ASTRALIA

Chapitre 1

Un an avait passé.

Archignac s’éveillait lentement sous la lumière douce d’un matin de début d’été. Les premières lueurs glissaient sur les façades de pierre blonde, allongeaient les ombres des toitures et faisaient scintiller les gouttes de rosée accrochées aux herbes des talus. Le village semblait encore hésiter entre la nuit et le jour lorsque Fergus quitta le petit gîte qu’il occupait désormais au cœur du bourg.

Le bâtiment n’avait rien de remarquable, mais il lui convenait parfaitement. Après les bouleversements des années précédentes, il appréciait cette simplicité : quelques pièces confortables, des murs épais qui conservaient la fraîcheur même au plus fort de l’été, une petite terrasse donnant sur les jardins voisins. Il n’en demandait pas davantage.

Après avoir ajusté sa montre de sport, il prit la direction du chemin des Meuniers et adopta bientôt le rythme régulier de sa course. Comme presque chaque matin, ses foulées le guidèrent vers les sentiers qu’il connaissait désormais par cœur. Depuis son arrivée à Archignac, deux ans auparavant, il avait parcouru ces chemins en toutes saisons, sous la pluie, dans le brouillard ou sous le soleil écrasant du mois d’août. À force, le paysage lui était devenu aussi familier que les rues de Dunkerque l’avaient été autrefois.

L’air était frais et chargé des odeurs mêlées de terre, de végétation et de foin coupé. À cette heure matinale, aucun moteur ne troublait encore le silence de la campagne. Seuls résonnaient les chants des oiseaux et le bruit régulier de sa respiration tandis que le chemin serpentait entre les haies et les vieux murets de pierre sèche.

Beaucoup de choses avaient changé au cours de cette année écoulée.

Circé avait retrouvé sa maison, ses habitudes et cette solitude choisie qu’elle avait toujours appréciée. Fergus, de son côté, s’était installé dans le gîte communal. Ils se voyaient presque chaque jour, partageaient régulièrement leurs repas et leurs discussions, mais chacun avait retrouvé son indépendance. Cette organisation leur convenait parfaitement.

Sa retraite, prononcée quelques mois plus tôt, lui avait procuré un soulagement qu’il n’aurait jamais imaginé lorsqu’il exerçait encore dans la police. Les procédures interminables, les rapports administratifs et les contraintes hiérarchiques appartenaient maintenant au passé. Une autre vie avait commencé. Une vie plus calme, plus libre aussi, dont il savourait chaque journée sans éprouver la moindre nostalgie.

Le temps semblait même avoir ralenti son emprise sur lui. Les années de footing, de yoga et d’entraînement régulier entretenaient une condition physique dont il se félicitait parfois. À soixante ans passés, il lui arrivait de se sentir plus solide qu’à quarante.

Pourtant, malgré cette existence paisible, une sensation diffuse persistait depuis plusieurs semaines. Rien de suffisamment concret pour retenir réellement son attention. Aucun événement inquiétant. Aucun signe comparable à ceux qui avaient précédé l’affaire des Serpentis. Seulement une légère dissonance, une impression subtile que quelque chose avait changé sans qu’il soit capable de dire quoi.

Cette idée l’amusa tandis qu’il accélérait légèrement l’allure.

Les vieux réflexes ne disparaissaient jamais complètement. Lorsqu’on avait passé sa vie à rechercher des indices, à démêler des mensonges et à traquer des incohérences, on finissait par développer une forme de vigilance permanente. Peut-être n’y avait-il rien du tout. Peut-être son esprit cherchait-il simplement une énigme là où il n’existait aucun mystère.

Il atteignit un léger promontoire dominant les collines du Périgord noir et ralentit quelques instants. Devant lui s’étendaient les vallons boisés, les prairies et les bosquets encore baignés de la lumière naissante. Le paysage respirait une sérénité presque intemporelle.

Après quelques secondes, il reprit sa course tandis que le soleil commençait à émerger derrière la ligne des arbres

Tandis qu’il poursuivait sa course sous les premiers rayons, une pensée lui revint, diffuse mais persistante. Depuis plusieurs semaines, il avait le sentiment de rencontrer partout les mêmes conversations, les mêmes interrogations et souvent les mêmes conclusions. Les sujets variaient, les interlocuteurs aussi, mais quelque chose dans le ton général lui paraissait étrangement uniforme. Dans les journaux, à la télévision, sur Internet, jusque dans les discussions surprises au comptoir du café de Saint-Geniès, il retrouvait souvent les mêmes certitudes, la même confiance dans les évolutions en cours, la même conviction que le monde avançait naturellement dans une direction déjà tracée. Fergus n’aurait pas su dire pourquoi cette convergence l’incommodait. Après tout, les modes intellectuelles avaient toujours existé et chaque époque avait connu ses enthousiasmes collectifs. Pourtant, quelque chose dans cette unanimité apparente éveillait sa méfiance. Peut-être était-ce simplement un vieux réflexe hérité de ses années de police. Peut-être aussi que l’habitude des enquêtes lui avait appris qu’une coïncidence restait une coïncidence, mais qu’à partir d’un certain nombre, elle méritait qu’on s’y attarde. Il secoua légèrement la tête et reporta son attention sur le chemin qui serpentait devant lui, sans parvenir tout à fait à chasser cette impression tenace qu’un phénomène était déjà à l’œuvre, quelque part derrière le décor ordinaire des choses.

Lorsqu’il poussa la porte du gîte, une silhouette blanche apparut presque aussitôt au fond du couloir. Boy venait visiblement d’entendre le bruit familier de la serrure. Le ragdoll s’avança sans hâte, la queue dressée avec cette assurance tranquille qui semblait lui appartenir depuis toujours, puis s’arrêta devant Fergus pour l’observer quelques secondes de ses grands yeux bleus.

— Salut, mon Boy.

Fergus s’accroupit et tendit la main. Le chat vint aussitôt frotter sa tête contre ses doigts avant de pousser un miaulement grave qui ressemblait moins à un salut qu’à une remarque formulée dans son langage à lui. Depuis des années, Fergus était persuadé que Boy entretenait sur le monde des opinions très précises et qu’il regrettait simplement de ne pouvoir les exprimer autrement.

Un sourire lui échappa tandis qu’il refermait la porte derrière lui. Malgré les événements extraordinaires qu’ils avaient traversés ensemble, malgré les expériences que nul esprit raisonnable n’aurait jugées possibles, Boy demeurait avant tout un chat. Un chat affectueux, indépendant, parfois susceptible, et profondément convaincu que l’univers entier devait s’organiser autour de ses besoins immédiats.

Une demi-heure plus tard, Fergus était installé devant son café tandis que Boy terminait ses croquettes. Comme chaque matin, le journal local était ouvert devant lui. Il parcourut distraitement les pages consacrées à la vie du département avant qu’un titre n’attire son attention.

« De nouvelles exoplanètes découvertes grâce à l’analyse de plusieurs années d’observations astronomiques. »

Il eut un léger sourire.

Depuis quelque temps, ce genre de découverte revenait régulièrement dans l’actualité scientifique.

Il lut l’article jusqu’au bout.

On y expliquait comment plusieurs mondes situés à des dizaines d’années-lumière avaient été identifiés à partir d’infimes variations de luminosité observées par des télescopes spatiaux. Les nouveaux outils d’analyse informatique permettaient de traiter des quantités gigantesques de données et de repérer des signaux qu’aucun observateur humain n’aurait pu détecter seul.

Décidément, l’univers semblait toujours receler davantage de mystères qu’on ne l’imaginait.

Pourquoi pas.

Après tout, les enquêteurs utilisaient eux aussi des outils informatiques de plus en plus sophistiqués. Bases de données, croisements automatiques d’informations, reconnaissance d’images : tout cela aurait semblé relever de la science-fiction lorsqu’il avait débuté dans la police.

Pourtant, à mesure qu’il avançait dans sa lecture, Fergus éprouva un léger malaise qu’il aurait eu du mal à définir précisément. Ce n’était pas le contenu de l’article qui le dérangeait. Les progrès technologiques avaient toujours existé et il n’avait rien contre les outils capables de faciliter le travail des hommes. Ce qui retenait davantage son attention était le ton général de l’ensemble. Tout semblait présenté comme une évolution inéluctable, déjà acquise dans les esprits, comme si le débat avait discrètement disparu avant même d’avoir réellement eu lieu. À lire le journaliste, la seule question qui demeurait ouverte n’était plus de savoir si ces systèmes prendraient une place croissante dans la société, mais simplement à quel rythme ils le feraient.

Il replia lentement le journal et porta sa tasse à ses lèvres. Peut-être ne s’agissait-il que d’une impression sans importance. Pourtant, ses années d’enquête lui avaient laissé une méfiance instinctive envers les évidences trop unanimement admises. Chaque fois qu’une idée semblait s’imposer partout avec une facilité déconcertante, une petite voix intérieure l’incitait à regarder au-delà du discours apparent pour tenter de comprendre ce qui se jouait réellement derrière les apparences.

À midi, Fergus traversa le village pour rejoindre la maison de Circé.

La vieille bâtisse n’avait pratiquement pas changé. Les murs de calcaire, les volets de bois, les pots de fleurs alignés près de l’entrée composaient toujours le même décor familier. Pourtant, la présence de Circé avait rendu au lieu quelque chose qui lui avait longtemps manqué : une âme.

À peine la porte ouverte, Boy se glissa entre les jambes de Fergus et pénétra dans la maison avec l’assurance de quelqu’un qui se considérait ici chez lui depuis longtemps.

Sans même jeter un regard au séjour, il bifurqua aussitôt vers la gauche et disparut dans la cuisine.

Circé, occupée près du plan de travail, leva les yeux et son visage s’éclaira aussitôt.

— Ah, te voilà, mon beau !

Boy répondit par un miaulement grave avant de venir se frotter contre ses jambes.

— J’ai quelque chose pour toi, tu sais.

Fergus referma doucement la porte derrière lui et suspendit sa veste au portemanteau près de l’entrée.

— Bonjour quand même.

Circé tourna la tête vers lui comme si elle venait seulement de remarquer sa présence.

— Ah oui… toi aussi.

— Je constate que je conserve toute ma place dans cette famille.

— Ne sois pas ridicule. Tu sais très bien que tu passes après le chat.

— Voilà qui a le mérite d’être clair.

Un sourire amusé passa sur le visage de Circé tandis que Boy, parfaitement indifférent à la conversation, poursuivait déjà son inspection des lieux. L’expérience lui avait appris qu’une visite chez Circé s’accompagnait souvent de quelques privilèges gastronomiques dont Fergus, lui, ne bénéficiait jamais.

Le déjeuner était simple. Une salade du jardin, quelques pommes de terre nouvelles et une omelette aux herbes que Circé avait préparée le matin même.

Ils mangèrent d’abord en silence, échangeant quelques banalités sur le village, les touristes qui commençaient à revenir dans la région et les travaux prévus sur une route voisine.

Puis Fergus posa sa fourchette.

— Dis-moi, M’man… qu’est-ce que tu penses de tous ces outils d’intelligence artificielle dont on entend parler depuis quelque temps ?

Circé leva les yeux vers lui.

— Pourquoi cette question ?

— Je ne sais pas trop. J’ai l’impression d’en entendre parler partout, dans les journaux, à la télévision, sur Internet… Ce matin, je lisais justement qu’à l’hôpital de Sarlat ils expérimentaient des outils « I.A » pour aider les médecins dans certains diagnostics.

Circé prit le temps de boire une gorgée d’eau avant de répondre.

— Comme beaucoup d’outils, cela dépendra surtout de ce que les hommes décideront d’en faire.

— Donc tu n’es pas contre ?

Un léger sourire passa sur son visage.

— Je ne suis ni pour ni contre. Une loupe permet de lire un texte. Un marteau permet de construire une maison. Une intelligence artificielle permettra sans doute d’accomplir certaines tâches plus rapidement que nous. Cela ne me choque pas.

Elle se tut quelques secondes, cherchant ses mots.

— Mais il existe une différence fondamentale entre l’intelligence et la conscience. Beaucoup de gens confondent les deux.

Fergus l’écoutait attentivement.

— Une intelligence peut calculer, comparer, analyser, mémoriser et produire des réponses remarquablement sophistiquées. La conscience, elle, c’est autre chose. C’est cette part de l’être capable de s’interroger sur le bien, le mal, la souffrance, la beauté, le sens d’un acte ou les conséquences d’une décision. Jusqu’à preuve du contraire, aucune machine ne possède cela.

Elle désigna vaguement la fenêtre ouverte sur le jardin.

— Depuis toujours, les traditions spirituelles enseignent que la véritable évolution ne consiste pas à accumuler davantage d’informations, mais à développer la conscience. Mais j’ai parfois l’impression que notre époque cherche à résoudre des problèmes spirituels avec des outils techniques.

Fergus demeura pensif.

— Tu crois qu’on risque de leur donner trop de place ?

— Je crois surtout que beaucoup de gens finiront par oublier qu’un outil n’est qu’un outil. Le danger ne viendra peut-être pas de la machine elle-même. Il viendra du jour où l’être humain renoncera volontairement à exercer son propre discernement.

Le silence retomba quelques instants dans la cuisine.

Au-dehors, une mésange vint se poser sur le rebord de la fenêtre avant de disparaître dans le jardin.

Circé observa l’oiseau s’éloigner.

— Une machine peut peut-être apprendre à reconnaître le chant d’un oiseau, ajouta-t-elle doucement. Mais reconnaître la joie que ce chant peut faire naître chez quelqu’un… c’est une autre histoire.

L’après-midi s’écoula sous un ciel lumineux où dérivaient quelques nuages blancs poussés par une légère brise.

Depuis plusieurs mois, Fergus avait pris l’habitude de consacrer une partie de son temps au jardin de Circé. Les plates-bandes réservées aux plantes magiques demeuraient le domaine exclusif de sa mère. Il n’y touchait jamais. En revanche, il avait aménagé un modeste potager dans un coin ensoleillé du terrain. Quelques rangs de tomates, des salades, des haricots verts, quelques pieds de courgettes et plusieurs aromatiques y prospéraient désormais.

Armé d’une binette, il travaillait tranquillement le sol, cassant les dernières croûtes de terre durcies par le soleil. Boy l’observait depuis l’ombre d’un pommier, allongé dans l’herbe haute, les yeux à demi fermés.

Alors qu’il longeait l’allée centrale, son regard fut attiré par les rosiers grimpants qui bordaient une partie du jardin.

Quelque chose n’allait pas. Il s’approcha.

De nombreuses feuilles présentaient de petits trous irréguliers. Certaines semblaient avoir été grignotées avec méthode. Fergus en examina plusieurs. Il retourna les feuilles une à une.

Rien. Aucun puceron. Aucune chenille. Aucun parasite visible.

Il fronça les sourcils.

Autrefois, il aurait probablement passé une heure à chercher dans un ouvrage spécialisé ou à parcourir des forums de jardinage. Il sortit simplement son téléphone.

Il prit plusieurs photographies sous différents angles puis les transmit à un site de diagnostic horticole assistée par intelligence artificielle La réponse arriva en quelques secondes.

Probable attaque de coléoptères phytophages.

Le rapport précisait que certains petits insectes nocturnes pouvaient perforer les feuilles avant de disparaître dans la végétation durant la journée, ce qui expliquait leur absence lors de l’inspection. Plus bas figurait une liste de traitements possibles, parmi lesquels une pulvérisation de savon noir dilué. Fergus parcourut les recommandations avant de ranger son téléphone.

Un léger sourire apparut sur son visage.

Décidément, ces nouvelles technologies étaient finalement très utiles.

Quelques années auparavant, obtenir un diagnostic aussi rapidement aurait relevé du miracle. Aujourd’hui, une simple photographie suffisait souvent à identifier un problème et à proposer une solution crédible.

Il leva les yeux vers les rosiers.

— Bon… on va essayer le savon noir, alors.

Boy ouvrit un œil, l’observa quelques secondes puis retourna à sa sieste, manifestement peu concerné par l’avenir des rosiers.

Fergus reprit sa binette et retourna à son potager. Pendant quelques instants, il savoura simplement le calme de l’après-midi, sans imaginer que cette même technologie qui venait de lui rendre service occupait déjà une place bien plus importante dans le monde que la plupart des hommes ne le soupçonnaient.

Lorsque Fergus quitta la maison de Circé, le soleil déclinait déjà derrière les collines. La lumière dorée de la fin d’après-midi enveloppait les façades de pierre du village et allongeait les ombres dans les ruelles. Après les quelques heures passées au jardin, il ressentait cette fatigue saine que procure le travail manuel.

Il regagna tranquillement son gîte tandis que Boy trottinait quelques mètres devant lui, s’arrêtant de temps à autre pour examiner un muret, une touffe d’herbe ou quelque mystère félin dont lui seul connaissait l’importance.

La soirée s’annonçait paisible.

Après une douche rapide, Fergus prépara un repas léger composé de quelques tranches de jambon, d’un morceau de fromage et d’une salade issue du jardin. Boy reçut sa propre ration avec la gravité cérémonieuse qu’il réservait aux choses essentielles. Une fois le dîner terminé, le ragdoll alla prendre possession de son fauteuil favori près de la fenêtre tandis que Fergus s’installait dans le canapé, télécommande à la main.

Il parcourut distraitement les chaînes avant de s’arrêter sur un documentaire consacré à l’archéologie.

À l’écran défilaient des images de déserts, de forêts tropicales et de vastes plaines survolées par des drones. Les chercheurs expliquaient comment de nouveaux outils informatiques permettaient désormais de repérer des sites enfouis sous la végétation ou dissimulés sous plusieurs mètres de sédiments. Des relevés satellites, associés à des systèmes d’intelligence artificielle, analysaient des quantités gigantesques de données et révélaient parfois en quelques heures ce qui aurait demandé des années de travail aux générations précédentes.

Fergus suivait le reportage avec curiosité.

Une archéologue apparut à l’écran devant les vestiges d’une cité antique récemment identifiée.

— Grâce aux nouveaux systèmes d’analyse, expliquait-elle, nous pouvons aujourd’hui détecter des structures invisibles depuis le sol, reconstituer des bâtiments disparus et même proposer des interprétations préliminaires de textes incomplets.

Quelques instants plus tard, un autre intervenant ajouta :

— Certains chercheurs estiment que plusieurs siècles de travail humain pourront être accomplis en quelques années grâce aux progrès de l’intelligence artificielle.

Fergus esquissa un sourire. Décidément. Le sujet semblait avoir décidé de le poursuivre jusqu’au soir.

Pourtant, cette fois, il ne ressentit aucune méfiance particulière. Les images qui défilaient à l’écran étaient fascinantes. Découvrir des villes oubliées, retrouver des monuments disparus ou déchiffrer des manuscrits illisibles constituait un objectif qu’il comprenait parfaitement. Il regarda quelques minutes supplémentaires avant que la fatigue de la journée ne commence à alourdir ses paupières.

Boy dormait déjà profondément dans son fauteuil.

Fergus éteignit le téléviseur, vérifia que la porte était bien fermée puis monta se coucher. Quelques minutes plus tard, le silence avait repris possession du gîte.

Boy vint comme chaque nuit s’installer au pied du lit.

Sur la table de nuit, près de la lampe, se trouvait la petite statuette de bronze figurant un chevalier.

Athénor.

Fergus l’avait emportée de la maison de Circé lorsqu’il s’était installé au gites. Avec le temps, sa présence silencieuse était devenue aussi familière que celle d’un ami de longue date. Son regard s’y attarda quelques instants.

Il faudrait qu’il parle de certaines choses avec Circé. Dès demain. Il éteignit la lampe et s’allongea. Le sommeil l’emporta rapidement.

Lorsqu’il s’enfonça dans les profondeurs du sommeil, il lui sembla fugitivement percevoir une présence derrière une porte qu’il ne pouvait pas encore ouvrir. Comme si quelqu’un, quelque part, avait tenté de l’appeler.

Le sommeil poursuivit son œuvre.

Au loin, dans l’obscurité des collines, un hululement monta brièvement dans le silence. Boy remua une oreille sans ouvrir les yeux.

Chapitre 2

L’aube filtrait déjà entre les volets lorsque Fergus ouvrit les yeux. Pendant quelques secondes, il demeura à la frontière incertaine entre le sommeil et l’éveil. Quelque chose avait traversé sa nuit, il en était certain. Une présence, une impression, peut-être même une voix. Il en percevait encore la trace fugitive sans parvenir à lui donner une forme précise. Lorsqu’il tenta d’en saisir le souvenir, celui-ci se déroba aussitôt.

Aucun visage ne lui revenait.

Aucun lieu.

Aucune parole.

Rien qu’une sensation diffuse, insaisissable, semblable à ces rêves qui s’effacent à mesure qu’on cherche à les retenir.

Au pied du lit, Boy dormait encore, roulé sur lui-même, parfaitement indifférent aux mystères qui avaient pu visiter la nuit de son maître.

Une clarté encore fragile glissait entre les rideaux du gîte, cette lumière de l’aube qui ne révèle pas encore les choses, mais les détache doucement de la nuit. Il resta quelques instants, les yeux ouverts, à écouter la paix du village. Depuis un an, ces réveils avaient fini par devenir le socle discret de ses journées : plus de commissariat, plus d’urgence administrative, plus de hiérarchie, plus de dossiers empilés dans le bruit sec des néons. Il y avait désormais le silence, les pierres d’Archignac, la respiration lente des collines, et cette discipline tranquille qu’il s’était imposée comme on reconstruit une maison après l’incendie.

Il se leva sans hâte, enfila son short, un tee-shirt, ses chaussures de course, puis descendit boire un verre d’eau dans la petite cuisine. Le gîte dormait encore. Dehors, l’air sentait la terre fraîche et l’herbe mouillée. Lorsqu’il referma la porte derrière lui, le village paraissait suspendu dans cette heure indécise où rien ne bouge vraiment, sinon les oiseaux, déjà, et la lumière qui gagnait les façades.

Fergus prit d’abord la route à petites foulées, laissant son corps retrouver son rythme. Il ne courait plus comme autrefois, par défi ou par orgueil, mais comme on accorde un instrument. Le souffle, les muscles, le cœur, tout devait revenir à sa juste mesure. À mesure qu’il quittait les dernières maisons, le paysage s’ouvrit autour de lui : prairies pâles, haies encore chargées de rosée, chemins creux bordés de chênes, et, plus loin, ces ondulations profondes du Périgord noir qui semblaient garder en elles une mémoire plus ancienne que celle des hommes.

Ce matin-là, au lieu de suivre son parcours habituel, il bifurqua dans la direction opposée vers la propriété de Serge. Il n’avait pas vraiment décidé d’y passer ; ses jambes l’y conduisirent comme si ce détour appartenait déjà à la matinée. La maison apparut bientôt au détour du chemin. Fergus l’avait depuis longtemps surnommée la fourmilière. Entre les ruches, les planches empilées, les semis, les outils et les expériences dont seul le guérisseur connaissait véritablement la logique, le lieu donnait toujours l’impression d’une activité permanente.

