X : La lame noire

Fergus poussa la porte.

Une première pièce s’ouvrit devant lui, baignée d’une lumière dorée tombant d’une ouverture ménagée au sommet de la voûte. On avait l’étrange impression de ne pas entrer seulement dans une maison, mais dans un lieu où certaines réponses ne se livrent qu’à ceux qui acceptent d’en franchir le seuil.

L’air portait des parfums de myrrhe, de résine et de plantes sèches. Un homme se tenait quelques pas en retrait dans la pièce, immobile près d’une table recouverte d’un tissu blanc, comme s’il attendait simplement qu’on franchisse la porte.

Il portait une tunique sombre, simple, dont le tissu semblait avoir vécu autant que lui. Sa barbe, déjà largement grisonnante, était soigneusement entretenue. Le visage était marqué par le vent et le soleil, comme celui des hommes qui passent beaucoup de temps dehors. Fergus eut immédiatement l’impression étrange que cet homme ne se pressait jamais, qu’il appartenait à un rythme plus ancien, plus lent que celui du monde ordinaire. Il ne semblait ni jeune ni véritablement âgé. Simplement… installé dans le temps.

Son regard était calme, étonnamment attentif, comme celui d’un homme qui observe beaucoup et parle peu. Puis il posa les yeux sur Boy. Et, à cet instant précis, Fergus eut la certitude étrange que l’homme avait déjà compris.

— Pose-le là, dit-il tranquillement en désignant la table.

Sa voix était basse, posée, avec cette assurance tranquille des gens qui savent ce qu’ils font.

Fergus obéit sans un mot. Il déposa Boy avec précaution sur le tissu blanc. L’homme s’approcha alors de la table et se pencha légèrement au-dessus du corps du chat. Ses gestes étaient calmes, précis, dépourvus de toute agitation. Il plaça ses mains au-dessus du corps de Boy, sans le toucher, puis ferma les yeux.

Le silence s’installa.

Un silence long, dense, habité.

Fergus n’osa pas bouger. Il regardait ces mains suspendues au-dessus du flanc de son chat, cette immobilité presque absolue, et pourtant quelque chose semblait se produire. Pas dans la chair visible. Plus profondément. Comme si l’homme écoutait un désordre que lui-même ne savait pas entendre.

Puis il rouvrit les paupières et fixa Fergus.

— Il a pris pour toi.

Ses mains restaient suspendues au-dessus du flanc de Boy. Ses sourcils se froncèrent légèrement.

— Une lame noire l’a touché. Mais il vivra. Il est fort.

Un bref silence suivit.

— Plus fort que toi, peut-être.

Un frisson remonta le long de l’échine de Fergus. Il n’avait encore rien dit. Pas un mot sur l’attaque. Pas un mot sur ce qui s’était passé dans la maison. L’homme reprit pourtant, doucement :

— Tu viens de loin. Et pas seulement en kilomètres.

Il marqua une pause.

— Ce n’est pas moi que tu dois chercher. Je ne suis qu’un passage.

Puis il se détourna vers une étagère basse. Il saisit un petit bol de pierre, y jeta quelques feuilles, ajouta un liquide sombre, puis écrasa le tout avec lenteur, fabriquant un onguent épais qu’il appliqua sur le flanc du chat. Ensuite, il alluma une bougie et la plaça près de la tête de Boy. Quelques mots suivirent. Une langue que Fergus ne reconnut pas. Les syllabes étaient brèves, graves, presque minérales, et semblaient vibrer plus qu’elles ne se prononçaient.

Quand il eut terminé, il se rassit.

— Il va dormir. Et il guérira.

Fergus ouvrit la bouche pour parler, poser des questions, demander qui il était, ce qu’il savait, ce qu’il entendait par là. Mais l’homme leva la main. Le geste était calme, sans brutalité, et suffisait pourtant à imposer le silence.

Il indiqua la porte.

— Tu as d’autres chemins à prendre. Il te faut te hâter.

Puis, presque dans un souffle :

— N’oublie pas : ce que tu cherches est plus ancien que ta peur… et bien plus vaste que ta volonté.

