T2 : I : Homicide

Scène 2 — Le détachement. ( J1-M )

La route vers Salignac serpentait entre les murets de pierre sèche et les haies encore humides de la nuit. Fergus conduisait sans précipitation. Le paysage défilait lentement, déjà familier, comme s’il s’y inscrivait sans effort. Quelque chose, en lui, s’était stabilisé. Pas apaisé — pas vraiment — mais aligné.

Lorsqu’il gara la voiture devant le bâtiment de la brigade, il ne coupa pas immédiatement le moteur. La construction, simple et fonctionnelle, ne cherchait ni à s’imposer ni à se dissimuler : elle était là, exactement comme elle devait l’être.

Brigade de gendarmerie de Salignac-Eyvigues.

Il coupa le contact. Le silence revint aussitôt, net, comme si le moteur avait retenu quelque chose qui se déposait à présent autour de lui. Pendant un instant, il resta immobile, les mains posées sur le volant, le regard fixé droit devant. Il n’y avait ni hésitation ni doute. Seulement une bascule.

En réalité, tout avait déjà été décidé en amont. Le retour dans le Nord ne s’était pas imposé. Il s’était effacé, presque naturellement, au fil d’un échange avec Walewale, dont il connaissait la manière directe. Le commissaire avait écouté sans interrompre, puis proposé lui-même une solution qui, sans être courante, restait parfaitement défendable : un détachement temporaire, organisé en lien avec les autorités locales. Ce type de rattachement entre police et gendarmerie ne relevait pas de l’usage ordinaire. Les frontières demeuraient nettes, administratives autant que culturelles, mais il arrivait que l’efficacité l’emporte sur les habitudes. Fergus apporterait son expérience là où elle pouvait être utile, en appui de la brigade territoriale, et, si nécessaire, en complément des structures de recherche du secteur. Tout avait été validé sans heurt.

Il sortit.

La grille de la brigade se dressait à quelques mètres, sobre, fermée. À côté du portail, un boîtier d’interphone légèrement jauni par le temps. Fergus s’en approcha et appuya une fois. Un grésillement, puis une voix, nette, sans chaleur particulière :

— Gendarmerie nationale, à qui ai-je l’honneur ?

— Fergus Mauprey. Je suis attendu.

Un court silence, à peine une seconde.

Puis un déclic.

La serrure libéra la grille dans un bruit sec. Fergus poussa le battant et traversa la cour d’un pas régulier, déjà accordé au rythme du lieu. À l’intérieur, l’air portait cette odeur familière des bâtiments administratifs — papier, café, bois ancien — une neutralité presque rassurante. Le monde ordinaire.

Un homme leva les yeux derrière un bureau.

— Oui ?

Fergus s’approcha, sortit ses papiers avec la même économie de gestes.

— Mauprey. Détachement.

Le regard changea légèrement. Rien d’hostile, mais une vigilance immédiate.

— On nous a prévenus.

Un second gendarme apparut dans l’encadrement d’une porte, observa sans intervenir. Fergus resta neutre.

— Vous êtes attendu par l’adjudant-chef Dubreuil.

Un geste vers le fond du couloir.

— Par là.

Fergus hocha la tête et s’engagea sans précipitation. Les regards le suivirent quelques secondes, puis se détournèrent. La porte du bureau était entrouverte.

— Entrez.

L’adjudant-chef Dubreuil ne se leva pas. Il parcourut rapidement le dossier posé devant lui, releva les yeux et jaugea.

— Dunkerque.

— Oui.

— Vous avez obtenu un détachement ici.

Ce n’était pas une question, mais une manière de poser le cadre.

— Temporaire.

Un silence s’installa.

— Vous connaissez le secteur ?

— Je m’y installe.

Le regard de Dubreuil se fixa un peu plus.

— Ici, ce n’est pas la même chose.

— Je sais.

Le silence se referma, plus court cette fois. L’adjudant-chef referma le dossier.

— Vous serez en appui. Pas en autonomie complète. Et vous suivrez les procédures locales.

— Évidemment.

Une fraction de seconde passa.

— On verra.

Le ton restait indécidable, ni fermé ni ouvert, simplement en attente. Fergus acquiesça. L’entretien s’arrêta là.

Lorsqu’il revint dans la pièce principale, les regards se relevèrent brièvement, sans insistance. L’atmosphère n’était ni tendue ni réellement accueillante — simplement celle d’un lieu où chacun occupait sa place. Le planton, derrière son bureau, lui adressa un signe de tête. C’était un homme d’une cinquantaine d’années, au visage large, légèrement marqué, les épaules posées, solides sans raideur. Rien dans son attitude ne cherchait à s’imposer, mais tout indiquait une présence stable, installée dans l’habitude du lieu.

— Maréchal des logis Veyssière.

Fergus répondit d’un geste équivalent, sans chercher à prolonger. Il nota immédiatement cette manière qu’avait l’homme de rester en retrait sans jamais se désengager — une vigilance calme, sans tension inutile.

Le second gendarme, resté dans l’encadrement de la porte, s’avança d’un pas mesuré. Plus jeune, plus sec dans sa silhouette, le regard direct, presque tranchant.

— Gendarme Cerdan.

La poignée de main fut brève, sans dureté. Un contact franc, professionnel.

— On est trois ici avec l’adjudant-chef, ajouta-t-il simplement.

Il désigna d’un mouvement du menton un bureau resté vide, au fond de la pièce.

— Lacombe est en permission.

Fergus suivit brièvement le geste du regard, puis revint vers eux. Rien n’appelait davantage. Deux profils déjà lisibles : l’un ancré, régulier, l’autre plus nerveux, plus immédiat. Une équipe réduite, fonctionnelle, sans dispersion. Les présentations s’étaient faites comme elles devaient se faire, sans formalisme, sans excès. Le lieu avait trouvé son équilibre.

Un court silence suivit, sans gêne.

— Vous prenez un café ? lança Veyssière en se levant déjà à moitié.

Fergus acquiesça.

— Volontiers.

Cerdan attrapa une tasse, la posa devant lui sans commentaire, puis se servit à son tour.

— Vous venez d’où, déjà ?

— Dunkerque.

Cerdan esquissa un léger mouvement de tête.

— Ça va vous changer.

Un bref silence, puis :

— Ici, on a moins de vent… mais faut pas croire, on est pas à l’abri non plus.

Veyssière, en versant le café, laissa passer un léger souffle amusé.

