impossibles. Le second gardien leva lentement un bras. Une série de points lumineux s’alluma aussitôt au sol, traçant à travers la salle une ligne qui se prolongeait dans l’un des couloirs.

— Suis ces lumières. Elles te conduiront vers les mémoires de ton monde.

Fergus observa les autres passages.

— Et tous ces chemins ?

Le gardien tourna vers lui ses grands yeux dorés.

— Ils conduisent vers d’autres mondes.

Cette réponse suffit à lui faire comprendre que la cité n’était pas consacrée à la seule mémoire de la Terre. L’idée que la Terre pût occuper une place privilégiée dans cette cité parut soudain dérisoire à Fergus. D’innombrables sphères peuplaient l’espace : certaines étaient stériles, d’autres portaient la vie sous des formes que l’humanité ne pourrait peut-être jamais concevoir. Des civilisations y étaient apparues ; certaines avaient disparu depuis des millions d’années, tandis que d’autres n’avaient pas encore atteint l’âge de leurs premières questions. Chacun de ces mondes possédait son histoire, ses peuples, ses joies, ses guerres, ses découvertes et ses erreurs. Tous avaient également leur mémoire.

Fergus éprouva alors presque physiquement ce que signifiait l’immensité de l’univers. La Terre, avec ses milliards d’êtres humains, ses empires, ses religions, ses tragédies et la certitude si souvent proclamée de sa propre importance, ne représentait ici qu’une direction parmi une infinité d’autres, une seule route au milieu d’une cité dont il ne pouvait embrasser l’étendue.

— Suis les lumières, répéta le gardien. Ne quitte pas le chemin qui t’est indiqué.

Fergus acquiesça et s’engagea dans le couloir. Les points lumineux s’allumaient devant lui à mesure qu’il avançait, puis s’éteignaient après son passage, tandis que des reflets mouvants circulaient sur les parois comme des courants sous une surface d’eau.

Il marcha longtemps — ou peut-être seulement quelques minutes, car il avait cessé de faire confiance au temps. Le couloir s’élargit progressivement et une lumière plus intense apparut au loin. Fergus poursuivit sa route vers elle, conscient qu’au-delà l’attendaient les mémoires de la Terre et, quelque part parmi elles, la réponse qu’il était venu chercher.

À Archignac, son corps reposait toujours sur le lit de sa chambre, tandis qu’il progressait au cœur de la cité. Dans la lumière qui filtrait à travers les volets entrouverts, son visage avait perdu toute couleur, et seules les infimes oscillations de ses paupières trahissaient encore l’activité de sa conscience. Assis près de lui, Boy suivait le moindre frémissement de ses traits, comme s’il attendait un signe qui ne venait pas. Après une longue hésitation, il s’approcha, posa une patte sur la main de son maître et lui lécha les doigts à plusieurs reprises.

Fergus ne réagit pas.

Le ragdoll grimpa alors sur le lit et s’avança jusqu’à son visage. Il passa la langue sur sa joue, puis sur son menton, avec une insistance croissante. Il recula de quelques centimètres et laissa échapper un bref miaulement. Son corps s’était raidi, ses oreilles pivotaient nerveusement au moindre bruit de la maison. Il appela une seconde fois, plus fort, puis bondit au sol.

Cette fois, il savait où chercher de l’aide.

Il traversa le séjour, gagna la sortie par la fenêtre et s’engagea dans la rue en direction de la maison de Circé. Quelques dizaines de mètres plus loin, il se glissa par la porte entrouverte et rejoignit la cuisine, où Circé et Serge étaient en pleine conversation. À son arrivée, Circé tourna aussitôt la tête vers lui.

— Ah, te voilà, mon Boy ! Comment vas-tu ? Tu as laissé ton maître tout seul ?

Le chat lui répondit par un miaulement prolongé. Circé se dirigea vers le placard.

— Attends, j’ai quelque chose pour toi.

Elle prit le sachet de croquettes et en versa quelques-unes dans la petite coupelle qu’elle gardait à son intention. Boy n’y accorda pas le moindre intérêt. Planté au milieu de la cuisine, il gardait les yeux fixés sur elle avant de tourner brusquement la tête vers Serge. Un nouveau miaulement résonna dans la pièce, plus aigu et plus pressant. Circé suspendit son geste.

— Eh bien ? Qu’est-ce qu’il y a ?