Fergus demeura encore quelques secondes immobile. Boy respirait déjà mieux, plus profondément. Son corps ne tremblait plus. Son flanc se soulevait avec une régularité nouvelle, fragile encore, mais réelle.

Fergus le reprit dans ses bras et ressortit sans bruit.

Le sentier lui parut plus large à présent, moins menaçant. Peut-être était-ce la lumière qui avait changé. Ou peut-être quelque chose en lui. Boy reposait contre sa poitrine, plus calme, son souffle désormais régulier. Fergus descendit lentement, les sens en éveil, l’esprit ailleurs. Il ne se sentait plus seul. Plutôt accompagné. Guidé, peut-être.

La C5 l’attendait, intacte. Il y installa Boy avec précaution, enveloppé dans sa couverture sur le siège passager, puis reprit la route vers Archignac.

Pendant le trajet, le chat resta calme, sa respiration devenue plus profonde déjà. À son arrivée, Fergus le prit doucement dans ses bras et le déposa près du bureau, sur le coussin qu’il avait installé pour lui. Boy se laissa faire sans résistance et s’y installa aussitôt, les yeux mi-clos, comme apaisé.

La carte était restée ouverte sur le bureau.

Fergus s’en approcha et reprit le pendule entre deux doigts. Mais cette fois, ce n’était plus pour interroger. C’était pour comprendre. Il observa les annotations laissées par Circé : le petit caducée… et d’autres symboles. Une croix ansée. Plus loin, une croix suspendue à un cercle — le signe de Vénus. Il en reconnaissait désormais plusieurs : Mars, Jupiter, Saturne. Des glyphes planétaires.

Mais ce n’était pas tout.

À proximité de chaque symbole apparaissaient de petits mots écrits à l’encre noire, presque effacés : mentha, salvia, verbena, digitalis. Des plantes. Des lieux de cueillette. Ou peut-être… des rencontres.

Un mot attira particulièrement son attention, entouré d’un cercle :

Ondines — 13 mai — dans le ruisseau

Plus bas :

Gnomes — 2 avril — sortie de la petite grotte

Et encore :

Fée blanche — 21 juin — aurore / entre les pierres en rond

Mais un peu plus loin, presque effacé, un autre signe apparaissait. Une petite spirale noire. À côté, quelques mots notés à la hâte :

Zone troublée — 9 septembre — présence anormale

Fergus fronça les sourcils.

Ce n’était pas écrit comme les autres. Les mentions précédentes semblaient décrire des rencontres, des observations, presque des notes de naturaliste de l’invisible. Mais celle-ci avait une autre tonalité. Plus sèche. Plus urgente.

Circé n’avait pas seulement cartographié les présences du lieu. Elle avait aussi noté… les perturbations.

Fergus resta longtemps penché sur la carte.

Tout cela ressemblait à un carnet de terrain, la mémoire patiente d’une praticienne attentive aux saisons, aux astres et aux présences invisibles.

Pourtant quelque chose le troublait. Une impression diffuse, difficile à formuler. Il recula légèrement sa chaise et contempla l’ensemble de la feuille. Les points n’étaient pas répartis au hasard. Certains semblaient former des groupes, d’autres s’alignaient presque. Mais ce n’était pas une ligne. Plutôt… une forme.

Un vieux réflexe lui revint alors, celui du policier habitué à chercher des connexions là où les autres ne voient que des fragments. Il prit un crayon et, très doucement, relia deux points : le ruisseau noté Ondines, puis la petite grotte mentionnée près du vallon. La ligne traversa la carte d’un trait oblique.

Il demeura un instant immobile, observant le résultat.

Puis il traça une seconde ligne, reliant la grotte à un autre point marqué d’un symbole solaire — un cercle griffonné près d’un ancien amas de pierres. La figure commençait à apparaître.

Fergus redressa légèrement la tête.

