XXIV : Le regard du serpent

La toccata venait de s’achever. Depuis plusieurs jours, Fergus la faisait résonner longuement dans la pièce avant ses travaux, laissant ses accords graves déposer en lui leur architecture austère, imprégnant la pièce d’une atmosphère profonde. La maison reposait dans une quiétude dense. Boy dormait près du cantou, paisible.

Fergus s’installa sur son tapis, au centre de la pièce. Il n’alluma ni encens ni bougie. Ce soir-là, il choisit de ne recourir à aucun appui matériel. Il voulait vérifier si le passage pouvait s’ouvrir à partir de lui seul. Il ferma les yeux. Respiration lente. Conscience du corps. Le relâchement vint sans effort. Comme lors de sa première expérience, il laissa son esprit glisser vers le seuil du sommeil sans s’y abandonner. Les techniques s’enchaînèrent naturellement — respiration cutanée, vide mental, concentration.

Le corps devint lourd. Puis distant. Une vibration subtile monta le long de sa colonne. Non une secousse, une expansion. Il ne força rien. Il se décolla. Le passage ne fut ni violent ni lumineux. Il traversa simplement une membrane fine, comme la surface d’une eau parfaitement stable.

Puis il fut ailleurs.

Le monde astral se déploya autour de lui avec une clarté irréelle. Ni terrestre. Ni céleste. Une vaste plaine lumineuse parcourue de flux translucides, semblables à des courants invisibles. Et elle était là.

Alinaelle.

Dans une lumière sans source, immensément présente. Sa voix ne fut pas un son. Une résonance intérieure, nette, sans écho. Fergus inclina légèrement la tête.

— J’avais besoin de faire le point avec toi.

Un infime sourire effleura sa présence.

— Je sais.

Le silence qui suivit n’était pas vide. Il était plein de compréhension.

— Tu as bien progressé, Fergus.

Il sentit la phrase s’ancrer en lui, non comme un compliment, mais comme un constat.

— Tu maîtrises les éléments en toi. Ton axe est consolidé. Tu as traversé les épreuves sans te détourner.

L’espace sembla se resserrer légèrement autour d’eux.

— Et tu as découvert seul la vérité sur la mort de ton père.

Une tension ancienne se souleva en lui. Melchior Mauprey n’était pas mort par accident. Il avait été éliminé.

— Ce qui s’oppose à toi n’est pas une querelle humaine, poursuivit-elle. C’est une lutte d’influences. Les hommes n’y sont que des instruments… et parfois des sacrifices.

Autour d’eux, les courants lumineux semblèrent se réorganiser, comme si des lignes prenaient position.

— La magie que tu as pratiquée jusqu’ici était nécessaire. Mais elle ne suffira pas. Tu le sais.

Fergus releva légèrement le menton.

— Oui, je sais, Serge m’a parlé d’une voie plus haute. Plus structurante. Il m’a parlé de théurgie.

Une lueur plus dense traversa la présence d’Alinaelle.

— Il t’a bien guidé.

Un instant passa.

— La théurgie est la voie juste.

La clarté de l’espace sembla s’intensifier.

— La magie opérative agit sur les forces. La théurgie agit selon les hiérarchies.

Elle marqua une pause.

— Elle ne marchande pas. Elle se fonde sur l’ordre, l’autorité juste et la rectitude de l’intention.

Un silence.

— Mais elle ne tolère ni orgueil ni approximation.

Fergus la contempla.

— Puis-je rencontrer directement Harayel ici, dans l’astral, pour poursuivre ma formation ?

— Non.

La réponse fut calme. Absolue.

— Les anges résident dans une strate qui t’est, pour l’instant, inaccessible. Nul ne peut y accéder sans en partager la nature.

Fergus sentit au-dessus d’eux une verticalité vertigineuse.

— Leur monde n’est pas fermé. Il est simplement d’une fréquence que ton état actuel ne peut soutenir.

— Mais eux peuvent descendre ?

— Oui.

Un instant passa.

— Lorsque leur mission l’exige.

La théurgie n’était pas une ascension. C’était une préparation intérieure. Le regard d’Alinaelle se fit plus grave. Les courants lumineux ralentirent autour d’eux.