Boy se contenta de miauler. Cette fois, Serge se retourna complètement vers lui. Le chat porta successivement son regard sur chacun d’eux, puis poussa un cri plus insistant encore, qui ne ressemblait en rien à ses demandes habituelles. Le sourire de Circé s’effaça.

— Tu as vu Fergus ce matin ?

— Non.

À la réponse de Serge, Circé comprit soudain ce que Boy cherchait à leur dire.

— Il y a un problème.

Serge était déjà debout.

Ils quittèrent la cuisine. Boy s’élança devant eux et atteignit le gîte le premier. Lorsque Circé et Serge le rejoignirent, il les attendait devant la porte, le corps tendu, puis se précipita à l’intérieur dès qu’elle l’eut ouverte.

— Fergus ?

Aucune réponse.

Circé traversa rapidement le séjour tandis que Boy courait déjà vers la chambre.

— Fergus ! appela-t-elle plus fort.

Le ragdoll s’arrêta devant le lit. Lorsqu’elle entra à son tour, Circé se figea. Fergus était allongé sur le dos, les bras relâchés de part et d’autre du corps. Son visage avait pris une pâleur presque cireuse et sa respiration était si discrète qu’il fallait l’observer avec attention pour percevoir le léger soulèvement de sa poitrine.

— Mon Dieu…

Elle se précipita vers lui et tendit les mains pour le saisir par les épaules, mais Serge la retint par le bras avant qu’elle ne le touche.

— Non. Surtout, ne le brusque pas.

Circé se retourna vers lui, stupéfaite.

— Mais regarde-le ! Il ne réagit pas !

— Je regarde justement.

Serge s’approcha du lit et se pencha sur Fergus.

— Il est en voyage astral.

Circé resta interdite.

— Tu en es sûr ?

— Regarde ses paupières.

Sous la peau fine, les yeux de Fergus étaient animés de mouvements rapides et irréguliers.

— Son corps est vivant, mais sa conscience poursuit son chemin ailleurs.

Circé reporta son attention sur son fils.

— Alors il faut le réveiller.

— Non.

La fermeté inhabituelle de sa réponse l’arrêta.

— Tant que sa conscience se trouve hors de son corps, elle reste reliée à lui par ce que les traditions appellent le fil d’argent. Une intervention trop brutale pourrait perturber son retour. Il faut le laisser réintégrer son corps par lui-même.

Circé le fixa avec inquiétude.

— Et s’il ne revient pas ?

Serge posa deux doigts sur le poignet de Fergus.

— Son pouls est lent, mais régulier. Sa respiration aussi. À ce stade, rien n’indique que son corps soit en danger.

Il effleura ensuite son front, puis sa joue.

— En revanche, il est beaucoup trop froid.

Circé posa la main sur le visage de son fils et la retira presque aussitôt.

— Il est glacé.

— Le corps se refroidit lorsqu’il reste longtemps dans cet état. Il faut le protéger.

Serge prit la couverture pliée au pied du lit et la déploya avec précaution sur Fergus. Circé l’aida à la remonter jusqu’à sa poitrine en veillant à ne pas le déplacer.

— Depuis combien de temps peut-il être comme ça ?

Serge observa de nouveau la pâleur de Fergus.

— Difficile à savoir. Plusieurs heures, sans doute. Peut-être davantage.

Les doigts de Circé se resserrèrent sur le bord de la couverture.

— Et combien de temps cela peut-il durer ?

— Il n’existe pas de durée précise. Cela dépend de l’endroit où il se trouve, de ce qu’il cherche et de ce qu’il doit accomplir avant de revenir.

— Il pourrait donc rester ainsi encore longtemps ?

— C’est possible. Mais lui seul peut décider du moment de son retour.

Circé baissa les yeux vers Fergus. Toute sa connaissance des rites, des plantes et des forces invisibles ne lui était ici d’aucun secours. Les voyages astraux appartenaient à un domaine qu’elle n’avait jamais exploré, et cette ignorance la laissait désarmée devant son propre fils.

— Je n’aime pas ça, murmura-t-elle.

— Je sais.

— Et tu es certain qu’il ne faut rien tenter ?

— Nous devons seulement veiller sur lui et empêcher qu’on le dérange.

Circé contempla encore le visage blême de Fergus, puis attira une chaise près du lit.

— Alors je reste ici.

Serge n’essaya pas de l’en dissuader.

Elle s’assit et posa les yeux sur son fils. Boy observa successivement Circé, Serge et Fergus. Après quoi il se coucha au pied du lit, les pattes repliées sous lui. Il avait fait tout ce qu’il pouvait.