— Attends…

Il rapprocha la lampe et observa de nouveau la carte. Les lieux notés par Circé formaient une sorte de couronne autour d’Archignac : le ruisseau au sud, la grotte dans les falaises de la vallée, le cercle de pierres sur un plateau, et plus loin encore la silhouette du château de Commarque.

Il relia un troisième point, puis un quatrième, et enfin le dernier. Le crayon resta suspendu un instant au-dessus de la feuille. La forme était désormais visible. Imparfaite, certes, mais indéniable.

Un pentagone.

Fergus sentit son cœur accélérer légèrement. Il reprit le crayon et traça une diagonale, puis une autre. Les lignes se croisèrent au centre exact de la figure. Il posa lentement le crayon sur la table.

Sur la carte apparaissait maintenant une figure très familière.

Un pentagramme.

Pas parfaitement symétrique, bien sûr : le relief du Périgord n’obéissait pas aux règles d’un compas. Pourtant l’intention semblait évidente. Cinq points. Cinq lieux anciens.

Fergus passa une main sur son visage.

— Bon sang…

Il observa les annotations de Circé sous un autre angle. La grotte. Le ruisseau. Le cercle de pierres. Le château. Et l’église. Chaque lieu portait des signes différents : plantes, dates, symboles planétaires, mentions d’élémentaux. Comme si chacun correspondait à une qualité particulière du territoire.

Terre.

Eau.

Air.

Feu.

Et au centre…

Il suivit du doigt l’intersection des lignes. Son geste s’arrêta exactement sur un point que Circé n’avait pas marqué d’un symbole, mais simplement entouré d’un cercle discret.

L’église d’Archignac.

Le lieu du gisant.

Arnaud Talleyrand-Périgord de Mauprey.

Fergus resta immobile.

Circé n’avait jamais tracé les lignes. Elle s’était contentée de marquer les points, comme si elle avait attendu que quelqu’un d’autre fasse le reste. Il se redressa lentement. La carte n’était pas un carnet. C’était une structure. Un système ancien inscrit dans le paysage.

Et soudain une pensée le traversa : Si ce réseau existait vraiment, alors Circé ne l’observait pas seulement. Elle le surveillait.

Fergus resta encore quelques secondes penché sur la carte.

Le pentagramme tracé au crayon lui paraissait presque irréel, comme s’il avait toujours été là, dissimulé sous les annotations de Circé, attendant simplement d’être révélé. Il secoua légèrement la tête.

— D’accord… mais voyons ça autrement.

Il tira son ordinateur portable vers lui et l’ouvrit. Quelques secondes plus tard, l’écran s’illumina. Il lança le navigateur, fit apparaître une carte satellite et commença à rechercher les lieux mentionnés par sa mère.

Archignac d’abord. Puis la vallée de la Beune.

Le château de Commarque apparut rapidement à l’écran, dressé sur son éperon rocheux comme une dent de pierre surgie du passé. Fergus zooma lentement, fit glisser la carte, repéra le ruisseau, les falaises, les chemins forestiers, et plaça mentalement chacun des points notés par Circé. Puis il attrapa une feuille blanche et recommença le tracé, cette fois en s’appuyant sur l’image satellite. Les lignes se dessinèrent une seconde fois, plus lentement, plus précisément.

Quand il eut terminé, il resta immobile.

La figure était toujours là.

Même irrégulière, même approximative, elle apparaissait désormais sans ambiguïté : cinq lieux anciens disposés autour d’Archignac, formant une structure presque parfaite.

Un pentagramme.

Un frisson lui parcourut le dos. Ce n’était donc pas une illusion née d’un vieux parchemin griffonné : le territoire lui-même portait cette forme. Il revint à l’écran et observa longuement la carte satellite. Les forêts sombres, les falaises calcaires, les méandres du ruisseau, les ruines de Commarque… tout cela semblait soudain appartenir à un système invisible.

Circé ne se contentait pas de parcourir la région. Elle en connaissait la structure. Et peut-être plus troublant encore : elle avait jugé nécessaire de la surveiller. Mais pour quelle raison ?

Il resta encore un moment immobile devant la table.