— Mais n’oublie pas le but véritable de ta mission.

Dans l’espace, des lignes fines apparurent, comme des tracés incomplets cherchant à se rejoindre.

— Ce ne sont pas les légendes qui importent. Ce sont les fragments du parchemin.

Les lignes demeuraient suspendues, inachevées.

— Ils ne sont pas de simples reliques. Réunis, ils composent une indication précise. Une direction. Un lieu qui doit rester secret.

L’Arche n’était pas l’objet immédiat de sa quête. Les fragments de parchemin l’étaient.

— Les Serpentis l’ont compris avant toi, poursuivit Alinaelle. Ils ne cherchent pas la destruction. Ils cherchent la complétude.

Son éclat se densifia légèrement.

— Et pour cela, ils consentiront à tout. Aucune perte ne leur paraîtra trop grande. Aucune vie trop précieuse.

Les lignes lumineuses se rapprochèrent encore, presque sur le point de se toucher.

— Lorsque les fragments seront réunis, la voie sera tracée.

Le paysage astral se troubla légèrement.

— L’Arche n’a jamais cessé d’exister. Ce sont les hommes qui ont perdu sa trace. Et elle n’a pas besoin d’être retrouvée. Son emplacement ne doit jamais tomber entre des mains qui chercheraient à en infléchir le sens.

Fergus sentit la gravité du mécanisme.

— Sa localisation exacte est inconnue. Les hommes la cherchent depuis des siècles. Les fragments constituent l’une des rares indications susceptibles d’en révéler l’emplacement.

Un souffle passa dans la plaine lumineuse.

— Ce que nous savons est fragmentaire : les Templiers l’ont récupérée après la chute du Temple de Salomon. Ils l’ont dissimulée. Puis déplacée. Sans doute plusieurs fois. Des images fugitives surgirent : manteaux blancs marqués d’une croix rouge, passages souterrains, transferts nocturnes.

Un silence.

Puis la présence d’Alinaelle se fit plus dense.

— Mais ceux qui la cherchent aujourd’hui ne sont plus des gardiens.

Les flux lumineux se contractèrent.

— Les Serpentis sont proches.

La tension monta d’un cran, presque imperceptible, mais irréversible.

— S’ils localisent l’Arche avant toi, l’équilibre que ta lignée protège depuis des générations sera rompu.

Puis, plus bas :

— il faut agir.

La plaine astrale semblait retenir son souffle.

— Mais souviens-toi : la précipitation nourrit l’erreur.

Un dernier frémissement parcourut les lignes lumineuses.

— La vitesse doit naître de la clarté.

Ce n’était pas un ordre. C’était une nécessité.

Les flux lumineux reprirent leur mouvement régulier. Fergus sentit la gravité de l’instant. Ce voyage n’était pas un simple échange. C’était un signal. La partie entrait dans une nouvelle phase.

Soudain, une perturbation étrangère traversa la plaine astrale. Ce n’était pas une onde. C’était une dissonance. Un point d’ombre apparut à la périphérie de son champ de perception. Minuscule. Instable. Comme une brûlure dans le tissu lumineux. Puis il bougea. Non pas en ligne droite. Il se tordit. La forme sombre se déploya en une ondulation lente, sinueuse, presque élégante. Elle ne progressait pas : elle se glissait. Elle s’enroulait sur elle-même avant de se détendre, comme un corps qui cherche sa proie. Les filaments lumineux autour d’elle frémirent. Fergus la sentit avant de la comprendre.

Ce mouvement. Cette torsion. Ce n’était pas une simple anomalie. C’était une signature. Une présence. Non pas errante — traçante. Quelque chose l’avait trouvé.

Alinaelle tourna légèrement la tête. Son regard ne trahissait ni peur ni surprise.

— Ils perçoivent ton avancée.

Un temps.

— Et ils ont appris à te suivre.

La masse obscure se mobilisa davantage. Elle ne frappait pas. Elle sondait. Elle ondulait, explorant les lignes comme une langue cherche une faille. Puis elle se contracta et se projeta en une courbe souple, reptilienne. Le paysage astral perdit brièvement sa clarté. Les lignes se brouillèrent. La verticalité au-dessus de lui sembla vaciller.