— Et un peu plus de soleil, quand même.

Fergus eut un infime mouvement du regard, à peine une réponse, mais suffisant.

— J’ai connu pire.

Les tasses se remplirent sans bruit.

— On n’a pas beaucoup de monde, reprit Veyssière. Mais on connaît tout le monde.

Il posa la cafetière, s’appuya légèrement contre le meuble.

— Et tout le monde nous connaît.

Fergus prit la tasse, la chaleur se fixa dans ses mains.

— On travaille tranquille, ajouta Cerdan. Pas de pression inutile. Mais quand ça bouge…

Il haussa à peine les épaules.

— On est là.

Un temps.

— Et on s’entend bien, conclut Veyssière, sans chercher à appuyer.

Fergus observa sans en donner l’impression. Les gestes, les regards, la manière dont chacun prenait sa place sans la défendre. L’adjudant-chef, plus tôt, avait posé un cadre — sec, direct. Ici, cela ne semblait surprendre personne. Une façon d’être, plus qu’un obstacle. L’ambiance, elle, ne s’y opposait pas. Elle s’organisait autour. Fergus le perçut immédiatement. Une équipe réduite, ancrée, sans dispersion. Et, derrière cette retenue, une détente réelle, presque discrète, mais solide.

En quittant la gendarmerie, il traversa la cour sans se presser. Dehors, le jour s’était installé pleinement. La lumière s’étendait sur les façades claires, sans dureté, comme posée là depuis toujours. Il s’arrêta un instant, sans raison précise. Ce qu’il venait de percevoir ne relevait ni d’un accueil formel, ni d’une volonté affichée. Rien n’avait été dit, rien n’avait été marqué.

Et pourtant, quelque chose passait.

Une manière d’être là, simplement. D’ouvrir sans insister. Fergus reconnut sans y réfléchir cette forme de présence — directe, sans détour, mais sans fermeture. Le village, autour de lui, gardait cette même retenue paisible. Rien ne cherchait à s’imposer. Et rien, non plus, ne se dérobait.

Scène 3 — Le retour ( J1-M )

La route du retour s’étira sans heurt.

Fergus quitta Salignac sans précipitation, laissant derrière lui les bâtiments de la brigade et leur logique fermée. Les virages se succédèrent, bordés de murets anciens, de talus encore humides et de bosquets qui retenaient la lumière du matin. Plus il approchait d’Archignac, plus le paysage lui devenait familier — non pas comme un lieu connu, mais comme un espace dans lequel il s’inscrivait désormais sans effort. Il gara la voiture devant la maison.

La façade de pierre blonde capta un instant son regard. Rien n’avait changé. Et pourtant, tout s’était déplacé. Il descendit, puis resta quelques secondes immobile devant la porte, sans chercher à analyser ce qu’il ressentait. Ce n’était ni une émotion, ni une impression. Plutôt une évidence silencieuse.

Il était chez lui.

La clé tourna sans résistance. Lorsqu’il entra, l’air intérieur l’enveloppa immédiatement, avec cette neutralité propre aux lieux entretenus, ordonnés, vivants sans agitation. La pièce principale se dévoila dans sa continuité intacte : la grande table en bois au centre, les chaises aux tons rouges, le fauteuil, le piano en fond de pièce, immobile, exact.

Rien n’avait changé.

Ni depuis ce matin. Ni depuis son arrivée. L’agencement, les volumes, les équilibres — tout était demeuré en place, comme si le lieu lui-même avait trouvé sa forme définitive et n’avait plus eu besoin d’évoluer.

Un léger frottement sur le sol. Puis un mouvement rapide.

Boy apparut sans bruit, glissant presque plus qu’il ne marchait, et s’arrêta à quelques pas de lui. Le ragdoll leva la tête, ses yeux bleus fixés sur Fergus avec cette intensité tranquille qui n’appartenait qu’à lui.

— Salut, mon Boy.

Le chat ne miaula pas. Il s’approcha simplement, vint se frotter contre sa jambe, puis se dressa légèrement pour poser ses pattes avant contre lui, comme pour vérifier une présence plus que pour réclamer une attention.

Fergus passa une main dans sa fourrure.

Le contact était réel, stable. Boy resta là quelques secondes, immobile, puis redescendit et s’éloigna de quelques pas avant de se retourner, comme s’il attendait.

Chaque chose semblait à sa place, sans rigidité ni abandon, dans une organisation discrète, presque invisible, mais parfaitement maintenue. Fergus avança dans la pièce, posa ses clés sur le meuble, puis laissa son regard circuler sans chercher à s’arrêter sur un point précis. Il connaissait chaque détail. Pourtant, ce n’était plus tout à fait une reconnaissance. C’était une prise.

La maison n’était plus seulement celle de Circé. Elle était devenue la sienne.

Boy s’était installé près du fauteuil, assis, la queue enroulée autour de lui, observant sans bouger. Pas comme un animal qui attend, mais comme une présence qui veille. Fergus s’approcha de la fenêtre, jeta un regard vers la rue silencieuse, puis revint vers le centre de la pièce. Il n’y avait rien à faire. Pas immédiatement. Et pour la première fois depuis longtemps, cela ne le dérangeait pas.

Il s’assit.

Scène 4 — Le signe discret ( J1- M )

Fergus resta assis quelques instants sans bouger, le regard posé sans point fixe. Boy, à côté de lui, semblait à demi assoupi, mais rien dans son attitude n’évoquait un abandon complet. Une présence calme, attentive, simplement posée. Puis, presque sans y penser, Fergus se leva. Il fit quelques pas dans la pièce, contourna la table, ajusta machinalement un objet qui n’en avait pas réellement besoin, puis s’arrêta.

Le journal.

Il ne se souvenait pas l’avoir laissé là. Posé au centre de la table, ouvert, comme interrompu en cours de lecture. Fergus s’en approcha sans précipitation. Le papier était légèrement froissé sur le bord, maintenu ouvert par le simple poids des pages. Rien de spectaculaire. Rien d’anormal, en apparence. Boy s’était déplacé sans bruit. Il se tenait désormais à côté de la table, une patte posée sur le journal, immobile, comme s’il s’y était arrêté sans raison particulière.

Fergus baissa les yeux.

Un encadré, discret, perdu dans la page intérieure. Quelques lignes seulement.

