Le lendemain matin, Fergus s’éveilla plus tard qu’à l’ordinaire.
Durant quelques minutes, il resta allongé, les yeux ouverts sur la lumière qui filtrait entre les volets, tandis que les souvenirs de la veille revenaient peu à peu à sa conscience. Le temple chez Circé, l’odeur du benjoin, les flammes orangées des bougies, la musique de Bach qui les avait accompagnés, puis l’étrange densité de l’atmosphère lorsque la présence d’Ierathel avait pris forme.
Le rituel avait fonctionné.
Cette certitude raviva la satisfaction qu’il avait éprouvée en regagnant le gîte. Après plusieurs jours de recherches, de lectures et de préparatifs minutieux, ils avaient obtenu bien davantage qu’une simple confirmation. Ierathel leur avait indiqué une voie. Les Lipika, gardiens de la mémoire des mondes et témoins des courants du temps, pouvaient détenir la réponse à la question qui les préoccupait depuis l’apparition des filaments dans les régions astrales.
Les réponses des Lipika leur permettraient peut-être de comprendre ce qui se produisait et d’en découvrir l’origine. Au fil de ses recherches, Fergus en était venu à soupçonner un lien avec l’intelligence artificielle.
Il finit par se lever, prit une douche, puis but un café accompagné de quelques tartines avant de s’installer dans le salon. Boy avait déjà retrouvé l’une de ses places favorites sur le dossier du canapé, d’où il regardait son maître aller et venir.
La matinée était calme. À travers les fenêtres ouvertes, les bruits du village parvenaient jusqu’au gîte, assourdis par la distance et la chaleur qui commençait déjà à s’installer. Quelque part derrière les maisons, un merle lança quelques notes auxquelles répondit bientôt le cri plus vif d’une mésange.
Fergus prit place dans son fauteuil.
Sur la table basse reposaient encore plusieurs ouvrages consultés au cours des jours précédents, ainsi que son carnet de notes. Il le saisit, parcourut quelques pages, relut les annotations consacrées aux Lipika, puis le referma.
Le problème n’avait pas changé.
Il savait qui il devait atteindre. Mais il ignorait comment les rejoindre. Une destination ne servait à rien tant qu’on ne connaissait pas la route qui permettait d’y parvenir. Il lui fallait donc trouver quelqu’un capable de l’orienter.
Il posa le carnet sur l’accoudoir. Son esprit se tourna naturellement vers Ierathel.
L’ange avait rempli son rôle. Il lui avait montré où chercher, et Fergus savait qu’il serait absurde de le solliciter de nouveau. La théurgie n’était pas un moyen de réclamer sans cesse de nouvelles réponses au même intermédiaire jusqu’à l’épuisement d’un problème. Une autre présence s’imposa alors à lui.
Athénor.
Il se leva, gagna la chambre et s’approcha de la table de chevet. La statuette du chevalier reposait toujours près de la lampe, à l’endroit même où il l’avait replacée. Il la prit délicatement avant de revenir s’installer dans le salon.
Fergus la considéra longuement.
L’égrégore n’était pas un être semblable à Alinaelle, capable de se manifester sous une apparence autonome. La statuette constituait à la fois son ancrage, sa demeure et, d’une certaine manière, son corps. Fergus avait appris à reconnaître les moments où une conscience s’éveillait derrière l’immobilité du métal. Le chevalier conservait la même attitude rigide, l’épée tenue droite devant lui, le visage dissimulé sous son casque.
— Tu as peut-être une idée, murmura-t-il.
Rien ne changea.
Boy leva la tête, observa son maître, puis se désintéressa aussitôt de cette conversation dont il ne semblait pas attendre grand-chose.
Fergus déposa la statuette au centre de la table basse, posa les mains sur les accoudoirs et ferma les yeux.
Il ne chercha pas à imposer le contact avec Athénor. Il savait par expérience qu’une telle communication ne s’obtenait ni par la force ni par l’impatience. Il calma simplement sa pensée, l’écarta des raisonnements qui l’occupaient encore et ramena toute son attention vers la présence liée au chevalier.
Progressivement, quelque chose se modifia.
Ce ne fut ni une voix perçue comme extérieure ni une apparition. L’impression naquit directement dans sa conscience, d’abord imprécise, puis suffisamment claire pour qu’aucun doute ne subsiste.