La maison était silencieuse. On n’entendait que le léger tic-tac de l’horloge et le froissement discret des feuilles de la carte sous la lampe.

Soudain, Boy bougea.

Le chat, qui reposait jusque-là sur son coussin, releva lentement la tête. Ses yeux bleus se fixèrent sur la table, puis sur la carte. Il se redressa avec précaution, descendit du coussin et s’approcha à pas souples. Arrivé au bord de la table, il leva les pattes avant et observa longuement le dessin tracé au crayon.

Le pentagramme.

Boy resta ainsi quelques secondes, immobile. Puis sa queue se balança doucement, et un léger frémissement parcourut son dos. Fergus l’observa en silence, soulagé de le voir déjà plus vif, comme si la vie reprenait peu à peu sa place en lui.

— Qu’est-ce que tu sens, mon Boy ?

Le chat inclina légèrement la tête, comme s’il écoutait quelque chose que Fergus ne percevait pas encore. Ses pupilles s’étaient dilatées et toute son attention semblait fixée sur un point précis du dessin. Sa queue décrivit un lent mouvement.

Fergus se pencha.

Boy posa alors une patte sur la carte. Pas au centre. Un peu plus au nord. Sur le symbole qui marquait le château de Commarque. Le chat resta là, immobile, la patte posée sur le point, comme s’il sentait sous le papier une vibration que Fergus ne percevait pas. Puis il se rassit calmement et replia sa queue autour de lui.

Fergus observa le point.

Commarque.

Les ruines dressées au-dessus de la vallée de la Beune. Il resta pensif quelques secondes, puis haussa légèrement les épaules.

— Qu’est-ce qu’il y a là-bas, mon Boy…

Le chat ne répondit évidemment pas. Mais son regard resta tourné vers la carte.

Fergus observa encore quelques secondes le point marqué sur la feuille : Commarque. Puis il repoussa doucement la carte, éteignit l’écran de l’ordinateur et se leva. La fatigue lui revenait d’un coup, comme si la tension des dernières heures retombait enfin.

Boy descendit de la table avec souplesse et le suivit.

Fergus prit un coussin près du fauteuil rouge et l’y installa avec précaution. Il alla ensuite chercher dans la collection de minéraux de Circé quelques grenats qu’il disposa autour de lui — des pierres réputées soutenir l’énergie vitale et fortifier le cœur dans les périodes de faiblesse.

Peu à peu, la maison retrouva son calme. Les entités s’étaient dissipées. Ce silence n’était plus menaçant ; c’était un calme reconquis. Boy reposait sur le coussin, les yeux mi-clos. Sa respiration était lente et régulière, et sa fourrure se soulevait doucement, comme si chaque battement de son cœur effaçait peu à peu l’empreinte obscure qu’on avait tenté de lui imprimer.

Fergus resta un moment à l’observer.

Lui, en revanche, ne trouvait pas le repos.

Assis dans le fauteuil rouge, il regardait la lumière pâle tombant de la fenêtre. Une pensée lui traversa l’esprit.

Cet homme étrange… le guérisseur. Il n’avait presque rien fait. Pas de gestes spectaculaires. Pas d’incantations théâtrales. Seulement quelques plantes, quelques mots murmurés dans une langue inconnue… et pourtant Boy allait mieux. Comment agissaient réellement ces hommes ? Pas seulement sur le corps, songea-t-il. Pas directement. Peut-être ailleurs. En amont.

Les véritables soins ne se produisent peut-être pas dans la chair, mais dans une autre couche du réel, au-delà du plan physique et même éthérique : ce que certains nomment le plan astral. Et ce plan influencerait le corps par résonance, comme une onde traversant la matière sans la toucher.

La médecine moderne peine à l’admettre, trop attachée au visible et au mesurable. Pourtant bien des phénomènes semblent agir ainsi : le magnétisme, certaines guérisons inexpliquées, les chaînes de prière, les intentions envoyées à distance. Tout cela semble se produire ailleurs… avant de se répercuter ici.

Fergus se dit alors que le monde de la guérison avait peut-être encore bien des choses à redécouvrir.

