XXI : L’éveil du gardien

Lentement, Fergus remonta des ténèbres, comme s’il traversait une matière lourde et collante, un songe épais qui se déchirait avec peine. Une lourdeur inhabituelle engourdissait encore son corps, sa tête vibrait sourdement, et sa respiration lui paraissait étrangère, comme si elle appartenait à quelqu’un d’autre. D’abord, il ne sentit rien de distinct : ni chaleur, ni froid, ni douleur précise. Seulement un vide, une suspension, l’impression d’être retenu quelque part entre deux rives. Puis, une à une, ses perceptions revinrent. Un goût métallique sur la langue. Une odeur de plantes sèches et de fumée douce dans l’air. Le crépitement discret d’un feu nourri dans l’âtre. Le contact d’un drap rêche contre sa peau. Ses paupières se soulevèrent avec peine. La lumière était tamisée, mouvante, rousse comme celle d’une flamme filtrée par un rideau. Des silhouettes se découpaient à contre-jour, indécises d’abord : un plafond bas aux poutres noircies, des flacons sur une étagère, une ombre humaine penchée près de lui.

Son esprit, lui aussi, se débattait dans la brume. Où était-il ? La maison de Circé ? Non. L’air, ici, était plus dense, plus chargé d’odeurs végétales. Une présence discrète semblait habiter ce lieu. Il n’était pas chez lui. Mais cet endroit, étrangement, il le connaissait déjà. Une odeur de sauge mêlée de cendre lui parvint, familière, presque rassurante. Le léger cliquetis d’un mobile suspendu, fait d’os et de racines sèches, vibrait dans l’air chaud. À sa droite, des bocaux de verre alignés sur une planche. Tout cela, il l’avait déjà vu. Peu de temps auparavant. La mémoire s’ouvrit alors, comme un rideau qu’on écarte.

Oui. C’était ici qu’il était venu, quelques semaines plus tôt, sur le conseil de Christian, le voisin. Boy, son fidèle compagnon, gisait alors sans force, victime d’une attaque occulte. Une image fugace traversa son esprit embrumé : le guérisseur penché sur le chat, un bol de pierre, quelques feuilles broyées, un onguent sombre, et des mots murmurés dans une langue qu’il n’avait pas comprise. Quelques heures plus tard, Boy respirait à nouveau. Il se souvenait maintenant de la chaleur du feu, du craquement du bois, et du regard étrange de l’homme, des yeux où se mêlaient savoir ancien et compassion muette. Tout, jusqu’à la disposition des herbes et à la lueur dansante des flammes, lui revenait avec la netteté troublante d’un souvenir revenu trop vite.

Oui… c’était bien la maison du guérisseur.

Mais cette fois, c’était lui le patient. Et il devinait, sans oser encore se retourner, que celui qui avait jadis sauvé Boy venait peut-être, à son tour, de le ramener d’un feu plus profond encore. Un long silence s’étira, ponctué par le souffle régulier d’un soufflet alimentant le foyer. Puis la voix grave et calme de l’homme s’éleva enfin, comme venue d’un autre plan.

— Reviens doucement, Fergus Mauprey. Le feu a marqué le corps… et traversé l’âme. Mais il ne t’a pas emporté.

Fergus voulut parler, mais sa gorge ne produisit qu’un râle rauque. Le guérisseur posa sur ses lèvres un doigt ferme.

— Pas encore. Bois d’abord.

Une cuillère de métal froid toucha ses lèvres, laissant couler un liquide épais, amer, qui lui brûla la bouche avant de descendre dans sa gorge. C’était un mélange d’herbes, de miel et d’une substance indéfinissable, presque électrique. Ses membres picotèrent, ses doigts frémirent. Peu à peu, le monde se recomposa autour de lui : la table de bois massif, les fioles, les herbiers ouverts, les symboles gravés sur les murs. Le lieu tout entier respirait la médecine et la magie à parts égales. Alors la mémoire lui revint en un éclair violent : la chouette, la buse, le château, la lumière fulgurante, le feu. Puis le noir. Il voulut se redresser, mais une douleur fulgurante le traversa de la poitrine jusqu’aux tempes. Il retomba, haletant. Le guérisseur posa une main sur son front ; une chaleur étrange s’y répandit, apaisante, presque surnaturelle.