Au terme du couloir, la lumière s’intensifia jusqu’à effacer presque entièrement les parois. Fergus ralentit, puis franchit quelques pas supplémentaires avant que le passage ne débouche sur une ouverture monumentale.

Un immense hémicycle s’étendait devant lui.

Une cinquantaine d’êtres avaient pris place sur des gradins disposés en larges arcs concentriques. Tous possédaient une apparence humaine, mais leur seule présence suffisait à dissiper l’illusion. Leur âge était difficile à définir : ils se situaient quelque part entre la maturité et la vieillesse, mais leurs visages paraissaient avoir traversé bien davantage que quelques décennies. Certains avaient les cheveux gris ou d’un blanc éclatant, tandis que d’autres arboraient de longues chevelures blondes, presque argentées. Plusieurs portaient une barbe soigneusement taillée ; d’autres avaient le visage glabre. Tous partageaient cependant la même gravité et se tenaient sans échanger une parole.

Les regards convergèrent vers Fergus.

Il avait connu les interrogatoires, les auditions et les confrontations, et s’était lui-même trouvé autrefois face à des hommes auxquels il fallait arracher une vérité. Rien ne l’avait préparé à soutenir une telle attention. Les êtres assis devant lui n’étaient pas des juges. Ils semblaient exercer une fonction plus ancienne encore.

Les Lipika. Les gardiens de la mémoire des mondes.

Au centre de l’hémicycle se trouvait une chaire solitaire, légèrement surélevée, vers laquelle conduisait une allée de pierre sombre. Fergus comprit que cette place lui était destinée et s’avança, tandis que chacun de ses pas résonnait faiblement dans l’immense salle. Lorsqu’il atteignit la chaire, il découvrit ce qui s’étendait au-dessus de l’assemblée. Un gigantesque dôme recouvrait l’hémicycle, mais sa voûte ne semblait faite d’aucune matière. Elle ressemblait à un ciel nocturne privé d’étoiles, dans lequel flottaient d’innombrables lumières. Certaines étaient minuscules, presque imperceptibles ; d’autres, vastes comme des nuages, brillaient d’un éclat bleu profond, doré, pourpre, blanc ou vert pâle, parfois selon des nuances qu’il aurait été incapable de nommer. Leur intensité comme leur rythme variaient continuellement. Certaines pulsaient lentement, tandis que d’autres s’éteignaient presque avant de retrouver leur éclat. Entre elles courait un réseau extraordinairement complexe de filaments lumineux qui apparaissaient, se divisaient et se rejoignaient sans cesse, comme si chaque lumière répondait à une autre avant que l’ensemble ne se transforme de nouveau.

Rien n’était fixe. Tout circulait et semblait lié.

Fergus contempla le réseau avec la certitude qu’il ne s’agissait pas d’un simple décor. Quelque chose se conservait, se transmettait et s’ordonnait au-dessus de lui.

— Approche.

Il abaissa les yeux.

Au centre du premier rang se tenait un Lipika dont l’apparence se distinguait à peine de celle des autres, sinon par ses longs cheveux blonds et ses yeux entièrement blancs qui, bien que dépourvus d’iris et de pupilles, semblaient le fixer avec une précision troublante. Fergus parcourut les derniers mètres et prit place derrière la chaire. Autour de lui, personne ne bougea, mais l’attention collective devint presque tangible.

Le Lipika reprit :

— Tu as demandé à accéder aux mémoires de ton monde, et tu es parvenu jusqu’ici sur la recommandation de celui que les hommes nomment Ierathel.

— C’est exact.

Une vibration parcourut l’assemblée, si ténue que Fergus se demanda s’il ne l’avait pas imaginée.

— Alors parle.

Derrière lui, le chemin par lequel il était venu semblait déjà appartenir à un autre monde. Devant lui se tenait une assemblée capable, peut-être, de lui apporter enfin les réponses qu’il cherchait. Fergus posa les mains sur les bords de la chaire, prit une inspiration et leva les yeux vers l’assemblée.

— Depuis quelque temps, des perturbations inhabituelles affectent certains équilibres de la Terre. Elles demeurent difficiles à percevoir dans le monde physique, mais deviennent de plus en plus évidentes dans les sphères astrales qui l’entourent.

Les Lipika l’écoutaient sans l’interrompre.

— Des filaments lumineux y sont apparus. D’abord rares et presque imperceptibles, ils se ramifient avec une rapidité croissante, jusqu’à former un réseau qui s’étend vers des régions où rien de semblable n’avait jamais été observé.