Athénor était là.
— Je dois atteindre les Lipika. Ierathel m’a indiqué qu’ils pouvaient m’apporter les réponses que je cherche, mais j’ignore comment accéder à leur sphère.
La réponse vint presque aussitôt.
— Alors descends.
Fergus rouvrit les yeux.
Il fixa la statuette.
— Descendre ?
Le mot lui parut si éloigné de tout ce qu’il avait imaginé qu’il crut d’abord avoir mal compris. Tout ce qu’il associait aux Lipika — leur connaissance, leur rapport aux lois cosmiques et à la mémoire des mondes — l’avait naturellement conduit à les situer dans les régions les plus élevées de l’astral.
La présence d’Athénor se précisa.
— Ce que tu cherches n’est pas au-dessus de toi.
Fergus fronça légèrement les sourcils.
— Les mondes ne sont pas constitués comme vos maisons, avec les êtres les plus élevés installés aux étages supérieurs et les autres relégués dans les caves. Les directions que vous leur attribuez ne sont que des images nécessaires à votre esprit.
Fergus accepta la remarque sans difficulté.
— Alors pourquoi le bas astral ?
La réponse se forma en lui avec une lenteur inhabituelle, comme si Athénor cherchait moins à lui transmettre une information qu’à lui faire comprendre une réalité difficile à enfermer dans des mots humains.
— Parce que tout finit par y laisser une trace. Les émotions, les pensées, les peurs, les souffrances et les désirs produisent des formes. Certaines s’effacent. D’autres persistent. Les plus lourdes s’enfoncent vers les régions inférieures, entraînant avec elles les fragments de mémoire qui leur sont attachés.
L’intérêt de Fergus s’accrut aussitôt.
Il repensa aux nombreuses descriptions du bas astral découvertes au fil de ses lectures : un monde de passions, d’obsessions, de formes-pensées et de créations psychiques nourries par les êtres humains eux-mêmes.
Athénor continua.
— Ce qui descend ne disparaît pas. Cela s’accumule, se mêle, se transforme. Au plus profond des régions inférieures se déposent les sédiments de la conscience.
La formule frappa Fergus. Les sédiments de la conscience. Il imagina les couches successives d’émotions et de mémoires laissées par les siècles, comme des dépôts au fond d’un océan invisible.
Le bas astral n’était pas lui-même la mémoire universelle, mais un immense réceptacle désordonné où se concentraient les résidus produits par les consciences, un territoire encombré de fragments, d’images et de passions. Mais dans ses profondeurs les plus reculées existait une voie permettant de remonter jusqu’à la source où les événements n’étaient plus déformés par les émotions de ceux qui les avaient vécus. Vers les Lipika.
— Il existe donc une porte.
— Une voie.
— Et je la trouverai tout au fond ?
— Si tu parviens jusque-là.
La réponse ne comportait aucune menace, mais Fergus perçut immédiatement l’avertissement qu’elle contenait.
Fergus observa la statuette.
Athénor poursuivit :
— Plus tu descendras, moins ce que tu rencontreras aura besoin d’une forme stable. Certaines présences connaîtront tes souvenirs. D’autres utiliseront ce que tu leur donneras de toi-même.
— Mes pensées.
Fergus se renfonça dans son fauteuil.
Les dangers du monde astral ne ressemblaient pas à ceux du monde physique. On ne pouvait pas simplement leur échapper en courant ou en leur opposant une arme. La pensée, l’émotion et la volonté y possédaient une puissance propre, et une seconde d’inattention pouvait suffire à donner une substance à ce que l’on redoutait.
— Elles tenteront de m’empêcher de descendre ?
— Certaines.
— Pourquoi ?
— Parce que tu porteras avec toi ce qu’elles ont perdu. Une conscience unifiée. Une volonté. Une lumière qui t’appartient. Dans les régions que tu vas traverser, toute conscience attire ce qui en est privé.
Puis Athénor se retira.
Il n’y eut aucune rupture nette, seulement l’impression que la conscience qui s’était exprimée à travers la statuette s’éloignait jusqu’à ne plus laisser devant Fergus qu’un petit chevalier de métal posé au centre de la table basse.
Il le contempla encore un moment.