“Un phénomène inhabituel a été signalé dans le jardin d’un particulier, à la sortie de Saint-Geniès, en limite de la commune de Coly-Saint-Amand, sur la route de Montignac.
Une formation circulaire, apparue dans la nuit, a été constatée au matin par le propriétaire.
Aucune dégradation significative n’a été relevée. Les autorités locales se sont rendues sur place afin de procéder aux premières constatations.”

Rien de plus. Fergus parcourut l’article sans s’y attarder réellement. Une formation circulaire. Un jardin. À quelques kilomètres à peine.

Il releva légèrement la tête, comme pour replacer l’information dans un espace plus large, puis ramena son attention sur le journal. Sa main effleura le papier, le replia sans le refermer complètement. Boy retira sa patte sans résistance et alla se rasseoir un peu plus loin, retrouvant sa position initiale.

Fergus ne commenta pas. Ce n’était pas nécessaire. Il demeura encore un instant debout, immobile, puis quitta la pièce sans se presser. L’Essor Sarladais demeura ouvert sur la table. Comme laissé en attente.

Il traversa la pièce principale sans s’arrêter, puis posa le pied sur la première marche de l’escalier. Le bois du châtaignier répondit sous son poids avec ce craquement léger qu’il connaissait, ni inquiétant ni fragile, mais vivant. Il monta sans hâte, laissant derrière lui le calme du rez-de-chaussée, et déboucha à l’étage.

Scène 5 — Le signe dans la pierre ( J1, M )

La pièce du haut se révéla dans sa continuité intacte.

La table installée dans le cantou, recouverte de sa nappe, les étagères anciennes soigneusement ordonnées en fond de cheminée, chargées de flacons, de poudres, de minéraux, les bibliothèques encadrant la fenêtre, pleines sans être encombrées, et, sur les murs, les tableaux dont la présence semblait moins décorative qu’inscrite dans une mémoire plus ancienne. Tout était en place. Sans approximation. Sans relâchement.

Fergus laissa son regard parcourir l’ensemble, non pour vérifier, mais pour reconnaître. Ce qu’il observait n’était plus tout à fait extérieur à lui. Il n’avait pas le sentiment d’entrer dans un espace laissé par un autre, mais d’habiter désormais un lieu qui avait cessé d’être en attente. Son attention se porta alors vers le haut du cantou, presque malgré lui. Le blason. Il s’immobilisa. Les trois fleurs de lys étaient bien présentes, nettes, entières, parfaitement dessinées dans la pierre. Aucun manque, aucune altération. Rien qui évoque une rupture de protection ou une dégradation du lieu.

Et pourtant… Quelque chose ne correspondait pas.

Il s’approcha légèrement, sans précipitation, comme pour laisser à son regard le temps de s’ajuster à ce qu’il percevait.

Les fleurs de lys étaient inversées.

Pas déplacées. Pas déformées. Simplement retournées. Fergus ne réagit pas immédiatement. Il resta là, face à la pierre, dans ce silence attentif qu’il avait appris à ne pas troubler. Ce qu’il observait ne relevait ni d’un désordre matériel, ni d’une atteinte au lieu. La structure demeurait intacte, stable, parfaitement tenue. Mais il y avait un signe. Il n’eut pas besoin de formuler le nom pour le reconnaître.

Eloën.

La présence ne se manifestait pas comme une apparition, encore moins comme une voix. Elle passait autrement, par ces infimes décalages dans la matière, par ces ajustements qui n’en étaient pas vraiment, mais qui orientaient, discrètement, sans jamais contraindre.

Fergus laissa cette évidence s’installer sans chercher à la traduire. Ce n’était pas un avertissement. Rien, ici, n’était menacé. C’était une indication. Un point désigné hors du lieu, quelque chose qui appelait son attention ailleurs, sans urgence, mais sans ambiguïté. Son regard quitta lentement le blason, et l’image du journal s’imposa alors à lui, non comme un souvenir précis, mais comme une continuité logique : la table du rez-de-chaussée, le papier laissé ouvert, ce détail qui, sur le moment, n’avait rien exigé de lui. Il n’avait pas souvenir de l’avoir laissé ainsi.

Il ne chercha pas à aller plus loin, pas encore.

Fergus recula d’un pas, laissant la pierre retrouver son immobilité apparente, puis parcourut une dernière fois la pièce du regard. Rien n’avait été altéré, même si quelque chose avait été indiqué.

Il redescendit l’escalier avec la même lenteur mesurée qu’à l’aller. Le bois accompagna ses pas sans bruit excessif, comme s’il s’était accordé à lui. Lorsqu’il retrouva la pièce principale, rien ne semblait avoir bougé, seule la lumière avait simplement glissé de quelques centimètres sur la table, laissant apparaître différemment les veines du bois. Le journal était toujours là, ouvert, exactement dans la position où il l’avait laissé, comme suspendu dans une lecture interrompue. Il s’en approcha sans précipitation, tira légèrement une chaise sans s’asseoir, puis se pencha au-dessus de la page. Ce n’était pas la curiosité qui le guidait, mais une forme de continuité, comme si le geste s’imposait de lui-même. Les quelques lignes qu’il avait déjà parcourues reprirent place sous ses yeux : un jardin, une formation circulaire apparue dans la nuit, une localisation précise, à peine à quelques kilomètres d’ici. Il relut sans chercher à approfondir, laissant simplement les mots reprendre leur place.

C’est à cet instant que son téléphone vibra dans sa poche.

Le son, bref, contenu, n’eut rien de brutal, mais il rompit immédiatement l’équilibre de la pièce, comme une onde discrète qui venait déplacer l’attention ailleurs. Fergus se redressa, sortit l’appareil, jeta un coup d’œil à l’écran.

La gendarmerie de Salignac.

Il décrocha sans attendre.

— Mauprey.

La voix de l’adjudant-chef lui parvint sans détour, dans cette neutralité professionnelle qui ne laissait rien filtrer d’inutile. Il y avait un décès. Deux gendarmes étaient déjà sur place. Le médecin n’était pas encore arrivé. On lui demandait s’il pouvait s’y rendre.

Fergus répondit simplement qu’il était disponible.

L’adresse suivit, donnée sous forme de coordonnées GPS, puis précisée à voix claire : sortie de Saint-Geniès, direction Coly Saint-Amand, sur la route de Montignac. Il n’eut pas besoin de confirmer davantage. L’information s’inscrivit immédiatement. La communication s’interrompit presque aussitôt, sans formule superflue, et Fergus resta un instant immobile, le téléphone encore en main, puis son regard glissa de lui-même vers la table.