— Ne lutte pas, murmura-t-il. Tu es vivant, et c’est déjà beaucoup.

Fergus ferma les yeux. Sous ses paupières, la silhouette du château de Commarque dansait encore dans les flammes.

Sa première pensée fut pour Boy. Où était-il ? Avait-il survécu ? Un instant, le silence sembla s’épaissir, presque lourd. Puis, sur le bord du lit, une silhouette familière remua. Une présence familière. Une respiration légère. Un frottement de poils. Et soudain, il sentit contre sa main la caresse d’une langue râpeuse, tiède, obstinée.

— Boy…

Le murmure fut à peine audible. Le chat était là, assis sur la couverture, les yeux mi-clos, la queue enroulée autour de ses pattes. Sa fourrure avait perdu un peu de son éclat, mais son regard bleu brillait, plein de vie. Il voulut le prendre dans ses bras, mais le guérisseur l’en empêcha d’un geste doux.

— Il veille sur toi, dit-il simplement. Tout comme tu as veillé sur lui.

Boy ronronna, d’un ronron profond, presque tellurique, qui vibrait jusque dans le plancher. Fergus, épuisé, laissa retomber sa tête sur l’oreiller. Le chat s’installa contre sa poitrine, et le monde sembla reprendre son souffle autour d’eux. Le feu continuait de crépiter dans l’âtre, projetant sur les murs des reflets d’ambre et de cuivre. Ici, dans la maison du guérisseur, tout baignait dans une paix étrange, suspendue, comme si la vie, pour un instant encore, avait décidé de les épargner.

Quelques heures plus tard, Fergus avait retrouvé pleinement ses esprits. La torpeur s’était dissipée, ne laissant qu’une fatigue sourde, comme l’écho du feu intérieur qu’il avait traversé. Le crépitement régulier dans l’âtre emplissait la pièce d’une chaleur tranquille. Il se redressa lentement. Ses mouvements étaient prudents, mesurés. Alors seulement son regard s’élargit. À sa droite et à sa gauche, deux blocs sombres de tourmaline noire, denses et opaques, semblaient absorber encore quelque chose d’invisible, comme s’ils retenaient les résidus brûlants de l’attaque astrale. Devant et derrière lui, des galets de jaspe rouge, veinés de rouille, diffusaient une chaleur sourde, presque sanguine, qui rappelait la vie dans la chair. Une odeur d’encens léger flottait dans l’air. Il comprit que ces signes formaient un espace de protection, une barrière contre les forces qu’il avait dû affronter.

Le souvenir du château, du feu, du cri de la buse le traversa comme une lame. En relevant la tête, il aperçut l’homme, assis près de la cheminée. Il fumait une longue pipe de bois sombre, d’où s’échappaient des volutes bleutées qui montaient lentement vers les poutres. Sa silhouette se découpait sur la lueur orangée du feu, calme, comme hors du temps.

— Vous… comment suis-je arrivé ici ? demanda Fergus d’une voix encore rauque.

L’homme tourna la tête vers lui, un sourire discret aux lèvres.

— Tu ne t’en souviens pas ?

Fergus secoua la tête.

— Non. J’ai vu… le feu, puis plus rien.

Le guérisseur aspira une bouffée de sa pipe, garda la fumée un instant avant de la relâcher dans un long souffle. Il marqua une pause, puis planta son regard dans le sien.

— J’ai reçu un message.

Fergus fronça les sourcils.

— Un message ? De qui ?

— D’Eloën, répondit l’homme calmement. Le messager des anges gardiens.

Le nom sembla résonner dans la pièce. Fergus reconnut aussitôt cette sensation sourde, la même qu’autrefois dans ses méditations les plus profondes.

— Eloën… murmura-t-il. Je le connais.

