Lorsque Fergus arriva avec Boy, Circé était agenouillée dans le jardin devant un carré de plantes qu’elle réservait à ses travaux magiques. Sous le soleil de l’après-midi, elle examinait tour à tour les feuilles de verveine, d’armoise et de rue, cherchant à déterminer lesquelles pourraient entrer dans une prochaine préparation. Un panier en osier reposait à ses côtés, déjà garni de quelques tiges soigneusement coupées. Une odeur mêlée de menthe et de romarin flottait dans l’air.
Elle leva la tête en l’entendant approcher.
— Te voilà déjà de retour.
Fergus s’arrêta près du portail.
— J’ai quelque chose à te proposer.
Circé l’observa avant de sourire.
— Voilà une phrase qui annonce rarement une conversation ordinaire.
Elle se releva, essuya ses mains sur son tablier et l’invita à la suivre vers la cuisine.
Quelques minutes plus tard, ils étaient installés autour de la grande table de bois. La lumière se répandait dans la pièce par les fenêtres ouvertes. Circé servit deux cafés avant de s’asseoir.
— Je t’écoute.
— Je réfléchis beaucoup à cette histoire d’intelligence artificielle.
— J’avais remarqué.
— Plus j’y pense, plus j’ai l’impression que nous ne nous adressons pas aux bons interlocuteurs.
— Voilà qui risque de déplaire à beaucoup de monde.
— Ce n’est pas ce que je veux dire. Depuis le début de cette affaire, j’ai consulté des êtres très différents : Alinaelle, toi, Serge et, ce matin, les quatre peuples élémentaires.
Circé attendit la suite.
— Je me suis demandé s’il existait des entités capables d’observer les événements avec davantage de recul, des intelligences dont la fonction ne serait pas de participer à l’histoire, mais de la contempler dans son ensemble.
Circé réfléchit avant de demander :
— Et à qui as-tu pensé ?
— Aux Lipika.
Circé parut sincèrement surprise. Son regard se porta vers la fenêtre, puis revint à Fergus.
— Les Lipika… répéta-t-elle lentement.
Ce nom semblait réveiller en elle des souvenirs anciens.
— Les gardiens des Archives. Les veilleurs de la mémoire du monde.
— Exactement.
Circé resta pensive.
— C’est ambitieux. Plus ambitieux, je crois, que tu ne l’imagines.
Elle joignit les mains avant de reprendre.
— Au cours de ma vie, j’ai croisé leur nom dans bien des livres et des traditions. Beaucoup évoquaient les Lipika avec une certitude absolue. Pourtant, je n’ai jamais connu personne qui ait affirmé les avoir consultés directement.
Fergus écoutait sans l’interrompre.
— Mais si l’on admet que les Lipika veillent sur la mémoire collective de l’humanité, ils sont les mieux placés pour mesurer la portée d’une transformation historique.
— C’est exactement ce que je me suis dit.
Circé reprit :
— Une chose est certaine : nous ne pourrons pas nous contenter de magie opérative classique. Les Lipika ne sont ni des élémentaires ni des entités astrales que l’on convoque dans un cercle. Leur fonction les rattache à un ordre supérieur. Si un contact est possible, il ne s’agira pas de les faire descendre jusqu’à nous, mais d’élever notre conscience vers eux.
— Il faudra donc passer par la théurgie, conclut Fergus.
— C’est aussi mon avis.
Un sourire amusé éclaira le visage de Circé.
— Le plus étonnant, dans cette histoire, n’est peut-être pas ton idée.
— Ah bon ?
— Non.
Elle s’adossa à sa chaise.
— Cette fois, c’est toi qui m’entraînes sur un terrain où je ne pourrai pas t’apprendre grand-chose. Dans cette maison, je t’ai initié à la magie, mais tu as pratiqué la théurgie sans moi. Sur ce sujet, ton expérience guidera la nôtre.
Fergus songea à l’évocation de Harayel et à sa confrontation avec les Serpentis, deux expériences qui avaient profondément transformé sa compréhension de la théurgie.
— Alors, tu acceptes ?
— Bien sûr que j’accepte. Une idée pareille mérite au moins que nous essayions.
Fergus sourit. Il connaissait assez sa mère pour deviner que, derrière son calme, elle explorait déjà toutes les implications de leur projet.
La décision prise, ils ne perdirent guère de temps.
Circé précéda Fergus dans l’escalier, tandis que Boy leur emboîtait le pas, toujours curieux de ce qui se préparait dans la maison.
Le vaste cantou de pierre dominait la pièce. Au-dessus, le blason attirait naturellement le regard. Quelques jours auparavant, il portait encore trois fleurs de lys. Trois fleurs de lotus les avaient remplacées : Fergus et Circé y avaient reconnu un message d’Eloën. Autour de la cheminée, les statuettes archangéliques semblaient observer leurs préparatifs. Au fond de l’ancien foyer, des étagères accueillaient des flacons, des minéraux et d’étranges bocaux étiquetés dans l’écriture magique que Fergus savait aussi bien lire qu’utiliser.