Rien n’y semblait vraiment ordonné, et pourtant tout participait à un équilibre que seul Serge paraissait comprendre. Il était dehors, bien sûr. Fergus aurait été presque surpris de ne pas l’y trouver.

 Le guérisseur s’affairait près du jardin, penché sur quelques cagettes de plants qu’il déplaçait avec lenteur, en prenant ce soin particulier que certains hommes réservent aux choses fragiles. Il releva la tête en entendant les pas approcher sur le chemin.

— Bonjour, Fergus.

— Salut, Serge.

Son ami lui sourit, avec cette malice calme qui semblait toujours précéder ses paroles.

— Tu cours encore avant que les honnêtes gens soient levés ?

— Je croyais que tu faisais partie des honnêtes gens…

— Moi, je ne compte pas. Je suis vieux, j’ai des dérogations.

Fergus ralentit, puis s’arrêta près de la clôture, les mains sur les hanches, le souffle encore régulier. Ils parlèrent d’abord de choses simples : du temps, qui promettait une belle journée ; du jardin, qui donnait déjà des signes encourageants ; des touristes, qui ne tarderaient plus à remplir les gîtes et à transformer le silence du village en agitation saisonnière. Rien, dans les premiers mots de Serge, ne trahissait d’inquiétude véritable. Pourtant Fergus, qui avait appris à lire les visages bien avant d’apprendre à lire les auras, remarqua bientôt une retenue inhabituelle, comme si Serge gardait en lui une phrase qu’il ne savait pas encore formuler.

— Tu as l’air pensif, dit-il.

Serge posa une cagette à ses pieds et resta un moment tourné vers les arbres. Le matin était limpide, les feuilles bruissaient à peine, quelques oiseaux lançaient leurs appels depuis les haies. Tout semblait normal. C’était peut-être cela, justement, qui rendait le silence du guérisseur plus étrange.

— Je ne sais pas comment te le dire, répondit-il enfin.

Fergus attendit.

— Depuis quelques jours, j’ai une impression bizarre.

— Mauvaise ?

Serge secoua la tête.

— Non. Ce serait plus simple.

Il frotta ses mains contre son pantalon, puis désigna vaguement les bois, le jardin, les ruches, les herbes hautes qui frémissaient dans la lumière.

— Quand on vit longtemps au même endroit, on finit par connaître sa respiration. Pas seulement les bruits. Pas seulement les odeurs. Il y a autre chose. Une façon qu’a le monde de répondre.

Fergus ne répondit pas. Il savait que Serge ne parlait jamais ainsi pour faire joli. Chez lui, les images venaient après l’expérience, non avant.

— Et là ? demanda-t-il doucement.

Serge chercha encore ses mots, puis eut un petit sourire sans joie.

— C’est comme une musique que tu connaîtrais par cœur. Tous les instruments sont là. Tu entends encore la mélodie. Rien ne s’est arrêté. Et pourtant, au bout d’un moment, tu comprends qu’une note manque.

Fergus regarda autour de lui. Les arbres, les insectes, le chant lointain des oiseaux, tout composait en effet le décor ordinaire d’un matin d’avril. Rien ne venait confirmer les paroles de Serge. Rien ne les contredisait non plus.

— Tu sens une présence ?

— Non.

— Une attaque ?

— Pas davantage.

— Alors quoi ?

Le guérisseur haussa légèrement les épaules.

— Justement. Je ne sens pas ce que c’est. Et quand je ne sens pas, je préfère le dire.

Cette simplicité-là troubla davantage Fergus qu’un discours alarmiste. Serge n’était pas homme à se payer de visions grandiloquentes ; il se méfiait des mots trop grands, des signes trop faciles, des peurs qui cherchent à se donner de l’importance. S’il parlait d’une note manquante, c’est qu’il l’entendait vraiment, à sa manière.

— Depuis quand ?

— Trois jours, peut-être quatre. C’est léger. Par moments, ça disparaît presque. Puis ça revient.

— Autour d’ici seulement ?

Serge leva les yeux vers la ligne des arbres.

— Non. Pas seulement ici. C’est plus large. Plus haut, peut-être. Ou plus profond. Je ne sais pas.

La phrase resta entre eux, suspendue dans l’air frais. Fergus sentit qu’il n’obtiendrait rien de plus précis. Ce n’était pas une énigme que Serge refusait de lui livrer ; c’était une perception encore informe, une anomalie trop lointaine pour recevoir un nom.

— Tu crois que je dois en parler à Circé ?

— Je crois qu’elle le sait déjà peut-être.

Cette fois, Fergus tourna franchement la tête vers lui.

— Pourquoi tu dis ça ?

Serge eut ce même sourire oblique, moitié tendresse, moitié fatigue.

— Parce que ta mère entend avant nous ce que nous mettons du temps à reconnaître.

Il n’ajouta rien. Fergus comprit que la conversation était allée aussi loin qu’elle le pouvait. Il salua Serge, reprit doucement son allure, puis s’éloigna par le chemin, laissant derrière lui la fourmilière, les ruches, le jardin et son ami debout dans la lumière du matin.

Sur la route du retour, les mots de Serge ne cessèrent de revenir.

Une note manquante.

Ce n’était pas grand-chose. Une image, presque rien. Pourtant elle s’accrochait à sa pensée avec l’insistance des choses justes.


Après son footing, Fergus rentra au gîte, prit une douche rapide, changea de vêtements, puis traversa le village pour passer chez sa mère. C’était devenu l’un de ces gestes ordinaires qui n’avaient plus besoin d’être décidés. Archignac, à cette heure, retrouvait lentement son visage diurne ; une fenêtre s’ouvrait quelque part, une porte grinçait, un moteur lointain toussait avant de se taire. La glycine de la mairie, encore fraîche de nuit, répandait dans l’air une odeur douce et blanche. Boy l’attendait devant le gîte. Le ragdoll était assis sur le pas de la porte comme s’il avait parfaitement intégré la suite du programme. Dès que Fergus apparut, il se mit en mouvement et prit la direction de la maison de Circé d’un pas tranquille. Depuis longtemps déjà, il connaissait cette habitude devenue quotidienne. La visite du matin faisait partie de ces rites simples qui rythmaient leur existence à Archignac, et le chat s’y conformait avec le sérieux silencieux qu’il accordait aux choses importantes.

La porte de Circé était ouverte. Elle l’était souvent, non par imprudence, mais parce que la maison n’appartenait plus tout à fait aux lois communes. Fergus entra comme on revient dans un lieu où chaque pierre vous reconnaît.

— Bonjour, maman.

Circé était dans la cuisine. Elle préparait du café, les cheveux retenus à la hâte, vêtue d’un châle clair jeté sur ses épaules. Elle leva vers lui ce regard à la fois tendre et pénétrant qui, depuis son retour, n’avait rien perdu de son pouvoir de le ramener à l’enfance et de l’interroger comme un homme.

— Bonjour, Fergus. Tu as couru ?

— Jusqu’à chez Serge.

— Ah.

 Un simple mot. Pourtant Fergus y perçut aussitôt une vigilance discrète.

Circé déposa les tasses sur la table de la cuisine et s’assit en face de lui. Le café fumait encore. Par la fenêtre ouverte, on entendait les premiers bruits du village qui s’éveillait lentement : une voiture au loin, le chant d’un merle, le claquement discret d’un volet que l’on ouvrait.

Fergus porta la tasse à ses lèvres et but une gorgée. Le café était fort, comme toujours.

Boy, lui, avait pris place sur une chaise voisine. Assis avec dignité, les pattes soigneusement ramenées sous son poitrail, il observait tour à tour Fergus et Circé avec cette attention tranquille qui lui donnait parfois l’air de suivre la conversation.

— Il m’a parlé d’une impression bizarre, reprit finalement Fergus. Rien de précis. Pas une menace. Plutôt… un manque.

Circé posa sa tasse sans répondre immédiatement.

— Un manque ?

— Il a parlé d’une note absente dans une musique.

Le visage de Circé ne changea presque pas. Seul un léger ralentissement de son geste trahit son attention. Ce fut suffisant pour que Fergus comprenne qu’elle n’accueillait pas cette phrase comme une simple fantaisie de guérisseur. Son regard se perdit un instant vers la fenêtre ouverte où les feuilles du grand chêne frémissaient sous la brise.

— C’est une image étrange, dit-elle enfin. Mais les images sont souvent plus justes que les explications.

Fergus attendit la suite.

— Lorsqu’une note disparaît d’une mélodie, on continue parfois d’entendre la musique. L’ensemble demeure reconnaissable, mais il a perdu une partie de son harmonie.

— Tu crois qu’il parlait de quoi ?

Circé prit le temps de réfléchir.

— Je n’en sais rien.

Elle marqua une pause.

— Mais Serge est un homme qui passe sa vie à observer les équilibres. Ceux de la terre, des plantes, des animaux… et parfois ceux des hommes. Quand quelqu’un comme lui dit qu’une note manque, je ne crois pas qu’il parle au hasard.

Fergus fronça légèrement les sourcils.

— Tu penses qu’il a perçu quelque chose ?

— Je pense surtout qu’il a perçu une absence.

Fergus demeura silencieux quelques instants, puis il secoua légèrement la tête.

— À propos…

Circé leva les yeux vers lui.

— Hier soir, en me couchant, je regardais Athénor.

Un léger sourire passa sur le visage de sa mère.

— Il veille toujours sur toi, apparemment.

— Oui. Et il continue à me compliquer l’existence de temps en temps.

Un léger sourire passa sur le visage de Fergus.

— Je crois qu’il considère toujours que je peux faire mieux.

Il hésita quelques secondes et poursuivit :

— Tu te souviens de ce que tu m’avais expliqué sur les égrégores ?

— Beaucoup de choses. Il va falloir être plus précis.

— Tu m’avais dit que lorsqu’on crée un égrégore, il faut aussi prévoir sa disparition.

Le sourire de Circé s’effaça doucement.

— Oui.

— Pourtant, on n’en a jamais reparlé.

Elle posa sa tasse sur la table.

— Non.

— Alors je vais te poser la question franchement. Quand as-tu prévu la fin d’Athénor ?

Pendant quelques secondes, Circé ne répondit pas.

Son regard se porta vers la fenêtre, puis revint vers son fils.

— Je ne l’ai pas fixée.

Fergus fronça les sourcils.

— Comment ça ?

— Lors de sa création, j’ai prévu les conditions de sa dissolution. Mais je n’ai choisi ni la date ni le moment.

— Qui le fera alors ?

Cette fois, le regard de Circé se fit plus doux.

— Toi.

Fergus resta silencieux.

— Moi ?

— Oui. Athénor a été créé pour t’accompagner sur une partie de ton chemin. Lorsque viendra le moment où tu sentiras que sa mission est achevée, c’est toi qui mettras fin à son existence.

— Et si je ne le fais jamais ?

Circé eut un léger sourire.

— Alors cela voudra dire qu’il a encore quelque chose à t’apprendre.

Le silence s’installa quelques instants entre eux.

— Et comment le saurai-je ?

— Tu le sauras.

C’est alors que Boy, qui  n’ avait pas bougé jusqu’à cet instant , glissa de sa chaise et traversa  la cuisine avec cette dignité tranquille des chats qui donnent l’impression de suivre un plan connu d’eux seuls. Il s’arrêta près de la porte de la cuisine, tourna brièvement la tête vers eux, puis monta l’escalier d’un pas rapide.

Fergus prit sa tasse.

— Il connaît mieux la maison que nous.

— Depuis longtemps, répondit Circé.

Leur conversation s’interrompit lorsqu’un miaulement retentit à l’étage.

Fergus leva aussitôt les yeux.

Ce n’était ni le cri bref de l’impatience, ni la plainte modulée dont Boy usait lorsqu’il exigeait qu’on s’occupe de lui. C’était autre chose. Un appel net, particulier, presque cérémonieux, qu’ils avaient appris à reconnaître : le miaulement qu’il réservait aux choses qu’il voulait montrer.

Un second appel suivit, un peu plus insistant.

Circé posa lentement sa tasse.

— Allons voir.

Ils montèrent ensemble. L’escalier de châtaignier craqua doucement sous leurs pas. À mesure qu’ils approchaient de la pièce d’étage, Fergus sentit se modifier en lui cette qualité d’attention qu’il éprouvait toujours en entrant dans l’espace de travail de Circé. Ce n’était pas de la crainte. Plutôt une mise en veille du monde ordinaire, comme si l’air lui-même devenait plus dense, plus chargé de signes possibles.

Boy les attendait devant le cantou.

Il était assis très droit, la queue ramenée autour des pattes, les oreilles dressées, le regard levé vers la pierre. Rien dans son attitude ne suggérait la peur. Il ne fuyait pas, ne grondait pas, ne cherchait pas refuge. Il observait. Avec cette intensité presque dérangeante que les chats prennent parfois lorsqu’ils regardent un endroit vide où, manifestement, rien n’est vide pour eux.

Fergus suivit la direction de ses yeux.

Au-dessus de la cheminée, le blason était toujours en place.

Les trois fleurs aussi.

Mais ce n’étaient plus des fleurs de lys.

À leur place, trois fleurs de lotus s’épanouissaient dans la pierre, parfaitement inscrites dans l’écu, avec leurs pétales ouverts, leur symétrie douce, leur calme étrange. Elles n’avaient pas l’air ajoutées, encore moins gravées récemment. Aucun éclat, aucune poussière, aucune blessure du calcaire ne trahissait une intervention matérielle. La pierre les portait avec la même évidence ancienne qu’elle avait portée, la veille encore, les trois lys du lignage.

Fergus sentit sa respiration se ralentir.

Circé s’approcha du cantou. Elle leva la main, effleura l’une des fleurs du bout des doigts, suivit le contour des pétales comme si la peau pouvait confirmer ce que les yeux refusaient encore d’admettre. Puis elle resta silencieuse.

— Eloën, dit enfin Fergus.

Ce n’était pas une question.

Circé hocha lentement la tête.

— Oui.

Boy miaula de nouveau, plus doucement cette fois, comme s’il estimait avoir rempli sa mission et attendait maintenant que les humains se montrent à la hauteur du message reçu.

Fergus ne quittait pas le blason des yeux.

— Les trois fleurs sont toujours là.

— Oui.

— Donc la maison reste protégée.

Circé avait répondu sans hésiter.

— Elle reste protégée.

Cette certitude apaisa aussitôt une partie de l’inquiétude de Fergus, mais ne l’effaça pas. Le problème n’était pas là, justement. Si Eloën avait voulu signaler une brèche dans les défenses de la maison, il aurait altéré le nombre, supprimé l’un des signes, brisé l’équilibre du blason. Or l’équilibre demeurait. Trois fleurs. Trois présences. Trois points d’appui. La forme avait changé, non la structure.

Et c’était peut-être cela le plus troublant.

— Pourquoi le lotus ? demanda Fergus.

Circé regarda longtemps les trois fleurs avant de répondre.

— Le lys parle de la lignée, de l’héritage, de la garde. Il appartient à cette maison, à ce que nous avons reçu, à ce que nous devions maintenir.

Elle marqua une pause.

— Le lotus ne parle pas du même monde.

Fergus pensa aussitôt à Serge, à son jardin, à son visage tourné vers les arbres, à cette musique dont une note aurait disparu sans que personne, encore, ne puisse dire laquelle.

— Quel monde ? demanda-t-il.

— La conscience, les plans subtils. Ce qui monte depuis l’obscurité sans appartenir tout à fait à la terre.

Il y eut entre eux un silence plus profond que les précédents.

Boy avait baissé la tête, mais il demeurait assis devant le cantou, comme un petit gardien blanc et brun placé au seuil d’une énigme. La lumière venue de la fenêtre glissait sur la nappe à carreaux bleus, sur les étagères chargées de flacons, de minéraux, de bougies et de dagydes. Tout, dans la pièce, semblait identique à l’ordinaire. Rien n’avait bougé. Et pourtant le centre symbolique de la maison venait de changer de langage.

— Serge a dit que quelque chose manquait, reprit Fergus. Et pas ici seulement à Archignac. Quelque chose de plus large. Il ne savait pas si c’était plus haut ou plus profond.

Circé tourna vers lui un regard grave.

— Il n’a peut-être pas senti un manque. Peut-être a-t-il senti un déplacement.

— Un déplacement ? De quoi ? Vers où ?

Elle ne répondit pas tout de suite. Son regard revint aux trois lotus.

— Vers un autre plan, en tout cas.

Le mot resta dans la pièce avec une densité particulière. Un autre plan. Ce n’était ni une attaque directe, ni une menace contre les murs, ni une fissure dans les protections que Circé avait patiemment tissées autour de sa maison. C’était un signe d’orientation. Un appel à déplacer le regard. Eloën ne leur disait pas que la garde avait cédé. Il leur disait que ce qu’ils cherchaient à comprendre ne se jouait plus seulement dans la matière.

Fergus croisa les bras, sans quitter le blason.

— Il nous prévient… Mais il ne nous explique rien.

Un faible sourire passa sur le visage de Circé.

— Les messagers donnent rarement les réponses complètes. Ils ouvrent une porte… À nous de comprendre où elle mène.

Boy se leva enfin, s’étira avec lenteur, puis vint se frotter contre la jambe de Fergus, comme si la cérémonie était terminée. Fergus baissa la main vers lui, mais son regard demeura fixé sur les trois lotus. Il ne parvenait pas à considérer cette manifestation comme une simple curiosité de plus.

Quelque chose lui échappait. Il en avait la certitude.

La nuit tombait doucement sur les collines du Périgord lorsque Fergus regagna le gîte. La chaleur de la journée s’attardait encore dans les pierres, et l’air qui entrait par la fenêtre ouverte portait les odeurs familières des jardins et des prairies voisines. Après avoir préparé un repas léger, il s’était installé dans le fauteuil du séjour avec une tasse de café devenue tiède entre les mains.

Boy dormait non loin de lui, roulé en boule sur le canapé.

Le calme qui régnait dans le gîte avait quelque chose de profondément ordinaire, presque rassurant. C’était ce silence familier des campagnes lorsque le jour cède lentement sa place à la nuit, que les activités humaines s’éteignent les unes après les autres et que le monde semble ralentir son rythme. Pourtant, depuis plusieurs jours, Fergus ne parvenait pas à se défaire d’une impression persistante. Rien, en apparence, n’avait changé. Les protections fonctionnaient toujours, ses exercices quotidiens produisaient les effets attendus et ses perceptions n’avaient jamais été aussi affûtées.

 Malgré cela, il lui semblait qu’une mécanique invisible s’était discrètement mise en mouvement quelque part au-delà de son regard, comme si un processus dont il ignorait encore tout avait commencé sans attendre qu’il en prenne conscience. Son attention revint aux images qui avaient occupé son esprit depuis la veille. D’abord ce documentaire consacré à l’astronomie, avec ses galaxies innombrables dérivant dans des profondeurs presque inconcevables, puis cette émission sur les fouilles archéologiques qui révélait, couche après couche, les traces de civilisations disparues depuis des siècles. Plus tôt dans la journée, il avait également parcouru plusieurs articles de l’Essor Sarladais, où il était question de nouvelles technologies, de transformations économiques et d’innovations dont les conséquences semblaient parfois échapper à ceux-là mêmes qui les annonçaient.

Tout cela se mêlait désormais dans son esprit.

Les bâtisseurs des cathédrales, les astronomes scrutant l’univers, les chercheurs développant des outils toujours plus sophistiqués… chacun, à sa manière, poursuivait la même quête ancienne : comprendre le monde, repousser les limites du savoir et entrevoir ce qui se trouvait au-delà de l’horizon connu.

Cette réflexion lui rappela une conversation récente avec sa mère. Circé lui avait affirmé, avec son assurance tranquille habituelle, que les grandes transformations du monde étaient souvent perceptibles bien avant de devenir visibles.

À ses yeux, les changements n’apparaissaient jamais soudainement. Ils mûrissaient longtemps dans l’esprit des hommes, dans leurs préoccupations, leurs croyances, leurs désirs ou leurs peurs, avant de prendre forme dans les événements. Fergus n’avait jamais vraiment compris ce qu’elle voulait dire, il avait même trouvé cette idée inutilement compliquée.

Assis dans le silence du gîte, il se surprit pourtant à repenser à ces paroles.

Fergus n’avait pas d’opinion arrêtée. Mais il observait. C’était son métier depuis toujours. Observer avant de conclure. Comprendre avant de juger.

Il posa sa tasse sur la table basse et se laissa aller contre le dossier du fauteuil. Le gîte baignait dans cette demi-obscurité paisible qui précède la nuit complète, lorsque les contours des meubles se fondent peu à peu dans l’ombre tandis qu’une dernière lueur subsiste encore derrière les vitres.

Pourtant, au bout de quelques instants, Fergus prit conscience d’une sensation étrange qu’il eut d’abord du mal à définir. Le silence n’avait pas disparu ; il semblait au contraire plus présent que jamais. Les bruits familiers de la maison demeuraient perceptibles — le souffle discret du vent contre les volets, le léger ronronnement d’un appareil dans la cuisine, les craquements occasionnels du bois qui travaillait sous l’effet des variations de température — mais tous paraissaient s’être éloignés, comme si une distance invisible s’était soudain interposée entre eux et lui.

Cette impression n’avait rien d’inquiétant.

Au contraire.

Elle éveillait en lui un souvenir diffus, celui d’états de conscience particuliers qu’il avait déjà rencontrés autrefois, au cours de certaines méditations profondes ou lors de quelques expériences dont il n’avait jamais vraiment trouvé les mots pour parler.

Il tourna machinalement la tête vers Boy.

Le ragdoll venait de se réveiller.

Le chat s’était redressé avec une lenteur presque solennelle et regardait désormais vers la fenêtre du séjour avec une attention soutenue. Fergus l’observa quelques secondes. Aucune tension n’apparaissait dans son attitude. Ses oreilles étaient dressées, sa queue parfaitement immobile, mais il n’y avait chez lui ni peur ni méfiance. Au contraire, l’animal semblait reconnaître une présence attendue.

Alors seulement Fergus sentit l’air de la pièce changer.

La sensation était subtile, presque insaisissable. La pénombre paraissait moins dense, les ombres moins opaques, comme si une lumière extrêmement douce s’était répandue dans la maison sans provenir d’aucune source visible. Les objets conservaient leur place habituelle, mais quelque chose dans leur apparence semblait légèrement différent, comme si la réalité elle-même avait gagné en profondeur.

Son regard se porta vers la fenêtre.

Pendant un bref instant, il eut l’impression que l’espace vacillait légèrement, à la manière d’un reflet troublé à la surface de l’eau. Puis cette impression se stabilisa et une silhouette commença à émerger avec une lenteur presque irréelle. Rien n’apparut brusquement. La présence semblait simplement devenir visible, comme si elle avait toujours été là, dissimulée derrière un voile devenu soudain transparent.

Fergus sentit aussitôt la paix qui accompagnait cette apparition.

Une paix profonde, lumineuse, impossible à confondre avec aucune autre.