Mais une autre question revenait, plus sombre. Toujours la même. Comment Slange avait-il pu lire en lui ?

Ce regard. Ces pupilles étranges. Son nom prononcé — Mauprey — comme s’il avait arraché un souvenir enfoui au plus profond de sa mémoire. Fergus ressentit cela comme une intrusion, presque une violation. Peut-on réellement entrer dans la pensée d’un autre ? Et si oui… peut-on y semer une idée, une peur, un ordre ?

Il se leva et traversa la pièce. D’un geste sûr, il ouvrit le placard du bas de la bibliothèque de gauche, celui où Circé rangeait les ouvrages les plus anciens, reliés de cuir et parfois dépourvus de titre apparent. Il en sortit le volume de Franz Bardon qu’il avait déjà consulté au sujet des différents plans de l’existence : Le Chemin de la vraie initiation magique.

Il tourna lentement les pages. On n’y trouvait ni sortilèges ni formules spectaculaires. Seulement des principes, des lois, des exercices. Et pourtant tout y était exposé avec une rigueur presque implacable : le double mental, l’invisibilité, la barrière mentale, l’aura psychique, le miroir noir, l’influence par la pensée.

Il lut à voix basse :

« Celui qui ne sait pas gouverner sa propre pensée sera gouverné par les pensées d’autrui. »

Fergus comprit soudain que le problème n’était peut-être pas la puissance de Slange, mais sa propre vulnérabilité. Il était encore trop ouvert, trop perméable. Comme une maison dont la porte resterait grande ouverte. Il allait devoir apprendre à la fermer.

Le livre reposait sur ses genoux. Boy dormait profondément sur son coussin, roulé sur lui-même. Par instants, ses moustaches frémissaient et ses paupières closes laissaient deviner de légers mouvements, comme s’il poursuivait quelque chose dans un rêve paisible. Fergus relut la phrase plusieurs fois.

Ce n’était pas une métaphore. C’était une loi. Une alerte.

Il tourna quelques pages. Un chapitre portait ce titre : Maîtrise de la pensée.

Bardon, méthodique, n’invitait pas à rêver. Il invitait à pratiquer. Fermer les yeux. Observer les pensées qui surgissent. Ne pas les chasser, mais simplement les reconnaître, puis les laisser passer. Recommencer. Encore. Et encore.

Fergus referma le livre un instant. Il écouta le silence de la maison, puis s’installa en padmāsana, sa position favorite de méditation, les paumes tournées vers le haut.

Ses paupières se fermèrent. Une image surgit aussitôt : le regard de Slange. Il la laissa passer. Puis une autre image apparut : la forêt, la borie, la mousse sombre. Il inspira lentement, puis expira. Une odeur de résine traversa sa mémoire avant de s’effacer.

Trente secondes à peine. Mais cela suffisait.

Il voyait désormais clairement ce qui se passait dans son esprit : un carrefour où toutes les pensées se croisaient librement, un marché bruissant d’images et de souvenirs, un théâtre sans gardien. Aucune barrière. Il était ouvert comme une maison sans porte.

Bardon insistait : une fois les pensées ralenties, il fallait bâtir une forme protectrice. Une porte mentale. Un seuil.

Fergus visualisa alors une plaque de métal rouillé, barrée d’un triple cercle. Au centre apparaissait une inscription simple :

Mauprey

Il en fit sa sentinelle.

Chaque pensée devrait désormais franchir cette porte. Il recommencerait chaque jour. Plusieurs fois, s’il le fallait. Sans chercher la réussite immédiate, simplement en revenant encore et encore à cet exercice. Au bout d’une semaine, la porte tiendrait.

Il reprit le livre.

Une nouvelle étape l’attendait : le transfert de conscience.

L’exercice suivant portait sur le transfert de conscience. Bardon conseillait de commencer par un objet simple : une pierre, une branche, n’importe quelle forme assez stable pour accueillir l’attention sans la disperser.

