IX : Le caducée

Deux heures plus tard, Fergus revint s’asseoir au bord de la table du cantou. La maison s’était figée dans un silence épais. Rien ne bougeait. L’air lui-même semblait chargé d’une attente indéfinissable.

Boy reposait toujours dans la couverture. Le chat paraissait épuisé. Sa respiration restait irrégulière et, à chaque inspiration, son flanc se soulevait à peine.

Fergus sentit une pointe d’angoisse lui serrer la poitrine. Il aurait voulu savoir quoi faire immédiatement, agir sans hésiter, trouver une solution avant qu’il ne soit trop tard. Mais l’adrénaline de l’attaque s’était dissipée, laissant derrière elle un désordre de pensées qui s’entrechoquaient sans se résoudre.

Le sarcophage.
Le blason à trois lys.
Ce nom qui le précédait.

Et surtout cette impression persistante — presque physique — d’être observé… et, dans le même temps, guidé depuis longtemps. Slange. Circé.

Et lui, quelque part entre les deux.

Était-il une marionnette dans un jeu qui le dépassait, ou au contraire la pièce centrale d’un mécanisme ancien qui n’attendait que lui pour s’enclencher ?

Incapable de rester immobile, il se leva et fit quelques pas dans la pièce. Puis il revint vers Boy, s’accroupit près de lui et posa la main sur sa fourrure tiède.

— Il nous faut trouver ce guérisseur…

Le mot lui échappa à voix basse, presque malgré lui.

Mais comment ?

Alors un souvenir surgit.

Une conversation entendue des années plus tôt dans un couloir du commissariat. Un ancien inspecteur un peu marginal racontait ces affaires où l’enquête officielle s’était retrouvée dans l’impasse. Dans ces moments-là, disait-il, certains policiers finissaient parfois par consulter des méthodes parallèles : des sourciers, des radiesthésistes, des femmes capables de faire vibrer un pendule au-dessus d’une carte et de désigner un lieu précis là où les procédures classiques avaient échoué.

Fergus ferma les yeux quelques secondes, cherchant à calmer la confusion qui agitait encore son esprit. Était-il possible que lui aussi… désormais… puisse essayer ?

Il se dirigea vers la bibliothèque. Ses doigts explorèrent presque instinctivement les tiroirs, comme guidés par une mémoire obscure. L’un d’eux s’ouvrit sur un petit coffret de velours sombre. À l’intérieur pendait une pierre noire parfaitement taillée, suspendue à une fine chaînette.

De l’obsidienne.

La pierre était froide et dense dans sa paume. Fergus la souleva à hauteur de regard. La pointe sombre semblait absorber la lumière au lieu de la refléter, comme si elle ouvrait une fenêtre vers une obscurité plus profonde. Un pendule.

Il resta un moment immobile, l’objet suspendu devant lui, sans savoir exactement comment s’y prendre. Puis il se rappela un ouvrage feuilleté plus tôt dans la journée. Il le retrouva sur une étagère basse : Initiation pratique à la radiesthésie. La page qu’il avait consultée était restée cornée. Il la relut rapidement, et une phrase s’imprima en lui avec une clarté inattendue :

« Un pendule n’est pas un oracle. Il ne sait rien par lui-même. Il est un miroir, une antenne. Il révèle ce que l’âme sait déjà. »

Fergus referma doucement le livre.

Ce n’était donc pas le pendule qui répondait. C’était l’opérateur lui-même — ou, plus exactement, cette part plus profonde de l’esprit que l’on nomme l’inconscient, celle qui perçoit sans les yeux et entend sans les oreilles.

Presque sans réfléchir, il ouvrit un autre tiroir de la bibliothèque et en sortit une carte IGN détaillée des environs d’Archignac. Il la déplia sur le bureau. Les courbes de niveau, les chemins, les hameaux oubliés et les ruisseaux y dessinaient un réseau complexe de reliefs, de passages et de replis.

Derrière lui, Boy dormait toujours. Son souffle restait faible, à peine perceptible.

Fergus inspira profondément, puis suspendit le pendule au-dessus de la carte. La chaînette vibra légèrement entre ses doigts. Son intention était simple.

Trouver.

Trouver le guérisseur. Celui qui pourrait sauver Boy.

Le pendule oscilla d’abord sur place, décrivant de petits cercles hésitants. Puis le mouvement se modifia lentement. La pointe noire dériva vers l’est, décrivant une trajectoire plus nette, jusqu’à se stabiliser sur un point précis. Fergus se pencha pour lire la carte.

Le lieu se trouvait le long du chemin des Meuniers, qui suivait le cours d’un ruisseau affluent de la Chironde. Mais ce n’était pas la direction qu’il empruntait habituellement lors de ses footings matinaux. Ce n’était ni vers Embés ni vers Saint-Geniès.

C’était de l’autre côté, vers Salignac.

Le pendule tournoyait exactement au-dessus d’un petit symbole tracé à la main : un caducée, deux serpents entrelacés autour d’un bâton.

Fergus comprit immédiatement que ce signe n’avait rien d’anodin. Circé l’avait inscrit volontairement. Et, en regardant plus attentivement la carte, il découvrit que ce caducée n’était pas le seul repère : d’autres marques apparaissaient ici et là — des glyphes planétaires, des croix de formes variées, ainsi que quelques annotations en écriture magique qu’il commençait à peine à déchiffrer.

Cette carte n’était donc pas un simple document topographique. C’était un réseau de signes, une trame discrète de repères laissés par Circé.

Il n’y avait pas une seconde à perdre.