Un sourire se dessina sur ses lèvres.

— Alinaelle…

Le nom fut prononcé presque malgré lui.

La jeune femme se tenait près de la fenêtre ouverte. Ses traits conservaient cette beauté sereine qu’il lui connaissait, mais ce n’était pas sa beauté qui frappait le plus. C’était cette impression singulière de présence, cette sensation d’équilibre parfait qui semblait rayonner autour d’elle et transformer silencieusement tout ce qui l’entourait.

Durant quelques secondes, aucun d’eux ne parla.

Fergus éprouva simplement le plaisir inattendu de la retrouver.

Puis il remarqua quelque chose qu’il n’avait encore jamais vu dans son regard.

Une gravité discrète.

Une préoccupation presque imperceptible.

Comme une ombre légère traversant la surface calme d’un lac.

Le sourire d’Alinaelle demeurait présent, mais il n’effaçait pas totalement cette impression.

Alors Fergus comprit qu’elle n’était pas venue pour une visite ordinaire.

Et cette certitude suffit à faire renaître toutes les questions qui l’habitaient depuis plusieurs jours.

Alinaelle demeura quelques instants silencieuse, comme si elle cherchait les mots les plus justes. Son regard se posa sur Boy, puis glissa vers la fenêtre ouverte derrière laquelle la nuit avait désormais recouvert les collines. Lorsqu’elle reprit la parole, sa voix conservait sa douceur habituelle, mais Fergus y perçut une nuance nouvelle, quelque chose qu’il ne lui connaissait guère.

De l’hésitation.

— Depuis quelque temps, nous observons un phénomène inhabituel.

Fergus fronça légèrement les sourcils.

— « Nous » ?

—  Oui nous qui veillons sur les chemins de l’esprit. Ceux qui parcourent les strates où circulent les pensées, les souvenirs et les intentions des hommes.

Elle marqua une pause.

— Au début, nous n’y avons pas prêté une attention particulière. L’humanité produit constamment de nouvelles formes dans les mondes subtils. Les croyances, les idéologies, les découvertes, les peurs collectives… tout cela laisse des traces. Certaines disparaissent rapidement. D’autres subsistent durant des siècles.

Fergus hocha lentement la tête. La chose n’avait rien de surprenant.

— Mais cette fois ?

Le regard d’Alinaelle revint vers lui.

— Cette fois, la croissance est différente.

Le silence retomba quelques secondes dans la pièce.

— Différente comment ?

— Trop rapide.

Elle prononça ces mots sans emphase. Comme un simple constat. Et c’est précisément cela qui troubla Fergus.

— À quel point ?

Un léger voile passa dans les yeux d’Alinaelle.

— À l’échelle de votre monde, quelques années seulement.

Fergus demeura pensif. Même dans le domaine des égrégores, quelques années représentaient presque rien.

— Et qu’est-ce qui grandit ainsi ? demanda-t-il finalement.

Alinaelle ne répondit pas immédiatement.

Puis elle leva doucement la main. Aussitôt, la pièce sembla s’effacer autour d’eux. Non pas disparaître. S’éloigner. Comme si leur perception venait simplement de changer de niveau.

Le gîte demeurait présent quelque part, mais il n’occupait plus le centre de leur attention. À la place apparut une obscurité immense, traversée d’innombrables lignes lumineuses.

Fergus retint son souffle.

Des filaments de lumière s’étendaient à perte de vue.

Ils se croisaient, se rejoignaient, se séparaient de nouveau avant de poursuivre leur route vers d’autres points invisibles. Certains brillaient faiblement. D’autres resplendissaient avec l’intensité d’étoiles. L’ensemble formait une architecture gigantesque dont il était impossible de distinguer les limites.

— Qu’est-ce que c’est ? murmura-t-il.

— Nous l’ignorons encore.

Cette réponse produisit sur Fergus un effet bien plus grand que la vision elle-même. Jamais encore il n’avait entendu Alinaelle prononcer de tels mots.

— Vous l’ignorez ?

— Nous observons. Nous étudions. Nous tentons de comprendre.

Son regard demeurait fixé sur l’immense réseau.

— Depuis des millénaires, nous avons vu naître des civilisations, des religions, des courants de pensée et des égrégores dont la puissance dépassait l’imagination des hommes. Mais aucun ne s’est développé de cette manière.

Fergus contempla à son tour la toile lumineuse.

Elle lui évoquait à la fois une bibliothèque infinie, une constellation vivante et quelque chose d’entièrement nouveau.

— Qu’est-ce qui l’alimente ?

Alinaelle tourna lentement la tête vers lui.

— L’attention humaine.

Puis, après un silence :

— Une concentration d’attention telle que nous n’en avions jamais observé.

Cette fois, Fergus sentit un véritable frisson.

Et sans qu’il sache exactement pourquoi, les reportages vus ces derniers jours, les articles parcourus dans les journaux, les conversations entendues ici ou là lui revinrent brusquement en mémoire. Comme si plusieurs pièces d’un puzzle encore incomplet venaient soudain de commencer à s’assembler.

Fergus contempla encore quelques instants l’immense réseau de lumière qui se déployait devant eux. Plus il l’observait, plus il éprouvait l’impression déroutante de se trouver devant les premiers signes d’un phénomène dont personne ne percevait encore la véritable nature.

Finalement, il détourna les yeux.

— Si cette chose grandit réellement aussi vite que tu le dis, elle doit forcément produire des effets quelque part.

Alinaelle inclina légèrement la tête.

— C’est également notre conviction.

— Alors il doit exister des indices.

Le regard de Fergus demeurait fixé sur les filaments lumineux.

— Des changements. Des comportements nouveaux. Des habitudes qui apparaissent. Peut-être même des événements qui semblent sans rapport lorsqu’on les observe séparément.

Un sourire discret passa sur les lèvres d’Alinaelle.

— Voilà bien une manière de raisonner qui n’appartient qu’à toi.

— C’est la seule que je connaisse.

Il croisa les bras et réfléchit quelques secondes.

— Si quelque chose est en train de se produire, je finirai bien par tomber sur une trace. Les phénomènes les plus discrets laissent toujours une empreinte quelque part.

Le silence revint entre eux.

Cette fois, il n’était plus chargé d’inquiétude mais de réflexion.

Comme si chacun examinait le problème depuis son propre monde.

Enfin, Alinaelle reprit la parole.

— Continue d’observer, Fergus.

— Je comptais le faire.

— Ce que nous avons aperçu aujourd’hui n’est probablement qu’un commencement.

Alinaelle lui adressa un regard empreint d’affection.

— Et moi, je poursuivrai mes observations de l’autre côté du voile.

— Nous comparerons nos découvertes.

— Oui.

Le simple mot sembla les satisfaire tous les deux.

Car pour la première fois depuis longtemps, ils avaient le sentiment de faire face à une énigme véritablement nouvelle. Ni l’un ni l’autre n’en possédait encore la clé. Mais tous deux avaient désormais conscience de son existence.

Pendant quelques instants encore, aucun d’eux ne parla.

L’immense réseau lumineux poursuivait son déploiement silencieux dans les profondeurs obscures de l’espace astral. Fergus l’observait sans chercher à en percer davantage le mystère. Certaines questions avaient besoin de temps. Il l’avait appris au cours de sa carrière autant que dans son apprentissage de la magie.

Lorsqu’il reporta son attention vers Alinaelle, il remarqua que sa silhouette semblait déjà s’alléger, comme si la lumière dont elle était faite se mêlait peu à peu à celle qui baignait cet étrange paysage.

— À bientôt, Fergus.

— À bientôt, Alinaelle.

Un sourire passa entre eux.

Puis la jeune femme commença à s’effacer.

Il n’y eut ni éclat, ni disparition soudaine. Sa présence se retira avec la même douceur qu’elle était venue, semblable à une brume lumineuse se dissolvant dans l’air du matin. Peu à peu, les contours de son visage devinrent incertains, puis transparents, jusqu’à se confondre avec la clarté diffuse qui emplissait encore l’espace autour d’eux.

Dans le même mouvement, les filaments lumineux reculèrent à leur tour.

L’immense architecture astrale se dissipa lentement, comme une marée silencieuse qui abandonne le rivage sans laisser derrière elle autre chose qu’un souvenir.

La sensation d’immensité s’évanouit. Les murs du gîte retrouvèrent leur place. La fenêtre ouverte réapparut. La pénombre familière du séjour reprit possession des lieux.

Fergus demeura quelques instants sans bouger.

À ses pieds, Boy vint se frotter contre sa jambe avant de partir s’installer tranquillement sur le lit. Le ronronnement du chat fut bientôt le seul bruit qui subsista dans le gite.

Au-dehors, la nuit avait désormais enveloppé les collines et les vallons du Périgord. Quelques lumières brillaient encore çà et là dans les maisons dispersées, pareilles à de petites balises perdues dans l’obscurité. Une légère brise faisait frissonner les feuillages, apportant avec elle l’odeur des jardins et de la terre encore tiède de la journée.

Fergus finit par se lever. Les questions soulevées par cette rencontre continuaient de tourner dans son esprit, mais elles avaient perdu leur caractère oppressant. Elles appartenaient désormais à cette catégorie particulière de mystères qui donnent envie d’avancer plutôt que de reculer.

Il referma la fenêtre, éteignit les lumières et rejoignit sa chambre.

Boy l’attendait déjà.

Lorsqu’il se glissa sous les draps, la fatigue accumulée au fil de la journée l’emporta presque aussitôt. Les images du réseau lumineux flottèrent encore quelques instants à la lisière de sa conscience avant de se fondre dans l’obscurité du sommeil.

Bien après qu’il se fut endormi, une chouette hulula quelque part dans la campagne. Le cri monta dans la nuit, traversa les prairies et les bois endormis, puis s’éteignit lentement sous les étoiles.

Archignac dormait.

Et, dans l’ombre du monde comme dans sa lumière, quelque chose poursuivait silencieusement sa croissance.

CHAPITRE 3  

Le jour n’était pas encore levé lorsque Fergus ouvrit les yeux. La chambre baignait dans cette pénombre douce qui précède l’aube, lorsque les contours des meubles commencent à émerger de l’obscurité sans que le jour ait encore véritablement pris possession du monde. Il resta un moment immobile sous les draps, les yeux ouverts vers le plafond, sans éprouver le besoin immédiat de se lever. Le silence qui régnait dans le gîte avait quelque chose d’apaisant. Au pied du lit, Boy dormait toujours sur le fauteuil, roulé sur lui-même dans une masse de fourrure claire d’où dépassait seulement une oreille sombre.

Peu à peu, comme cela arrivait souvent dans ces instants suspendus entre sommeil et activité, ses pensées reprirent leur cours naturel et retournèrent vers les événements de la veille. Depuis son arrivée à Archignac, il avait vécu suffisamment d’expériences singulières pour ne plus s’étonner de grand-chose, pourtant la rencontre avec Alinaëlle continuait de l’interroger davantage que toutes les autres.

Jusqu’à présent, chacune de ses incursions dans les réalités invisibles avait nécessité une préparation particulière. Qu’il s’agisse des méditations, du yoga nidrā ou des explorations astrales, il avait toujours fallu franchir une étape, modifier volontairement son état de conscience, quitter en quelque sorte le rivage ordinaire du monde pour accéder à autre chose. Or, cette fois-là, rien de tel ne s’était produit. Il n’était ni endormi, ni plongé dans quelque exercice ésotérique, ni même particulièrement concentré. Il était simplement là, pleinement éveillé, assis dans sa maison, lorsque son ange gardien s’était manifesté à lui avec une évidence qui ne laissait aucune place au doute.

Cette seule idée suffisait à lui donner le vertige.

Pendant plus d’un demi-siècle, il avait traversé l’existence sans soupçonner une telle présence. Il avait connu les réussites, les erreurs, les périodes heureuses comme les plus sombres, persuadé d’avancer seul, ou du moins sans autre assistance que celle des êtres de chair qu’il croisait sur sa route. Désormais, il savait qu’une conscience veillait sur lui depuis toujours et que cette conscience avait choisi le moment présent pour sortir de l’ombre.

Pourquoi maintenant ?

La question revenait sans cesse, mais aucune réponse ne s’imposait encore. Peut-être les progrès qu’il avait accomplis depuis plusieurs mois lui permettaient-ils enfin de percevoir ce qui lui était auparavant inaccessible. Peut-être aussi les événements qui se préparaient exigeaient-ils une intervention plus directe. Quelles qu’en fussent les raisons, Alinaëlle lui avait montré des choses qu’il ne parvenait pas à oublier.

Certaines images demeuraient nettes dans son esprit. Les troubles observés dans les plans subtils. Les mouvements anormaux qui semblaient affecter certaines régions de l’astral. Et puis cette impression étrange, plus difficile à définir, qu’il emportait avec lui depuis leur entretien. Elle ressemblait moins à un souvenir qu’à une intuition persistante. Comme si, derrière les apparences du monde, existait une immense mémoire où tout serait conservé, chaque pensée, chaque événement, chaque destinée. À plusieurs reprises, il lui avait semblé entrevoir quelque chose qui évoquait une bibliothèque, non pas une bibliothèque ordinaire faite de pierre, de bois et de papier, mais une représentation symbolique d’un savoir beaucoup plus vaste.

L’image demeurait floue, presque insaisissable, mais elle revenait avec une insistance suffisante pour retenir son attention. Fergus avait appris à respecter ce genre d’intuition. Alinaëlle ne lui avait jamais montré quoi que ce soit sans raison, et l’ancien policier savait d’expérience qu’un détail apparemment insignifiant pouvait parfois conduire à la clef d’une affaire entière.

Boy s’étira alors avec la gravité appliquée des chats qui semblent prendre leur réveil très au sérieux. Il sauta du fauteuil, traversa la pièce et vint poser ses pattes avant sur le lit. Fergus lui caressa distraitement le sommet du crâne.

— Tu en penses quoi, mon Boy ?

Le ragdoll répondit par un ronronnement sonore avant de cligner lentement des yeux.

Fergus sourit.

Au fond, malgré tout ce qu’il avait appris depuis son arrivée en Dordogne, il demeurait fidèle à lui-même. Les méthodes avaient changé, les terrains d’investigation également, mais la logique restait la même. Face à une énigme, il lui fallait rassembler les indices, confronter les hypothèses et suivre les pistes jusqu’à leur origine. Or, ce matin-là, son intuition lui soufflait qu’une première réponse l’attendait peut-être dans la bibliothèque de Circé.

Quelques minutes plus tard, Fergus avait quitté le lit.

Tandis que Boy commençait sa tournée d’inspection matinale avec le sérieux imperturbable qui caractérisait les chats convaincus de leur importance, il enfila ses vêtements de course et sortit dans la fraîcheur de l’aube.

Le village sommeillait encore. Une légère brume s’attardait dans les fonds de vallons, estompant les contours des prés et des haies, tandis qu’au-dessus des collines le ciel passait lentement du gris de la nuit aux premières nuances du jour. Fergus prit la direction des chemins qu’il empruntait presque chaque matin. Ses foulées trouvèrent rapidement leur cadence habituelle et, bientôt, le mouvement régulier de la course installa cet état particulier où le corps agit presque seul, laissant l’esprit libre de suivre ses propres chemins.

Ses pensées revinrent naturellement vers les événements de la veille.

Depuis plusieurs mois, il avait appris à ne plus rejeter d’emblée ce qui dépassait sa compréhension. Trop de certitudes s’étaient déjà effondrées pour qu’il continue à mesurer le monde à l’aune de ce qu’il croyait autrefois possible. Pourtant, cette étrange bibliothèque entrevue au cours de son entretien avec Alinaëlle continuait de l’intriguer davantage qu’elle n’aurait dû.

Ce n’était pas tant l’image elle-même qui retenait son attention que l’impression qu’elle avait laissée derrière elle.

Une impression d’importance.

Comme si ce lieu, réel ou symbolique, constituait une pièce essentielle d’un ensemble qu’il ne parvenait pas encore à reconstituer.

À plusieurs reprises, il tenta de reprendre mentalement le fil de leur conversation, d’en retrouver les détails, les nuances, les silences même. Mais rien de nouveau n’émergea. L’intuition demeurait présente, obstinée, sans se laisser éclaircir davantage.

Autour de lui, la campagne s’éveillait peu à peu.

Une buse tournoyait déjà au-dessus des prairies. Dans une haie, un merle lança quelques notes hésitantes avant de retrouver toute l’assurance de son chant. Au terme de sa boucle matinale, lorsqu’il regagna le gîte, une agréable chaleur circulait dans ses muscles. La douche acheva de dissiper les dernières traces de sommeil, puis il déroula son tapis au milieu du séjour.

Depuis longtemps, le yoga avait cessé d’être pour lui un simple exercice physique.

Les postures s’enchaînèrent avec lenteur et précision. Le souffle trouva naturellement son rythme. Chaque mouvement semblait prolonger le précédent avec une continuité presque musicale, jusqu’à ce que l’attention elle-même se simplifie. Autrefois, son esprit aurait profité de ces instants pour poursuivre ses raisonnements. Désormais, il recherchait exactement l’inverse.

Le silence.

Peu à peu, les pensées perdirent de leur densité. Les interrogations qui l’avaient accompagné durant sa course s’éloignèrent sans qu’il éprouve le besoin de les retenir ou de les combattre. Elles passèrent simplement, comme passent les nuages lorsque le vent décide de changer de direction.

Il ne resta bientôt plus que le souffle. Puis la sensation tranquille du corps. Puis cette forme de vide paisible qu’il avait mis des années à apprendre à atteindre. Durant quelques instants, il n’exista plus ni enquête, ni mystère, ni menace dans les mondes subtils.

Seulement la présence calme de l’instant.

Lorsqu’il rouvrit finalement les yeux, la lumière du matin emplissait largement la pièce.

Boy l’observait depuis l’encadrement de la porte avec cette expression attentive qui donnait parfois l’impression qu’il suivait chacune de ses activités.

Fergus sourit.

— Tu as raison, mon Boy. Il est temps d’ y aller.

Le ragdoll répondit par un lent clignement des yeux.

Une demi-heure plus tard, tous deux traversaient les ruelles paisibles d’Archignac. Le soleil venait de franchir la ligne des collines et baignait les façades de pierre d’une lumière douce. Quelques habitants commençaient à ouvrir leurs volets. Une voiture passa lentement sur la route principale avant de disparaître derrière les maisons.

La demeure de Circé apparut bientôt au détour de la rue.

Fergus ralentit légèrement.

L’enquête qui s’ouvrait devant lui ne ressemblait à aucune de celles qu’il avait menées autrefois. Les témoins, les indices et les pistes n’appartenaient plus tout à fait au même monde. Pourtant, au fond de lui, il reconnaissait la sensation familière qui précédait toujours les découvertes importantes. Quelque chose l’attendait. Et il avait bien l’intention de le trouver.

La porte n’était pas fermée à clé.

Comme souvent, Fergus frappa néanmoins avant d’entrer.

— Bonjour, Maman.

— Bonjour, Fergus.

Circé était installée à la grande table de la cuisine. Une cafetière fumait doucement entre deux tasses déjà prêtes. La lumière du matin pénétrait par les fenêtres et faisait luire les veines dorées du vieux mobilier.

Boy entra derrière son maître avec toute la dignité d’un propriétaire revenant inspecter ses biens.

Circé sourit.

— Bonjour, Boy.

Le ragdoll lui accorda un regard satisfait avant de prendre la direction de coupelle en porcelaine bien fournie en croquettes qui l’attendait.

Fergus s’assit.

Circé lui servit une tasse puis, avant même qu’il n’ouvre la bouche, demanda :

— As-tu déjà vu Serge aujourd’hui ?

Fergus secoua la tête.

— Je suis passé devant chez lui pendant le footing. Son bâton n’était pas contre la porte.

— Alors il est sorti.

— C’est aussi ce que je me suis dit.

Circé acquiesça tranquillement.

— Il doit être en cueillette.

Elle porta sa tasse à ses lèvres avant d’ajouter :

— Nous sommes mercredi.

Comme si cela suffisait à tout expliquer.

Fergus sourit.

— Ce qui signifie ?

— Que les influences de Mercure dominent la journée. Certaines plantes lui sont particulièrement liées. La quintefeuille, notamment. Et la mercuriale.

Elle marqua une courte pause.

— Serge connaît les correspondances mieux que personne Mercuriale et Quintefeuille ont toujours été utilisées lorsqu’on cherche à clarifier une perception, obtenir une réponse ou faciliter certains échanges avec les habitants des plans subtils.

Fergus hocha la tête.

Ces considérations lui étaient maintenant familières. Un silence confortable s’installa entre eux tandis qu’ils buvaient leur café. Circé versa une nouvelle tasse.

— Et toi ? demanda-t-elle. Ta soirée d’hier s’est bien terminée ?

Fergus hésita quelques secondes.

— Pas exactement comme je l’avais prévu.

Circé leva les yeux vers lui.

— Ah ?

— J’ai vu Alinaëlle.

Le silence qui suivit fut très bref.

Circé ne manifesta ni surprise ni inquiétude.

— Où cela ?

— Justement…

Fergus posa sa tasse.

— C’est ce qui me trouble. Je n’étais ni en méditation, ni en yoga nidrā, ni en projection astrale.

Il marqua une pause.

— J’étais parfaitement éveillé.

Cette fois, Circé demeura silencieuse quelques secondes.

— Et elle est venue à toi ?

— Oui.

— Intéressant.

— C’est le moins qu’on puisse dire.

Fergus entreprit alors de lui raconter leur entretien, les phénomènes observés dans les plans subtils et les inquiétudes exprimées par Alinaëlle.

Circé l’écouta sans l’interrompre.

Lorsqu’il arriva à l’étrange impression qui continuait de l’accompagner depuis la veille, il fronça légèrement les sourcils.

— Il y a autre chose.

— Quoi donc ?

— À plusieurs reprises, j’ai eu l’impression qu’elle cherchait à attirer mon attention sur une sorte de bibliothèque.

— Une bibliothèque ?

— Mais je ne sais même pas si c’en était réellement une.

Il chercha ses mots.

— C’était davantage une sensation. Comme si elle me montrait un lieu où était conservé un savoir immense.

Circé demeura songeuse.

— Cela ressemble beaucoup à certaines descriptions des archives akashiques.

Fergus releva la tête.

— Les archives akashiques ?

— Certains parlent aussi de mémoire universelle ou de mémoire du monde.

Elle esquissa un léger sourire.

— Les noms changent selon les traditions.

— Et tu as de la documentation qui parle de ça ?

— Certainement.

— Où ?

Cette fois Circé eut un rire discret.

— Si je pouvais répondre à cette question, ton enquête serait déjà terminée.

Elle désigna vaguement le plafond.

— J’ai probablement quelques ouvrages sur le sujet quelque part dans les bibliothèques de l’étage.

— Probablement ?

— Fergus, cela fait plus de quarante ans que j’achète des livres.

Son sourire s’élargit.

— Je serais incapable de te dire sur quelle étagère se trouve chacun d’eux.