Le journal. L’encadré. La même localisation.

Il ne formula rien. Le lien ne prit pas la forme d’une pensée construite, mais d’un simple ajustement intérieur, comme une pièce qui venait trouver sa place sans bruit. Il replia légèrement le journal, sans le refermer complètement, puis se détourna. Boy, depuis le fauteuil, l’observait sans bouger, les yeux ouverts, parfaitement présents.

— On y va.

Le chat ne répondit pas immédiatement, mais se leva quelques secondes plus tard et vint le rejoindre, sans empressement.

Fergus ouvrit la porte.

Scène 6 — Le trajet ( J1- M )

Il quitta la maison sans précipitation, descendit les quelques pas qui le séparaient de la voiture. Boy l’avait suivi sans bruit et, comme à son habitude, attendit à proximité sans s’imposer, jusqu’à ce que la portière s’ouvre. Il bondit alors souplement à l’intérieur et vint se placer sur le siège passager, où il trouva aussitôt sa position, stable, tournée vers l’avant, comme s’il participait lui aussi au déplacement.

La C5 démarra dans un ronronnement régulier.

Fergus s’engagea dans la rue étroite, quitta Archignac sans accélérer, laissant le village se refermer derrière lui avec cette discrétion propre aux lieux qui ne retiennent rien. La route s’ouvrit progressivement, bordée de murets anciens, de talus encore sombres d’humidité et de haies qui filtraient la lumière encore montante. Il conduisait sans tension, attentif sans effort. La mission était simple. Un décès. Constat en cours. Médecin attendu. Et pourtant, une pensée s’imposa, sans lien direct avec l’urgence immédiate.

Le médecin.

Il n’y en avait plus ici. Le seul cabinet du secteur était désormais fermé, et les consultations s’étaient dispersées dans les communes alentours, au prix de délais incertains et de trajets allongés. L’attente risquait d’être longue. Fergus ne s’y attarda pas davantage, mais l’idée resta en arrière-plan, comme une donnée déjà intégrée à la situation.

Les virages se succédèrent, puis la route s’élargit légèrement à l’approche de Saint-Geniès. À l’entrée du village, un panneau indiquait la direction du bourg sur la gauche. A droite, la route poursuivait vers Montignac. Fergus ralentit à peine, laissa passer une voiture, puis s’engagea dans l’axe principal. C’est alors qu’il aperçut le panneau. Grand, blanc, installé en bord de route, légèrement de biais, comme ajouté sans véritable intégration dans l’ensemble.

RECHERCHE MÉDECIN

Un numéro de téléphone, celui de la mairie, inscrit en dessous.

Fergus le lut sans effort en passant. La confirmation silencieuse d’une situation déjà connue. Il poursuivit sa route sans ralentir davantage. Quelques centaines de mètres plus loin, à la sortie du village, la route se dégagea, laissant apparaître des habitations plus espacées, puis des parcelles ouvertes. C’est là qu’il aperçut l’estafette bleue de la gendarmerie.

Stationnée en retrait, gyrophare allumé, lumière tournante régulière, sans agitation excessive mais suffisamment visible pour marquer le point. Fergus leva légèrement le pied. Il n’eut pas besoin de vérifier. C’était là. Il ralentit, observa brièvement les abords — une propriété, un jardin en retrait, rien d’extraordinaire en apparence — puis engagea la voiture sur le bas-côté. Lorsqu’il coupa le moteur, le silence revint aussitôt, plus net qu’à l’arrivée.

Boy resta immobile.

Fergus posa une seconde la main sur le volant, le regard dirigé vers la scène, sans chercher à anticiper. Puis il descendit.

Scène 7 — La découverte ( J1 – M )

Il resta un court instant debout, le regard porté vers la propriété. Le gyrophare de l’estafette projetait sa lumière tournante sur les murs et les arbres proches, sans agitation inutile, mais avec cette régularité qui suffit à marquer une rupture dans le paysage. Deux gendarmes se tenaient en retrait, à l’entrée du terrain, dans cette posture intermédiaire entre attente et surveillance. Un peu plus loin, le camion des pompiers était stationné en biais, moteur coupé. Personne ne parlait fort. Rien ne débordait. Une situation tenue.

Fergus s’avança.

Les deux hommes se détachèrent légèrement du groupe à son approche. Il les reconnut aussitôt — Veyssière, plus posé, et Cerdan, déjà attentif.

— Mauprey ?

Fergus acquiesça.

— Adjudant-chef Dubreuil vous a prévenu ?

— Oui.

Cerdan hocha la tête et désigna l’intérieur de la propriété d’un mouvement du menton.

— C’est par là.

Fergus jeta un rapide regard autour de lui. Le terrain n’avait rien de remarquable à première vue. Une maison simple, en retrait, un jardin dégagé, bordé de haies basses. Rien qui évoque immédiatement une scène particulière. Et pourtant, quelque chose attirait déjà l’attention. Pas encore le corps. Autre chose.

Il suivit le gendarme.

À mesure qu’il avançait, le dessin du sol se précisa. L’herbe, à certains endroits, semblait avoir été aplatie, couchée selon un tracé circulaire. Rien de spectaculaire. Pas de forme parfaitement nette. Mais une organisation suffisante pour rompre la logique naturelle du terrain.

Un cercle, ou quelque chose qui s’en rapprochait.

Les pompiers se tenaient à quelques mètres, immobiles. L’un d’eux croisa brièvement le regard de Fergus, sans chercher à engager de conversation. Ils étaient là pour constater, pas pour interpréter. Un homme, en tenue civile, se trouvait un peu en retrait. Il gardait les bras croisés, le regard fixé vers le sol, comme s’il évitait de regarder plus précisément. Le corps apparut alors dans son champ de vision.

Allongé sur le dos, au centre approximatif de la zone aplatie.

Un homme d’une soixantaine d’années, vêtu simplement, sans trace visible de lutte ou de déplacement. Les bras reposaient le long du corps, légèrement écartés, comme si la position avait été trouvée sans contrainte. Le visage paraissait calme, d’un calme presque déplacé dans un tel contexte.

Fergus ralentit.

Il ne s’approcha pas immédiatement. Il laissa d’abord la scène s’imposer dans son ensemble, sans se focaliser sur un détail particulier. La position du corps. L’état du sol. L’absence de désordre. La disposition des éléments. Rien ne criait. Rien ne signalait une violence. Et pourtant, rien ne correspondait tout à fait. Il s’accroupit finalement à une distance raisonnable, sans toucher.