Chaque fois qu’il entrait dans cette pièce, Fergus avait l’impression d’y voir coexister plusieurs époques. Les rayonnages couvraient les murs, mêlant éditions récentes et ouvrages centenaires, dont certains étaient passés entre les mains de plusieurs générations de chercheurs avant de rejoindre la collection de Circé.
Circé parcourut la pièce du regard et soupira.
— Je crois que nous allons avoir besoin de beaucoup de livres.
— J’avais la même impression.
Les premiers volumes quittèrent rapidement leurs étagères, suivis de nombreux autres. Bientôt, les tables, les fauteuils et le bureau disparurent sous une accumulation d’ouvrages ouverts. Agrippa, Éliphas Lévi, Franz Bardon, Helena Blavatsky, Papus ou encore Stanislas de Guaita semblaient dialoguer à travers les siècles, chacun apportant un fragment de réponse à leur entreprise.
Certaines pistes, prometteuses au premier abord, s’effondraient après quelques pages ; d’autres, au contraire, les obligeaient à consulter plusieurs ouvrages supplémentaires pour éclaircir un détail inattendu. L’après-midi s’écoula ainsi, rythmé par de brèves discussions lorsque l’un d’eux découvrait un passage intéressant, avant que chacun ne reprenne aussitôt ses recherches.
Sans qu’ils aient eu besoin d’en convenir, le travail s’était réparti naturellement.
Circé recherchait les correspondances susceptibles de favoriser l’opération : planètes, plantes, encens, minéraux, couleurs et rythmes capables d’établir une harmonie avec les intelligences qu’ils espéraient atteindre. Fergus, de son côté, s’attachait à la structure même de l’opération théurgique, aux protections qu’elle exigerait et aux puissances auxquelles il faudrait faire appel. Très vite, leurs travaux se révélèrent complémentaires : les découvertes de l’un obligeaient l’autre à préciser ou à réviser ses propres hypothèses.
Peu à peu, une même évidence s’imposa à Circé. Après avoir confronté plusieurs traditions et recoupé les notes accumulées au fil des années, toutes les correspondances convergeaient vers Mercure : la planète des messagers, de l’écriture, de la transmission, du savoir et des archives. À partir de cette certitude, le reste prit naturellement forme. Verveine, romarin, marjolaine, benjoin, mastic, cristal de roche et lapis-lazuli revenaient d’un ouvrage à l’autre avec une remarquable constance, comme les héritiers d’une tradition commune.
Circé consignait méthodiquement ses observations lorsqu’elle leva les yeux vers Fergus.
— Je crois que nous tenons notre axe principal.
Fergus acquiesça sans lever les yeux de son carnet.
— Mercure ?
— Mercure.
Ils échangèrent un sourire. La convergence de leurs conclusions les confortait dans la justesse de leur démarche.
Pour sa part, Fergus avait concentré ses efforts sur la structure même de l’opération. Les ouvrages de théurgie, les notes consacrées aux évocations et plusieurs passages de Bardon lui avaient permis d’en préciser le déroulement. Les correspondances étudiées par Circé influençaient directement certains choix cérémoniels de Fergus. Les exigences théurgiques qu’il découvrait obligeaient parfois Circé à revoir certaines hypothèses. Ainsi, les deux volets du projet s’imbriquaient comme les pièces d’un même mécanisme.
Un miaulement retentit dans la pièce sans obtenir de réaction. Boy réitéra donc son appel avec davantage de conviction.
Cette fois, Fergus leva la tête.
Le ragdoll se tenait au milieu de la pièce, parfaitement droit, promenant son regard sévère de Circé à Fergus, tel un responsable administratif venu signaler un dépassement d’horaire particulièrement inacceptable.
— Qu’est-ce qu’il y a, mon Boy ?
Le chat poussa un troisième miaulement. Puis il se dirigea vers l’escalier avant de revenir vers eux, comme pour vérifier que le message avait été correctement compris.
Circé leva les yeux vers l’horloge accrochée au mur et haussa les sourcils.
— Vingt heures cinquante-cinq.
Fergus consulta sa montre, incrédule. Le jour avait décliné sans qu’ils s’en aperçoivent. Les longues clartés dorées de la fin d’après-midi avaient laissé place aux teintes plus douces du début de soirée.
— J’ai l’impression que nous avons commencé il y a une heure, dit-il.
— Moi aussi.
Circé referma le livre qu’elle consultait.
— Nous ferions mieux de nous arrêter là pour aujourd’hui.
— Je crois que tu as raison.
— Et surtout, quelqu’un essaie de nous faire comprendre qu’il est largement temps de penser au repas.
À ces mots, Boy leva brièvement la tête. Ils éclatèrent de rire.
Les recherches étaient loin d’être terminées, mais l’essentiel était acquis. Les livres demeurèrent ouverts là où ils avaient été consultés, les carnets restèrent couverts de notes et les signets marquaient les passages qu’ils reprendraient dès le lendemain. La bibliothèque semblait désormais attendre leur retour.
Lorsqu’ils redescendirent à la cuisine, la lumière du jour avait presque disparu. À travers les vitres, le jardin n’était plus qu’une masse sombre d’où montaient les parfums mêlés de menthe, de romarin et de terre encore tiède.