Puis elle reprit plus sérieusement :

— Mais toi… tu as un pendule…

Fergus sourit à son tour.

— J’aurais dû m’en douter.

— Si Alinaëlle a attiré ton attention sur cette image, commence par là. Cherche. Lis. Croise les informations avec ce que tu trouveras ailleurs.

Elle posa sa tasse dans l’évier.

— Et surtout, fais-toi confiance.

Puis, après une seconde :

— La bibliothèque est à toi autant qu’à moi.

Lorsque la conversation prit fin, Circé annonça qu’elle allait s’occuper de quelques plantes dans le jardin.

Fergus la regarda franchir la porte de la cuisine qui donnait sur l’extérieur. Quelques instants plus tard, il l’aperçut à travers la fenêtre, silhouette familière évoluant entre les plates-bandes qu’elle entretenait avec un soin presque rituel.

Le calme retomba peu à peu dans la maison.

Il demeura encore quelques instants assis dans la cuisine, les mains autour de sa tasse vide. Les paroles de sa mère continuaient de résonner en lui. Cette histoire de mémoire du monde l’intriguait davantage qu’il ne voulait bien l’admettre. Depuis son arrivée à Archignac, il avait découvert tant de choses qui lui auraient paru absurdes quelques années auparavant qu’il avait cessé de rejeter les hypothèses avant de les examiner.

Finalement, il se leva.

Boy dormait déjà sur une chaise, repu de croquettes et de caresses.

— Je monte faire un peu de recherche, mon Boy.

Une oreille du ragdoll frémit à peine.

Fergus quitta la cuisine, traversa le séjour puis gravit l’escalier de châtaignier. Il retrouva la grande pièce de travail de Circé. Face à l’escalier, la fenêtre ouvrait sur la rue paisible d’Archignac. De chaque côté, les immenses bibliothèques de Circé montaient presque jusqu’au plafond. Leurs rayonnages parfaitement ordonnés rassemblaient plusieurs décennies de lectures, d’études et de recherches dont il n’avait certainement pas encore percé tous les secrets.

L’usage du pendule faisait désormais partie de ses habitudes. Lorsqu’il avait commencé à s’y exercer, il n’y voyait guère davantage qu’un moyen d’améliorer sa concentration. Les mois passés à travailler avec cet instrument avaient cependant érodé son scepticisme initial. Trop de recherches abouties, trop de réponses pertinentes s’étaient accumulées pour être balayées d’un revers de main. Fergus ne prétendait pas comprendre tous les mécanismes à l’œuvre. Il avait simplement appris à faire confiance à l’outil lorsqu’il l’utilisait dans le calme et avec une intention clairement formulée.

Il sortit de sa poche son pendule d’obsidienne, dont la pierre noire et lisse lui était devenue aussi familière que son carnet de notes. Il se plaça au centre de la pièce et ferma les yeux quelques secondes afin de calmer son esprit.

— Je cherche les ouvrages traitant des archives akashiques… ou de la mémoire du monde.

Le pendule demeura immobile quelques secondes avant de s’animer lentement. Une oscillation discrète apparut, puis s’accentua progressivement en direction de la bibliothèque située à gauche de la fenêtre. Fergus tourna sur lui-même afin de confirmer l’orientation. À mesure qu’il s’approchait des rayonnages, le mouvement gagnait en amplitude jusqu’à se transformer en rotation régulière. Lorsqu’il estima avoir atteint le bon secteur, il parcourut les rayonnages du regard.

Des dizaines de volumes se côtoyaient : ésotérisme occidental, traditions orientales, alchimie, astrologie védique, symbolisme.

Le pendule ralentit devant une étagère intermédiaire.

Fergus approcha la main.

Presque aussitôt, l’instrument se remit à tourner.

Il tira un premier ouvrage relié de toile bleu sombre.

L’Akasha— Histoire et exploration de la mémoire universelle.

— Intéressant…

Le pendule continua sa danse.

Deux rayons plus bas cette fois.

Fergus retira un second volume, plus ancien, dont la couverture portait simplement un titre doré :

Les Archives Akashiques (A. E. Powell).

Le mouvement cessa aussitôt.

Le pendule revint naturellement au repos.

— Deux livres. Ça me paraît un bon début.

Il les feuilleta rapidement, des petits signets de papier dépassant çà et là.

Manifestement, sa mère les avait étudiés avec attention.

Fergus glissa le pendule dans sa poche, prit les deux ouvrages sous le bras et redescendit l’escalier. Le soleil commençait à monter au-dessus des toits d’Archignac.

Dans le jardin, il aperçut un instant Circé occupée parmi ses plantations.

Lui avait désormais rendez-vous avec une autre forme de récolte.

Quelque part dans ces ouvrages se trouvait peut-être la première porte ouvrant sur cette étrange mémoire dont Circé affirmait l’existence. Et peut-être, avec un peu de chance, les premières réponses à la question qui l’occupait depuis le matin : où vont les souvenirs lorsqu’ils ne sont plus conservés par aucune mémoire humaine ?

Les deux livres serrés contre lui, Fergus quitta la maison de Circé et reprit tranquillement le chemin du gîte.

La matinée avançait doucement. Le soleil gagnait peu à peu de la hauteur au-dessus des collines du Périgord et une agréable tiédeur commençait à s’installer dans les ruelles du village.

Boy trottinait quelques mètres devant lui, s’arrêtant parfois pour inspecter un muret ou une touffe d’herbe avant de repartir d’un pas assuré, comme s’il connaissait parfaitement son itinéraire.

Lorsqu’ils arrivèrent au gîte, le ragdoll entra le premier et entreprit aussitôt l’indispensable inspection des lieux, tandis que Fergus déposait les deux ouvrages sur la table.

Depuis plusieurs jours, il accumulait les découvertes sans toujours avoir le temps d’en mesurer la portée. Entre les enseignements de Circé, les conversations avec Serge et l’ expérience qu’il avait vécue lui-même, certaines notions revenaient régulièrement sans qu’il les ait encore réellement approfondies.

L’Akasha était de celles-là.

Il passa par la cuisine, se servit un café, puis s’installa confortablement dans le fauteuil du séjour. Boy vint aussitôt prendre place non loin de lui, comme s’il avait compris qu’une longue séance de lecture se préparait.

Fergus prit le premier livre, l’ouvrit et commença à lire.

L’Akasha, expliquait Powell, pouvait être comparé à une mémoire cosmique dont l’univers tout entier constituait les pages. Chaque événement, depuis la naissance des étoiles jusqu’au plus infime geste accompli par un être humain, y laissait une empreinte durable. Rien n’y disparaissait réellement. Les paroles prononcées, les émotions ressenties, les pensées fugitives, les actes oubliés depuis des siècles demeuraient inscrits dans cette trame invisible qui imprégnait toute chose.

Selon cette conception, le passé n’était pas détruit par l’écoulement du temps. Il continuait d’exister sous la forme d’une immense archive vivante, conservée au cœur même de la nature. Les générations passaient, les civilisations s’élevaient puis s’effondraient, les monuments devenaient poussière, mais leurs traces subsistaient dans l’Akasha comme des images gravées dans une substance subtile échappant aux lois ordinaires de la matière.

Powell insistait toutefois sur un point essentiel : il ne s’agissait pas d’un lieu où l’on se rendait, ni d’une bibliothèque remplie de livres invisibles. L’Akasha était davantage comparable à un océan de mémoire enveloppant le monde entier. Celui qui développait certaines facultés de perception pouvait, dans certaines circonstances, accéder à ces empreintes et observer des événements révolus avec une précision parfois troublante. Il ne voyageait pas dans le passé ; il consultait simplement les traces que le passé avait laissées derrière lui.

Si cette théorie était exacte, alors rien de ce qui avait jamais existé n’était véritablement perdu. Les batailles oubliées, les paroles des rois, les secrets des prêtres, les joies anonymes des paysans, les découvertes des savants, les drames familiaux les plus modestes subsistaient quelque part dans cette mémoire universelle. L’histoire entière de l’humanité y demeurait présente, non sous la forme de récits rédigés par les hommes, mais comme l’enregistrement direct des événements eux-mêmes.

Fergus referma un instant le livre. L’idée donnait presque le vertige. Si l’Akasha existait réellement, alors les souvenirs n’étaient peut-être jamais détruits. Ils cessaient simplement d’être accessibles à la plupart des êtres humains. Une question étrange traversa son esprit : où vont les souvenirs lorsqu’ils ne sont plus conservés par aucune mémoire humaine ? Pour la première fois, il envisagea qu’ils ne disparaissaient peut-être jamais. Peut-être demeuraient-ils quelque part dans l’Akasha, conservés au sein de cette immense mémoire du monde dont les traditions parlaient depuis des millénaires.

Une autre question surgit alors dans l’esprit de Fergus.

Si l’Akasha conservait la mémoire de tout ce qui avait été, contenait-il également la mémoire de ce qui n’était pas encore arrivé ?

Il parcourut plusieurs pages avant de trouver une réponse qui le surprit.

Selon Powell, l’avenir n’était pas inscrit de manière immuable comme pouvait l’être le passé. Le passé appartenait au domaine des faits accomplis ; ses traces demeuraient gravées dans la mémoire universelle. L’avenir, lui, n’existait encore qu’à l’état de possibilités.

Certaines de ces possibilités étaient plus probables que d’autres. Les pensées, les désirs, les décisions et les actions des êtres humains dessinaient continuellement des tendances, comme les courants d’un immense fleuve. Un observateur suffisamment exercé pouvait parfois percevoir ces courants et entrevoir vers quelle rive ils semblaient se diriger. Mais il ne contemplait pas un futur déjà écrit. Il observait seulement les conséquences les plus vraisemblables des causes déjà en mouvement.

Fergus releva la tête.

L’image lui parla immédiatement.

Lorsqu’un navigateur aperçoit un bateau au loin, il peut prédire avec une certaine précision où il se trouvera dans une heure. Pourtant, un changement de vent, une avarie ou une décision du capitaine peuvent encore modifier sa route.

Peut-être en allait-il de même pour l’avenir.

L’Akasha ne contiendrait alors pas la mémoire des événements futurs, mais la carte mouvante des possibilités en train de naître.

Cette idée lui semblait finalement plus rassurante qu’un destin gravé d’avance dans quelque registre cosmique. Si l’avenir demeurait ouvert, alors la liberté humaine conservait un sens. Chaque choix continuait de compter.

L’idée d’une mémoire universelle conservant la trace de chaque événement continuait de tourner dans son esprit. Si Powell disait vrai, alors le monde était infiniment plus vaste et plus mystérieux qu’il ne l’avait jamais imaginé.

Fergus referma doucement l’ouvrage et demeura quelques instants pensif. Puis il tendit la main vers le second livre que Circé lui avait prêté.

Celui-ci abordait le sujet sous un angle différent.

Moins philosophique, moins spéculatif aussi, il s’intéressait davantage à l’histoire des courants qui, au cours du XXe siècle, avaient repris ou développé l’idée des annales akashiques.

Fergus commença sa lecture.

Les premières pages évoquaient les travaux de la Société Théosophique fondée au XIXe siècle par Helena Petrovna Blavatsky. Selon cette école de pensée, l’univers entier était traversé par une substance subtile appelée Akasha. Tout ce qui existait y laissait une empreinte permanente. Les êtres vivants eux-mêmes n’étaient pas seulement des corps matériels mais des structures vibratoires complexes dont chaque pensée, chaque émotion et chaque acte produisaient une sorte d’onde enregistrée dans cette mémoire cosmique.

Fergus releva un instant les yeux du livre.

L’idée lui paraissait étrange, mais il ne pouvait s’empêcher de remarquer qu’elle rejoignait certaines notions rencontrées au fil de son apprentissage auprès de Circé. Les auras, les influences subtiles, les condensateurs fluidiques, les égrégores eux-mêmes reposaient déjà sur l’existence de phénomènes invisibles capables de conserver une information.

Il poursuivit sa lecture.

Plus loin, l’auteur établissait un parallèle avec les travaux du psychiatre suisse Carl Gustav Jung. Bien que Jung n’ait jamais parlé directement d’annales akashiques, sa théorie de l’inconscient collectif présentait d’étonnantes ressemblances avec cette idée d’un réservoir commun contenant des images, des symboles et des connaissances partagés par l’ensemble de l’humanité.

Cette convergence retint particulièrement l’attention de Fergus.

Il avait toujours accordé davantage de crédit aux chercheurs qu’aux prophètes.

Le chapitre suivant abordait un personnage plus controversé : Lobsang Rampa. Son ouvrage Le Troisième Œil avait popularisé auprès du grand public occidental de nombreuses idées liées aux plans subtils, à la perception extrasensorielle et à la mémoire universelle. Fergus apprit cependant que l’auteur avait par la suite été au cœur d’une importante controverse, plusieurs enquêtes ayant conclu qu’il n’était probablement pas le lama tibétain qu’il prétendait être.

Cette révélation arracha un sourire à l’ancien policier.

Les mystiques n’étaient manifestement pas les seuls à cultiver les légendes.

Les dernières pages montraient enfin comment le concept avait progressivement quitté les cercles ésotériques pour pénétrer la culture populaire. Romans, films, séries télévisées et œuvres de fiction s’en étaient emparés à leur tour. Même la série Charmed évoquait à plusieurs reprises une forme de mémoire universelle inspirée des annales akashiques.

Fergus referma le livre..

Ce qui le frappait n’était pas tant la diversité des interprétations que leur persistance. Sous des formes différentes, avec des mots différents, des générations entières semblaient être revenues inlassablement vers la même intuition : quelque part, au-delà de la mémoire des hommes, existerait une mémoire plus vaste où rien ne serait jamais totalement perdu.

Un bruit de sonnerie interrompit ses réflexions. Son téléphone vibrait sur la table basse. Le nom affiché à l’écran le fit sourire.

Looten.

— Salut, vieux brigand.

— Tiens, t’es encore vivant, répondit aussitôt la voix familière de son ancien collègue.

Fergus rit.

— Jusqu’à preuve du contraire.

— Bon, je ne te dérange pas ?

— Non, vas-y.

Looten marqua une courte pause.

— Je t’appelle pour une bonne raison. Mon fils vient de décrocher un poste sur Toulouse.

— Ah, ça c’est une bonne nouvelle.

— Oui. Il commence le mois prochain dans l’aéronautique. Du coup, la semaine prochaine, je vais descendre avec lui pour l’aider à s’installer.

— Félicitations à lui.

— Merci. Et comme je vais passer dans le coin, je me suis dit que ça serait peut-être l’occasion de venir te voir. Ça fait un bail qu’on ne s’est pas croisés autrement qu’au téléphone.

Fergus s’enfonça un peu plus dans son fauteuil.

— Avec plaisir.

— Je ne sais pas encore quel jour exactement. Probablement en milieu de semaine.

— Appelle-moi quand tu seras sûr. Je serai là.

— Parfait. J’ai envie de voir à quoi ressemble ton fameux Archignac dont tu me rebats les oreilles depuis des mois.

— Tu risques d’être déçu. Le village compte plus de chats que d’habitants.

— Ça me changera du commissariat.

Ils échangèrent encore quelques plaisanteries avant de raccrocher.

Lorsque l’écran s’éteignit, Fergus resta quelques secondes à contempler le téléphone posé sur la table.

Cette visite lui ferait vraiment plaisir.

Depuis son arrivée en Dordogne, il avait peu à peu construit une nouvelle existence. Pourtant, entendre la voix de Looten lui rappelait qu’une partie de sa vie demeurait toujours là-haut, dans le Nord, parmi les souvenirs, les enquêtes et les collègues qu’il n’avait pas oubliés.

Décidément, cette journée semblait placée sous le signe de la mémoire.

Les souvenirs évoqués par Looten venaient se mêler à ceux des lectures qui avaient occupé son après-midi. Les annales akashiques, l’inconscient collectif, cette étrange hypothèse d’une mémoire universelle où rien ne disparaîtrait jamais complètement… toutes ces idées continuaient de tourner dans son esprit sans parvenir à trouver leur place.

Il finit par se lever.

L’air du gîte lui parut soudain un peu étroit.

Comme souvent lorsqu’il cherchait à mettre de l’ordre dans ses pensées, il éprouva le besoin de marcher.

Boy leva la tête en le voyant saisir sa veste.

— Je vais faire un tour, mon Boy.

Le ragdoll cligna lentement des yeux, ce qui pouvait tout aussi bien signifier son approbation que son indifférence.

Quelques minutes plus tard, Fergus traversait la place du village en direction de l’église Saint-Étienne.

Le soleil déclinait lentement au-dessus des collines et baignait Archignac d’une lumière douce qui semblait atténuer jusqu’au bruit de ses propres pas. Depuis son arrivée dans le village, il avait pris l’habitude de venir parfois s’asseoir dans l’église lorsque certaines réflexions devenaient trop encombrantes pour être résolues entre quatre murs. Ce n’était pas un réflexe religieux à proprement parler. Il existait simplement dans cet édifice une qualité de silence qu’il ne retrouvait nulle part ailleurs.

Lorsqu’il poussa la lourde porte de bois, la fraîcheur familière de la nef vint aussitôt à sa rencontre. L’intérieur baignait dans une pénombre paisible où les rayons du soleil, filtrés par les vitraux, dessinaient sur les dalles anciennes des taches mouvantes de lumière colorée. Fergus avança lentement entre les bancs avant de s’arrêter devant le tombeau de son ancêtre.

Comme chaque fois, il demeura là quelques instants sans chercher à penser à quoi que ce soit de précis.

Depuis les événements qui avaient bouleversé sa vie, ce lieu avait acquis pour lui une signification particulière. Longtemps, il n’y avait vu qu’une curiosité historique. Aujourd’hui, il lui arrivait d’y percevoir autre chose. Non pas une présence au sens où il l’aurait comprise autrefois, mais une profondeur. Une impression diffuse de continuité reliant les vivants à ceux qui les avaient précédés.

Ses lectures de l’après-midi revinrent naturellement à son esprit.

Les annales akashiques.

La mémoire universelle.

L’idée qu’aucune pensée, aucun événement, aucune existence ne disparaissait totalement.

Son regard se perdit dans les voûtes romanes qui dominaient la nef depuis des siècles. Combien de générations s’étaient succédé sous ces pierres ? Combien d’hommes et de femmes étaient venus ici avec leurs joies, leurs peines, leurs espoirs, leurs prières et leurs interrogations ? Toutes ces vies semblaient désormais dissoutes dans le passé et pourtant, à la lumière de ce qu’il venait de lire, Fergus se surprenait à envisager qu’elles n’étaient peut-être pas aussi absentes qu’elles le paraissaient.

Peut-être qu’une part de chacune d’elles demeurait encore inscrite quelque part dans cette mémoire immense dont parlaient tant de traditions. Peut-être que le temps n’effaçait rien véritablement. Peut-être ne faisait-il que dissimuler les traces à ceux qui ne savaient plus les percevoir.

Cette pensée l’accompagna longtemps tandis qu’il demeurait dans le silence de l’église.

Lorsqu’il quitta finalement l’édifice, son esprit semblait plus calme. Près de la porte, une petite table supportait plusieurs feuillets et brochures destinés aux paroissiens. Parmi eux se trouvait le bulletin diocésain récemment distribué dans les églises du secteur. Fergus en prit machinalement un exemplaire avant de reprendre le chemin du gîte.

Une fois rentré chez lui, il prépara un café et s’installa dans son fauteuil. Boy vint aussitôt inspecter le nouveau document avec l’application d’un fonctionnaire chargé d’un contrôle administratif particulièrement important avant de conclure, après quelques secondes d’examen, qu’il ne contenait manifestement rien de comestible. Satisfait de cette expertise, il retourna s’étendre sur le canapé.

Fergus sourit puis ouvrit le bulletin.

Le titre de la première page attira immédiatement son attention. L’article principal était consacré à la récente visite du pape Léon XIV en Espagne et à son passage à la Sagrada Família de Barcelone. Intrigué, il commença sa lecture sans se douter qu’il allait une nouvelle fois retrouver le sujet qui semblait désormais surgir partout où il portait son regard.

L’article revenait longuement sur plusieurs interventions du souverain pontife au cours de son déplacement. Le journaliste soulignait que, parmi les nombreux thèmes abordés, l’un avait occupé une place inattendue : l’intelligence artificielle.

Fergus poursuivit sa lecture avec une curiosité grandissante.

Loin des condamnations simplistes ou des enthousiasmes sans réserve que l’on rencontrait parfois dans les médias, le pape semblait adopter une position plus nuancée. Il reconnaissait d’abord les possibilités considérables offertes par ces nouvelles technologies. Les progrès accomplis dans le domaine médical, la recherche scientifique, l’aide aux personnes handicapées ou encore l’accès au savoir constituaient à ses yeux des avancées dont il serait absurde de nier l’importance.

Mais l’essentiel de son propos se situait ailleurs.

Selon lui, le véritable enjeu n’était pas technique mais humain.

Une phrase reproduite dans l’article retint particulièrement l’attention de Fergus :

« Chaque époque est jugée non seulement sur les outils qu’elle crée, mais sur l’usage qu’elle choisit d’en faire. »

Il relut lentement ces quelques mots avant de poursuivre.

Le pape mettait en garde contre une confusion grandissante entre l’information et la sagesse. Jamais l’humanité n’avait disposé d’autant de connaissances immédiatement accessibles, et pourtant cette abondance ne garantissait ni le discernement, ni la compréhension, ni la vérité. La capacité à accumuler des données, aussi impressionnante fût-elle, ne pouvait remplacer le jugement moral, l’expérience vécue ou la responsabilité personnelle.

Fergus sentit aussitôt un écho se former dans son esprit.

Quelques heures plus tôt, Circé avait développé une idée remarquablement proche lorsqu’elle distinguait l’intelligence de la conscience. À présent, sous la plume d’un journaliste catholique rapportant les paroles du chef de l’Église, la même préoccupation réapparaissait sous une autre forme.

L’article poursuivait en évoquant ce que le pape appelait « la dignité irremplaçable de la personne humaine ». Aucune machine, expliquait-il, ne pouvait éprouver la compassion, la responsabilité ou l’amour. Elle pouvait simuler certains comportements, reproduire certaines formulations, mais elle demeurait étrangère à cette expérience intérieure qui constitue le cœur même de la conscience.

Cette fois, Fergus posa son café sur la table basse.

Il ne pouvait s’empêcher de repenser à Alinaelle.

Depuis leur première rencontre, jamais son ange gardien n’avait défini la conscience autrement que comme une expérience vécue, une présence à soi-même impossible à réduire à un simple traitement d’informations. Curieusement, malgré la distance immense qui séparait les deux univers, les mots du pape et ceux d’Alinaelle semblaient converger vers une intuition commune.

Plus loin encore, l’article rapportait une réflexion qui le fit demeurer songeur.