— Ne résiste pas, dit calmement Alinaelle.

Mais déjà l’intrusion atteignait son axe. Il sentit quelque chose tenter d’accrocher sa signature, de s’y enrouler. Instinctivement, Fergus resserra sa conscience. Les exercices répétés des dernières semaines surgirent d’eux-mêmes.

Le vide mental. La fermeture. Il cessa toute projection. Toute pensée. Toute image. Son esprit se fit lisse, sans prise, fermé comme une pierre polie. La chose chercha un point d’ancrage… Et ne trouva rien. Un instant, la pression insista, glissant autour de son centre comme un serpent cherchant une faille. Mais la porte était close.

Puis tout céda.

Il rouvrit les yeux brusquement. L’air lui manqua une fraction de seconde. Son corps était lourd. Sa chemise collait légèrement à sa peau. Son cœur battait plus vite qu’il ne l’aurait fallu. La pièce du haut était plongée dans une pénombre tranquille, mais quelque chose avait changé. Les haut-parleurs émettaient un léger grésillement résiduel, alors que la chaîne hi-fi était éteinte.

Boy était debout. Ses yeux fixaient le centre de la pièce avec une intensité inhabituelle. Ses oreilles étaient légèrement tournées vers la fenêtre, comme s’il écoutait un bruit que Fergus ne percevait pas.

Fergus inspira profondément. Ce n’était plus une hypothèse. Les Serpentis ne cherchaient plus seulement l’Arche. Ils cherchaient celui qui pouvait les en empêcher. Il passa une main sur son visage. La réalité était claire. Il n’était plus un héritier hésitant. Il n’était plus un enquêteur curieux. Il était clairement dans la ligne de mire.

Pendant quelques instants, il demeura immobile, laissant cette certitude prendre sa place. La partie avait changé de nature. Il ne s’agissait plus seulement de comprendre ce qui s’était passé. Il fallait désormais anticiper ce qui allait venir.

Les Serpentis avaient une longueur d’avance. Ils avaient réuni les deux fragments. Ils avaient infiltré son histoire familiale. Ils avaient probablement observé chacun de ses faux pas.

Pourtant, malgré leur puissance, quelque chose leur manquait encore.

C’est cette pensée qui orienta peu à peu sa réflexion.

Où chercher ce qu’eux-mêmes recherchaient depuis si longtemps ?

Son esprit revint naturellement aux Templiers.

Tout d’abord, approfondir encore ses connaissances sur l’Ordre du Temple. Non pas les légendes, mais les archives : les déplacements, les commanderies oubliées, les routes discrètes empruntées après la chute de Jérusalem. Les Templiers avaient donné naissance aux Milites Arcani — la branche secrète dont descendait la lignée des Mauprey. Mais bien avant l’émergence des Milites Arcani, l’ordre s’était fracturé. De cette rupture étaient nés les Serpentis.

Deux héritages contraires, issus d’une même origine.

Les silhouettes lui revinrent avec une netteté troublante. Des centaines de présences drapées de manteaux blancs, dans une suspension que rien ne semblait pouvoir rompre. Elles n’étaient ni hostiles ni bienveillantes. Elles étaient là. Comme retenues.

Comme si leur départ dépendait d’une condition qui n’avait pas encore été remplie.

Des âmes liées à un serment inachevé.

Fergus ne savait comment les comprendre. Étaient-elles les gardiennes d’un secret ancien, ou les survivances d’une mission interrompue depuis des siècles ?

Une impression persistait pourtant. Elles n’attendaient pas un lieu. Elles n’attendaient pas un objet.

Elles attendaient un moment.

Comme si quelque chose devait encore s’accomplir avant qu’elles puissent enfin disparaître.

Et si elles pouvaient, un jour, se manifester pleinement… viendraient-elles le guider — ou le juger ?

L’Arche ne pouvait être livrée à la curiosité humaine. Elle ne se révélait pas. Elle se méritait. Peut-être que les Templiers errants ne détenaient pas la réponse. Peut-être constituaient-ils l’épreuve. Quoi qu’il en soit, Fergus devait désormais concrétiser sa progression en théurgie. Comprendre ne suffisait plus. Il fallait pratiquer. Renforcer les protections. Celles de la maison. Celles de lui-même. Celles de Boy. Et enfin — sans se mentir — acquérir les armes indispensables.