— Je n’en doute pas, fit le guérisseur. Il m’a prévenu qu’un péril imminent menaçait la demeure de mon amie Circé. Alors j’ai pris la route. Quand je suis arrivé à Archignac, la nuit pesait encore sur le bourg. L’air sentait la cendre et la pierre chaude. Tout annonçait l’incendie à venir.

Un léger frisson parcourut Fergus. Il se souvenait à présent : le feu, la lumière, puis ce silence absolu avant le néant.

Le guérisseur reprit, d’une voix plus basse :

— Si je n’avais pas reçu l’avertissement d’Eloën, vous seriez tous deux partis avec la maison…

Fergus demeura pensif quelques instants avant de relever les yeux.

— Et la maison ? Qu’est-ce qui s’était passé là-haut ?

Il marqua une pause.

— La maison avait été touchée. Les protections de Circé tenaient encore, mais elles avaient subi un choc considérable. Le cantou était ouvert. L’air vibrait comme après un orage. Et les trois lys avaient disparu de la pierre.

Fergus releva brusquement la tête.

— Disparu ?

— Absorbés. Comme si une force avait puisé dans ce qu’ils représentaient. J’ai compris que je n’avais pas seulement à te sauver, toi. Il fallait aussi empêcher ce qui avait été attiré de s’installer.

— Qu’est-ce que tu as fait ?

— Le nécessaire. Du sel, certaines plantes, quelques prières. J’ai refermé ce qui pouvait l’être. Colmaté la brèche. Pas davantage.

Il contempla un instant la flamme de la cheminée.

— N’imagine pas que le problème soit réglé. J’ai gagné du temps. C’est tout. Les protections durables, ce n’est pas à moi de les mettre en place. C’est à toi.

Fergus, encore pâle, fronça les sourcils.

— Mais comment… comment ce message t’est-il parvenu ? Eloën ne parle pas.

Le guérisseur esquissa un sourire tranquille, ses yeux d’ambre mi-clos.

— Non, il ne parle pas. Il ne l’a jamais fait. Il se manifeste simplement. Et celui qui sait regarder comprend.

Il se pencha pour attiser la braise dans le foyer. Les flammes s’élevèrent aussitôt, révélant au fond de la cendre un éclat bleu pâle, semblable à une gemme enfouie.

— Les signes sont venus d’eux-mêmes. D’abord, les pierres de ma porte ont suinté une rosée inhabituelle, alors que le vent venait du nord. Puis l’eau dans le chaudron s’est mise à tourner à contre-sens, comme si une volonté invisible cherchait à y dessiner une spirale. Et sur ma table, les feuilles de gui se sont dressées d’elles-mêmes, comme animées d’un souffle intérieur.

Il tira une bouffée de sa pipe et laissa la fumée s’étirer dans la lumière du feu.

— J’ai reconnu la signature d’Eloën. C’est ainsi qu’il se manifeste : par la matière, par la loi des correspondances. Il n’envoie pas de mots. Il fait vibrer les choses.

— Et tu as su ce que cela signifiait ? demanda Fergus, fasciné.

— Oui. À travers ces signes, j’ai perçu la forme d’un danger imminent. La rosée sur la pierre annonçait la présence d’un esprit du Feu en marche. Le tourbillon dans l’eau marquait le passage d’une force franchissant les plans. Et le gui dressé… c’était l’appel d’un allié céleste. Une urgence.

Il marqua une brève pause, puis ajouta, plus bas :

— Eloën n’est pas un ange gardien, il est simplement leur messager. Depuis des générations, il veille sur la lignée des Mauprey. Sa mission n’est pas d’intervenir directement, mais d’avertir ceux qui doivent le faire.

Les yeux fixés sur le foyer, Fergus demeura un moment sans parler. Le nom d’Eloën flottait encore dans l’air, léger comme un encens. Dans la cheminée, la flamme prit un instant la forme d’une aile lumineuse, puis se replia comme si quelque chose venait de la traverser. Fergus releva alors la tête vers l’homme assis près du feu.