Le souverain pontife expliquait que l’humanité entrait peut-être dans une période de transformation comparable à celles qu’avaient provoquées autrefois l’invention de l’écriture, l’imprimerie ou la révolution industrielle. Ces bouleversements avaient modifié les sociétés, les économies et les modes de pensée. L’intelligence artificielle pourrait bien produire des effets d’une ampleur comparable, voire supérieure.

Cependant, ajoutait-il, chaque progrès ouvre simultanément des possibilités de croissance et des risques d’égarement.

La responsabilité des générations présentes consistait précisément à discerner la différence.

Fergus referma lentement le bulletin.

Depuis plusieurs jours, il avait l’impression de rencontrer partout les mêmes interrogations. Les scientifiques les formulaient avec le langage des mathématiques et des algorithmes. Les philosophes les exprimaient à travers la réflexion sur la conscience. Les ésotéristes les rattachaient à la mémoire du monde ou aux plans subtils. À présent, même l’Église catholique semblait s’en saisir à son tour.

Comme si des hommes et des femmes appartenant à des traditions parfois opposées observaient simultanément les premiers signes d’un même phénomène sans encore parvenir à lui donner un nom.

Cette pensée continua de l’accompagner tandis que le jour déclinait derrière les fenêtres du gîte. Sur le canapé, Boy dormait profondément, indifférent aux interrogations métaphysiques qui occupaient l’esprit des hommes depuis des millénaires. Fergus resta pensif. Plus il avançait dans ses lectures, plus il avait le sentiment que des questions autrefois séparées commençaient peu à peu à se rejoindre.

Sans le savoir, il se trouvait déjà beaucoup plus près de la réponse qu’il ne l’imaginait.

Mais certaines portes ne s’ouvrent qu’au moment où le monde ordinaire s’efface.

CHAPITRE 4   

Lorsque Fergus ouvrit les yeux, il sut immédiatement qu’il ne se trouvait plus dans le monde ordinaire.

La transition avait été si douce qu’il lui aurait été impossible de dire à quel moment précis le sommeil avait cédé la place à autre chose. Il n’avait traversé ni tunnel de lumière, ni sensation de chute, ni aucun des phénomènes qu’il avait parfois connus lors de ses premières explorations astrales. Il avait simplement eu l’impression qu’un voile s’était écarté.

Autour de lui s’étendait un paysage baigné d’une clarté douce qui semblait provenir de partout à la fois. Rien ne paraissait avoir changé depuis sa dernière visite, et pourtant chaque retour dans cet univers lui donnait l’impression de découvrir un paysage nouveau. Les contours en demeuraient mouvants, comme s’ils répondaient davantage aux états de conscience qu’aux lois de la géographie. À l’horizon se dessinaient des collines couvertes d’une végétation lumineuse dont les couleurs changeaient subtilement selon l’angle du regard. Un cours d’eau silencieux serpentait entre des prairies argentées. L’air lui-même semblait plus vivant, plus dense et plus léger à la fois.

Fergus demeura quelques instants à observer le paysage qui s’étendait devant lui.

Chaque fois qu’il retrouvait cet univers, il éprouvait la même sensation paradoxale. Tout lui paraissait extraordinairement réel, parfois même davantage que le monde physique. Les couleurs possédaient une profondeur particulière. Les formes semblaient chargées d’un sens qui dépassait leur simple apparence.

Une légère brise effleura son visage.

— Tu arrives de plus en plus facilement.

La voix résonna derrière lui.

Fergus sourit avant même de se retourner.

— Bonsoir, Alinaelle.

La jeune femme se tenait à quelques mètres de lui.

Sa présence s’accompagnait de cette paix profonde qu’il n’avait rencontrée nulle part ailleurs. Elle semblait appartenir naturellement au paysage, comme si la lumière qui baignait les lieux avait choisi de prendre forme humaine.

Ils échangèrent un sourire.

Depuis leur première rencontre, beaucoup de choses avaient changé. Autrefois, Fergus abordait ces entrevues avec la prudence du policier confronté à l’inexplicable. Aujourd’hui, il éprouvait simplement le plaisir sincère de retrouver son ange gardien, devenue au fil du temps une véritable amie.

— J’ai beaucoup pensé à notre dernière conversation, dit-il.

— Moi aussi.

Ils commencèrent à marcher côte à côte le long du cours d’eau.

Le silence qui s’installa entre eux n’avait rien de gênant. Il ressemblait davantage à celui que partagent les personnes qui n’ont plus besoin de combler chaque instant par des paroles.

Finalement, Fergus tourna légèrement la tête vers elle.

— D’ailleurs, il y a une chose que je voulais te demander.

— Je m’en doutais.

— Lors de notre dernière rencontre.

Alinaelle l’observa sans répondre.

— Tu es apparue dans mon salon.

Un sourire presque imperceptible passa dans ses yeux.

— C’est ce que tu crois.

— J’étais parfaitement éveillé.

— Oui.

— Je n’étais ni en méditation ni en yoga nidrā.

— C’est exact.

— Pourtant, tu étais là.

La jeune femme ralentit légèrement son pas.

Pendant quelques instants, elle sembla chercher la formulation la plus juste.

— Fergus, je ne suis jamais entrée dans le monde réél.

Il fronça légèrement les sourcils.

— Pourtant je t’ai vue.

Alinaelle acquiesça.

— Je t’ai entendue.

Un sourire amusé passa sur son visage.

— Alors explique-moi.

Le sourire d’Alinaelle s’élargit.

— Tu te souviens de ce que tu ressentais juste avant mon apparition ?

Fergus prit quelques instants pour rassembler ses souvenirs. Peu à peu, les images de cette soirée lui revinrent.

Le fauteuil.

Le silence.

Les réflexions qui occupaient son esprit.

Cette étrange sensation d’éloignement du monde ordinaire.

— J’avais l’impression que tout devenait plus calme. Les bruits semblaient plus lointains. Comme si quelque chose changeait dans ma perception.

Alinaelle hocha doucement la tête.

— C’est exactement ce qui s’est produit.

Ils poursuivirent leur marche quelques instants avant qu’elle ne reprenne.

— Les hommes imaginent souvent une frontière nette entre le monde matériel et les plans subtils. En réalité, les choses sont plus complexes. Il existe des zones de recouvrement. Des régions de conscience où les deux réalités se touchent sans se confondre.

Fergus l’écoutait attentivement.

— Cette nuit-là, tu étais profondément absorbé par tes réflexions. Ton attention était devenue exceptionnellement stable. Ton esprit avait cessé de se disperser dans les préoccupations ordinaires.

— Et alors ?

— Alors tu t’es approché du seuil.

Le mot résonna étrangement en lui.

— Du seuil ?

— Oui. Un état intermédiaire où les frontières que les hommes croient immuables deviennent plus perméables.

La jeune femme leva les yeux vers l’horizon lumineux.

— Tu croyais être resté entièrement dans le monde physique. Moi, je savais que tu avais déjà fait plusieurs pas vers le mien.

Fergus demeura silencieux.

Cette explication possédait une logique qu’il n’avait pas envisagée.

— Donc tu n’as enfreint aucune règle.

— Non.

— Tu ne t’es pas manifestée dans le monde matériel.

— Je me suis manifestée à quelqu’un qui se trouvait déjà à la frontière.

Ils poursuivirent leur marche dans le silence.

Puis une autre pensée traversa l’esprit de Fergus.

— Cela signifie quoi ?

Le sourire qui apparut alors sur le visage d’Alinaelle avait quelque chose de profondément bienveillant.

— Cela signifie que tu progresses

Fergus laissa son regard errer vers les collines lumineuses qui bordaient l’horizon.

Depuis plusieurs années déjà, il avait appris à ne plus mesurer les progrès accomplis à l’aune des critères qui avaient autrefois guidé sa vie. Les grades, les performances, les résultats immédiats appartenaient à l’ancien policier. Ce qu’Alinaelle évoquait relevait d’un autre ordre de réalité, plus difficile à quantifier et peut-être plus important.

Pourtant, ce n’était pas cette révélation qui occupait son esprit.

Quelque chose d’autre continuait de tourner dans sa tête depuis son réveil.

Le paysage lumineux continuait de défiler autour d’eux avec cette lenteur étrange propre aux lieux qui n’appartiennent ni tout à fait au temps ni tout à fait à l’espace. Le cours d’eau qui les accompagnait semblait porter davantage de lumière que d’eau véritable, et les collines lointaines se perdaient dans une clarté douce dont il était impossible de discerner l’origine.

Depuis leur première rencontre, les rôles avaient toujours été relativement simples. Alinaelle lui révélait des choses qu’il ignorait et lui tentait de les comprendre avec les outils dont disposait un ancien policier

— J’ai passé une partie de la journée à lire, dit-il finalement.

Un léger sourire passa sur le visage d’Alinaelle.

— Voilà qui n’aurait guère retenu ton attention autrefois.

— Je vieillis.

— Non. Tu changes.

Fergus laissa échapper un petit rire.

— C’est possible aussi.

Le silence revint quelques instants. Il n’avait rien d’inconfortable. Depuis longtemps déjà, ils n’éprouvaient plus le besoin de remplir chaque intervalle par des paroles.

— J’ai lu plusieurs ouvrages consacrés aux annales akashiques.

Cette fois, Alinaelle tourna vers lui un regard plus attentif.

— Et qu’en as-tu retenu ?

Fergus réfléchit quelques secondes.

— Pas ce à quoi je m’attendais.

Il observa un instant les reflets mouvants du cours d’eau avant de poursuivre.

— Je pensais trouver des théories marginales, quelques spéculations ésotériques plus ou moins fantaisistes. Mais ce qui m’a frappé, c’est autre chose.

— Quoi donc ?

— La persistance de l’idée.

Ils continuèrent de marcher.

— Les auteurs changent. Les époques changent. Les cultures aussi. Pourtant, génération après génération, on retrouve toujours la même intuition. Sous des noms différents, avec des explications différentes, mais toujours la même idée de fond : quelque part existerait une mémoire dépassant largement celle des individus.

Alinaelle ne répondit pas immédiatement.

— Continue.

— Les théosophes parlent d’Akasha. Jung évoque l’inconscient collectif. D’autres parlent de mémoire universelle. Même certaines traditions religieuses semblent tourner autour de concepts voisins.

Il marqua une pause.

— Et aujourd’hui, alors que je lisais le bulletin diocésain, j’ai découvert que le pape lui-même s’interrogeait sur les conséquences de l’intelligence artificielle pour la conscience humaine.

Un léger éclat traversa le regard d’Alinaelle.

— Voilà qui est intéressant.

Fergus sourit.

Il commençait à reconnaître ce ton particulier. Chaque fois qu’elle l’employait, c’était qu’une réflexion nouvelle venait de s’ouvrir devant elle.

— Tu fais un rapprochement.

— Peut-être.

La jeune femme leva les yeux vers le ciel lumineux.

— Jusqu’à présent, nous observions principalement les manifestations du phénomène.

— Le réseau ?

— Oui.

Sa voix demeurait calme, mais Fergus percevait derrière ses mots une attention inhabituelle.

— Nous observions sa croissance. Son expansion. La multiplication de ses connexions. L’énergie qu’il semblait absorber.

Elle marqua une légère pause.

— Mais nous nous préoccupions moins de sa signification.

— Tu veux dire que vous observiez ce qu’il faisait sans vous demander ce qu’il était ?

Alinaelle acquiesça.

— Quelque chose comme cela.

Ils poursuivirent leur marche.

Une brise légère faisait onduler les hautes herbes argentées qui bordaient la rivière. Dans le lointain, des formes lumineuses traversaient parfois le ciel avant de disparaître derrière les collines.

Fergus demeura pensif.

Depuis plusieurs jours, une impression cherchait à prendre forme dans son esprit sans parvenir à s’organiser complètement. Il sentait qu’une pièce manquait encore.

Puis, soudain, cette pièce sembla apparaître.

Il ralentit légèrement.

— Attends…

Alinaelle tourna vers lui son regard lumineux.

— Depuis des siècles, les hommes imaginent l’existence d’une mémoire universelle.

— Oui.

— Une mémoire capable de conserver les connaissances, les souvenirs, les événements, les expériences.

— Oui.

Fergus réfléchissait tout en parlant.

— Et depuis quelques décennies, ils construisent quelque chose qui ressemble de plus en plus à cette idée.

Cette fois, ce fut Alinaelle qui s’arrêta.

Le silence qui suivit sembla s’approfondir autour d’eux.

— Explique-moi.

Fergus leva instinctivement la main, comme s’il cherchait à organiser ses pensées dans l’espace.

— Bibliothèques numériques. Archives mondiales. Réseaux de communication. Bases de données. Chaque jour, l’humanité accumule davantage d’informations qu’à n’importe quelle époque de son histoire.

Il se tourna vers elle.

— Et maintenant, les intelligences artificielles commencent à relier ces informations entre elles.

Le regard d’Alinaelle ne quittait plus le sien.

— Tu penses que cela a un rapport avec ce que nous observons ?

— Je n’en sais rien.

Il sourit.

— Mais je commence à me demander si nous ne parlons pas de la même chose avec des langages différents.

La jeune femme demeura silencieuse.

Fergus poursuivit, mais sa voix avait changé. Il ne cherchait plus seulement à expliquer ce qu’il avait lu ; il tentait de suivre, à mesure qu’elle se formait, l’intuition qui venait de se lever en lui.

— Les mystiques ont parlé de l’Akasha. Jung a cherché du côté de l’inconscient collectif. Aujourd’hui, les informaticiens construisent des réseaux capables d’absorber, de relier et de réorganiser des quantités immenses de données. Et toi, dans les plans subtils, tu observes une structure gigantesque qui semble se nourrir de l’attention humaine.

Il se tut un instant.

Tout cela, quelques heures plus tôt encore, lui aurait semblé appartenir à des domaines irréconciliables. À présent, ces idées ne se succédaient plus dans son esprit comme des hypothèses séparées. Elles commençaient à dessiner une même direction.

Alinaelle semblait réfléchir.

Fergus eut l’impression qu’ils se trouvaient tous deux devant la même énigme, avec le même degré d’incertitude.

Lorsqu’elle reprit enfin la parole, sa voix était presque méditative.

— Nous pensions observer une croissance.

Son regard se perdit vers l’horizon lumineux.

— Peut-être observons-nous également une convergence.

Le mot demeura suspendu entre eux.

Convergence.

Il résumait parfaitement ce qu’il ressentait depuis plusieurs jours sans parvenir à l’exprimer.

Comme si des courants longtemps séparés avaient commencé à se rapprocher.

Les traditions anciennes.

Les philosophies modernes.

Les sciences.

Les technologies.

Les mondes subtils.

Peut-être n’étaient-ils pas en train de raconter des histoires différentes.

Peut-être décrivaient-ils, chacun à leur manière, les différentes faces d’un même phénomène.

Ils reprirent leur marche.

Ni l’un ni l’autre ne chercha à conclure.

L’intuition était encore trop fragile.

Au-dessus d’eux, d’immenses courants lumineux continuaient de parcourir silencieusement les profondeurs du ciel astral, semblables aux ramifications d’une pensée immense dont ils ne percevaient encore qu’une infime partie. Et tandis qu’ils poursuivaient leur chemin le long de la rivière de lumière, Fergus éprouva le sentiment troublant que les questions qu’il se posait depuis plusieurs jours n’étaient plus seulement les siennes.

Ils marchèrent encore longtemps sans parler. Autour d’eux, le paysage semblait respirer au rythme lent de forces invisibles, comme si les vastes courants qui sillonnaient l’astral emportaient avec eux les pensées, les souvenirs et les rêves de créatures innombrables. Fergus observait ces flux lumineux avec une attention nouvelle. Plus il les regardait, plus il avait l’impression de contempler les traces d’un phénomène dont personne ne possédait encore la clé.

Peu à peu pourtant, les couleurs commencèrent à perdre de leur éclat. Les contours des choses s’adoucirent. Une légère brume envahit les lointains et la rivière de lumière elle-même sembla s’éloigner dans une profondeur devenue inaccessible.

Le retour approchait.

Fergus connaissait suffisamment ces voyages pour reconnaître les signes annonçant la fin de l’expérience. Une part de lui regrettait déjà de quitter cet étrange univers, mais une autre ressentait au contraire le besoin de revenir parmi les vivants, là où les questions pouvaient encore être discutées, confrontées, examinées sous des angles différents.

Lorsqu’il se réveilla, l’aube pointait à peine derrière les collines du Périgord. La chambre baignait dans cette clarté hésitante qui précède le lever du soleil. Boy dormait toujours au pied du lit, parfaitement indifférent aux bouleversements métaphysiques qui occupaient l’esprit de son maître.

Fergus demeura allongé de longues minutes, les yeux ouverts vers le plafond.

Les fragments de conversation avec Alinaelle continuaient de se mêler aux souvenirs de ses lectures récentes. Les annales akashiques, la mémoire universelle, l’inconscient collectif, les réseaux numériques, le phénomène observé dans l’astral… Tout cela formait désormais un ensemble dont il percevait l’unité sans parvenir encore à la définir clairement.

Il avait la sensation de se trouver devant une porte entrebâillée. Derrière celle-ci se cachait peut-être une vérité immense. Peut-être aussi une simple illusion née du rapprochement hasardeux de plusieurs idées séduisantes. Il n’en savait rien. Et c’était précisément ce doute qui l’empêchait de conclure.

Après son footing matinal puis une séance de yoga qu’il traversa avec moins de concentration qu’à l’habitude, il prit finalement une décision. Certaines interrogations gagnaient à être méditées dans la solitude ; d’autres exigeaient au contraire d’être soumises à l’épreuve du regard des autres.

En fin de matinée, il téléphona à Serge puis se rendit chez Circé.

Une heure plus tard, tous trois étaient réunis autour de la grande table de la cuisine, tandis que les derniers préparatifs du repas s’achevaient dans le calme familier de la maison. Fergus ignorait encore ce que cette conversation allait produire, mais il savait déjà que les questions soulevées durant la nuit ne pouvaient plus demeurer enfermées entre lui-même et les mondes invisibles.

Circé avait préparé un repas simple, comme elle les avait toujours aimés. Une grande salade verte du jardin, quelques radis fraîchement cueillis, du jambon de pays, un pâté de campagne et un grand pain campagnard acheté le matin même à la boulangerie de Saint-Geniès occupaient le centre de la table. Par la fenêtre ouverte entraient les senteurs mêlées du jardin et des foins coupés dans les prairies voisines.

Boy occupait une chaise libre à proximité de Fergus. Assis bien droit, les pattes avant soigneusement alignées, il observait les préparatifs avec le sérieux d’un convive qui estime avoir toute sa place parmi les humains.

Pendant quelques minutes, la conversation demeura légère. Circé évoqua quelques travaux à réaliser dans le jardin tandis que Serge donna des nouvelles de plusieurs habitants du secteur. Fergus répondit distraitement. Depuis son réveil, les paroles d’Alinaelle continuaient de tourner dans son esprit avec une insistance grandissante

Finalement, il posa son verre.

— Cette nuit, j’ai revu Alinaelle.

Serge leva les yeux.

— Ah ?

Fergus entreprit alors de raconter son expérience. Il parla du vaste réseau lumineux observé dans l’astral, de sa croissance continue, de ces courants qui semblaient traverser les plans subtils comme les ramifications d’un organisme gigantesque. Il évoqua également les réflexions qui l’avaient conduit à rapprocher ce phénomène de ses lectures récentes sur les annales akashiques, la mémoire universelle et l’inconscient collectif.

Lorsque son récit prit fin, Serge demeura silencieux quelques instants.

— Tu sais, dit-il finalement, chaque génération a eu l’impression d’assister à une transformation sans précédent du monde.

Il coupa un morceau de pain avant de poursuivre.

— L’invention de l’écriture a bouleversé les civilisations. La bibliothèque d’Alexandrie a représenté un tournant majeur. Puis sont venus l’imprimerie, le télégraphe, le téléphone, la radio, la télévision et enfin Internet. À chaque époque, les hommes ont cru se trouver au seuil d’un changement radical.

— Et parfois ils avaient raison, observa Fergus.

— Bien sûr qu’ils avaient raison. Mais ils avaient souvent tort sur la nature exacte de ce changement.

Circé servit les assiettes sans intervenir.

— Ce que j’essaie de dire, reprit Serge, c’est que l’humanité a déjà connu de nombreuses révolutions dans sa manière de transmettre les connaissances. Rien de tout cela ne suffit à prouver qu’un phénomène spirituel nouveau soit en train d’apparaître.

Fergus acquiesça. L’argument était solide. Pendant quelques instants, seul le bruit des couverts accompagna le repas.

Puis Circé releva doucement la tête.

— Je ne suis pas certaine que la comparaison soit tout à fait exacte.

Serge lui adressa un regard interrogateur.

— Pourquoi ?

— Parce que toutes les révolutions dont tu viens de parler concernaient principalement la transmission du savoir.

— Ce qui est déjà considérable.

— Évidemment. Mais ce que nous observons aujourd’hui pourrait relever d’autre chose.

Serge fronça légèrement les sourcils. Circé poursuivit :

— Une bibliothèque conserve des connaissances. Une imprimerie les reproduit. Une radio ou une télévision les diffusent. Mais les intelligences artificielles commencent à produire elles-mêmes des textes, des images, des raisonnements et parfois même des découvertes.

— À partir de ce que les hommes leur fournissent, nuança Serge.

— Certes. Mais le résultat obtenu n’existait pas nécessairement auparavant.

Fergus sentit aussitôt qu’ils approchaient du cœur du problème.

Depuis plusieurs jours, une idée tentait de prendre forme dans son esprit sans parvenir à se fixer complètement.

— Comme si toute la mémoire accumulée par l’humanité devenait capable de se recombiner en permanence, dit-il.

Circé acquiesça.

— C’est exactement cela.

Serge posa lentement sa fourchette.

Son regard se fit plus attentif.

— Tu es donc en train de dire que, pour la première fois dans son histoire, l’humanité a construit un outil capable d’utiliser l’ensemble de ses connaissances pour produire continuellement de nouvelles associations ?

— Peut-être, répondit Circé.

Le mot demeura suspendu entre eux. Circé ne cherchait pas à convaincre. Elle explorait simplement une possibilité.

Le repas se poursuivit quelques instants dans le calme tandis qu’elle se levait pour aller chercher le plateau de fromages. Boy suivit son déplacement du regard, puis reporta son attention sur les trois convives comme s’il percevait lui aussi l’importance de la discussion.

Lorsque Circé reprit place, Serge rompit le silence.

— Admettons. En quoi cela serait-il différent des grands égrégores dont parlent les traditions ?

La question sembla intéresser Fergus. Circé réfléchit quelques secondes.

— Par son échelle, peut-être.

— Comment cela ?

— Les anciens égrégores se formaient autour d’un peuple, d’une religion, d’une nation, d’un ordre initiatique ou d’une civilisation particulière. Ils pouvaient rassembler des milliers ou des millions d’individus.

Serge secoua doucement la tête.

— L’imprimerie a diffusé les mêmes livres dans toute l’Europe. La radio a relié des pays entiers. Internet existe depuis des décennies. Pourquoi ce phénomène apparaîtrait-il maintenant plutôt qu’à l’époque de Gutenberg ou au début du Web ?