Fergus replia la carte, rangea le pendule, puis s’approcha de Boy. Le chat entrouvrit un œil avant de refermer doucement les paupières, comme s’il acceptait déjà le déplacement qui s’annonçait. Fergus l’enveloppa soigneusement dans la couverture et le serra contre lui. Son souffle restait faible, mais régulier. Il descendit l’escalier, traversa la pièce principale sans s’arrêter, puis sortit dans la rue. La porte se referma derrière lui avec un bruit sourd.

Le temps pressait désormais.

Le battant venait à peine de claquer dans la rue presque déserte qu’il aperçut, un peu plus loin, la silhouette du vieil homme au béret. Appuyé sur sa canne, il s’était arrêté. Il observait la scène sans bouger, avec cette immobilité particulière de ceux qui attendent depuis longtemps. Son regard se posa d’abord sur le chat inerte serré contre la poitrine de Fergus, comme s’il en évaluait silencieusement l’état. Puis il remonta lentement jusqu’à son visage.

Pendant une seconde, leurs regards se croisèrent.

Autour du vieil homme, la brume grisâtre que Fergus avait déjà perçue semblait plus dense. Elle ondulait autour de lui comme une vapeur sale, parfois traversée d’éclats rouge sombre qui pulsaient faiblement. Une lueur passa dans ses yeux, brève, mais assez nette pour que Fergus comprenne que cet homme ne regardait pas seulement un voisin partir en hâte avec son chat blessé.

Il détourna aussitôt la tête. L’urgence ne lui laissait pas le temps de s’attarder sur cette présence trouble. Il ouvrit la portière de la C5 et s’installa au volant. Le moteur démarra aussitôt. Il descendit vers le sud, longea les terres basses encore humides de rosée, puis quitta la route principale pour s’engager sur un ancien chemin agricole. Les virages se succédaient entre les talus couverts de ronces et les bosquets de chênes rabougris. Au bout de quelques minutes, une barrière de bois moussue apparut en travers du chemin des Meuniers.

Plus loin, on ne pouvait continuer qu’à pied.

Fergus coupa le contact. Le silence retomba immédiatement, épais, presque palpable. Boy serré contre lui, il franchit la barrière et s’engagea dans le sentier. Le ruisseau coulait en contrebas sur sa gauche, mince filet d’eau serpentant entre les pierres. L’air était plus frais ici, chargé d’odeurs d’humus, de mousse et de racines invisibles. À mesure qu’il avançait, les arbres se rapprochaient, leurs feuillages formant une voûte sombre qui filtrait la lumière. Le silence était presque total.

Soudain, deux biches apparurent à l’orée d’un taillis.

Elles restèrent immobiles quelques secondes, élancées et majestueuses, leurs silhouettes fines découpées entre les troncs. Fergus fut frappé par leur présence tranquille, par la manière dont leurs regards semblaient le traverser sans crainte. Puis, dans un mouvement souple, elles disparurent entre les arbres avec une grâce irréelle.

Il demeura un instant immobile. Une sensation étrange persistait, comme si la forêt elle-même l’observait.

Mais il reprit sa marche.

Il n’avait plus besoin de carte ni de pendule. La direction s’était inscrite en lui avec une évidence silencieuse. Il avançait désormais guidé par une certitude instinctive, comme si chaque pas le rapprochait d’un point déjà connu. Son cœur battait plus vite. Non par peur. Par attente. Quelqu’un se trouvait au bout de ce chemin.

Boy remua faiblement contre sa poitrine. Fergus resserra ses bras autour de lui et continua sans ralentir. Il ne s’arrêterait pas avant d’avoir trouvé le guérisseur.

Le sentier se fit plus étroit. Des pierres plates couvertes de mousse affleuraient sous ses pas. Une odeur de fougère humide et de terre retournée montait du sol sombre. Boy ne bougeait plus. Ses pattes pendaient doucement hors de la couverture.

Puis, au détour d’un repli du chemin, la végétation s’écarta brusquement.

Une clairière apparut.

Petite. Presque circulaire. Et là, à flanc de pente, enchâssée entre deux blocs de calcaire, se dressait une maison très ancienne. Les murs étaient faits de pierres blondes parfaitement ajustées. Le toit de lauzes était intact, sombre et lourd sous la mousse. Un peu à l’écart, une borie ronde s’élevait au bord de la clairière, montée en pierres sèches. Elle semblait dormir là depuis des siècles, comme un animal immobile sous la végétation.

À côté de la maison, un tilleul immense dominait le lieu. Son tronc noueux portait des crevasses profondes. Ses branches épaisses formaient une voûte naturelle au-dessus de l’herbe. Sous son feuillage, l’air était plus frais, chargé d’une odeur d’eau, de terre noire… et d’un parfum discret, presque miellé, comme une mémoire de floraison ancienne. Des bouquets d’herbes médicinales séchaient au soleil, suspendus à un fil tendu entre deux piquets.

Près de la porte, un vieux bâton noueux était planté dans le sol. Des plumes y étaient attachées par des ficelles tressées, et un petit miroir rond y pendait, oscillant légèrement dans l’air immobile. En passant devant, Fergus eut l’impression fugace que le miroir l’observait. Un instant, il crut même y voir son reflet se déformer, comme si la surface captait autre chose que la simple lumière. Au pied du bâton, un cercle de cendre pâle dessinait encore les traces d’un feu récent.

Fergus ralentit malgré lui. Son souffle se fit plus court.

Il n’y avait ni sonnette, ni panneau, ni poignée visible. Seulement une porte entrouverte qui laissait filtrer l’ombre fraîche de l’intérieur. Il s’approcha.

Avant même qu’il ne franchisse le seuil, une voix grave s’éleva depuis l’intérieur de la maison.

Une voix lente, rocailleuse, comme usée par les années.

— Entre.

X : La lame noire