— Comment vous appelez-vous ? demanda-t-il enfin.

Le guérisseur esquissa un sourire discret.

— Serge, répondit-il simplement. Serge de la Borie, pour ceux qui tiennent encore aux noms de famille.

Fergus répéta le nom à mi-voix, comme pour l’ancrer dans sa mémoire.

— Et… donc vous connaissez ma mère ?

Serge hocha lentement la tête. Son regard se perdit un instant dans les braises, comme s’il y cherchait un visage ancien.

— Oui. Je l’ai connue bien avant que ton nom ne commence à circuler à nouveau. Bien avant que les signes ne s’accélèrent.

Il tira doucement sur sa pipe, laissa la fumée s’élever en volutes lentes, se tut un instant, puis reprit d’une voix plus grave, plus posée.

— Ma famille ne protège pas directement votre secret. Nous ne combattons pas. Nous ne portons pas les sceaux. D’autres en ont la charge. Ton grand-père Balthazar… ta mère ensuite… et maintenant toi.

Fergus sentit une tension sourde naître dans sa poitrine.

— Alors… quel est votre rôle ?

Serge esquissa un sourire discret.

— Observer. Soigner. Écrire.

Il marqua une pause.

— Depuis l’origine des Arcani — la confrérie dont tu connais l’existence — certains furent chargés non pas d’agir, mais de se souvenir. De consigner ce qui devait l’être. De transmettre sans jamais révéler entièrement. D’éclairer sans exposer.

Il se pencha légèrement vers Fergus.

— Nous sommes les scribes du secret. Les témoins de l’ombre. Notre tâche est double : soutenir les gardiens lorsqu’ils vacillent… et préserver la mémoire de ceux qui ont porté la charge avant eux.

Fergus resta silencieux, attentif.

— Les Milites Arcani ont toujours eu besoin de guérisseurs, veilleurs du corps et de l’esprit. Non seulement pour les blessures visibles, mais aussi pour les brûlures intérieures, les déséquilibres subtils, les fissures que laisse le contact avec les forces maléfiques.

Il désigna les herbes, les bocaux, les symboles tracés à la craie.

— Nous pratiquons une médecine ancienne, oui. Occulte, disent certains. Mais surtout adaptée à ceux qui marchent entre les plans. Et quand un gardien tombe… ou vacille… nous sommes là pour le relever. Ou, parfois, pour écrire sa fin.

Le feu crépita doucement.

— Parallèlement, nous écrivons des traités, des chroniques, des instructions. Des livres destinés à ceux qui sauront les lire. C’est ainsi qu’ont été transmis, siècle après siècle, les fondements de l’instruction des gardiens : les règles, les épreuves, les erreurs à ne pas répéter.

À ces mots, le souvenir du Liber Militiæ Arcanæ remonta à la surface de son esprit.

Serge hocha la tête.

— Il n’est pas l’œuvre d’un seul homme. C’est un texte vivant, nourri par des générations de veilleurs comme moi. Chacun y a ajouté ce qu’il pouvait transmettre sans mettre en péril l’équilibre.

Il marqua une pause, puis posa sur Fergus un regard plus direct.

— Circé savait cela. Elle savait que ton chemin te mènerait aux livres… mais aussi à moi. C’est pour cela qu’elle m’a laissé des signes. Et c’est pour cela qu’Eloën m’a averti.

Fergus sentit le poids de ces mots s’abattre lentement sur lui.

— Vous êtes donc… en lien avec elle ?

— Disons que nos routes se croisent parfois, répondit Serge doucement. Tant que le gardien tient debout, nous restons à distance. Mais lorsque la charge devient trop lourde… alors nous veillons de plus près.

Il se leva, s’approcha du foyer et ajouta une bûche. Les flammes reprirent vigueur.