Fergus choisit dans le cantou un fragment de calcaire blanc, de forme irrégulière, traversé d’une veine plus sombre. Il le posa devant lui sur la table et le contempla longuement dans la lumière tamisée.

Puis il ferma les yeux.

Au bout de quelques minutes, quelque chose changea. Son esprit cessa peu à peu de tourner autour de lui-même. Il imagina sa conscience glisser le long de ses bras, passer par ses doigts et entrer dans la pierre.

La sensation fut immédiate, étrange, presque déroutante.

Tout devenait plus lent. Plus lourd. Le monde n’était plus mouvement, mais durée. Il n’y avait ni regard ni souffle, seulement une présence compacte, silencieuse, comme si cette pierre avait gardé en elle la mémoire des saisons, de la pluie, de la falaise dont elle avait été arrachée, puis de la main qui l’avait ramassée un jour.

Circé.

Le nom s’imposa sans effort. Une paix dense envahit Fergus. Dans la pierre, il n’y avait ni désir ni inquiétude. Seulement la permanence. Quand il rouvrit les yeux, le morceau de calcaire était toujours là, inchangé. Pourtant il ne le voyait plus de la même manière. Ce n’était plus un objet inerte, mais une présence muette, chargée d’un passé.

Le livre suggérait ensuite le passage à l’animal familier.

Fergus posa la main sur Boy avec douceur. Le chat ne broncha pas. Il ouvrit simplement les yeux, deux éclats bleus tranquilles qui se posèrent sur lui.

— Juste un instant, mon Boy… murmura-t-il.

Le ragdoll cligna lentement des paupières, comme il le faisait toujours lorsqu’il acceptait une caresse. Alors Fergus ferma les yeux et se laissa glisser dans la respiration du félin.

La sensation fut immédiate et déroutante.

Il eut l’impression d’être allongé… à quatre pattes.

L’odeur de la laine. L’air humide. La texture du coussin sous le ventre. La tiédeur du tissu. Une présence douce émanait des grenats posés près du coussin, stable et rassurante, comme une braise tranquille soutenant le cœur blessé. Le monde n’était plus vu. Il était ressenti.

Des courants d’air glissaient sous la porte et portaient avec eux des odeurs : poussière ancienne, cire d’abeille, traces de pain grillé. Les moustaches frémissaient à peine, captant les mouvements de l’air comme de fines antennes. Chaque effluve semblait posséder une couleur, une intention. Les sons devenaient des formes. Le tic-tac de la pendule n’était plus un bruit, mais une pulsation lente qui résonnait dans la cage thoracique, comme si le bois de la maison battait au même rythme.

Puis quelque chose attira son attention.

Une tension très fine dans le mur du fond. Un grésillement énergétique presque imperceptible… mais repéré.

Une paupière s’ouvrit. Pas la sienne. Celle de Boy. Le monde devint flou, balayé par un clignement lent. Puis le calme revint. Le ronronnement naquit doucement dans la poitrine.

Fergus rouvrit brusquement les yeux. Il haletait. Le contact était rompu. Mais Boy ronronnait toujours, paisible. Ce qu’il venait d’expérimenter n’était pas une prouesse. C’était une confirmation.

Le chemin décrit par le CVIM de Bardon n’était pas théorique.

Il était praticable.

Viendraient ensuite les humains — d’abord ceux qu’il connaissait, puis les inconnus. Mais cela… plus tard.

Fergus referma le CVIM. Il n’avait fait que les premiers pas. Pourtant quelque chose avait changé. La porte était là désormais, solide, ancrée dans son esprit. Et Slange, s’il tentait de revenir, trouverait désormais un seuil.

Et peut-être… un gardien.

Le silence était revenu dans la maison. Mais ce n’était plus le même silence. Il semblait plus dense, presque chargé, comme si les murs eux-mêmes retenaient leur souffle après la purification. Fergus resta quelques instants debout devant l’étagère des ouvrages anciens.