La prudence aurait peut-être conseillé d’attendre, de retourner voir Circé, d’effectuer de nouvelles recherches, de préparer plus longuement cette exploration. Mais il ne s’agissait pas d’une opération magique exigeant une date précise, des correspondances astrologiques ou un matériel élaboré. Le voyage astral faisait partie des pratiques qu’il maîtrisait le mieux, et Athénor venait de lui fournir le seul repère qui lui manquait.
Il se leva, prit la statuette d’Athénor sur la table basse et regagna la chambre. Boy suivit ses mouvements depuis le canapé sans paraître leur accorder davantage d’attention.
Cette fois, il ne s’agissait pas d’une brève exploration. Nul ne pouvait prévoir jusqu’où le conduirait cette descente ni combien de temps il lui faudrait pour atteindre la voie menant aux Lipika. Il supposait toutefois que, dans le monde physique, son absence ne dépasserait pas quelques heures.
Fergus reposa soigneusement la statuette près de la lampe, sur la table de chevet. Entre les volets, le jour dessinait sur le sol des bandes claires. Il retira ses chaussures, s’allongea sur le lit et prit le temps de s’installer confortablement. Ses bras reposaient le long du corps tandis que sa respiration s’apaisait.
Boy apparut dans l’encadrement de la porte.
Fergus tourna légèrement la tête vers lui.
— Je reviendrai, murmura-t-il.
Le chat le considéra de ses grands yeux bleus.
Fergus ferma les siens.
Les bruits du village s’éloignèrent. La perception de son enveloppe physique devint moins précise, comme si ses limites se dissolvaient lentement dans l’espace qui l’entourait. Il concentra son attention sur le rythme régulier de son souffle, puis la porta au-delà de toute sensation corporelle. Lorsque sa conscience se détacha enfin, il se retrouva debout près du lit.
Son corps reposait devant lui, sans le moindre mouvement.
Boy s’était approché et observait le visage de son maître, sans paraître percevoir que celui-ci se tenait désormais à quelques pas de lui.
Fergus ne s’attarda pas. Il repensa aux paroles d’Athénor.
« Descendre. »
À peine eut-il formulé cette intention que le gîte commença à perdre sa consistance autour de lui. Il n’éprouva ni la brutalité d’une chute ni la sensation d’un mouvement rapide. Les contours de la chambre se dissolvaient progressivement, laissant place à une réalité plus vaste, affranchie des lois ordinaires de l’espace. Le lit, les murs et les bandes claires projetées sur le sol s’estompèrent les uns après les autres tandis que sa conscience s’enfonçait dans des régions de plus en plus éloignées du monde physique.
Au début de sa progression, quelques formes reconnaissables subsistèrent encore. Des rues apparurent sans qu’il puisse dire à quelle ville elles appartenaient, puis se fondirent dans d’autres paysages ; une façade surgit devant lui avant de se transformer en paroi rocheuse. Un arbre, isolé au milieu d’une étendue indéfinie, allongeait ses branches jusqu’à devenir une colonne qui disparaissait à son tour. Plusieurs lieux semblaient se superposer, comme si les souvenirs de milliers d’existences cherchaient à coexister sans plus se soucier des règles qui, dans le monde matériel, séparaient les êtres et les choses.
Les couleurs elles-mêmes finirent par se modifier. Les teintes lumineuses s’effacèrent au profit de gris profonds, de rouges obscurs et de nuances brunâtres qui semblaient moins appartenir à la matière qu’aux émotions dont elles étaient chargées. L’atmosphère se faisait plus dense à mesure qu’il s’enfonçait, et Fergus comprit alors que les premières strates du bas astral s’ouvraient devant lui.
Les voix se manifestèrent les premières.
Elles venaient de toutes les directions sans qu’aucune silhouette puisse leur être associée : fragments de paroles arrachés à leur contexte, appels adressés à des interlocuteurs depuis longtemps disparus, protestations dont il ignorait la cause. Une femme répétait une phrase incompréhensible avec une obstination douloureuse ; ailleurs, un homme semblait défendre une innocence que plus personne ne contestait, tandis qu’un rire éclatait brusquement avant de se perdre dans les sanglots d’un enfant.