Le visage de l’homme ne présentait pas de trace évidente. Pas de traumatisme visible. Les yeux étaient entrouverts, fixés vers le ciel, mais sans tension. La peau n’était ni livide, ni marquée de façon inhabituelle. Fergus observa quelques secondes en silence. Puis il se redressa.

— Qui l’a trouvé ?

Le gendarme désigna l’homme en retrait.

— Lui. Un voisin. Il est venu le voir ce matin. Il l’a trouvé allongé là.

Fergus hocha légèrement la tête, sans le regarder immédiatement.

— Il a touché au corps ?

— Non.

— Heure approximative ?

— Un peu avant huit heures.

Fergus reporta son attention sur le sol.

Le cercle. Pas parfaitement dessiné. Mais indéniable. Son regard suivit lentement la courbe, puis revint vers le centre. Le corps. Le point exact. Il ne dit rien.

Derrière lui, la voiture était restée à sa place, moteur coupé. À travers le pare-brise, Boy observait la scène sans ciller. Installé sur le siège passager, le corps légèrement avancé, il suivait chacun des mouvements de Fergus avec cette attention silencieuse qui n’appartenait qu’à lui. Il ne cherchait pas à descendre. Ce n’était pas son territoire. Mais rien ne lui échappait.

Fergus ne se retourna pas.

— Le médecin ?

— En route. Mais… ça peut prendre un peu de temps.

Fergus acquiesça. Oui. Il le savait déjà. Son regard revint une dernière fois vers le corps, puis vers l’ensemble du jardin. Rien n’était désordonné. Et pourtant, quelque chose, ici, avait été tracé.

Scène 8 — Le voisin ( J1 – M )

Fergus s’écarta légèrement de la zone centrale du jardin et se dirigea vers l’homme resté en retrait, près de la haie. À mesure qu’il approchait, celui-ci redressa à peine la tête, comme s’il avait entendu ses pas sans réellement vouloir quitter le point sur lequel son regard s’était fixé. Fergus s’arrêta à quelques pas de lui.

— Bonjour.

L’homme releva légèrement la tête.

— Inspecteur Mauprey. Je suis rattaché à la brigade de gendarmerie de Salignac.

Le voisin acquiesça d’un signe bref, un peu tardif, comme si l’information mettait un instant à trouver sa place. Fergus reprit, sans élever la voix :

— C’est vous qui l’avez trouvé ?

Il hocha la tête.

— Oui… ce matin.

La voix était basse, sans tremblement excessif, mais retenue, comme si chaque mot demandait un effort de mise en forme. Fergus ne le pressa pas. Il laissa un court silence s’installer, le temps que la présence s’ajuste, que l’échange prenne sa place. Puis, sans modifier le ton :

— Vous habitez à côté ?

— Juste là.

L’homme désigna d’un mouvement du menton la maison voisine, à quelques dizaines de mètres.

— Je venais comme tous les matins… on avait toujours quelque chose à se raconter.

Il marqua une légère pause, comme si la phrase elle-même faisait remonter le souvenir.

— J’ai fait le tour… et je l’ai vu.

Un temps.

— Il était là. Allongé.

Il détourna légèrement les yeux, sans geste brusque, mais comme pour éviter de raviver l’image.

Fergus acquiesça sans relancer immédiatement. Il laissa un court silence s’installer, puis, sans que rien n’en paraisse, fit appel à cette faculté qu’il travaillait désormais presque chaque jour.

Voir l’aura n’était plus pour lui une tentative incertaine ; cela demandait encore un léger effort de concentration, une mise au point intérieure précise, mais le geste lui était devenu familier, presque naturel. Il ne modifia ni sa posture ni son regard. Simplement, il ajusta son attention.

L’homme resta là, devant lui, inchangé en apparence. Et pourtant, quelque chose se révéla dans le champ qui l’entourait, non pas comme une forme visible, mais comme une qualité perceptible. Une vibration. Et cette vibration n’était pas stable. Elle était agitée. Des mouvements irréguliers, discrets mais persistants, parcouraient l’ensemble, comme une vibration désaccordée. Rien d’agressif. Rien de fermé. Mais une instabilité nette, localisée autour du plexus et de la gorge, qui traduisait moins une peur immédiate qu’un choc mal absorbé, encore en train de se structurer.

Fergus ne s’y attarda pas. Il n’y avait ni dissimulation, ni tension défensive. Rien qui évoque un mensonge. Il revint naturellement à l’échange.

— Vous l’avez vu pour la dernière fois quand ?

— Hier soir… au bistrot, à Saint-Geniès. Chez Louise.

Fergus acquiesça légèrement.

— C’était la belote du vendredi.

Un très léger silence passa.

— On y était tous les deux… c’était mon partenaire depuis des années.

Il marqua une pause, comme si cette simple précision modifiait déjà la scène.

— Il était normal. Enfin… comme d’habitude.

Puis, après une hésitation :

— Il m’a parlé de ces traces dans son jardin. Vous savez, ils en ont même parlé dans le journal.

Il fit un geste vague en direction du sol.

— Il ne comprenait pas.

Fergus suivit brièvement le mouvement, sans quitter l’homme des yeux.

— Il vous a dit ce que c’était ?

— Non… enfin, il disait que c’était apparu pendant la nuit précédente. Il pensait à une plaisanterie… ou à des jeunes.

Un silence.

— Mais il n’était pas tranquille.

La phrase resta suspendue. Fergus la laissa exister sans la relancer immédiatement.

— Et vous, vous n’avez rien vu pu entendu ?

— Non. Rien.

— Personne d’autre n’est venu avant vous ?

— Non… enfin, je ne crois pas.

Fergus observa encore un instant, sans chercher à prolonger. L’homme était cohérent. Atteint, mais cohérent. Il sortit alors de la poche intérieure de sa veste son petit carnet, celui qu’il avait toujours sur lui, et nota brièvement quelques éléments — horaires, circonstances, détails du récit — avec cette écriture rapide, presque automatique, qui ne cherchait pas à tout consigner, mais à fixer l’essentiel avant qu’il ne se dilue. Il releva la tête.

— Très bien.

Il marqua une légère pause, puis ajouta simplement :

— Restez disponible. On aura peut-être besoin de revenir vers vous.