Sur le bureau, le Livre des Ombres était resté ouvert à la section V : Magus Peregrinus. Fergus parcourut quelques lignes de l’écriture de Circé. Les mots parlaient d’éléments, de souffle, d’un travail patient du corps et de l’esprit. Il referma doucement le carnet. Tout cela demanderait du temps. Et, pour l’instant, le temps n’était pas son allié. Il jeta un dernier regard à la page, comme pour en mémoriser la promesse.

Il passa une bonne partie de l’après-midi à pratiquer, concentré, presque tendu. Boy était resté dans la pièce du haut sans faire de bruit, comme s’il avait veillé tout le temps. Fergus finit par soupirer et se frotter les tempes. Cela suffisait pour aujourd’hui.

En passant devant la chambre d’amis, il poussa la porte. Sur la table de chevet, à gauche du lit, le volume relié de cuir sombre l’attendait toujours, ceint de son fil rouge. Il le prit avec précaution, comme on saisit un objet qui ne vous appartient jamais tout à fait.

De retour dans la pièce de travail, il s’assit dans le grand fauteuil près du cantou et posa le Liber Militiæ Arcanæ sur ses genoux. Il reprit la lecture là où il l’avait interrompue.

Le texte, écrit dans cette langue mêlant latin et alphabet magique, restait encore obscur par endroits. Mais il en comprenait désormais l’essentiel. À mesure que ses yeux suivaient les lignes, une voix intérieure semblait lire pour lui.

« Le Miles Arcanus n’est pas un soldat ordinaire. Il ne combat pas avec des armes de fer, mais avec la force du monde caché. Sa loyauté va à la Source invisible et divine. Sa mission est de garder le parchemin secret qui mène à l’Arche de l’Alliance, même au prix de sa vie ou de son âme. »

Un frisson parcourut la nuque de Fergus.

L’Arche de l’Alliance.

Il connaissait ce nom. Tout le monde le connaissait : le coffre sacré porté par les Hébreux dans le désert, celui qui contenait les Tables de la Loi. Il resta immobile un moment. S’agissait-il d’un symbole ? D’une métaphore ? Ou le texte parlait-il réellement de l’Arche biblique ?

Il tourna quelques pages.

Une illustration se détachait sur un fond doré : un chevalier agenouillé, la tête inclinée, tenant entre ses mains un parchemin roulé qu’il pressait contre sa poitrine comme un serment. L’armure était ouvragée, le geste grave. On ne voyait ni coffre ni relique, seulement ce rouleau scellé, modeste en apparence. Au-dessus du chevalier : trois fleurs de lys stylisées.

Le symbole des Mauprey.

Le gisant. L’église. Son ancêtre. Tout se rejoignait.

Boy sauta silencieusement sur ses genoux. Fergus posa la main sur son pelage tiède. Puis il releva lentement la tête du livre.

Ce ne fut ni une intuition ni une hypothèse. Ce fut une évidence.

Arnaud Talleyrand de Mauprey avait été un gardien du secret qui mène à l’Arche. Il l’avait protégé de son vivant… et l’avait emporté avec lui dans la mort, conservé dans sa propre sépulture comme un dernier rempart. La lignée avait hérité de cette charge. De génération en génération. Depuis le Moyen Âge.

Et lui, Fergus…

Par son ignorance, par sa faiblesse, il avait failli.

La piste de l’Arche avait été dérobée.

Il se leva lentement. Le parquet craqua sous ses pas. L’air de la pièce semblait soudain trop dense. Il tourna quelques instants autour de la table, cherchant à ordonner ce qui s’imposait en lui avec une brutalité nouvelle.

Circé le savait. Elle avait tenté de le préparer. Et lui… il s’était contenté de lire, de méditer, de récolter des plantes, comme si tout cela n’était qu’un exercice d’initiation.

Mais ce n’était pas un jeu. C’était une guerre. Une guerre ancienne, invisible, dont il était devenu malgré lui le maillon fragile. Il s’appuya contre la pierre du cantou. Au-dessus de lui, le blason aux trois lys semblait le regarder.

— Je réparerai… murmura-t-il. Je retrouverai ce qu’ils ont pris.

Il rouvrit le livre.

