Scène 1 : bibliothèque
La disparition de la boule de cristal lui pesait plus qu’il ne se l’avouait.
Depuis sa destruction, quelque chose en lui était resté en suspens, comme un geste interrompu qu’aucune habitude nouvelle n’était encore parvenue à remplacer. Il avait appris, ces derniers mois, à voir autrement, à sentir davantage, à se fier aux courants subtils, aux signes, aux modulations presque imperceptibles qui traversaient les lieux, les objets, parfois même les êtres. Pourtant la perte demeurait. La boule n’avait pas seulement été un outil. Elle avait été un point de convergence, une surface offerte à l’attention, un seuil docile entre le visible et ce qui ne l’était pas tout à fait.
Ce matin-là, cette absence revint à lui avec une netteté particulière.
Fergus resta un instant immobile dans la pièce du haut, les mains posées à plat sur le bord de la table, le regard arrêté non sur un objet précis, mais sur l’espace laissé vacant par ce qui n’était plus. Puis il releva lentement la tête. Il ne servait à rien de regretter. Il le savait. Dans ce monde-là plus qu’ailleurs, l’insistance stérile ne produisait rien. Il fallait déplacer la question.
S’il n’avait plus la boule, il lui restait la maison.
Et dans la maison, il lui restait la bibliothèque de Circé.
Il se détourna, gagna les rayonnages d’un pas tranquille, presque recueilli. Comme chaque fois qu’il entrait là avec une intention précise, il éprouva cette sensation singulière d’être précédé. Non pas observé — ce mot aurait été trop pauvre, presque naïf — mais attendu. Tout, dans cette pièce, portait la marque d’un ordre qui n’avait rien de décoratif. Les livres n’étaient pas là pour faire nombre. Ils composaient une architecture. Chaque étagère, chaque série, chaque voisinage de volumes semblait répondre à une logique intérieure qu’il n’avait pas encore entièrement pénétrée, mais qu’il commençait enfin à respecter.
La lumière du matin entrait de biais et glissait sur les dos sombres, les cuirs usés, les toiles anciennes, les titres dorés à demi effacés. Quelques ouvrages modernes s’intercalaient parmi des éditions plus anciennes, voire antiques. Rien n’était poussiéreux. Rien n’était abandonné. La bibliothèque de Circé n’avait pas l’allure d’un mausolée, mais celle d’un organisme silencieux, demeuré actif en l’absence même de celle qui l’avait composée.
Boy l’avait suivi sans bruit. Le chat s’installa sur le vieux fauteuil près de la fenêtre, puis se figea aussitôt, les yeux mi-clos, dans cette immobilité trompeuse qui chez lui n’avait jamais signifié l’indifférence.
Fergus parcourut d’abord les rayons consacrés aux arts divinatoires. Son doigt passa lentement sur plusieurs titres. Cristallomancie. Miroirs noirs. Supports de vision. Concentration imaginale. Il tira un volume, l’ouvrit, lut quelques lignes, le reposa. En prit un autre. Puis un troisième. Il ne trouvait pas ce qu’il cherchait exactement — ou peut-être cherchait-il encore sans le savoir sous un nom trop étroit. Ce n’était pas une simple technique de remplacement qu’il voulait. Pas un bricolage pour compenser un objet perdu. Il cherchait autre chose. Une manière de comprendre ce que la destruction de la boule avait déplacé en lui. Ce qu’elle lui interdisait désormais. Ou au contraire ce qu’elle l’obligeait à franchir.
Il laissa là les traités de vision et se tourna vers un autre ensemble : correspondances des lieux, mémoire des pierres, influences telluriques, fondations sacrées, ruines, reliquats de puissance. À mesure qu’il lisait les tranches, il sentait sa pensée se réordonner. Oui. C’était peut-être par là qu’il fallait reprendre. Non plus par la surface où les images viennent se former, mais par la matière même qui les appelle.
Il s’accroupit devant le bas d’une bibliothèque, là où Circé rangeait parfois les dossiers, les papiers volants, les pochettes épaisses qu’elle glissait entre deux ensembles plus savants. Une chemise cartonnée dépassait à peine entre deux gros volumes consacrés à l’histoire religieuse du Périgord et aux demeures seigneuriales du Sarladais. Elle n’avait rien, à première vue, de remarquable. C’était précisément ce qui le fit s’arrêter.