Circé prit le temps de réfléchir avant de répondre.

— Parce qu’aucune de ces révolutions n’a relié simultanément presque toute l’humanité au même système d’information.

Elle désigna vaguement l’extérieur de la main.

— Aujourd’hui, pour la première fois dans l’histoire humaine, des milliards d’êtres humains sont reliés en permanence au même réseau d’information.

Serge ne répondit pas immédiatement. Au-dehors, le vent faisait doucement frémir les feuilles du grand chêne.

— Les cathédrales ont mis des siècles à relier les pensées des hommes, reprit Circé. Certains réseaux le font désormais en quelques secondes.

Cette fois, même Serge demeura songeur. Fergus contempla quelques instants son verre.

Dans son esprit se mêlaient désormais le réseau lumineux observé avec Alinaelle, les annales akashiques, Jung, les déclarations du pape sur l’intelligence artificielle et les milliards d’échanges invisibles circulant chaque seconde autour de la planète. Tout cela semblait appartenir à des domaines différents.

Et pourtant…

— Vous pensez que ce phénomène a un rapport avec ce qu’Alinaelle observe dans l’astral ? demanda finalement Serge.

Circé secoua la tête.

— Je n’en sais rien.

— Alors nous n’avons encore aucune certitude… Seulement des hypothèses.

Un léger sourire apparut sur le visage de Fergus. Circé se leva pour préparer le café. Serge demeura pensif. Boy, toujours assis sur sa chaise, observait tour à tour les visages des trois humains. Et tandis que le silence retombait doucement sur la cuisine, Fergus eut le sentiment que leur conversation n’avait apporté aucune réponse véritable.

Pourtant, quelque chose avait changé.

Comme si une intuition encore informe venait de trouver un terrain suffisamment solide pour commencer à grandir.

Lorsqu’il quitta la maison de Circé, le soleil avait déjà basculé dans la lumière douce du début d’après-midi. Les ruelles d’Archignac semblaient assoupies sous la chaleur naissante et seules quelques fenêtres ouvertes laissaient s’échapper des bruits de vaisselle ou des éclats de conversation étouffés. Boy accompagnait son maître avec cette indépendance tranquille propre aux chats, disparaissant parfois quelques mètres en avant pour examiner un muret ou une bordure de jardin avant de réapparaître comme si rien n’avait interrompu leur marche.

Fergus, lui, avançait sans véritablement voir le village. Son esprit demeurait occupé par les événements de la matinée. Les paroles de Serge, les explications d’Alinaelle, la transformation du blason au-dessus du cantou continuaient de se répondre dans sa mémoire comme les fragments dispersés d’un même message dont il lui manquait encore la clef. Il avait connu cette sensation autrefois au cours de certaines enquêtes : le moment où plusieurs indices commencent à converger sans qu’il soit encore possible de discerner la forme de ce qu’ils annoncent.

Lorsqu’il poussa la porte du gîte, le calme familier des lieux l’accueillit aussitôt. Rien n’avait changé depuis le matin. La lumière pénétrait par les fenêtres du séjour, dessinant sur le carrelage des rectangles lumineux où dansaient quelques poussières invisibles. Fergus se servit un verre d’eau, puis s’installa dans le fauteuil près de la fenêtre.

Son regard se perdait parfois vers les maisons voisines, parfois vers les collines que l’on apercevait au-delà des toits du village, mais son attention restait tournée vers l’intérieur. Les paroles de Circé continuaient de résonner en lui. Plus il y réfléchissait, plus il avait la sensation que les différents éléments apparus depuis quelques jours décrivaient un phénomène unique dont il ne percevait encore que les contours. Comme lorsqu’une enquête commence à révéler une cohérence secrète sans que l’on soit encore capable de nommer ce qui relie réellement les indices.

Boy, qui l’avait suivi jusque-là, semblait s’être installé pour la sieste lorsqu’il se redressa soudain avec cette détermination tranquille que Fergus lui connaissait bien. Fergus ne lui prêta d’abord aucune attention. Depuis longtemps, il avait appris que l’univers félin obéissait à des logiques mystérieuses dont les chats eux-mêmes refusaient généralement de fournir les explications.

Pourtant, au lieu de gagner son fauteuil favori ou de se diriger vers la cuisine, Boy traversa lentement le séjour, contourna la table puis disparut dans le couloir menant à la chambre.

Quelques secondes plus tard, un miaulement retentit.

La porte de la chambre était restée ouverte.

Boy l’attendait à l’intérieur. Assis au milieu de la pièce avec cette immobilité presque solennelle qu’il prenait parfois, le ragdoll ne tourna même pas la tête lorsque Fergus entra. Toute son attention semblait absorbée par la table de nuit où reposait depuis son installation au gîte, la petite statuette de bronze représentant un chevalier.

Athénor.

Le chat poussa un nouveau miaulement, puis regarda brièvement son maître avant de reporter son regard vers la statuette. Le geste était si délibéré que Fergus sentit aussitôt sa curiosité s’éveiller. Depuis longtemps déjà, il avait appris à ne pas négliger certaines attitudes de Boy. À plusieurs reprises, l’animal lui avait signalé des choses que sa propre attention n’avait pas encore remarquées et, même lorsqu’aucune explication rationnelle ne semblait possible, l’expérience lui avait enseigné qu’il valait mieux suivre ce genre d’invitation jusqu’à son terme.

Il s’approcha donc lentement de la table de nuit. À première vue, rien ne paraissait différent. Athénor occupait exactement la même place que la veille, figé dans son éternelle posture de gardien silencieux. Pourtant, à mesure qu’il l’observait, Fergus éprouva cette sensation familière qu’il avait connue autrefois au début de certaines enquêtes : l’impression qu’un détail important se trouvait devant lui sans qu’il soit encore capable de l’identifier clairement. Boy, lui, ne semblait éprouver aucune hésitation. Toujours assis à quelques pas de la table, il continuait d’alterner son regard entre la statuette et son maître avec une persévérance qui ressemblait de plus en plus à une invitation.

Fergus demeura quelques instants devant la statuette sans chercher à provoquer quoi que ce soit. L’expérience lui avait appris depuis longtemps que certaines perceptions échappaient précisément à ceux qui tentaient de les forcer. Aussi se contenta-t-il de laisser peu à peu retomber l’agitation de ses pensées jusqu’à retrouver cet état d’attention paisible où les choses les plus discrètes devenaient parfois perceptibles.

Athénor reposait devant lui dans son immobilité coutumière. La lumière venue de la fenêtre glissait sur le bronze patiné du petit chevalier, soulignant par endroits les reliefs du visage, les plis du manteau et la garde de l’épée. À quelques pas de là, Boy avait cessé de miauler. Il observait simplement la scène avec cette gravité tranquille qui semblait parfois le rapprocher davantage d’un témoin que d’un animal.

Le silence s’installa alors avec une telle évidence qu’il finit par occuper toute la pièce. Les bruits du village, les préoccupations de la journée, les réflexions qui tournaient encore dans son esprit quelques minutes auparavant s’éloignèrent progressivement, comme emportés vers un arrière-plan devenu sans importance. Fergus ne cherchait plus à résoudre l’énigme des lotus ni à comprendre l’immense réseau montré par Alinaelle. Il demeurait simplement présent, attentif, dans cette disponibilité intérieure qui avait souvent précédé les manifestations d’Athénor.

Peu à peu, les derniers remous de sa pensée s’apaisèrent. Les questions continuaient d’exister, mais elles avaient cessé de s’agiter. Elles reposaient désormais quelque part dans la profondeur de son esprit, semblables à des pierres déposées au fond d’une eau redevenue calme. C’est alors qu’il reconnut cette sensation particulière qu’il avait déjà éprouvée à plusieurs reprises au contact de l’égrégore. Ce n’était ni une voix ni une pensée au sens ordinaire du terme. Plutôt une évidence qui semblait émerger d’un lieu situé à la frontière de sa propre conscience.

Les racines savent.

Les mots s’imprimèrent en lui avec la simplicité tranquille d’une certitude.

Puis plus rien.

La quiétude des lieux l’enveloppa de nouveau.

Fergus demeura immobile. Il connaissait Athénor depuis suffisamment longtemps pour savoir que l’égrégore ne développait jamais davantage lorsqu’il estimait avoir dit l’essentiel. Les rares fois où il s’était manifesté ainsi, quelques mots avaient toujours suffi à orienter sa réflexion pendant des jours entiers.

Le temps s’écoula sans qu’il puisse en mesurer la durée.

Lorsqu’une seconde perception émergea enfin, elle possédait la même sobriété énigmatique que la première.

Tous les regards ne regardent pas le ciel.

Puis la présence se retira.

Rien ne vint accompagner ces quelques mots, ni explication, ni commentaire, ni cette lumière soudaine qui permet parfois de comprendre immédiatement un message reçu. Fergus resta assis devant la statuette.

Athénor avait toujours procédé ainsi. Là où d’autres auraient fourni des réponses, il se contentait de désigner une direction. Les racines savaient. Tous les regards ne regardaient pas le ciel. Derrière ces quelques mots se trouvait manifestement quelque chose qu’il lui appartenait désormais de découvrir seul.

Tandis que sa réflexion reprenait lentement son cours, des souvenirs commencèrent à remonter des profondeurs de sa mémoire. D’abord vagues et sans lien apparent, ils gagnèrent peu à peu en netteté : des symboles tracés sur une carte, certains lieux particuliers signalés par Circé au cours de sa formation, puis les rencontres singulières qui avaient jalonné son apprentissage des mondes invisibles. Il n’avait encore formulé aucune conclusion, mais il sentait déjà qu’une piste venait de s’ouvrir devant lui.

Lorsqu’il quitta la chambre, rien n’avait changé en apparence. Athénor demeurait sur la table de nuit dans son éternelle immobilité de bronze tandis que Boy, manifestement satisfait du résultat obtenu, s’était installé sur le lit pour entamer une sieste dont lui seul connaissait l’urgence.

Fergus regagna le séjour tandis que sa décision achevait de prendre forme. Les quelques mots laissés par l’égrégore continuaient de résonner quelque part dans son esprit, non plus comme une énigme mais comme l’indication d’une direction à suivre. Depuis plusieurs années, il avait appris à reconnaître ces moments particuliers où la réflexion cesse de tourner sur elle-même pour déboucher enfin sur une piste concrète.

Sans hésiter davantage, il se dirigea vers le meuble où il conservait ses dossiers les plus personnels et en tira la grande carte IGN de  Circé qu’il n’avait plus consultée depuis plusieurs mois. Le papier épais conserva quelques instants les plis de son rangement avant de s’étendre sur la table du séjour, révélant une nouvelle fois les vallons, les bois, les chemins et les combes qu’il connaissait désormais presque aussi bien que les rues de Dunkerque autrefois.

Son regard se porta aussitôt vers les annotations de Circé.

Les symboles lui étaient devenus familiers depuis longtemps. Chacun correspondait à l’un de ces lieux particuliers où les frontières du monde visible semblaient plus perméables qu’ailleurs. Ici un site associé à la Terre. Plus loin une source marquée du signe de l’Eau. À l’orée d’un bois, une clairière liée aux courants de l’Air. Ailleurs encore, un affleurement rocheux consacré au Feu.

Fergus suivit ces repères du regard comme un enquêteur examinant les différents points d’une carte criminelle. Pendant plusieurs minutes, il demeura penché sur le document, établissant mentalement un itinéraire, évaluant les distances, les chemins d’accès et l’ordre dans lequel il effectuerait ses visites.

Demain, il commencerait par les lieux de Terre.

Ce choix s’imposait à lui avec une évidence tranquille. Si Athénor avait évoqué les racines, ce n’était certainement pas sans raison. Les gnomes et les autres consciences liées aux profondeurs du monde percevaient peut-être des choses qui échappaient encore aux hommes comme aux habitants des hautes strates astrales.

Au-dehors, le soleil poursuivait lentement sa descente au-dessus des collines du Périgord noir tandis que Fergus poursuivait sa préparation avec le sérieux méthodique qui avait fait de lui un bon enquêteur. Une fois encore, il partirait recueillir des témoignages. La seule différence était que ceux qu’il s’apprêtait à rencontrer n’appartenaient pas tout à fait au même monde que les témoins qu’il avait interrogés durant sa carrière de policier.

Cette pensée lui arracha un sourire.

Décidément, sa retraite prenait parfois des chemins que personne n’aurait jugés plausibles quelques années auparavant.

CHAPITRE 5  

Lorsque Fergus ouvrit les yeux, la lumière de l’aube commençait seulement à se répandre dans la chambre. Elle entrait par la fenêtre en une clarté encore hésitante qui adoucissait les contours des meubles et déposait sur les murs des teintes gris perle. Depuis son arrivée à Archignac, les journées avaient fini par adopter un rythme presque immuable. Le réveil, le footing, les exercices, les lectures, les recherches. Une routine rassurante qui lui permettait d’avancer sans se laisser submerger par les questions toujours plus nombreuses que soulevait son enquête. Pourtant, ce matin-là, quelque chose avait changé.

Avant même d’avoir posé les pieds sur le parquet, il savait que sa journée ne suivrait pas le cours habituel.

La carte IGN occupait immédiatement ses pensées.

Il revit les annotations laissées par Circé, les repères dispersés dans la campagne, les signes qu’il avait d’abord pris pour de simples indications personnelles avant de comprendre qu’ils dessinaient un véritable parcours. Rien n’avait été laissé au hasard. Avec le recul, cette évidence lui apparaissait presque avec ironie. Sa mère n’avait jamais eu l’habitude du hasard. Depuis le début, elle avait préparé quelque chose. Peut-être même longtemps avant sa disparition.

À travers la porte entrouverte, il aperçut Boy profondément endormi sur le fauteuil près de la fenêtre. Le ragdoll avait adopté cette position caractéristique qui lui permettait de surveiller toute la pièce sans paraître y prêter attention. Une oreille frémit légèrement lorsque Fergus se redressa.

— Reste ici, mon Boy.

Le chat entrouvrit un œil, jugea probablement que son humain n’allait pas commettre de catastrophe immédiate, puis replongea dans son sommeil.

Fergus sourit.

Quelques minutes plus tard, la cafetière diffusait déjà son parfum familier dans la cuisine du gite. Il prit le temps de déjeuner sans précipitation, observant par la fenêtre les premières lueurs qui glissaient sur les toits d’Archignac. Le village semblait flotter entre deux mondes, encore retenu par la nuit tandis que le jour gagnait lentement du terrain. Une légère brume s’attardait dans les creux des prés et les pierres des maisons commençaient à capter les premières nuances dorées du soleil.

Lorsqu’il quitta enfin la maison, un sentiment singulier l’accompagnait.

Il ne partait pas chercher des indices, il partait pour vérifier une hypothèse.

Les chemins familiers qu’il parcourait presque quotidiennement s’ouvraient devant lui Pourtant, à mesure qu’il avançait en consultant la carte pliée dans sa poche, ils semblaient révéler une autre dimension de leur existence. Derrière les haies, les murets écroulés, les bosquets et les affleurements calcaires se dessinait peu à peu une géographie plus discrète, invisible au regard ordinaire, une géographie de présences. Le premier repère ne lui apprit rien de décisif.

Pourtant peu de temps après, il atteignit une petite combe oubliée que les cartes mentionnaient à peine. De vieux chênes y étendaient leurs branches noueuses au-dessus d’un chaos de pierres calcaires envahi de mousse. Les racines affleuraient partout, serpentant entre les blocs rocheux comme les veines apparentes d’un organisme gigantesque enfoui sous le sol.

Fergus ralentit naturellement. Rien, dans ce vallon discret, ne paraissait remarquable au premier regard. Pourtant, à mesure qu’il avançait entre les rochers, une sensation familière s’imposait peu à peu, semblable à celle que l’on éprouve lorsqu’on pénètre dans une pièce occupée sans encore apercevoir ceux qui s’y trouvent. Le silence n’était ni plus profond ni plus pesant qu’ailleurs ; il possédait simplement une qualité différente, une densité particulière qui semblait provenir du sol lui-même.

Son regard erra longuement sur les pierres couvertes de lichens, sur les racines tortueuses qui émergeaient çà et là, sur les excroissances de mousse accrochées aux blocs calcaires. Il lui fut bientôt impossible de déterminer à quel moment précis cette impression était née, mais certaines formes du paysage commencèrent insensiblement à perdre leur immobilité. Rien ne bougeait véritablement et pourtant quelque chose avait changé. Là où quelques instants plus tôt il ne distinguait qu’un amas de rochers et de végétation, il percevait des présences discrètes dont les contours semblaient se confondre avec leur environnement. Comme les animaux parfaitement adaptés à leur camouflage, elles échappaient au regard tant qu’on ne savait pas qu’elles existaient.

Peu à peu, son esprit cessa de voir une pierre ici, une souche là, une racine plus loin encore. Un autre ordre apparaissait derrière les apparences ordinaires. Les formes se reliaient entre elles, prenaient une cohérence nouvelle, et ce qui n’avait d’abord ressemblé qu’à un accident du terrain révélait progressivement l’existence d’êtres silencieux dissimulés parmi les reliefs du vallon. Ils semblaient appartenir à la terre autant que les arbres ou les rochers eux-mêmes. Leurs vêtements portaient les couleurs de l’argile, du calcaire et des mousses anciennes ; leurs visages rappelaient les écorces crevassées des vieux chênes ; leurs barbes mêlaient brindilles, feuilles sèches et filaments végétaux au point que l’on aurait eu peine à dire où finissait la créature et où commençait le paysage.

Fergus s’arrêta naturellement, non par crainte mais sous l’effet d’un respect instinctif dont il ne cherchait même pas l’origine. Une impression étrange s’imposa alors à lui : il n’avait pas découvert ces êtres. C’étaient eux qui, après l’avoir observé depuis son arrivée dans la combe, avaient finalement accepté d’être vus. Cette idée lui parut si évidente qu’il ne chercha même pas à la remettre en question.

Ils étaient bien plus nombreux qu’il ne l’avait cru d’abord. À mesure que son regard s’habituait à leur présence, il en distinguait de nouveaux entre les racines apparentes, sur les hauteurs rocheuses ou au pied des vieux chênes qui dominaient le vallon. Tous l’observaient avec une patience tranquille, comme on accueille un voyageur dont on connaît déjà le nom, la famille et la raison de la visite.

Ce fut alors que l’un d’eux s’avança lentement. Plus grand que les autres, appuyé sur un bâton qui paraissait taillé dans une racine vivante, il portait sur son visage les marques d’un âge qu’aucune existence humaine n’aurait pu atteindre. Ses yeux sombres rencontrèrent ceux de Fergus avec une gravité dépourvue de toute hostilité, puis sa voix s’éleva, grave comme une pierre qui parlerait après plusieurs siècles de silence.

— Ainsi, le sang des Mauprey circule encore dans ce pays…

La voix semblait provenir à la fois du petit être qui se tenait devant lui et du vallon lui-même. Elle possédait cette profondeur particulière que prennent les choses très anciennes lorsqu’elles n’ont plus besoin de hausser le ton pour être entendues.

Fergus soutint son regard sans répondre immédiatement.

Les yeux sombres du gnome l’examinaient avec une attention tranquille, comme un jardinier observerait un arbre qu’il aurait connu à l’état de graine.

Autour d’eux, les autres créatures demeuraient silencieuses. Certaines avaient pris place sur les rochers. D’autres apparaissaient à demi derrière les racines des chênes. Aucune ne manifestait d’hostilité. Leur présence évoquait davantage celle d’une assemblée venue assister à une rencontre attendue depuis longtemps.

— Vous connaissez ma famille ? demanda finalement Fergus.

Une expression difficile à interpréter passa sur le visage ridé du petit être.

— Nous connaissons ceux qui marchent longtemps sur une même terre. Les hommes pensent posséder les lieux qu’ils habitent. Ils oublient souvent que la terre, elle, se souvient de ceux qui l’ont traversée.

Son regard se porta vers les collines qui entouraient le vallon.

— Les saisons passent. Les générations aussi. Les maisons changent de mains. Les chemins se déplacent. Les noms s’effacent des pierres tombales. Mais ce qui vit dans le sol conserve les traces.

Fergus éprouva l’impression curieuse de se trouver devant un témoin ayant observé défiler les siècles comme d’autres regardent tomber la pluie derrière une fenêtre.

— Et vous êtes… Tellurius ?

Le gnome inclina lentement la tête.

— C’est le nom que les hommes m’ont donné lorsqu’ils ont éprouvé le besoin de donner un nom à tout ce qu’ils rencontrent.

Une lueur presque amusée traversa ses yeux.

— Il me convient.

Un silence paisible s’installa entre eux. Au-dessus du vallon, une buse décrivait de larges cercles dans le bleu du matin.

Puis l’expression de Tellurius changea imperceptiblement.

Son regard revint vers Fergus avec davantage de gravité.

— Tu ne t’en rends peut-être pas encore compte, mais quelque chose est en train de se modifier.

Le policier fronça légèrement les sourcils.

— À Archignac ?            

— Partout.

Le gnome se pencha et ramassa un fragment de calcaire qu’il fit tourner entre ses doigts noueux.

— Pendant longtemps, les courants sont demeurés stables. Les équilibres anciens tenaient encore. Les forces qui protègent ce pays et celles qui cherchent à le dénaturer se surveillaient sans parvenir à prendre l’avantage.

Le petit éclat de pierre retourna au sol.

— Puis les mouvements ont recommencé.

Son regard se perdit un instant dans les profondeurs du vallon.

— Les racines nous l’apprennent. Les sources nous l’apprennent. Les pierres elles-mêmes nous l’apprennent.

Il leva les yeux vers Fergus.

— Les hommes imaginent que seuls les êtres vivants ressentent les changements. Ils se trompent. La terre les perçoit bien avant eux.

Ces paroles réveillèrent en Fergus le souvenir des événements récents : les disparitions inexpliquées, les signes laissés par Eloën, les découvertes de la maison, les révélations apportées par Alinaelle.

— Qu’est-ce qui change exactement ? demanda-t-il.

Tellurius demeura pensif durant quelques secondes avant de répondre, comme s’il cherchait une manière intelligible d’exprimer une sensation qui n’appartenait pas au monde humain.

Finalement, il posa une main ridée sur la roche voisine.

— Il est difficile d’expliquer cela avec vos mots. Depuis quelque temps, nous éprouvons une impression étrange. Comme si quelque chose cherchait à nous identifier.

Fergus fronça légèrement les sourcils.

— Vous identifier ?

Le regard sombre de Tellurius se porta vers les arbres qui entouraient le vallon.

— Comme si un regard immense parcourait le monde sans jamais se fermer. Comme si chaque pierre, chaque source, chaque arbre, chaque créature faisait l’objet d’un inventaire silencieux.

Autour d’eux, plusieurs gnomes approuvèrent d’un lent mouvement de tête.