Fergus ne chercha pas à en comprendre le sens. Il se souvenait des paroles d’Athénor et savait qu’il traversait des régions où subsistaient les empreintes laissées par les pensées, les passions et les souffrances humaines, résidus parfois si fortement marqués qu’ils continuaient d’exister bien après la disparition de ceux qui les avaient produits.
Des silhouettes apparurent bientôt dans la pénombre.
Certaines marchaient sans destination, enfermées dans un mouvement qu’elles répétaient indéfiniment ; d’autres accomplissaient des gestes dont la signification s’était perdue. Un homme tendait la main vers une porte qui disparaissait avant qu’il puisse la toucher, puis recommençait aussitôt, comme prisonnier d’une scène qu’aucune volonté ne parvenait à interrompre. Une femme se tenait devant une fenêtre inexistante, tournée vers un paysage que Fergus ne pouvait voir. Plus loin, plusieurs personnes semblaient converser autour d’une table, mais leurs visages se modifiaient chaque fois qu’il essayait de les distinguer, jusqu’à rendre impossible toute identification.
Aucune de ces présences ne semblait remarquer son passage.
Peut-être n’étaient-elles d’ailleurs plus des consciences véritables, mais seulement des traces suffisamment puissantes pour continuer à reproduire les mêmes attitudes, les mêmes attentes et les mêmes paroles dans un monde où le temps n’obéissait plus à aucune mesure connue.
Fergus poursuivit sa descente, laissant derrière lui ces premiers vestiges de la pensée humaine, et l’atmosphère devint toujours plus oppressante. Les voix cessèrent d’être distinctes pour se mêler en une rumeur sourde, pareille à celle d’une foule enfermée derrière une paroi trop épaisse pour qu’on puisse en reconnaître les mots. Les apparences humaines disparurent presque entièrement, remplacées par des masses obscures qui se contractaient, s’étiraient ou se divisaient avant de se réunir plus loin, comme si aucune forme stable ne pouvait réellement les contenir.
Certaines s’éloignaient à son approche, tandis que d’autres paraissaient attirées par lui. Fergus renforça sa concentration sans modifier son allure. Il comprit que ces créatures cherchaient à susciter en lui les émotions dont elles se nourrissaient et que la moindre peur incontrôlée pourrait leur offrir une prise.
Une masse plus sombre que les autres surgit sur sa droite. Elle ne possédait ni visage ni corps définissable, seulement une matière mouvante parcourue de contractions irrégulières, comme si plusieurs volontés incompatibles tentaient de l’animer en même temps. Fergus poursuivit son avancée sans réagir, mais la chose le suivit.
Une seconde présence se détacha bientôt de l’obscurité. Puis une troisième.
Il sentit leur attention converger vers lui et comprit qu’elles avaient perçu ce qu’Athénor lui avait décrit : cette conscience unifiée, cette volonté qui le distinguait des formes errantes accumulées dans ces profondeurs.
La première créature s’approcha.
Elle frémit, se replia sur elle-même, puis changea brusquement. Un miaulement résonna dans l’espace.
Fergus s’arrêta.
À l’endroit même où se tenait la forme obscure un instant auparavant, Boy avançait péniblement vers lui, une patte inerte traînant derrière lui. Son pelage, souillé de sang, laissait apparaître de profondes blessures, et sa queue, brisée en plusieurs points, formait une ligne disloquée, presque méconnaissable. Mais ce fut son visage qui frappa Fergus avec le plus de violence : l’un de ses grands yeux bleus avait disparu, ne laissant qu’une cavité sombre bordée de poils agglutinés, tandis que l’autre restait fixé sur lui avec une détresse si bouleversante qu’il sentit quelque chose se contracter au plus profond de lui. L’inquiétude cherchait à l’envahir, mais il la repoussa presque aussitôt.
Ce n’était pas Boy.
Cette évidence dissipa le trouble. La créature n’avait pas inventé cette apparence ; elle avait utilisé ce qu’elle avait trouvé dans son esprit, s’emparant de l’image de l’être auquel Fergus était le plus profondément attaché afin de provoquer l’émotion dont elle espérait se nourrir.
Il détourna les yeux et reprit sa progression. Dans son dos, le miaulement se fit plus plaintif.
Puis la voix de Circé s’éleva.
— Fergus.
Il ne répondit pas.
— Attends.
Il ne ralentit pas.