— Ton grand-père, Balthazar Mauprey, était un Miles Arcanus. Selon la tradition ancienne — celle qui remonte aux premiers serments du Moyen Âge — la charge se transmet de père en fils.
— À sa mort, elle aurait dû passer pleinement à ton père, Melchior. Mais ton père n’a jamais eu le temps, ni peut-être la préparation nécessaire, pour l’assumer comme Balthazar l’avait portée avant lui.
— Alors Circé a tenu la régence après sa disparition, veillant sur la charge jusqu’à ce que tu sois en mesure de la recevoir.

Il marqua une courte pause.

— Et toi… tu es l’héritier désigné de cette chaîne.

Un silence dense s’installa.

— Mais souviens-toi, Fergus, ajouta Serge plus bas. Les gardiens ne sont jamais seuls. Tant que les scribes écrivent… et que les guérisseurs veillent… l’histoire continue.

Boy remua légèrement contre la poitrine de Fergus, comme s’il approuvait ces paroles. Fergus ferma un instant les yeux. Il ne savait pas encore ce que tout cela impliquait exactement. Mais il comprenait désormais que son réveil n’était pas seulement celui d’un corps sauvé du feu.

Serge se leva sans bruit.

— Tu peux marcher ?

Fergus hocha légèrement la tête. La fatigue était encore là, mais plus comme une brûlure. Plutôt comme une cendre tiède sous la peau. Il posa les pieds au sol. Les symboles à la craie semblaient déjà s’estomper, comme s’ils n’avaient été tracés que pour la durée nécessaire.

Boy descendit du lit d’un saut souple, puis se retourna pour vérifier que son maître suivait.

Ils traversèrent un court couloir aux murs blanchis à la chaux. L’odeur changea. Moins d’encens. Plus de cuisine. Plus de terre. La pièce basse s’ouvrait sur une vaste cheminée de pierre. Le sol était pavé de dalles claires et sombres disposées en damier irrégulier, patinées par les années marquées par le passage d’innombrables pas. Au-dessus du foyer pendait un chaudron de fonte. Une flamme claire léchait son ventre arrondi. L’air vibrait d’une odeur chaude, simple, presque primitive : l’ail doucement revenu dans la graisse.

Serge souleva le couvercle. Une vapeur blanche monta, parfumée.

— Il faut nourrir le corps avant d’instruire l’esprit, dit-il calmement. C’est une règle que vous les Arcani, oubliez parfois.

Il remua la préparation avec une cuillère de bois. Fergus observa en silence. Dans le fond du chaudron, l’ail avait été longuement doré dans la graisse de canard jusqu’à devenir presque translucide. Une fine farine roussie liait le bouillon clair. Serge y versa un œuf battu en mince filet ; il se prit en filaments soyeux dans le liquide frémissant. Il ajouta une pincée de sel, un tour de poivre, puis quelques gouttes de vinaigre qui libérèrent une odeur vive. Des tranches de pain de campagne grillé attendaient déjà dans deux écuelles épaisses.

— Le tourin. Nourriture des veilleurs. Soupe des longues nuits.

Il servit. Le liquide doré nappa le pain. Un peu de persil frais tomba comme une pluie verte.

Fergus prit la cuillère.

La première bouchée le surprit. L’ail était doux, presque sucré. La graisse donnait une profondeur rassurante. La chaleur descendit dans son ventre, lente et solide. Il comprit combien il avait été proche du vide.

Boy s’était installé sous la table, parfaitement à sa place.

Un silence paisible s’installa. Le feu de cuisine n’avait rien à voir avec celui qu’il avait traversé. Celui-ci était domestiqué. Fidèle. Humain. Serge posa sa cuillère.

— Ton cercle a tenu, dit-il enfin.

Fergus leva les yeux.

— Mais ?

Le guérisseur soutint son regard.

— Mais il a tenu de justesse.

Le mot resta suspendu entre eux.

— Les Serpentis ne sont plus dans l’expérimentation. Ils ont franchi un pas. Ce que tu as affronté n’était pas une poussée instinctive. C’était une attaque dirigée.

Fergus sentit une tension froide remonter le long de son dos.

— Je les ai repoussés.