Circé ouvrit un placard, parcourut rapidement son contenu du regard, puis en sortit une bouteille.
— Après un après-midi pareil, je crois que nous avons bien mérité un petit verre.
Fergus aperçut l’étiquette et sourit.
— Le vin de noix de Christian.
— Lui-même !
Elle remplit les verres.
La première gorgée leur apporta un réconfort bienvenu. Leurs esprits avaient navigué entre théurgie, correspondances planétaires, traditions oubliées et archives du monde. Retrouver la simplicité d’une cuisine périgourdine, d’une bouteille partagée et du calme de la maison les ramenait pour un temps à la réalité la plus tangible. Chaque remarque faisait naître une réflexion, bientôt prolongée par une hypothèse. À plusieurs reprises, Fergus dut se lever pour noter en quelques mots une idée qu’il ne voulait pas laisser s’échapper. Circé riait de le voir revenir, son carnet à la main, alors qu’ils avaient officiellement décidé de faire une pause.
La pause en question se transforma bientôt en un dîner particulièrement généreux.
Comme souvent lorsqu’elle recevait son fils, Circé estimait qu’un repas devait réparer les fatigues de la journée. Il y eut une salade de gésiers, suivie d’un confit de canard accompagné de pommes de terre sarladaises, puis d’un morceau de fromage de brebis et, pour finir, d’une tarte aux noix.
Boy reçut sa ration de croquettes, ce qui lui permit d’oublier momentanément les importantes responsabilités qu’il s’était lui-même attribuées au cours de leurs recherches.
Les heures passées à réfléchir, comparer, vérifier et débattre leur avaient demandé plus d’énergie qu’ils ne l’auraient cru. Mais cette fatigue n’avait rien de pesant. Elle ressemblait plutôt à celle que laissent les journées bien remplies, au terme desquelles se révèle l’ampleur du travail accompli. Lorsque Fergus quitta finalement la maison, la nuit enveloppait déjà les ruelles d’Archignac. Boy avançait devant lui d’un pas tranquille, parfaitement satisfait d’une journée qui avait réuni l’essentiel à ses yeux : une présence humaine convenable, un repas enfin servi et le sentiment du devoir accompli après avoir rappelé deux chercheurs distraits à leurs obligations.
Fergus jeta un dernier regard vers la maison de Circé. Une lumière brillait encore derrière une fenêtre de l’étage. Il n’eut aucun mal à imaginer sa mère remontant déjà à la bibliothèque pour vérifier une référence ou relire un passage oublié.
À son retour au gîte, le silence n’était troublé que par le grésillement régulier des grillons et, au loin, par le hululement d’une chouette. Boy s’étira longuement avant de gagner son coussin, tandis que Fergus traversait le gîte pour rejoindre sa chambre. Malgré les efforts soutenus des dernières heures, il se sentait encore porté par un élan paisible, plus proche de la curiosité que de l’excitation.
Dans sa chambre, son regard se posa sur le Liber Militiae Arcanae, déposé près de la petite statuette d’Athénor. Plusieurs dizaines de pages attendaient encore d’être parcourues. Depuis quelque temps déjà, le latin ancien comme les caractères de l’écriture magique ne lui opposaient plus de véritable résistance. La lecture demeurait exigeante, mais elle lui était devenue presque aussi naturelle que celle d’une langue qu’il maîtrisait bien.
Il ouvrit le volume à l’endroit où un mince ruban de cuir marquait sa progression. Les premiers chapitres retraçaient l’origine des Milites Arcani, les serments prêtés par les premières générations et la mission que leurs descendants s’étaient transmise siècle après siècle : protéger le secret confié à leur garde et empêcher que ceux qui en étaient indignes ne découvrent le chemin conduisant à l’Arche. C’était ainsi qu’il avait toujours compris l’héritage de sa famille.
Pourtant, les pages suivantes élargissaient cette perspective. Les auteurs du Liber Militiae Arcanae y évoquaient moins un lieu qu’un équilibre, moins un trésor qu’un ordre invisible dont dépendait l’harmonie entre les différents plans de l’existence. Certaines phrases, rédigées dans une langue symbolique, insistaient avec une singulière constance sur la nécessité de préserver les frontières établies depuis l’origine. Elles parlaient de passages qu’il ne fallait pas ouvrir et de limites que nul ne devait chercher à abolir, car la rupture de cet équilibre aurait des conséquences dépassant de très loin le seul destin des hommes.
Fergus interrompit sa lecture sans quitter la page des yeux. Il avait l’impression que ces mots, longtemps restés obscurs, commençaient à s’éclairer, comme si les événements des derniers jours leur donnaient une résonance nouvelle. Il ne parvenait pas encore à en saisir toute la portée, mais une certitude s’imposait déjà : la mission confiée aux Milites Arcani était bien plus vaste qu’il ne l’avait compris jusque-là.
Il éteignit la lampe et s’allongea. Le sommeil ne tarda pas à le gagner. Derrière les vitres, les étoiles continuaient de veiller sur les collines d’Archignac.