La voix l’appela de nouveau tandis que Boy poussait un cri plus aigu, mais Fergus savait que le moindre mouvement vers ces apparitions renforcerait leur emprise. Les combattre n’aurait pas davantage de sens, car il leur aurait alors accordé une réalité qu’elles ne possédaient peut-être pas par elles-mêmes.
Il concentra toute sa volonté sur la direction qu’il avait choisie et s’enfonça davantage, jusqu’à ce que les appels se perdent dans la distance. Lorsqu’il se retourna enfin, les créatures avaient disparu, ou du moins avaient-elles perdu les apparences qu’il avait cessé de leur fournir.
Il crut un moment avoir dépassé les dernières présences capables d’entraver sa descente, mais une sensation d’une autre nature le traversa presque aussitôt. Ce n’était plus l’attraction confuse des formes qui cherchaient à se nourrir de ses peurs ni la persistance aveugle de souvenirs abandonnés depuis des générations. Quelque chose, plus loin dans l’obscurité, semblait avoir perçu son passage et s’être tourné vers lui avec une intention précise.
Une silhouette apparut à quelque distance, bientôt rejointe par une deuxième, puis par plusieurs autres qui se disposèrent sans bruit sur sa trajectoire. Leurs contours restaient incertains, mais Fergus reconnut presque immédiatement l’impression froide et oppressante qui émanait d’elles, la même qu’il avait déjà éprouvée face à ceux qui avaient tenté de dérober l’épée, attaqué Boy et précipité les événements de Commarque.
Les Serpentis.
Ou du moins quelque chose qui leur appartenait.
Il ignorait si les êtres qui se tenaient devant lui possédaient une conscience véritable, s’ils représentaient la projection astrale de membres de l’ordre ou seulement l’empreinte laissée par leurs pratiques dans ces régions inférieures. Pourtant, leur intention ne faisait aucun doute. Ils ne cherchaient ni à l’effrayer ni à se nourrir de ses émotions. Ils voulaient l’empêcher d’aller plus loin.
Les silhouettes se rapprochèrent et l’espace sembla se resserrer autour de lui. Des formes sinueuses se dessinèrent dans la pénombre, semblables à d’immenses serpents dont les corps se croisaient pour former une barrière mouvante. Fergus perçut alors une pression contre sa conscience, moins brutale qu’insidieuse, comme si une force étrangère cherchait à infléchir sa volonté et à lui imposer l’idée qu’il devait renoncer.
Mais cette fois, aucune peur ne le saisit.
Il connaissait cet ennemi.
Au fil des événements survenus à Archignac, les Serpentis avaient déjà tenté de l’intimider, de l’atteindre à travers Boy, de le priver de l’épée et de briser sa progression. Leur présence ici ne faisait que renforcer une conviction qui grandissait en lui depuis plusieurs jours : quelque chose les liait au phénomène qu’il s’efforçait de comprendre.
Fergus fixa la masse obscure dressée devant lui. Il ne chercha ni à combattre ces formes ni à percer leur véritable nature. Il concentra toute sa pensée sur le but à atteindre et refusa de dévier.
La silhouette la plus proche vacilla.
Une autre se déforma, son corps s’étirant jusqu’à se confondre avec les ombres alentour. Puis les serpents qui barraient le chemin commencèrent à se délier les uns des autres, comme si le refus de Fergus suffisait à abolir leur emprise. Fergus passa entre eux sans se retourner. Mais longtemps encore, il sentit leur présence derrière lui.
Plus bas, l’espace changea de nature.
Les formes devinrent rares, puis presque inexistantes, tandis que l’obscurité gagnait en profondeur sans jamais devenir complètement opaque. Fergus eut alors l’impression de traverser les abysses d’un océan privé d’eau, soumis à la pression de couches innombrables accumulées au-dessus de lui depuis des temps impossibles à mesurer.
Des images commencèrent à surgir autour de lui. Il traversait les sédiments de la conscience.
Des siècles de peur, de violence, de désir, de souffrance et d’espoirs brisés s’étaient déposés là, couche après couche, sans ordre véritable, abandonnant des traces que le temps ne semblait jamais parvenir à effacer entièrement. Certaines avaient conservé une netteté troublante ; d’autres n’étaient plus que des impressions presque indistinctes, mais toutes témoignaient de quelque chose qui avait été vécu, pensé ou ressenti.