— Oui. Par la force accumulée. Par l’élément Feu maîtrisé. Par ta volonté.

Serge reprit :

— Mais ta magie est encore défensive. Elle agit par concentration, accumulation, projection. Elle travaille avec les forces naturelles.

Il pencha légèrement la tête.

— Eux évoquent.

Le mot tomba comme une pierre dans l’eau.

— Ils appellent des intelligences. Ils travaillent sous la tutelle d’entités qui les dépassent. Ce que tu as combattu n’était qu’un éclat.

Fergus reposa lentement sa cuillère.

— Que dois-je faire ?

Serge n’hésita pas.

— Passer au degré supérieur.

Le feu crépita doucement.

— Tu dois pratiquer la magie évocatoire comme eux.

Fergus resta silencieux.

— Ce n’est ni du spiritisme, ni de la nécromancie, poursuivit Serge. Ce n’est pas interroger les morts. C’est établir une alliance consciente avec des êtres supérieurs. Une théurgie. Une collaboration.

Il plongea son regard dans le sien.

— Tant que tu travailleras seul, tu lutteras à armes inégales.

Une lourde évidence s’imposa.

— Et vous pouvez m’enseigner cela ? demanda Fergus.

Serge esquissa un léger sourire.

— Non.

Il laissa la réponse se déposer.

— Ce n’est pas à moi de t’initier à cela. Ce seuil-là… ta mère l’a préparé pour toi.

Il marqua une pause avant d’ajouter :

— Circé n’a jamais pratiqué la théurgie elle-même. Elle en connaissait les lois, les dangers… mais elle a choisi de ne pas s’engager dans cette voie. Ce qu’elle a fait, en revanche, c’est préparer le chemin. Dans son Grimoire, elle a laissé les sceaux, les règles et les purifications nécessaires.

Il soutint le regard de Fergus.

— Mais l’acte, lui… tu devras l’accomplir seul. Lis et apprends attentivement. L’évocation exige pureté, stabilité et autorité. Elle ne tolère ni orgueil ni doute.

Boy remua sous la table, comme pour souligner l’avertissement. Fergus termina lentement son bol. La chaleur s’était répandue en lui. Pas seulement celle de la soupe. Une autre, plus profonde.

— Et si j’échoue ?

Serge resta silencieux un instant.

Puis il répondit d’une voix grave :

— La théurgie ne tolère aucune erreur, Fergus. Ceux qui se trompent ne meurent pas toujours… mais ils ne reviennent jamais tout à fait.

À travers la petite fenêtre, la lumière du soir commençait à décliner sur les collines du Périgord noir. La fumée montait droit dans le ciel clair. Fergus posa le bol vide. Il comprenait maintenant que ce réveil n’était pas seulement celui d’un corps sauvé du feu. C’était l’annonce d’un pacte à venir. La maison semblait retenir son souffle autour d’eux.

Boy dormait déjà, roulé en boule sous la table. Fergus garda les mains posées à plat sur le bois, sans trouver immédiatement les mots. Puis il releva les yeux vers Serge.

— Il y a encore une chose que je voudrais savoir.

Serge ne répondit pas. Il attendit.

— Ma mère.

Le mot resta suspendu.

— Elle n’est pas disparue par hasard… Les plantes. Euphorbe, datura. Les heures planétaires. Les notes laissées dans le Livre des Ombres à mon intention. Les croquettes de Boy… tout était trop… organisé. Trop précis.

Il inspira lentement.

— Est-elle morte ?

Le feu crépita doucement.

Serge lui répondit sans détour.

— Non.

Le mot fut simple. Sans emphase. Sans mystère.

Fergus ne bougea pas, mais quelque chose en lui se desserra.

— Alors où est-elle ?

Serge laissa passer un silence. Un silence qui n’était pas un refus, mais une pesée.

— Elle s’est retirée.

— Retirée ?

— Volontairement.

Fergus fronça les sourcils.

— On ne disparaît pas ainsi dans la nature en laissant son fils au milieu d’un champ de mines !