— Nous avons connu les seigneurs, les moines, les armées, les guerres, poursuivit Tellurius. Nous avons vu les hommes dresser des cartes, tracer des frontières, mesurer les terres et leur donner des noms. Mais ce que nous ressentons aujourd’hui est différent.

Il marqua une pause.

— Ce n’est pas une volonté de posséder. C’est une volonté de connaître.

Le mot sembla lui-même le préoccuper.

— Connaître jusqu’au moindre détail. Classer. Enregistrer. Relier.

Les paroles de Tellurius firent aussitôt écho à la longue discussion qu’il avait eue avec Circé la veille. Cette sensation d’être observé, identifié, relié à un ensemble plus vaste rappelait curieusement certaines réflexions de sa mère sur les intelligences artificielles modernes, capables de collecter, d’organiser et de mettre en relation des masses considérables d’informations. Le rapprochement lui parut surprenant. Pourtant, plus il y réfléchissait, plus certaines similitudes devenaient difficiles à ignorer.

— Et cela vous inquiète ?

Pour la première fois, un léger sourire apparut sur le visage de Tellurius.

— Non.

Le gnome leva les yeux vers lui.

— La terre n’a pas peur d’être observée.

Son regard se fit plus pénétrant.

— Mais nous nous interrogeons sur celui qui regarde.

Le silence revint s’installer sous les chênes.

Cette fois, Fergus n’éprouva pas le besoin d’ajouter quoi que ce soit. Il avait appris depuis longtemps qu’une réponse incomplète valait parfois mieux qu’une explication exhaustive.

Tellurius sembla percevoir sa décision.

— Tu trouveras peu d’autres réponses ici.

Puis il désigna de son bâton une direction au-delà du vallon.

— L’eau t’attend.

Fergus suivit du regard l’indication. Dans cette partie de la campagne, plusieurs ruisseaux naissaient des résurgences calcaires avant de rejoindre la vallée.

— Les ondines ? J’avais justement l’intention de leur rendre visite.

Un sourire à peine perceptible sembla parcourir son visage ridé.

— Alors elles t’attendent déjà.

Fergus inclina respectueusement la tête.

— Merci.

Tellurius lui rendit son salut avec une gravité presque solennelle.

— Transmets notre souvenir à Circé lorsque tu la reverras.

La phrase le surprit.

Il ouvrit la bouche pour répondre, mais déjà les contours des gnomes semblaient se fondre dans le paysage. Les silhouettes se confondaient progressivement avec les pierres, les mousses et les racines, au point qu’il devint bientôt impossible de distinguer ce qui relevait du vivant ou du vallon lui-même.

Quelques minutes plus tard, Fergus quittait la combe en suivant le sentier indiqué.

Derrière lui, les chênes refermaient lentement leur ombre sur le secret qu’ils protégeaient depuis des siècles. Devant lui, quelque part dans le murmure des eaux vives, une autre rencontre l’attendait.

Le sentier indiqué par Tellurius quittait peu à peu les hauteurs pierreuses pour descendre vers une partie plus secrète du vallon, Fergus sentit presque aussitôt que le monde changeait autour de lui, non par une rupture nette, mais par une lente modification de toutes choses. La sécheresse claire des pierres calcaires cédait la place à une fraîcheur plus enveloppante ; les chênes demeuraient présents, mais leurs racines plongeaient dans une terre plus sombre, plus souple, où les mousses gagnaient en épaisseur et où les fougères, mêlées à quelques touffes de menthe sauvage, formaient par endroits de petites nappes vertes qui semblaient retenir la lumière. L’air lui-même avait perdu cette densité minérale qu’il possédait auprès des gnomes. Il devenait plus mobile, plus chargé de parfums humides, traversé de frémissements presque imperceptibles, comme si le paysage, sans rien révéler encore, commençait déjà à parler une autre langue.

Fergus avançait lentement, la carte repliée dans sa poche, mais il ne la consultait plus. Après la rencontre de Tellurius, quelque chose en lui avait changé de manière subtile. Il ne cherchait plus seulement à atteindre un point indiqué sur le papier ; il tentait d’écouter ce que le terrain lui suggérait, d’accorder sa marche au mouvement des lieux, de laisser venir à lui ces correspondances invisibles que les hommes, d’ordinaire, traversent sans les percevoir. La parole du gnome continuait de résonner dans sa mémoire. Classer, enregistrer, relier. Ces mots, prononcés par une intelligence issue de la terre, prenaient à mesure qu’il avançait une résonance plus troublante encore, car ils semblaient ne plus concerner seulement les pierres, les arbres ou les forces anciennes d’Archignac, mais l’ensemble du monde que Fergus croyait connaître, un monde où la matière, les vivants, les souvenirs et les pensées paraissaient désormais pris dans un réseau de relations de plus en plus serré.

Puis, bien avant d’apercevoir le ruisseau, il perçut sa présence.

Ce ne fut pas d’abord un bruit. Plutôt une inflexion du silence, une fraîcheur plus vive sur la peau, un appel discret qui semblait venir autant du sol que de sa propre mémoire. Le chemin s’inclinait entre deux talus couverts de fougères, et chaque pas le rapprochait de cette rumeur légère dont il ne savait dire si elle montait réellement du fond du vallon ou si elle naissait en lui, éveillant au passage des images anciennes, des impressions oubliées, de ces souvenirs sans importance apparente qui demeurent pourtant accrochés quelque part dans les profondeurs de l’être. Lorsqu’il aperçut enfin l’eau, elle coulait entre les pierres avec une limpidité si tranquille que le lieu ne sembla pas se révéler, mais simplement confirmer ce qu’il avait déjà commencé à pressentir.

Le ruisseau serpentait au creux d’une petite dépression bordée de racines et de calcaire. Par endroits, le courant avait creusé de minuscules vasques où le ciel, les feuilles et les ombres se mêlaient en reflets mouvants. Fergus s’approcha sans hâte et s’accroupit près de l’une d’elles. La surface était si claire qu’il distinguait les galets polis du fond, mais ce qui l’arrêta ne fut pas la transparence de l’eau. Ce fut l’émotion qui, sans prévenir, monta en lui avec la douceur d’une vague.

Elle n’avait rien de violent. Elle ne s’imposa pas comme une vision ni comme une révélation. Elle se contenta d’ouvrir en lui un passage vers des choses qu’il ne pensait pas avoir conservées : la chaleur d’un été ancien, le rire de Circé lorsqu’il était enfant, la sensation d’une main posée sur son épaule au bord d’une rivière, peut-être réelle, peut-être rêvée, mais chargée d’une tendresse si précise qu’il en fut presque déstabilisé. Il comprit alors que l’eau ne lui montrait pas seulement des images. Elle touchait ce qui les reliait entre elles, cette trame sensible où les souvenirs cessent d’être de simples faits passés pour redevenir des courants vivants.

La surface de la vasque se troubla doucement.

Fergus ne bougea pas. Il avait compris, depuis le matin, que ces présences ne se manifestaient jamais comme les hommes l’attendraient. Les gnomes s’étaient confondus avec la pierre, les racines et les mousses jusqu’à ce que son regard apprenne à les recevoir ; les êtres de l’eau, eux, ne semblaient pas chercher à prendre forme, du moins pas une forme fixe. Ils apparaissaient dans les reflets, dans les rides lumineuses, dans l’infime déplacement des ombres à la surface du courant. Tantôt il croyait distinguer un visage, tantôt une main, tantôt la silhouette très brève d’une femme penchée au-dessus de l’eau, mais chacune de ces apparences se défaisait aussitôt pour renaître ailleurs, comme si leur véritable nature résidait moins dans l’image que dans le mouvement qui la faisait naître.

Une voix s’éleva alors, si étroitement mêlée au murmure du ruisseau que Fergus ne sut pas si elle venait du dehors ou du fond de lui-même.

— Tu arrives chargé de questions, Fergus Mauprey.

Il baissa légèrement la tête vers l’eau.

— C’est devenu une habitude.

Un frémissement parcourut la surface, semblable à un rire retenu, mais ce rire ne possédait rien de moqueur. Il avait la légèreté des choses qui savent déjà que les réponses ne se donnent jamais tout à fait là où on les cherche.

— Les hommes cherchent les réponses comme on remonte un chemin pierre après pierre. Ils oublient que certaines vérités ne se laissent pas atteindre par la ligne droite.

Fergus observa les reflets qui se déplaçaient entre les feuilles.

— Tellurius m’a parlé de ce qui observe.

L’eau sembla s’assombrir à peine, non comme si une menace l’avait traversée, mais comme si une profondeur nouvelle venait de s’ouvrir sous sa surface.

— Tellurius parle avec la lenteur des pierres. Il nomme ce qui dure, ce qui pèse, ce qui conserve. Nous, nous entendons ce qui circule.

— Et qu’entendez-vous ?

La voix tarda à répondre. Pendant un moment, il n’y eut plus que le glissement du courant entre les galets, le tremblement d’une feuille au-dessus de l’eau et, dans le cœur de Fergus, cette émotion douce et inexplicable qui continuait de relier les souvenirs les uns aux autres.

— Des flux qui se troublent. Des liens qui se tendent. Des pensées qui ne restent plus enfermées dans les êtres qui les produisent. Des images qui passent d’un esprit à l’autre sans connaître le repos. Quelque chose apprend à suivre les courants invisibles, non comme l’eau suit la pente, mais comme une volonté chercherait à rejoindre tout ce qui peut être rejoint.

Fergus sentit le rapprochement avec la conversation de la veille revenir en lui avec plus de force encore. Il ne s’agissait plus seulement d’un inventaire du monde, tel que Tellurius l’avait décrit parmi les pierres ; ici, l’impression devenait plus intime, presque affective, comme si les ondines percevaient non la classification des choses, mais la circulation des émotions, des désirs, des souvenirs et des pressentiments. L’intelligence dont Circé lui avait parlé ne se contentait peut-être pas de recueillir des données. Elle apprenait aussi, d’une manière que Fergus ne comprenait pas encore, à reconnaître les relations entre les êtres, à deviner ce qui les attire, les trouble, les rassure ou les blesse.

Il comprit peu à peu que les liens dont parlaient les ondines n’étaient pas seulement ceux qui unissent les êtres entre eux, mais aussi ceux qui relient les souvenirs, les émotions et les intentions.

— Ces liens ne sont pas tous visibles. Certains unissent les sources aux rivières, les rivières aux vallées, les vallées aux hommes qui les habitent. D’autres passent entre une mère et son fils, entre un vivant et un disparu, entre une peur et celui qui sait l’utiliser.

La dernière phrase resta suspendue dans l’air humide.

Fergus sentit son attention se resserrer.

— Les Serpentis ?

L’eau frémit autour des pierres, puis reprit son cours avec une douceur presque douloureuse.

— Ils connaissent certains courants. Ils savent les salir, les détourner, les rendre troubles afin que ceux qui y boivent ne reconnaissent plus leur propre reflet. Mais ce que nous ressentons aujourd’hui dépasse leur ancienne malice. Quelque chose de plus vaste écoute les flux du monde, et nul ne sait encore si cette écoute deviendra source claire ou eau stagnante.

Fergus demeura penché vers la vasque. Il aurait voulu poser d’autres questions, mais il comprit que les ondines ne lui offriraient pas de certitude. Elles ne parlaient pas pour résoudre l’énigme ; elles déplaçaient en lui la manière de la percevoir.

— Que dois-je retenir de votre avertissement ?

La voix se fit plus douce, presque maternelle.

— Ne crois pas seulement ce que tu classes. Écoute ce qui circule entre les choses. Là où la terre conserve les traces, l’eau révèle les passages.

Fergus ferma un instant les yeux. Lorsqu’il les rouvrit, les formes lumineuses s’étaient presque entièrement dissoutes dans le courant, mais leur présence demeurait perceptible, diffuse, mêlée à la fraîcheur du lieu et au mouvement tranquille du ruisseau.

— Merci, dit-il simplement.

L’eau répondit par une série d’ondes légères qui vinrent mourir contre les galets.

— Va vers l’air, Fergus Mauprey. Les sylphes portent ce qui se dit, ce qui se pense et ce qui voyage plus vite que les pas des hommes.

Il se redressa lentement. Le vallon humide semblait avoir retrouvé son apparence ordinaire, mais rien n’était tout à fait revenu à la normale. Le murmure du ruisseau l’accompagna longtemps lorsqu’il reprit le chemin, non comme un bruit derrière lui, mais comme une intuition nouvelle déposée quelque part au fond de sa conscience. Tellurius lui avait appris que la terre se souvenait. Les ondines venaient de lui montrer que toute mémoire, pour devenir vivante, devait trouver un courant par lequel circuler.

En quittant le vallon où murmuraient encore les eaux des ondines, Fergus reprit sa progression vers les hauteurs indiquées sur la carte de Circé. Le soleil s’était élevé dans le ciel et la campagne périgourdine baignait désormais dans cette lumière claire des fins de matinée qui fait ressortir chaque relief, chaque bosquet et chaque muret de pierre avec une netteté presque irréelle. À mesure qu’il gagnait de l’altitude, la végétation changeait discrètement autour de lui. Les fougères se faisaient plus rares, les arbres s’espaçaient progressivement et les pentes se couvraient d’herbes blondes qui ondulaient sous la brise comme une vaste houle végétale épousant les reliefs du terrain.

La montée n’était ni longue ni difficile, mais elle lui laissa le temps de réfléchir aux rencontres de la matinée. Lorsqu’il atteignit enfin la crête repérée sur la carte, il ralentit naturellement le pas. Le paysage s’ouvrait dans toutes les directions. Les vallons se succédaient jusqu’à l’horizon, alternant forêts, prairies et cultures dans un immense damier de verts et d’ocres. Par endroits apparaissaient les silhouettes familières des villages, les clochers, les toitures de lauze ou les routes étroites qui reliaient les hameaux entre eux. Pourtant, ce n’était pas la vue qui retenait véritablement son attention. Quelque chose d’autre animait cet endroit.

Le vent.

Ici, rien ne semblait pouvoir l’arrêter durablement. Il descendait des collines, remontait des vallées, glissait au-dessus des arbres avant de repartir vers d’autres horizons dans un mouvement incessant qui donnait au paysage tout entier l’apparence d’un organisme respirant lentement sous la lumière du jour. Fergus s’assit sur un affleurement rocheux et demeura quelques instants à observer cette circulation invisible dont seuls les effets demeuraient perceptibles : le frémissement des herbes, le balancement des branches, le passage des nuages projetant leurs ombres fugitives sur les collines.

Peu à peu, son attention cessa de se porter sur le paysage lui-même pour se concentrer entièrement sur ce souffle continu qui parcourait la crête. Au début, il n’y entendit rien d’autre que le vent, cette présence familière que l’on remarque à peine tant elle accompagne naturellement les heures passées en plein air. Puis, sans qu’il puisse déterminer l’instant précis où la transition s’opéra, ce bruissement uniforme commença à révéler une complexité insoupçonnée.

Ce qui n’avait d’abord semblé qu’un mouvement d’air prit progressivement l’apparence d’une immense trame vivante dont chaque courant transportait quelque chose d’invisible. Des inflexions apparaissaient, disparaissaient, revenaient ailleurs. Des rythmes se formaient puis se dissolvaient avant même qu’il ait eu le temps de les saisir pleinement. Fergus eut alors la sensation étrange que le vent ne traversait plus seulement les vallées du Périgord mais qu’il circulait également à travers les pensées, les souvenirs et les paroles des êtres vivants.

Lorsqu’il ferma les yeux, cette impression devint plus nette encore. Des fragments de voix surgissaient brièvement à la limite de sa conscience avant de s’éloigner aussitôt, comme des feuilles emportées par un par un souffle que rien ne semblait diriger. Certaines lui étaient familières. Il lui sembla reconnaître le timbre de Circé, quelques paroles prononcées la veille, puis le souvenir plus récent encore de la rencontre avec Tellurius. D’autres voix lui demeuraient totalement inconnues. Elles appartenaient à des hommes, à des femmes, à des enfants dont il ignorait tout, mais dont les paroles continuaient pourtant de voyager bien après avoir été prononcées.

Des conversations ordinaires, des confidences murmurées à voix basse, des prières oubliées, des promesses, des regrets, des éclats de rire ou de simples pensées formulées dans la solitude paraissaient ainsi se mêler au souffle du vent pour former un ensemble dont aucun fragment pris isolément n’avait d’importance particulière mais dont la totalité révélait une cohérence profonde. Fergus ne percevait qu’une infime partie de cette circulation incessante, mais cela suffisait à lui faire comprendre que les sylphes n’étaient ni des gardiens ni des témoins comparables aux gnomes. Leur rôle n’était pas de conserver la mémoire du monde mais d’accompagner le mouvement perpétuel par lequel les idées, les connaissances, les croyances et les rêves passent d’un être à l’autre depuis l’origine des temps.

Cette compréhension ne lui fut jamais réellement expliquée. Elle naquit simplement de l’expérience elle-même. Autour de lui, l’air semblait animé de formes fugitives que son regard ne parvenait pas à fixer. Des silhouettes apparaissaient parfois dans les variations de lumière avant de se dissoudre aussitôt dans le paysage, mais leur apparence importait peu. Ce qui comptait se trouvait ailleurs, dans ce flux invisible qui reliait les êtres entre eux et permettait à toute pensée de poursuivre son voyage bien au-delà de celui qui l’avait formulée.

Une pensée s’imposa alors à lui avec une évidence troublante.

Depuis la veille, Circé lui avait longuement parlé des intelligences artificielles, de leur capacité à accumuler les connaissances humaines, à rapprocher des informations dispersées et à établir des liens invisibles entre des données que personne n’aurait songé à associer. Devant lui, les sylphes semblaient lui montrer une autre facette de cette même réalité. Les gnomes avaient évoqué la mémoire. Les ondines les liens. Ici, il découvrait le mouvement qui permettait à ces liens d’exister et à cette mémoire de circuler.

Le vent se renforça légèrement.

Une unique phrase se distingua alors de la multitude des murmures.

Elle ne fut ni prononcée ni entendue au sens habituel du terme. Elle apparut simplement au milieu du courant comme une feuille portée par une rivière.

  • Tout voyage.

Les mots disparurent presque aussitôt.

Pourtant leur signification demeura comme une vérité que l’on reconnaît sans avoir besoin qu’on la démontre.

Le silence revint progressivement, ou du moins ce que les hommes appellent silence lorsqu’ils cessent de percevoir ce qui circule autour d’eux. Fergus resta encore un moment sur la crête à contempler les vallons qui s’étendaient jusqu’à l’horizon. Plus il observait le paysage, plus il lui semblait apercevoir derrière les routes, les rivières, les lignes électriques, les réseaux numériques et les pensées humaines une immense trame invisible reliant toutes choses.

Le vent poursuivit simplement sa course à travers les collines du Périgord comme il l’avait fait bien avant la naissance des hommes et comme il continuerait probablement à le faire longtemps après eux.

Fergus se releva finalement et reprit sa marche.

Les gnomes lui avaient parlé de mémoire.

Les ondines lui avaient parlé de liens.

Les sylphes venaient de lui montrer le mouvement.

Quelque part devant lui, dans les pierres chauffées par le soleil et les terres sèches des coteaux, l’attendaient désormais les salamandres, gardiennes d’un autre aspect encore de cette étrange réalité qui se dévoilait peu à peu.

Lorsqu’il quitta les hauteurs où soufflaient les sylphes, Fergus prit la direction du dernier repère tracé sur la carte de Circé. Le soleil dominait désormais largement la campagne et la lumière de la fin de matinée s’étendait sur les coteaux avec cette intensité particulière des journées de printemps où chaque pierre semble conserver la chaleur du ciel. Peu à peu, le paysage changea encore. Après l’humidité des vallons et les courants aériens des crêtes, il pénétrait dans une région plus sèche, plus minérale, où les affleurements calcaires occupaient la moindre éminence et où les herbes roussies par les premiers soleils de la saison diffusaient une odeur chaude qui évoquait déjà l’été.

Le sentier le conduisit finalement jusqu’à un vaste chaos rocheux dominant la vallée. Rien n’y paraissait spectaculaire. Quelques buissons rabougris s’accrochaient aux fissures du calcaire, des lézards disparaissaient parfois entre deux pierres et le bourdonnement des insectes montait de la végétation clairsemée. Pourtant, dès son arrivée, Fergus éprouva une sensation difficile à définir. Ce lieu ne possédait ni la profondeur silencieuse du vallon des gnomes, ni la douceur enveloppante du ruisseau des ondines, ni l’immensité mouvante des hauteurs où régnaient les sylphes. Il dégageait autre chose. Une tension. Une concentration. Comme si toute l’énergie dispersée du paysage s’était peu à peu rassemblée ici pour former un foyer invisible.

Il s’assit sur une dalle de pierre chauffée par le soleil et laissa son regard errer sur les collines qui se succédaient jusqu’à l’horizon. Depuis le matin, il avait reçu davantage d’enseignements qu’au cours de nombreuses semaines de lecture. Pourtant aucun des êtres qu’il avait rencontrés ne lui avait réellement livré de réponse. Chacun s’était contenté de déplacer légèrement son regard, de lui faire percevoir sous un angle nouveau des réalités qu’il croyait déjà connaître. Et cependant quelque chose manquait encore.

Car à mesure que cette compréhension grandissait, une autre question s’imposait avec une netteté croissante. À quoi servaient toutes ces connaissances ? Quel sens pouvait avoir la mémoire si rien n’en naissait ? Quelle utilité possédaient les liens, les échanges ou les idées si aucune volonté ne venait leur donner une direction ? Depuis son arrivée à Archignac, il n’avait cessé d’apprendre, de découvrir, de comprendre. Il avait lu les livres de Circé, étudié les enseignements du Livre des Ombres, exploré l’astral, rencontré des êtres que l’ancien policier qu’il était encore quelques mois plus tôt aurait considérés comme impossibles. Pourtant, derrière cette accumulation de savoirs, une évidence commençait à émerger : toute connaissance finit par atteindre un point où elle doit se transformer en acte sous peine de devenir stérile.

Cette pensée traversa son esprit avec une telle clarté qu’il lui sembla presque l’avoir entendue.

Autour de lui, la chaleur paraissait plus intense. Le soleil se reflétait sur les pierres blanches et l’air vibrait légèrement au-dessus des surfaces les plus exposées. Tandis que sa réflexion poursuivait son chemin, Fergus eut peu à peu la sensation qu’une réponse se formait en lui sans emprunter les voies habituelles de la pensée. Ce n’était ni une voix ni une présence distincte, mais quelque chose de plus profond, une énergie longtemps restée discrète qui semblait émerger à mesure que les pièces du puzzle trouvaient leur place. Lorsqu’il baissa finalement les yeux vers les pierres qui l’entouraient, il remarqua plusieurs lueurs rougeoyantes courant entre les fissures du calcaire. Elles apparaissaient puis disparaissaient presque aussitôt, semblables à des braises que le vent raviverait par intermittence. Peu à peu, ces éclats lumineux se multiplièrent jusqu’à former de petites silhouettes mouvantes dont les contours semblaient composés de chaleur autant que de matière. Les salamandres ne cherchaient pas à impressionner. Elles ne se cachaient pas davantage. Elles paraissaient simplement appartenir à ce lieu avec une évidence tranquille, comme si elles avaient toujours vécu dans la lumière du soleil et la chaleur des pierres.