Il poursuivit son chemin. Cependant, la notion même de durée finit par lui échapper. Rien autour de lui ne lui permettait de mesurer le temps qui passait, et il ne savait plus depuis combien d’heures, ou peut-être de jours selon les repères du monde physique, son corps reposait sur le lit du gîte.
L’obscurité paraissait ne jamais finir.
Les mêmes mouvements indistincts se reproduisaient à distance, les mêmes fragments d’images naissaient puis s’évanouissaient, et une inquiétude commença à s’insinuer dans son esprit. Et s’il ne progressait plus ? S’il tournait en rond sans même s’en rendre compte ?
Fergus tenta de modifier sa trajectoire, puis d’accélérer, mais aucun changement ne se produisit. Les profondeurs semblaient absorber chacun de ses efforts et le maintenir dans un espace où toute orientation perdait sa signification.
Le doute s’installa véritablement. Peut-être avait-il atteint une région dont il était impossible de sortir. Ou peut-être avait-il mal compris Athénor.
À peine cette pensée eut-elle pris forme que l’espace réagit.
Les masses obscures qui évoluaient au loin commencèrent à se rapprocher, très lentement d’abord, puis avec une détermination croissante, comme si le doute de Fergus les avait soudain éveillées. La pénombre parut se resserrer autour de lui et l’impression d’être observé devint plus forte.
Fergus s’arrêta. Il comprit alors son erreur.
Ce lieu n’avait besoin ni de l’attaquer ni de dresser contre lui une créature plus puissante. Il suffisait que Fergus finisse par se croire perdu. Il ferma les yeux et renonça à s’orienter par la pensée. Il cessa d’imaginer une profondeur, d’attendre l’apparition d’un passage ou de tenter de mesurer sa progression selon des repères qui n’avaient probablement aucune valeur dans ce monde. Il repoussa les images, les voix et les craintes, jusqu’à ne conserver qu’une seule intention.
Atteindre les Lipika.
Il ignorait où ils se trouvaient. Il ne connaissait pas la forme de la voie qui conduisait jusqu’à eux. Mais il savait pourquoi il était venu. Cette certitude lui suffisait.
Lorsqu’il rouvrit les yeux, aucune porte n’était apparue, aucun sentier ne se dessinait dans la pénombre. Pourtant, il sentit sans le moindre doute qu’une direction existait plus bas encore. Ce n’était ni une lumière ni un appel, seulement une attraction subtile, comparable à la perception instinctive de la gravité, que le corps éprouve sans avoir besoin de la comprendre.
Fergus s’y abandonna.
Les ténèbres s’épaissirent tandis que les murmures s’affaiblissaient derrière lui. Les mouvements se raréfièrent avant de disparaître, et la pression qui avait accompagné toute sa descente se relâcha jusqu’à s’évanouir entièrement.
Sous ses pieds s’étendait une surface sombre et lisse, dont il n’aurait su déterminer la matière. Aucun ciel ne se déployait au-dessus de lui, aucune paroi ne délimitait l’horizon, et pourtant l’espace ne lui semblait ni infini ni vide. Une clarté sans source lui permettait de distinguer ce qui l’entourait, comme si la lumière émanait directement des choses plutôt que d’un astre ou d’une flamme.
Plus rien autour de lui n’appartenait au bas astral.
Devant lui se dressait une porte.
Haute, étroite, parfaitement noire, elle se tenait seule au milieu de cet espace dépouillé, sans mur pour la soutenir ni bâtiment auquel elle aurait pu appartenir. Elle paraissait absorber la faible clarté environnante, et ses contours étaient parcourus de signes que Fergus ne connaissait pas.
Ils ne ressemblaient à aucun des alphabets magiques rencontrés dans ses lectures, à aucune écriture ancienne ni à aucun symbole cabalistique. Certains semblaient gravés dans la matière avant de disparaître et de réapparaître ailleurs, comme si leur position changeait selon la manière dont il les observait.
Il s’en approcha.
À chacun de ses pas, une conviction s’affermissait en lui, sans qu’aucune voix soit nécessaire pour la lui confirmer. Il était arrivé. Derrière cette porte commençait la voie qui conduisait aux Lipika.
Il leva lentement la main et tendit les doigts vers la surface noire.