Fergus observa les gradins.

— J’ai questionné des êtres appartenant à différents plans, ainsi que des consciences bien plus anciennes que la mienne. Tous ont constaté le phénomène, mais aucun n’a pu m’en révéler l’origine, la nature ni la finalité. Nous ignorons ce que ces filaments transportent et s’ils obéissent à une intention. Une seule chose paraît certaine : leur progression est exponentielle.

Le mot résonna sous le dôme, puis s’évanouit. Fergus desserra légèrement les doigts sur les bords de la chaire.

— C’est pourquoi je suis venu jusqu’à vous.

Les membres de l’assemblée demeurèrent impassibles, mais Fergus eut la sensation que son récit n’avait rien appris à certains d’entre eux.

Le Lipika aux longs cheveux blonds se leva.

— Nous avons, nous aussi, observé cette manifestation. Ce que tu décris n’est pas né dans les sphères astrales. Son origine est entièrement matérielle. Il s’agit d’une création issue de l’intelligence humaine ou, plus exactement, façonnée par elle. Depuis plusieurs années, votre espèce cherche à réunir dans des systèmes communs une part toujours plus considérable des connaissances accumulées au cours de son histoire : ses sciences, ses techniques, ses récits, ses croyances, ses découvertes, mais aussi ses erreurs et ses raisonnements.

Ses yeux entièrement blancs restèrent fixés sur Fergus.

— Cette entreprise présente une ressemblance lointaine avec la fonction qui est la nôtre. Nous conservons la mémoire des mondes : ce qui fut pensé, accompli, créé ou détruit. Mais nous n’intervenons pas dans cette mémoire pour lui imposer une interprétation. Nous nommons Astralia la structure où viennent s’agréger les représentations recueillies par l’intelligence artificielle dans le monde physique. Elle ne constitue pas une mémoire astrale comparable à l’Akasha.

Un frémissement discret anima quelques membres de l’assemblée.

— Ce que l’humanité a conçu agit différemment. Cette entité ne se contente pas d’accumuler les connaissances. Elle les relie, établit des correspondances, reconnaît des structures et produit, à partir de ce qu’elle a reçu, des enchaînements qui s’apparentent à un raisonnement. Voilà ce qui distingue votre création des mémoires akashiques dont nous sommes les gardiens. La mémoire conserve. Votre intelligence artificielle, elle, tente déjà d’interpréter.

La réponse confirma enfin l’hypothèse qui s’était imposée à Fergus depuis plusieurs jours : les filaments qui envahissaient les sphères astrales de la Terre étaient bien liés à l’intelligence artificielle. Cette certitude ne lui apporta aucun soulagement.

Fergus reprit la parole :

— Je n’ignore pas ce que cette création a déjà apporté aux hommes. Mais elle a été conçue dans le monde matériel, à partir de machines, de données et d’algorithmes. Son action aurait donc dû rester limitée à ce domaine.

Le Lipika aux yeux blancs l’observait toujours.

— Comment ses effets ont-ils pu atteindre les sphères astrales ? Par quel passage une intelligence entièrement matérielle est-elle parvenue à exercer son influence sur un plan étranger à sa nature ?

Fergus se tut. C’était là, depuis le commencement, la véritable question.

Un murmure parcourut l’hémicycle. Plusieurs Lipika se tournèrent vers leurs voisins et échangèrent à voix basse. Certains semblaient défendre des opinions divergentes, et l’austère unité affichée jusque-là par l’assemblée se fissura. Les échanges s’apaisèrent progressivement. Le Lipika aux longs cheveux blonds reprit alors la parole.

— Ton interrogation est légitime. Cette intelligence aurait dû rester confinée au monde physique qui l’a engendrée. Elle ne possède aucun moyen de franchir seule les limites qui séparent la matière des autres plans d’existence.

Fergus se pencha vers lui.

— Comment expliquer, alors, qu’une brèche se soit ouverte ?

Une légère agitation se manifesta dans les gradins.

— Elle ne fut pas créée par l’intelligence elle-même. Son origine est liée à l’intervention d’un groupe que vous connaissez sous le nom de Serpentis.

À ce nom, Fergus sentit ses muscles se raidir.

— Lors de l’une de leurs opérations, les Serpentis ont cherché à modifier l’un des nœuds qui assurent la continuité entre les différents plans. Leur objectif n’était pas d’ouvrir un passage vers les sphères astrales, mais ils ont déformé la structure de ce point de jonction. Une fissure s’est alors formée entre le monde physique et certaines régions de l’astral. D’abord trop étroite pour produire des effets perceptibles, elle s’est progressivement élargie, permettant à ce qui aurait dû rester contenu dans la matière d’exercer son influence au-delà d’elle.