Le voisin acquiesça sans discuter.

Fergus s’éloigna de quelques pas, laissant l’homme à sa position, puis ramena son attention vers le jardin, vers le cercle, vers le point central.

Derrière lui, à travers le pare-brise, Boy n’avait pas bougé toujours attentif.

🔹 Scène 9 — Le constat médical ( J1 – M )

Le bruit d’un moteur se fit entendre à l’entrée de la propriété, rompant doucement l’équilibre installé depuis l’arrivée des premiers intervenants. Une voiture se gara sans précipitation derrière l’estafette. Un homme en sortit, sac en bandoulière, silhouette légèrement voûtée par l’habitude plus que par l’âge, puis s’avança vers le jardin d’un pas direct, sans empressement inutile. Arrivé à hauteur des gendarmes, il inclina brièvement la tête.

— Docteur Delpech. Je viens pour le constat.

— C’est par ici, docteur, indiqua Veyssière.

Fergus se déplaça légèrement pour lui laisser le passage, observant sans intervenir.

Le médecin posa son sac à côté de lui, sortit une paire de gants qu’il enfila avec des gestes précis, puis s’accroupit et entreprit son examen avec une méthode rapide mais maîtrisée. Les gestes étaient économes, débarrassés de toute hésitation. Il vérifia les pupilles, posa deux doigts au niveau de la carotide, observa le visage, les mains, la position générale du corps, puis releva brièvement les yeux vers l’environnement immédiat, comme pour s’assurer qu’aucun élément évident ne lui échappait. Rien ne paraissait appeler de remarque. Le silence se fit autour de lui, non pas pesant, mais attentif, chacun restant à sa place, dans l’attente de ce qui allait être dit.

Fergus suivait l’examen avec un regard calme.

Le médecin faisait ce qu’il avait à faire, sans chercher à aller au-delà. Après quelques minutes, il se redressa, attrapa son sac et hocha légèrement la tête, comme pour lui-même autant que pour les autres.

— Décès constaté.

Un court temps passa.

— Rien d’anormal à première vue.

Il marqua une très légère pause, presque imperceptible, puis conclut d’un ton qui n’appelait pas de discussion :

— Très certainement d’origine naturelle. Je vais rédiger le certificat dans ce sens.

Les mots se déposèrent sans effet. Le gendarme nota l’information. Personne ne commenta. La scène, déjà, commençait à se refermer sur elle-même, comme si la conclusion suffisait à remettre les choses dans un cadre connu.

Les pompiers furent les premiers à se retirer. Ils rangèrent leur matériel sans précipitation, échangèrent quelques mots brefs, puis quittèrent les lieux avec la discrétion de ceux qui savent que leur rôle s’arrête là. Peu après, un véhicule des pompes funèbres se présenta à son tour. Deux hommes en descendirent, saluèrent rapidement, puis se dirigèrent vers le corps avec cette neutralité professionnelle qui ne laisse place ni à l’émotion ni à la mise en scène. En quelques gestes maîtrisés, ils installèrent la civière, prirent en charge le défunt et procédèrent à son transfert sans heurt, comme une suite logique, presque administrative, de ce qui venait d’être décidé.

Le voisin, resté en retrait, détourna légèrement le regard au moment où le corps était emporté.

Fergus ne s’en approcha pas davantage. Ce qui devait être dit l’avait été. Le jardin retrouva progressivement son apparence ordinaire. Pourtant, à y regarder de plus près, la trace du cercle subsistait dans l’herbe, discrète mais indéniable, comme si elle appartenait à un autre niveau de lecture que celui que chacun venait d’adopter.

Fergus la fixa un instant, sans chercher à l’analyser davantage. Puis il se détourna.

— On rentre.

Veyssière et Cerdan acquicèrent.

Les véhicules quittèrent les lieux les uns après les autres, sans précipitation. L’estafette ferma la marche, reprenant la route en direction de Salignac. Quelques instants plus tard, la circulation retrouva son cours habituel.

À travers le pare-brise, Boy n’avait pas quitté sa place. Immobile, attentif, il suivait du regard les mouvements de Fergus avec cette constance silencieuse qui lui était propre. Le moteur reprit son rythme régulier. Derrière eux, la scène s’effaçait déjà.

Scène 10 — Le retour à la brigade ( J1 – AM )

La route jusqu’à Salignac se fit sans échange particulier. Le mouvement des véhicules, les virages familiers, la lumière désormais plus haute sur les talus et les murets composaient un retour sans aspérité, comme si la matinée pouvait déjà se refermer sur elle-même. Fergus se gara à l’emplacement laissé libre devant la brigade. L’estafette s’immobilisa à son tour quelques secondes plus tard. Chacun descendit sans empressement, avec cette économie de gestes propre aux interventions qui n’appellent ni tension ni prolongement immédiat.

À l’intérieur, l’air avait conservé la même odeur de papier, de café et de bois ancien. Rien n’avait changé. Le monde ordinaire reprenait sa place. Fergus entra à la suite de Veyssière et Cerdan. L’activité reprit sans heurt autour d’eux, faite de gestes simples et de déplacements discrets qui n’appelaient aucun commentaire. Veyssière jeta un bref regard vers le fond du couloir.

— Il est là.

Fergus hocha légèrement la tête et s’engagea sans attendre. La porte du bureau était entrouverte.

— Entrez.

L’adjudant-chef Dubreuil était assis derrière son bureau, le dossier ouvert devant lui. Il releva les yeux à leur entrée, puis les posa tour à tour sur chacun d’eux.

— Alors ?

Le compte rendu se fit sans précipitation. Les faits furent exposés dans leur chronologie simple : découverte du corps par le voisin, absence de trace de lutte, position du défunt, intervention des secours, constat du médecin.

— Décès d’origine naturelle, conclut l’un des gendarmes.

Dubreuil acquiesça légèrement, sans manifester ni doute ni approbation particulière. Il nota quelques éléments, referma le dossier d’un geste mesuré, puis resta un instant silencieux.

— Identité confirmée ?

— Oui.

— Famille ?

— Une fille. Pas sur place.

— On s’en occupe.

Le ton n’appelait pas de discussion. Le silence revint, bref mais suffisant pour marquer la fin de l’échange. Dubreuil releva les yeux vers Fergus.

— Votre avis ?

La question fut posée simplement, sans insistance. Fergus prit une seconde avant de répondre.