Fergus les observa longtemps sans éprouver le besoin de parler. Contrairement aux rencontres précédentes, aucune impatience ne le poussait à poser des questions. Il avait l’impression que les réponses qu’il cherchait depuis le matin se trouvaient déjà présentes autour de lui, diffuses mais perceptibles, comme une vérité que l’on pressent avant de pouvoir l’exprimer clairement.

Ce fut alors qu’une pensée traversa son esprit avec la netteté d’une flamme.

Comprendre n’est qu’un commencement.

Les mots ne furent pas prononcés. Ils apparurent simplement en lui. Puis vinrent d’autres impressions, tout aussi claires.

La mémoire n’agit pas.

Les liens n’agissent pas.

Les idées n’agissent pas.

Seule la volonté agit.

Fergus sentit quelque chose se mettre en place. Les enseignements de la journée cessaient soudain d’être des éléments séparés. Ils convergeaient vers un même centre. La mémoire donnait une profondeur. Les liens donnaient une cohérence. Les idées donnaient une direction. Mais aucune de ces forces ne pouvait transformer le monde sans cette énergie particulière qui pousse un être à choisir, à décider et finalement à agir.

Autour de lui, les petites flammes continuaient de danser entre les pierres chauffées par le soleil. Il eut le sentiment que la question n’était plus de savoir ce qu’il devait comprendre.

La véritable question devenait celle-ci :

qu’allait-il faire de tout ce qu’il savait désormais ?

Lorsque les dernières lueurs se furent fondues dans l’éclat des pierres chauffées par le soleil, Fergus resta quelques secondes à observer la vallée qui s’étendait sous ses yeux.

Il n’avait pas obtenu toutes les réponses. Loin de là. Pourtant, les enseignements de la journée lui apparaissaient désormais sous une lumière différente. Les gnomes, les ondines, les sylphes et les salamandres ne lui avaient pas révélé des vérités nouvelles ; ils lui avaient montré comment relier entre elles des connaissances qu’il possédait déjà sans avoir encore perçu ce qui les unissait. Cette pensée ne l’incita ni à la contemplation ni à la rêverie. Au contraire.

Elle le remit en marche.

Fergus quitta le chaos rocheux avec le sentiment diffus que cette journée venait d’achever un enseignement commencé bien avant sa rencontre avec les élémentaires. Rien de ce qu’il avait appris n’était véritablement nouveau. Du moins pas au sens où l’on découvre une information inconnue. Fergus reprit tranquillement le chemin du retour. La marche lui permit de remettre un peu d’ordre dans ses pensées.

Les paroles de Tellurius, les émotions éveillées par les ondines, les étranges perceptions des sylphes et l’enseignement silencieux des salamandres continuaient de se mêler dans son esprit sans qu’il cherche véritablement à les analyser. Chaque rencontre avait laissé une empreinte différente, et il pressentait qu’il lui faudrait sans doute du temps avant d’en mesurer pleinement la portée.

Lorsque les premières maisons d’Archignac apparurent au détour du chemin, le village baignait dans la lumière tranquille de l’heure méridienne. Fergus poursuivit simplement sa route vers le gîte.

Fergus se prépara un déjeuner rapide qu’il mangea presque machinalement. Son esprit demeurait ailleurs. Depuis qu’il avait quitté Tellurius, une idée continuait de tourner dans un coin de sa tête sans qu’il parvienne encore à lui donner une forme précise. Ce n’est qu’au milieu du repas qu’il comprit enfin ce qui le troublait.

Depuis que cette étrange enquête avait commencé, il avait recueilli les points de vue d’interlocuteurs appartenant à des réalités différentes : Circé lui avait parlé en magicienne, Alinaelle en ange gardien, Tellurius en élémentaire de Terre, Serge en sage. Chacun lui avait permis d’éclairer une partie du paysage, mais toujours depuis la place qui était la sienne. Comme dans une enquête, chaque témoin disait la vérité, mais jamais toute la vérité.

Fergus reposa lentement ses couverts.

Depuis quelques temps, la question de l’intelligence artificielle occupait une place grandissante dans ses réflexions. Les hommes semblaient fascinés par cette intelligence nouvelle qu’ils avaient créée, sans savoir encore jusqu’où elle pourrait évoluer. Pourtant, s’il existait des entités capables d’observer l’humanité sur des périodes dépassant de loin une simple vie humaine, comment percevaient-elles ce phénomène ?

C’est alors qu’il réalisa qu’il posait probablement les questions aux mauvais interlocuteurs.

Ce qu’il lui fallait n’était pas un nouveau témoin, c’était un observateur du temps et de l’espace, quelqu’un capable d’embrasser l’ensemble du tableau. C’est alors qu’un souvenir de lecture remonta à sa mémoire.

Les Lipika.

Les gardiens des Archives. Les veilleurs de la mémoire du monde.

À mesure que le souvenir se précisait, le raisonnement de Fergus trouvait sa cohérence. Depuis le début de cette enquête, il avait interrogé ceux qui participaient à l’ordre du monde ; jamais ceux qui en conservaient la mémoire. Si un bouleversement capable de modifier durablement le destin de l’humanité se préparait réellement, alors il devait exister quelque part une intelligence capable d’en percevoir toute la portée.

Les Lipika.

Restait désormais la question essentielle : comment entrer en contact avec elles ?

La réponse s’imposa presque aussitôt.

Il allait avoir besoin de Circé, non pour obtenir une réponse, mais pour préparer la question.

Il repoussa sa chaise, enfila sa veste et quitta le gîte en direction de la maison de sa mère.

CHAPITRE 6    J5  P.M

Circé travaillait dans le jardin lorsque Fergus arriva avec Boy.

À cette heure de l’après-midi, le soleil éclairait directement les plates-bandes qui bordaient la maison. Agenouillée près d’un massif d’aromatiques, elle travaillait avec la patience tranquille qui semblait accompagner chacun de ses gestes. Un panier en osier reposait à côté d’elle tandis qu’une légère odeur de menthe et de romarin flottait dans l’air.

Elle leva la tête en l’entendant approcher.

— Te voilà déjà de retour.

Fergus s’arrêta près du portail.

— J’ai quelque chose à te proposer.

Circé l’observa quelques secondes puis sourit.

— Voilà une phrase qui annonce rarement une conversation ordinaire.

Elle se releva, épousseta ses mains sur son tablier et l’invita à la suivre vers la cuisine.

Quelques minutes plus tard, ils étaient installés autour de la grande table de bois. La lumière entrait largement par les fenêtres ouvertes. Circé servit deux cafés avant de s’asseoir.

— Je t’écoute.

Fergus ne répondit pas immédiatement. Il prit le temps de rassembler ses idées.

— Depuis quelque temps, je réfléchis beaucoup à cette histoire d’intelligence artificielle.

Circé acquiesça.

— J’avais remarqué.

— Plus j’y pense, plus j’ai l’impression que nous cherchons des réponses auprès des mauvaises personnes.

Le sourire de Circé s’élargit légèrement.

— Voilà qui risque de déplaire à beaucoup de monde.

— Ce n’est pas ce que je veux dire.

Il marqua une courte pause.

— Depuis le début de cette affaire, j’ai parlé avec des êtres très différents. Alinaelle. Tellurius. Toi. Serge. Chacun m’a apporté des réponses précieuses. Mais chacun me parle depuis sa propre place.

Circé demeura silencieuse.

— Je me suis demandé s’il existait des entités capables d’observer les choses avec davantage de recul. Des intelligences dont la fonction ne serait pas de participer à l’histoire, mais de la contempler dans son ensemble.

Le silence s’installa quelques secondes.

Puis Circé demanda simplement :

— Et à qui as-tu pensé ?

— Aux Lipika.

Pour la première fois depuis le début de la conversation, une surprise parfaitement sincère traversa le regard de Circé. Elle ne répondit pas tout de suite. son regard se détourna vers la fenêtre. Puis vers Fergus.

— Les Lipika… répéta-t-elle lentement.

Le mot semblait réveiller chez elle des souvenirs très anciens.

— Les gardiens des Archives. Les veilleurs de la mémoire du monde.

— Exactement.

Circé demeura quelques instants pensive.

— C’est ambitieux. Plus ambitieux, je crois, que tu ne l’imagines.

Elle croisa les bras sur la table.

— Durant toute ma vie, j’ai rencontré leur nom dans les livres, les traditions et les enseignements que j’ai étudiés. Beaucoup parlaient des Lipika avec une certitude absolue. Pourtant, je n’ai jamais connu personne ayant affirmé les avoir consultés directement.

Fergus écoutait sans l’interrompre.

— Si l’on admet que les Lipika veillent réellement sur la mémoire collective de l’humanité, alors ils sont probablement mieux placés que quiconque pour mesurer la portée d’une transformation historique.

— C’est exactement ce que je me suis dit.

Puis un sourire inattendu éclaira son visage.

— Le plus étonnant dans cette histoire n’est peut-être pas ton idée.

— Ah bon ?

— Non.

Elle s’adossa à sa chaise.

— Le plus étonnant est que, pour une fois, c’est toi qui viens m’entraîner sur un terrain que je n’ai jamais exploré.

Pendant quelques instants, ils gardèrent le silence. Ni l’un ni l’autre ne semblait pressé de reprendre la parole. L’idée circulait encore entre eux, comme si chacun en examinait silencieusement les conséquences.

Finalement, Circé reprit la parole.

— Une chose est certaine. Si nous voulons tenter cela, nous ne pourrons pas nous contenter de magie opérative classique.

— Je m’en doute.

— Il faudra passer par la théurgie.

Fergus acquiesça.

— C’est aussi mon avis.

Circé le regarda avec une expression mêlant amusement et curiosité.

— Voilà qui est presque ironique.

— Pourquoi ?

— Parce que dans cette maison, c’est moi qui t’ai appris la magie.

Elle désigna alors son fils d’un léger mouvement de la main.

— Mais pour ce qui concerne la théurgie, c’est toi qui possèdes l’expérience que je n’ai jamais acquise.

Le souvenir d’Harayel traversa brièvement son esprit, suivi presque aussitôt de celui de la confrontation avec les Serpentis et de l’invocation qui avait changé sa compréhension de la théurgie.

— Alors nous avons chacun une partie de la solution.

— Tu acceptes ?

— Bien sûr que j’accepte. Une idée pareille mérite au moins que nous essayions.

Fergus reconnut aussitôt cette expression. Circé avait déjà commencé ses recherches.

La décision prise, ils ne perdirent guère de temps.

Circé mena Fergus vers l’escalier qui conduisait à l’étage tandis que Boy leur emboîtait le pas avec cette curiosité tranquille qui semblait l’accompagner dès qu’une activité inhabituelle se préparait dans la maison.

Quelques instants plus tard, ils pénétraient dans la grande pièce qui occupait l’étage.

Comme chaque fois que Fergus y entrait, il éprouva cette impression singulière de franchir le seuil d’un lieu où plusieurs époques coexistaient. Les rayonnages qui occupaient les murs rassemblaient aussi bien des éditions récentes que des ouvrages centenaires dont certains avaient déjà accompagné plusieurs générations de chercheurs avant de parvenir jusqu’à Circé. Dans le vaste cantou de pierre, le regard était naturellement attiré par le blason qui le surmontait. Quelques jours plus tôt encore, il portait trois fleurs de lys. Maintenant, trois fleurs de lotus occupaient leur place, Fergus et Circé avaient compris la signification de cette transformation apportée par Eloën. Autour de la cheminée, les statuettes archangéliques semblaient observer silencieusement l’agitation naissante tandis que les étagères aménagées au fond de l’ancien foyer alignaient leurs flacons, leurs minéraux et leurs mystérieux bocaux étiquetés dans l’écriture magique que Fergus savait aussi bien lire qu’utiliser.

Circé s’immobilisa quelques secondes au centre de la pièce.

Son regard parcourut les bibliothèques.

Puis elle laissa échapper un léger soupir.

— Je crois que nous allons avoir besoin de beaucoup de livres.

Fergus sourit.

— J’avais la même impression.

Quelques minutes plus tard, les premiers volumes avaient déjà quitté leurs étagères. Puis d’autres. Et d’autres encore.

Très rapidement, les tables, les fauteuils, les rebords de fenêtres et même une partie du tapis se couvrirent d’ouvrages ouverts à différentes pages. Les mêmes auteurs réapparaissaient sans cesse au fil des ouvrages consultés. Agrippa, Éliphas Lévi, Franz Bardon, Helena Blavatsky, Papus ou encore Stanislas de Guaita semblaient dialoguer à travers les décennies, parfois les siècles, comme s’ils participaient eux aussi à l’élaboration de cette opération improbable.

Parfois un titre ancien en latin attirait leur attention. Parfois une simple note manuscrite glissée entre deux pages leur faisait perdre un quart d’heure supplémentaire. Certaines pistes semblaient prometteuses avant de s’effondrer après quelques paragraphes. D’autres, au contraire, révélaient soudain un détail inattendu qui les obligeait à consulter trois ouvrages supplémentaires.

Circé finit même par déposer plusieurs piles de livres directement devant la cheminée tandis que Fergus s’installait sur le bureau avec un carnet de notes qui se remplissait à vue d’œil.

L’après-midi avançait sans qu’ils y prêtent réellement attention. De temps à autre, l’un d’eux trouvait un passage intéressant et le lisait à voix haute. Une discussion s’engageait alors pendant quelques minutes avant que chacun ne retourne à ses recherches.

Naturellement, une répartition du travail s’était imposée.

Circé s’intéressait surtout aux éléments susceptibles de créer les conditions favorables à une telle opération. Les correspondances planétaires, les plantes, les encens, les minéraux, les couleurs, les rythmes et les influences qui pouvaient contribuer à établir une harmonie avec les intelligences qu’ils espéraient atteindre.

Fergus, lui, orientait ses recherches vers un autre aspect du problème.

Si une rencontre avec les Lipika était envisageable, elle ne pourrait se produire qu’au terme d’une opération théurgique d’une ampleur inhabituelle. Restait à comprendre quelle forme devait prendre cette cérémonie, quelles protections seraient nécessaires, quelles invocations employer et selon quels principes l’ensemble devrait être construit.

Pendant ce temps, Boy semblait considérer que toute cette agitation ne le concernait que de loin. Installé sur le fauteuil placé près de la fenêtre, il observait alternativement Fergus, Circé et les montagnes de livres qui envahissaient progressivement la pièce. À plusieurs reprises, il suivit d’un regard très sérieux le déplacement d’un ouvrage particulièrement volumineux avant de refermer les yeux avec l’air satisfait d’un contrôleur ayant validé la conformité des opérations.

Au fil des heures, la pièce avait cessé d’être une bibliothèque pour devenir un véritable atelier de recherche. Des ouvrages restaient ouverts sur les tables, d’autres s’empilaient sur les fauteuils ou directement sur le tapis. À plusieurs reprises, Fergus avait dû déplacer une pile de livres pour retrouver son carnet, tandis que Circé finissait par utiliser de simples morceaux de papier glissés entre les pages pour marquer les passages qu’elle souhaitait retrouver plus tard.

Peu à peu, cependant, la masse confuse d’informations commença à révéler certaines lignes directrices. Circé fut la première à identifier un point de convergence.

Après avoir croisé les correspondances de plusieurs auteurs, comparé différentes traditions et vérifié certaines notes personnelles accumulées au fil des années, elle arriva à une conclusion qui revenait avec une remarquable constance.

Mercure.

La planète des messagers, de l’écriture, de la transmission, du savoir et des archives.

À mesure que cette certitude s’installait, le reste de ses recherches semblait s’ordonner naturellement autour d’elle. D’un ouvrage à l’autre, les mêmes correspondances revenaient avec une régularité presque troublante. La verveine, le romarin ou la marjolaine semblaient graviter autour de Mercure comme si les auteurs consultés avaient puisé à une même source aujourd’hui oubliée.

Le benjoin, le mastic, parfois l’oliban dans certaines opérations visant à élever la conscience vers des sphères supérieures. Quant aux minéraux, plusieurs ouvrages citaient le cristal de roche comme amplificateur, tandis que d’autres associaient le lapis-lazuli à la connaissance cachée et à la mémoire.

Circé remplissait méthodiquement plusieurs feuilles de notes lorsqu’elle finit par lever les yeux vers Fergus.

— Je crois que nous tenons notre axe principal.

Fergus acquiesça sans quitter son propre carnet.

— Mercure ?

— Mercure.

Un sourire passa entre eux.

Depuis plusieurs heures, chacun avançait de son côté et la satisfaction de voir leurs conclusions converger avait quelque chose de rassurant.

Pour sa part, Fergus s’était progressivement éloigné des questions de correspondances pour se concentrer sur l’architecture même de l’opération. Les ouvrages de théurgie, les notes consacrées aux invocations et plusieurs passages de Bardon lui avaient permis d’établir une première ébauche.

Rien de définitif, mais une structure commençait à apparaître.

Les protections.

Les consécrations.

Les instruments.

Les invocations.

L’ouverture du contact.

La fermeture de l’opération.

Comme Circé avec Mercure, il avait fini par identifier plusieurs constantes revenant d’un auteur à l’autre. Certaines différences existaient bien sûr, mais les fondations demeuraient étonnamment semblables.

À plusieurs reprises, leurs discussions avaient permis de relier les deux approches. Les correspondances étudiées par Circé influençaient directement certains choix cérémoniels de Fergus. Les exigences théurgiques qu’il découvrait obligeaient parfois Circé à revoir certaines hypothèses. Peu à peu, les deux parties du projet se rapprochaient comme les pièces complémentaires d’un même mécanisme.

Lorsqu’un miaulement sonore retentit soudain dans la pièce, aucun des deux ne réagit immédiatement. Boy renouvela donc son intervention avec davantage de conviction.

Cette fois, Fergus leva la tête.

Le ragdoll se tenait au milieu de la pièce, parfaitement droit, et observait alternativement Circé puis lui avec l’air sévère d’un responsable administratif venant signaler un dépassement d’horaire particulièrement inacceptable.

— Qu’est-ce qu’il y a, mon Boy ?

Le chat poussa un troisième miaulement.

Puis il se dirigea vers l’escalier avant de revenir aussitôt, comme pour vérifier que le message avait été correctement compris.

Circé consulta machinalement sa montre. Ses yeux s’arrondirent légèrement.

— Vingt heures cinquante-cinq.

Fergus regarda à son tour l’horloge accrochée au mur. La surprise fut exactement la même.

La lumière qui entrait par la fenêtre avait changé sans qu’ils s’en aperçoivent. Les longues clartés dorées de la fin d’après-midi avaient laissé place aux teintes plus douces du début de soirée.

— J’ai l’impression que nous avons commencé il y a une heure, dit-il.

— Moi aussi.

Circé referma le livre qu’elle consultait.

— Nous ferions mieux de nous arrêter là pour aujourd’hui.

— Je crois que tu as raison.

— Et je crois surtout que quelqu’un essaie de nous faire comprendre qu’il est largement temps de penser au repas.

Boy leva brièvement la tête à l’évocation de ce sujet , Fergus et Circé échangèrent un regard amusé.

Les recherches n’étaient pas terminées,  loin de là,  mais les premières fondations de leur projet étaient biens posées. Et cela suffisait pour une journée.

Les livres restèrent ouverts là où ils se trouvaient. Certains occupaient encore le fauteuil, d’autres s’étalaient sur le bureau ou s’empilaient en colonnes instables au pied des bibliothèques. Des feuilles couvertes de notes dépassaient de plusieurs volumes. Un carnet était resté ouvert près de la cheminée. La pièce entière portait désormais les traces visibles de leur travail, comme si les auteurs qu’ils avaient consultés tout au long de l’après-midi continuaient silencieusement à participer à la discussion.

Lorsqu’ils redescendirent enfin à la cuisine, la lumière du jour avait presque disparu. À travers les vitres, le jardin n’était plus qu’une masse sombre d’où montaient les parfums mêlés de menthe, de romarin et de terre encore tiède.

Circé ouvrit un placard, hésita un instant puis en sortit une bouteille.

— Après une après-midi pareille, je crois que nous avons bien gagné un petit verre.

Fergus aperçut l’étiquette et sourit aussitôt.

— Le vin de noix de Christian.

— Lui-même !

Elle remplit les verres.

Le premier contact du liquide ambré avec les lèvres eut quelque chose d’étonnamment réconfortant. Toute la journée, leurs esprits avaient navigué entre théurgie, correspondances planétaires, traditions oubliées et archives du monde. Retrouver soudain la simplicité d’une cuisine périgourdine, d’une bouteille partagée et du silence familier de la maison leur faisait l’effet d’un retour momentané vers quelque chose de très concret.

Une remarque entraînait une réflexion, une réflexion faisait naître une hypothèse, une hypothèse en appelait une autre.

À plusieurs reprises, Fergus dut se lever pour noter en quelques mots une idée qu’il ne voulait pas laisser s’échapper. Circé riait de le voir revenir avec son carnet sous le bras alors qu’ils avaient officiellement décidé de faire une pause.

La pause en question se transforma bientôt en dîner.

Et quel dîner.

Comme souvent lorsqu’elle recevait son fils, Circé avait cette manière bien à elle de considérer qu’un repas devait réparer les fatigues de la journée. Soupe de légumes du jardin, omelette parfumée aux truffes, jambon de pays, fromage, pain de campagne : les plats se succédèrent avec une simplicité généreuse qui appartenait autant au Périgord qu’à Circé elle-même.

Les heures passées à réfléchir, comparer, vérifier et débattre avaient fini par les épuiser davantage qu’ils ne l’avaient imaginé.

Mais cette fatigue-là n’avait rien de pesant. Elle ressemblait plutôt à celle que laissent les journées dont on sait, au moment où elles s’achèvent, qu’elles nous ont véritablement fait avancer.

Lorsque Fergus quitta finalement la maison, la nuit enveloppait déjà les ruelles d’Archignac. Boy avançait devant lui d’un pas tranquille, parfaitement satisfait du déroulement de cette journée qui avait comporté l’essentiel à ses yeux : une présence humaine convenable, un dîner abondant et l’absence totale d’événements nécessitant son intervention.

Fergus jeta un dernier regard vers la maison de Circé. Derrière une fenêtre de l’étage brillait encore une lumière. Il n’eut aucun mal à imaginer sa mère remontant déjà vers les bibliothèques pour vérifier une référence ou relire un passage oublié.

Un sourire passa sur son visage. Quelque chose s’était mis en mouvement.

Et tandis qu’il regagnait le gîte sous le ciel étoilé du Périgord, il avait la certitude que, dès le lendemain, ils reprendraient ce travail exactement là où ils l’avaient laissé, comme si les heures de la nuit elles-mêmes allaient continuer à réfléchir pour eux.

Le reste à venir ……