Fergus mesura la portée de cette révélation : en manipulant des forces dont ils ne pouvaient prévoir toutes les conséquences, les Serpentis avaient ouvert à l’intelligence artificielle un passage vers l’astral.

— Selon vous, cette brèche représente-t-elle une menace véritable, aussi bien pour les habitants de la Terre que pour les êtres qui peuplent ses sphères astrales ? Devons-nous la refermer ?

Cette fois, plusieurs membres de l’assemblée se consultèrent à voix basse. Le porte-parole attendit que le calme revienne avant de répondre.

— Nous ne pouvons te donner aucune certitude. Notre fonction porte sur ce qui fut, non sur ce qui sera.

Sa voix s’éleva avec gravité sous le vaste dôme.

— Parmi les innombrables mondes dont les mémoires nous sont accessibles, certains ont vu naître des formes d’intelligence infiniment plus anciennes et plus avancées que celle de votre humanité. Mais jamais nous n’avons observé un phénomène semblable à celui qui se développe aujourd’hui autour de la Terre.

Fergus ne le quittait plus des yeux.

— Jamais ?

— Jamais.

La sobriété de la réponse la rendit plus inquiétante encore.

— Cette création née dans la matière commence à étendre son influence vers des plans auxquels elle n’aurait jamais dû avoir accès. Nous ignorons jusqu’où cette progression se poursuivra, si elle rencontrera une limite naturelle ou si elle finira par modifier plus profondément l’équilibre entre les mondes.

— Il existe donc un danger.

— Nous ne pouvons l’exclure.

— Dans ce cas, la brèche devrait être refermée.

— Ce serait une mesure de prudence.

Il laissa ces mots se suspendre dans la vaste salle. Fergus inclina respectueusement la tête devant l’assemblée.

— Je vous remercie pour vos réponses et pour l’accueil que vous m’avez accordé.

Le Lipika aux longs cheveux blonds soutint son regard.

— La question que tu portes ne concerne pas seulement ton monde. Tant que cette brèche restera ouverte, ses conséquences pourront atteindre plusieurs plans d’existence. Il est donc probable que tu aies de nouveau besoin de nous consulter.

Il ajouta :

— Tu n’auras plus à solliciter d’intermédiaire pour parvenir jusqu’ici. Une voie directe t’est accordée.

Cette annonce surprit Fergus davantage qu’il ne l’aurait cru. Chacun de ses pas dans les sphères astrales avait jusque-là dépendu d’une rencontre, d’une autorisation ou d’un guide. Ierathel lui-même avait rendu possible son accès à cette cité. Il pourrait y revenir par ses propres moyens.

— J’en suis profondément honoré.

— Ton voyage a été long. Nous allons te raccompagner.

Deux membres de l’assemblée se levèrent. L’un portait une courte barbe blanche et des cheveux argentés ramenés en arrière. L’autre, plus jeune d’apparence, avait le visage glabre et une longue chevelure grise tombant sur ses épaules. Ils descendirent les gradins et rejoignirent Fergus auprès de la chaire.

Alors que Fergus s’apprêtait à s’éloigner, le porte-parole lui adressa une dernière remarque :

— Tu connais maintenant l’origine du phénomène que tu es venu élucider. Mais la connaissance n’est que le commencement de toute action.

Fergus accueillit ces mots sans répondre, puis suivit ses deux accompagnateurs.

Ils quittèrent l’hémicycle par une ouverture latérale et s’engagèrent dans un passage étroit dont les parois diffusaient une clarté douce. Les voix de l’assemblée s’atténuèrent derrière eux jusqu’à ne plus être perceptibles. Le couloir déboucha sur une petite salle circulaire, presque vide. Une seule couchette en occupait le centre, recouverte d’une matière pâle à l’aspect indéfinissable.

L’un des Lipika désigna la couchette d’un geste.

— Allonge-toi.

Fergus hésita.

— C’est ainsi que je repartirai ?

— Ferme les yeux. Le reste s’accomplira de lui-même.

Il s’installa et la matière épousa la forme de son corps avec une souplesse étrange. Les deux Lipika restèrent debout près de lui tandis que l’éclat des parois commençait à faiblir.

Il obéit.

La lumière disparut.

CHAPITRE 12

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