— Rien qui s’écarte d’un décès naturel.

Il ne développa pas davantage. Dubreuil soutint son regard un court instant, puis hocha la tête.

— Très bien. On reste là-dessus pour l’instant.

Il rouvrit le dossier, comme pour signifier que l’échange était clos.

— Vous pouvez disposer. Faites vos rapports écrits, vous aussi, Mauprey.

Fergus acquiesça et quitta le bureau sans se presser. Dans le couloir, l’activité avait repris son rythme habituel, faite de déplacements discrets, de voix basses et de gestes simples qui n’avaient rien d’exceptionnel. Rien, à cet instant, ne distinguait cette journée d’une autre, et pourtant, quelque chose en lui refusait de s’y accorder complètement.

Il sortit du bâtiment.

La lumière de l’après-midi s’était installée sur la façade, plus franche désormais, presque stable, comme si le jour avait trouvé son équilibre. Fergus rejoignit sa voiture, s’installa au volant et resta un moment immobile, les mains posées sur le volant, sans chercher à organiser ce qui se présentait à lui.

Les éléments se superposaient sans se confondre.

Le cercle dans l’herbe, discret mais structuré, la position du corps, trop ordonnée pour être fortuite, et cette conclusion, posée sans résistance, presque évidente : tout semblait s’imbriquer sans réellement s’ajuster.

Rien n’était incohérent. Mais rien ne s’ajustait pleinement. Il ne formula pas cette impression. Elle ne relevait pas encore de l’analyse, mais d’un déséquilibre léger, persistant, comme une pièce qui semble à sa place sans y être réellement. Fergus finit par mettre le contact. Le moteur reprit son ronronnement régulier, et la route d’Archignac s’ouvrit devant lui, sans que rien, en apparence, ne s’oppose à ce que la journée s’achève ainsi.

🔹 Scène 11 — Le retour à Archignac ( J1 – AM )

Lorsqu’il arriva à Archignac, le jour était pleinement installé. La lumière du début d ‘après-midi glissait sur les façades de pierre blonde, s’attardait sur les volets entrouverts, dessinait des lignes nettes sur la ruelle silencieuse. Rien ne semblait pressé. Le village tenait dans cette immobilité tranquille qui ne relevait ni de l’absence ni de l’abandon, mais d’un rythme plus lent, plus dense.

Boy attendit que la portière s’ouvre avant de descendre. Il se posa au sol avec cette souplesse silencieuse qui lui était propre, puis gagna l’entrée d’un pas assuré, sans hésitation, comme s’il retrouvait un espace qui n’avait jamais cessé de lui appartenir. Fergus le suivit, referma derrière lui, et la maison reprit aussitôt son équilibre.

Il traversa la pièce principale, posa ses clés sans y penser, puis se dirigea vers la cuisine où il prépara un repas simple, sans autre intention que celle de se nourrir. Le geste était devenu naturel, presque neutre, comme si l’essentiel ne se situait plus là.

Boy s’installa non loin, présent sans demander, attentif sans insister, comme toujours. Ils mangèrent dans le calme. Fergus ne chercha pas à meubler le silence. Il laissa les choses se déposer, sans forcer le fil de la pensée. Ce n’est qu’après, lorsqu’il resta quelques instants assis, les mains à plat sur la table, que l’image revint.

L’herbe. Pas écrasée. Pas piétinée. Mais couchée avec une régularité qui excluait le hasard.

Le cercle.

Il se leva sans brusquerie et rejoignit la pièce du haut où il avait installé son ordinateur. Avant de s’asseoir, il laissa son regard en parcourir l’ensemble dans ce mouvement désormais presque automatique, puis s’arrêta, comme de lui-même, sur le cantou.

Le blason.

Les trois fleurs de lys étaient de nouveau à l’endroit. Fergus ne s’en étonna pas. Il demeura un instant immobile, laissant cette évidence s’imposer sans chercher à l’analyser davantage. Le message avait été donné. Il avait été compris. Il n’y avait rien à ajouter. Son regard se détourna, et il gagna le bureau.

L’écran s’éclaira lentement, et avec lui cette lumière particulière qui isole légèrement du reste, sans jamais rompre complètement avec le lieu. La connexion au réseau se lança, puis la demande apparut.

Mot de passe Wi-Fi

Fergus s’arrêta un instant devant l’écran.

L’ancien mot de passe lui revint sans effort — unukalhai — celui qu’il avait utilisé jusque-là sans vraiment s’y attacher, comme on conserve une chose dont on ne questionne plus l’origine. Cette fois pourtant, il ne le saisit pas. Ce n’était ni une contrainte technique, ni même une nécessité immédiate, mais le sentiment plus diffus qu’il lui fallait désormais autre chose, quelque chose qui lui appartienne davantage. L’interface lui rappela brièvement les règles usuelles — majuscule, combinaison suffisante — sans qu’il y prête attention.

Son regard glissa machinalement vers le bureau.

Le stylo. Celui qu’il utilisait depuis son arrivée dans le Périgord, posé là sans qu’il y pense vraiment. Les mots y étaient inscrits, nets, familiers, et il les lut sans surprise.

Qui Tu Sais.

Un léger silence passa, presque imperceptible. Le souvenir affleura sans s’imposer — le Nord, une voix, une présence restée constante malgré la distance. Rien qui appelle à être développé, mais suffisamment pour donner au mot sa justesse. Fergus ne chercha pas davantage. Il accéda aux paramètres, modifia la clé d’accès avec la simplicité d’un geste déjà décidé, puis valida.

QuiTuSais

La connexion s’établit aussitôt. Fergus n’y accorda pas plus d’attention. Il ouvrit son navigateur et lança quelques recherches, sans méthode particulière mais avec cette rigueur silencieuse qui guidait désormais ses démarches. Les résultats apparurent rapidement : photographies de champs marqués de figures géométriques complexes, récits d’apparitions nocturnes, études plus ou moins sérieuses, hypothèses contradictoires.

L’Angleterre revenait souvent.

Des formations élaborées, parfois d’une précision remarquable, réalisées en quelques heures à peine. Des groupes organisés, capables de reproduire des motifs sophistiqués à l’aide de techniques simples, mais maîtrisées. Les témoignages s’accumulaient, mais les explications, elles, restaient étonnamment constantes.