Serge esquissa un sourire presque imperceptible.

— Circé n’a jamais rien laissé au hasard. Pas même ton indignation.

Il se pencha légèrement vers lui.

— Ta mère sait très bien à qui elle s’adresse. Elle n’a pas seulement laissé des symboles de magicien. Elle a construit un chemin pour un enquêteur.

Il désigna la table du doigt, comme s’il y disposait mentalement les indices.

— Les heures planétaires. L’alphabet magique à déchiffrer. Les notes dans le Livre des Ombres. Les plantes rares, les correspondances. Chaque étape était une énigme. Un fil à tirer.

Un léger sourire passa sur son visage.

— Circé connaît ton esprit. Elle sait que rien ne t’accroche davantage qu’une incohérence. Une affaire qui demande à être comprise.

Fergus sentit sa réflexion s’enclencher aussitôt.

— Elle savait que je viendrais ?

Serge secoua lentement la tête.

— Non. Elle savait que tu suivrais la piste.

Il marqua une courte pause.

— Et qu’une fois engagé, tu ne lâcherais plus l’affaire.

Le guérisseur reprit calmement :

— Un gardien ne devient pas gardien uniquement par héritage. Il le devient par l’épreuve. Circé ne peut plus te protéger sans t’empêcher de naître à ta fonction.

Les mots frappèrent juste.

— Alors elle a choisi de disparaître ?

Serge chercha ses mots un instant.

— Disons qu’elle séjourne dans une région où le visible et l’invisible se mêlent encore. Un lieu de passage plus qu’un lieu d’absence.

Serge contempla la flamme un instant.

— Il arrive un moment où le maître doit se taire pour que l’élève entende sa propre voix. Ta mère a compris que ta progression stagnerait tant que tu resterais fils. Il fallait que tu deviennes héritier.

Fergus baissa les yeux.

Tout s’alignait. Le cahier à spirales laissé en évidence. Le Grimoire. Le cercle des animaux dans la pièce du haut. Même l’attaque.

— Elle savait que les Serpentis frapperaient, murmura-t-il.

— Elle savait qu’ils s’impatienteraient.

Un court silence passa.

— Mais elle savait aussi que tu tiendrais.

— Est-elle en danger là où elle se trouve ?

Serge secoua lentement la tête.

— Non. Bien au contraire.

Il marqua une pause.

— Là où elle est, elle court moins de risques qu’ici. Les Serpentis ne peuvent pas l’atteindre aussi facilement. Circé sait parfaitement ce qu’elle fait.

Son regard se posa un instant sur les flammes.

— Elle réside dans une région que tu ne peux pas encore atteindre sans te consumer. Elle a fait ce que font les gardiens accomplis lorsqu’ils sentent venir la tempête : elle s’est déplacée là où sa présence est plus utile qu’ici.

Fergus sentit un mélange étrange de soulagement et de frustration.

— Elle ne m’a donc pas abandonné… elle m’a mis à l’épreuve.

Serge secoua doucement la tête.

—Elle t’a fait confiance.

Le mot changeait tout.

— Elle n’a fait qu’amorcer le mouvement. Le reste…tu l’accompliras par toi-même.

Le feu baissa légèrement. La nuit s’installait derrière la vitre. Fergus resta silencieux. Il comprenait maintenant que la disparition de Circé n’était pas une fuite. C’était un passage de relais.

Serge conclut d’une voix grave :

— Mais c’est toi qui te tiendras face au Ciel. Et la théurgie ne pardonne pas l’imposture. Celui qui s’y présente sans être prêt peut y perdre plus que sa vie, crois-moi.

Boy leva la tête un instant, comme s’il approuvait, puis se rendormit. Fergus inspira profondément. Son réveil était complet. Non plus celui d’un fils inquiet, mais celui d’un gardien appelé. Certaines charges ne se choisissent pas : elles se reçoivent.

Dans l’âtre, une braise se fendit doucement, projetant une brève étincelle dans la nuit qui tombait.

XXII : Le plieur fantôme