Non pas des armes de métal. Des armes d’influence. S’il devait un jour affronter directement les Serpentis, ce ne serait pas par accident. Ce serait préparé. La partie venait de changer de rythme. Et il savait que le temps ne jouerait plus en sa faveur.

Le silence de la pièce lui paraissait plus dense qu’à l’accoutumée. Cette intrusion en astral n’était pas une simple intimidation. C’était une conséquence. Son esprit quitta les templiers pour revenir à ce qu’il savait faire depuis toujours : analyser.

Pourquoi avoir assassiné Melchior ?

Son père n’était ni un mystique exalté, ni un activiste. Il avait vécu loin d’Archignac, loin des rituels. Il n’avait pas entretenu les protections anciennes. Il ne s’était pas préoccupé du fragment. Justement. Fergus sentit l’évidence se former. Ce n’était plus une intuition dispersée. C’était une mécanique.

À l’époque de Balthazar, les protections étaient actives. Des sortilèges anciens, puissants, enracinés dans la matière et dans la lignée. Mais après sa disparition, ces structures avaient commencé à se déliter. La magie non entretenue ne disparaît pas brutalement. Elle s’affaiblit. Elle se fissure. Et Melchior n’avait rien renforcé. Pendant des années, il avait ignoré l’héritage. Fergus reconstruisit la scène.

Sur son lit de mort, Balthazar avait parlé. Il avait transmis le secret à son fils. Melchior, troublé, dépassé, avait cherché conseil. Et à qui s’était-il confié ?

À Séraphin Slange.

Fergus sentit son estomac se contracter. Leur rencontre n’avait rien d’innocent. À cette époque-là, Slange se trouvait dans le Nord, dans l’orbite de Melchior. Et sa fonction était déjà la même : s’approcher, écouter, recueillir. Il s’était glissé méthodiquement dans sa vie. Patient. Disponible. Rassurant. Un confident. Et lorsqu’un homme vacille… il parle.

Melchior livra sans le savoir la pièce qui manquait. Une indication. Une direction. Peut-être un détail insignifiant à ses yeux. Mais suffisant. Dès lors, il n’était plus utile. Il devenait un risque. Les Serpentis n’avaient aucun intérêt à maintenir en vie un protecteur affaibli, informé, potentiellement instable. Fergus comprit avec une froideur nouvelle : l’élimination n’avait pas été une vengeance. C’était une rationalisation. Éteindre la lignée. Rompre la chaîne. Laisser les protections se dissoudre définitivement. Ainsi, le fragment deviendrait accessible. Il inspira profondément.

Mais le plan ne s’était pas arrêté là. Une variable imprévue subsistait : Circé. Fidèle. Lucide. Perspicace. Elle avait repris le flambeau sans bruit. Néanmoins, en s’installant à Archignac, elle avait resserré le périmètre potentiel des recherches. Les Serpentis comprirent alors que le fragment qui leur manquait gravitait quelque part autour du village.

Mais où ?

Ils n’avaient pas encore la réponse. Alors ils se tournèrent vers lui. Fergus. Ancien policier. Instable. Inexpérimenté dans les arts occultes. Une cible idéale. Ils n’avaient pas besoin de le contraindre. Il suffisait de l’observer.

L’épée.

L’usage précis de l’épée pour ouvrir le sarcophage du gisant. Ce détail… Il l’avait révélé. Peut-être par imprudence. Peut-être sous influence. Mais il l’avait donné. Et les Serpentis avaient agi immédiatement. Le fragment avait été récupéré. Leur dessein était limpide : achever la lignée des Mauprey. Supprimer toute opposition. Réunir les fragments. Il passa une main sur son visage.

Ils avaient probablement cru pouvoir l’éliminer comme ils avaient éliminé son père. Ils avaient sous-estimé Circé. Ils l’avaient ensuite sous-estimé, lui. Mais, il n’était plus une variable imprévisible. Il était devenu une menace.

Quelque part, les Serpentis le savaient déjà.

Et s’ils préparaient leur prochain coup, il était temps qu’il prépare le sien.

XXV : Harayel