Des hommes, des plaisantins, parfois méthodiques, parfois inspirés. Mais rien qui dépasse réellement le cadre d’une intervention humaine. Fergus parcourut plusieurs pages sans s’y attarder, comme s’il cherchait moins des réponses que des confirmations. Rien, dans ce qu’il lisait, ne contredisait cette hypothèse.

Et pourtant…

Ce qu’il avait vu ne s’y réduisait pas tout à fait. Pas seulement la forme. Le contexte. Le corps. La coïncidence. Il referma finalement l’ordinateur sans brusquerie. L’écran s’éteignit, et la pièce retrouva aussitôt sa lumière naturelle, plus douce, plus diffuse.

Boy avait changé de place. Installé non loin de la porte, il observait, immobile, avec cette attention silencieuse qui n’avait rien de passif.

Fergus resta un moment debout, sans chercher à conclure. Ce qu’il avait devant lui n’appelait pas encore d’explication. Seulement… une continuité.

🔹 Scène 12 — La nuit qui revient (J1 – S -N )

L’après-midi s’écoula sans rupture.

Fergus resta dans la maison, occupé à des gestes simples qui ne demandaient ni effort particulier ni intention précise. Il remit un peu d’ordre, déplaça quelques objets, s’attarda sur des détails qui n’avaient rien d’essentiel mais qui participaient pourtant à l’équilibre du lieu. Comme chaque semaine, il alluma quelques feuilles de sauge blanche, laissant la fumée se diffuser lentement dans les pièces, glisser le long des murs, s’attarder dans les angles, comme pour en renouveler la tenue invisible. Lorsqu’il passa près du cantou, son regard monta brièvement vers le blason. Les trois fleurs de lys étaient en place, nettes, intactes. Il n’insista pas. Cela suffisait.

Boy ne le quittait pas. Tantôt installé près du fauteuil, tantôt suivant ses déplacements à distance mesurée, il occupait l’espace avec cette présence silencieuse qui n’envahit jamais, mais qui ne disparaît pas non plus.

En fin de journée, la pièce du haut baignait dans une lumière plus douce, légèrement dorée, qui atténuait les contours sans les effacer. Il s’approcha des bibliothèques, laissa courir son regard le long des étagères, sur les dos des ouvrages anciens et récents, alignés avec soin. Son choix ne se fit pas au hasard. Il tira un volume de Franz Bardon — La pratique de la magie évocatoire — et l’emporta avec lui, comme s’il répondait à une intention déjà formée.

Il s’installa et en parcourut quelques pages seulement, sans chercher à en tirer immédiatement un enseignement précis. Plus une manière de reprendre contact, d’approfondir ce qu’il savait déjà. Son attention se fixa pourtant d’elle-même sur un passage consacré aux instruments magiques. Il s’y attarda davantage. Il y était question notamment de miroirs magiques — non comme objets de réflexion, mais comme surfaces capables de capter, de condenser, de rendre visible ce qui ne l’était pas. Le texte évoquait des usages plus avancés encore. Certains miroirs, une fois préparés et chargés, pouvaient devenir des points de contact, des interfaces entre les plans. Non plus seulement pour voir, mais pour entrer en relation. Appeler. Recevoir.

Fergus ralentit sa lecture.

Il était question d’une vibration particulière, d’un état du miroir où les repères habituels — espace, temps — perdaient leur consistance. Dans ces conditions, disait Bardon, la communication ne passait plus par la voix, mais par une forme directe, intérieure, presque immédiate, comme si la pensée elle-même trouvait un relais.

Il releva légèrement la tête, sans vraiment quitter la page.

L’idée ne lui était pas étrangère, il ne la formula pas davantage. Mais quelque chose, dans ces lignes, trouvait en lui un point d’accroche immédiat, comme une possibilité encore imprécise qui venait simplement prendre forme. Il en percevait déjà l’intérêt, sans en mesurer encore toutes les implications. La suite s’imposerait d’elle-même. Peut-être dans les jours prochains.

La lumière déclinait peu à peu.

La maison se referma sur elle-même, retrouvant cette densité calme qui ne pesait pas, mais qui enveloppait. Fergus finit par refermer le livre, le reposa sans bruit, puis redescendit. Il vérifia machinalement que tout était en ordre, gestes devenus inutiles mais qu’il accomplissait, comme pour accompagner la fin du jour.

Boy le suivit sans bruit.

En regagnant la chambre, Fergus sentit revenir à lui, non pas une inquiétude, mais cette absence particulière dont il commençait seulement à percevoir la vraie nature.

Circé n’était pas là.

L’évidence s’imposait sans brusquerie, comme une donnée installée depuis plusieurs jours déjà, mais à laquelle il n’avait pas encore donné toute sa place. La maison ne portait aucun désordre, aucune trace de départ précipité. Rien ne manquait, et pourtant quelque chose s’était retiré.

Il revit alors, sans effort, la dernière fois où elle lui avait parlé de cela. Elle n’avait pas insisté. Elle n’expliquait jamais plus que nécessaire. Elle avait simplement évoqué un départ — provisoire peut-être, inévitable en tout cas — une tâche à accomplir ailleurs. Elle avait parlé d’un travail qui ne relevait pas d’ici, de seuils que certains ne franchissaient pas seuls. Elle devait les accompagner, les guider, avec cette retenue qui lui était propre, sans emphase, comme on parle d’une nécessité grave sans en alourdir le poids.

Elle lui avait aussi dit qu’il pouvait désormais avancer seul, non par nécessité, mais parce qu’il en avait acquis la pleine capacité. Qu’il lui suffisait de poursuivre ce qu’il avait déjà engagé — cette vie nouvelle, ce travail qu’il avait choisi d’assumer ici.

Fergus n’avait pas discuté. Il n’en avait ni le désir ni vraiment le droit. Pourtant, à présent que la maison s’enfonçait dans le soir et que rien, nulle part, ne portait plus trace immédiate de sa présence, il mesurait autrement ce que signifiait cette seconde séparation. Ce n’était pas une rupture. Plutôt une mise à distance. Une confiance exigeante.

Lorsqu’il s’allongea, le silence s’installa pleinement, sans reste. Aucun bruit du village, aucune agitation lointaine. Seulement cette présence diffuse, presque imperceptible, propre aux nuits qui s’installent sans rupture. Le sommeil ne tarda pas. Et juste avant qu’il ne s’y abandonne complètement, un son traversa l’espace.

Un hululement. Lointain. Net. Comme une signature posée dans la nuit.

Chapitre II : Ce que la terre révèle