Les pages exhalaient une odeur d’herbier ancien mêlée à la cire et à quelque chose de plus métallique, presque comme du sang séché. Les lignes suivantes étaient rédigées dans un latin serré, direct, presque militaire.

« Depuis l’aube des âges, les Milites Arcani protègent le Chemin contre des forces qui cherchent à le détourner et à le profaner. Face à eux se dresse une autre confrérie, dissimulée dans l’ombre des royaumes et dans les labyrinthes de l’esprit. Elle change de bannière, de visage et de pacte, mais son intention demeure. Elle se nomme Ordo Serpentis. »

Fergus s’interrompit. L’encre noire semblait s’épaissir autour de ces deux mots.

« Leur voie est celle de la domination et de l’illusion. Ils prennent la forme de ce qu’on attend d’eux, de ce que l’on désire voir. Mais leur essence est la corruption. Ils ont infiltré les trônes, les temples et les écoles. Ils ont brûlé nos lieux, profané nos morts et déformé nos rites. Ils ont mis à mort les nôtres… souvent. Mais ils ne sont jamais parvenus à leur fin. »

Les doigts de Fergus tremblaient légèrement. Le serpent comme emblème : la ruse, le venin, la mue. Ils ne cherchaient pas à comprendre. Ils voulaient posséder. Et Slange… À n’en pas douter, Slange en faisait partie.

Le souvenir revint alors avec une netteté glaciale : les pupilles fendues du médecin, l’espace d’un instant, lorsqu’il avait lu le nom Mauprey. Le regard trop fixe. Le ton trop parfait. Puis l’attaque. Le vent hurlant dans la maison close. L’eau noire montant jusqu’à ses chevilles. Les objets arrachés à leur place. Et Boy. Blessé. Ce n’était pas un avertissement. C’était une signature.

Fergus serra les poings. Une colère froide montait en lui, mêlée à une lucidité nouvelle. Slange n’était pas le simple médecin d’un village tranquille du Périgord. C’était un agent du Serpent.

Et lui, Fergus Mauprey, s’était présenté devant lui comme un patient.

— Ça ne se reproduira pas, murmura-t-il.

Il referma lentement le Liber Militiæ Arcanæ. Puis il prit Boy sans le réveiller et partit se coucher. Dans la chambre, l’air était tiède et paisible. Fergus déposa le chat sur le lit. Boy s’étira paresseusement avant de se rouler contre lui. La maison ne joua aucune musique. Pas de mélodie venue d’un ailleurs.

Seulement le silence.

Et, dans la nuit derrière les volets entrouverts, le hululement lointain d’une chouette.

Fergus s’allongea sur le dos. Les pensées tournaient encore dans son esprit, lentes et épaisses, mais l’angoisse avait disparu. Un calme nouveau se diffusait dans ses muscles, dans sa poitrine, jusque dans sa mâchoire. Boy ronronnait contre lui, chaleur vivante battant au même rythme que son cœur. Peu à peu ses paupières devinrent lourdes. Il s’endormit.

Le rêve vint sans heurt.

Ce n’était ni un cauchemar ni un souvenir, mais un déplacement. Le corps dormait, mais l’être voyageait. Fergus se retrouva ailleurs, dans un espace aux contours mouvants, baigné d’une clarté douce qui ne venait d’aucun soleil.

Il savait maintenant que le rêve était un passage. Un couloir discret vers ce plan astral qu’il commençait à percevoir : un monde où l’âme se déleste de la pesanteur terrestre et où les pensées deviennent formes. Au moment précis où cette pensée traversa son esprit endormi, quelque chose bougea dans la maison.

À peine. Un très léger bruit de bois. Comme si une porte venait de travailler sous la pression du vent. Boy, contre lui, interrompit un instant son ronronnement. Ses oreilles se dressèrent.

Dans la pièce du haut, pourtant, rien ne bougea. La maison resta immobile. Mais, dans le silence revenu, sur le bureau, le pendule de Circé oscillait lentement sur son pied, comme s’il venait d’être effleuré.

XI : Alinaelle