Il la tira avec précaution.
Aucun titre en façade. Juste, sur le coin supérieur, une petite mention au crayon : Archignac.
Fergus sentit aussitôt son attention se resserrer.
Il posa la chemise sur la table, l’ouvrit. À l’intérieur, il trouva un ensemble disparate mais soigneusement classé : photocopies d’archives, notes manuscrites de Circé, extraits d’ouvrages d’histoire locale, relevés de patronymes, croquis approximatifs, références bibliographiques, et même une reproduction de plan ancien trop pâle pour être immédiatement lisible. Il se pencha, prit la première feuille.
Les premières lignes suffirent à le dérouter.
Il n’était pas question, du moins pas d’emblée, d’un château au sens où il l’avait vaguement imaginé jusque-là. Les formulations revenaient : maison forte, demeure noble modeste, site défensif mineur, occupation incertaine. Plus loin, d’autres mentions faisaient état de contestations de propriété, de litiges entre lignées cousines, de revendications répétées sur plusieurs générations. L’ensemble avait quelque chose d’étrange. On se disputait avec acharnement un lieu dont les descriptions, elles, demeuraient étonnamment pauvres. Comme si la valeur du site n’avait jamais résidé dans son apparence ni même dans son confort.
Il poursuivit.
À certains endroits, Circé avait souligné quelques phrases au crayon fin. Ailleurs, elle avait ajouté en marge de brefs commentaires, toujours sobres, presque secs. L’un d’eux retint son regard :
“On ne se bat pas pour des murs si modestes. Donc autre chose.”
Il releva la tête, songeur, puis reprit la lecture.
Une autre note faisait référence à un conflit d’héritage dont les enjeux semblaient disproportionnés. Une autre encore associait les querelles familiales à des transmissions non entièrement décrites dans les documents officiels : droits d’usage, limites anciennes, accès, dépendances, peut-être davantage. Plus loin, sur une feuille volante, Circé avait recopié cette phrase tirée d’un texte ancien :
“Le lieu vaut moins par ce qu’il montre que par ce qu’il tient.”
Fergus demeura un moment sans bouger, les doigts posés sur le papier.
Quelque chose venait de pivoter.
Depuis le début, comme tout le monde sans doute, il pensait spontanément en termes de bâtiment disparu, de ruine, de seigneurie effacée, d’histoire locale plus ou moins déformée par les siècles. Mais ce dossier suggérait autre chose. Une hypothèse plus nue, plus ferme aussi : si plusieurs générations s’étaient affrontées pour un lieu aussi peu prestigieux en apparence, c’est qu’on n’en défendait pas seulement la possession. On en défendait l’emplacement. Peut-être l’accès. Peut-être la fonction.
Son regard glissa vers la fenêtre, puis revint aux papiers.
Il se sentit soudain très proche de Circé. Non d’une présence sentimentale ou consolante, mais de son intelligence. De sa manière de poser les pièces sans les commenter davantage que nécessaire. Elle n’avait pas préparé pour lui une explication. Elle avait préparé une orientation.
Boy ouvrit les yeux à cet instant, sans quitter le fauteuil.
— Toi aussi, tu le sens, hein ? murmura Fergus.
Le chat ne bougea pas. Mais son silence même, dans cette maison, avait parfois valeur d’assentiment.
Fergus reprit la chemise, en sortit le plan pâli, le déplia avec lenteur. Il n’en distinguait encore que des lignes incomplètes, des limites incertaines, des indications trop faibles. Cela demanderait du temps. Peut-être aussi une confrontation avec le terrain. Avec les pentes du village, les vieux murs, les récupérations de pierre, les traces survivantes d’un ordre aboli mais non effacé.
Il rassembla soigneusement les feuillets, puis resta un instant debout devant la table.
La perte de la boule de cristal n’était peut-être pas une simple privation.
Peut-être l’avait-elle forcé à quitter un mode d’accès pour un autre.
À cesser de regarder seulement ce qui apparaît.
Et à commencer, enfin, à interroger ce qui tient.