CHAPITRE 4

Fergus reprit conscience de ce qui l’entourait et comprit qu’il ne se trouvait plus dans le monde ordinaire. Le passage s’était accompli avec une telle douceur qu’il n’avait perçu ni tunnel de lumière ni sensation de chute, seulement l’impression qu’un voile s’était écarté.

Autour de lui s’étendait un paysage baigné d’une clarté douce qui semblait provenir de partout à la fois. Il retrouvait les mêmes reliefs que lors de sa dernière visite, mais leur agencement paraissait se recomposer à chacun de ses retours, comme si les lieux répondaient moins aux lois de la géographie qu’aux états de conscience. À l’horizon se dessinaient des collines couvertes d’une végétation lumineuse dont les couleurs variaient subtilement selon l’angle du regard. Un cours d’eau limpide serpentait entre des prairies argentées. Chaque forme s’imposait avec une intensité qui, par comparaison, rendait le monde physique presque irréel.

Une brise effleura son visage.

— Tu arrives de plus en plus facilement.

À cette voix, Fergus se retourna avec un sourire.

— Bonsoir, Alinaelle.

La jeune femme se tenait à quelques mètres de lui. Auprès d’elle, Fergus retrouvait cette paix profonde qu’il ne ressentait nulle part ailleurs. Elle semblait appartenir au paysage, comme si la lumière qui baignait les lieux avait choisi de prendre forme humaine.

Depuis leur première rencontre, la prudence du policier confronté à l’inexplicable avait laissé place au plaisir sincère de retrouver celle qu’il considérait à la fois comme son ange gardien et comme une véritable amie.

— J’ai beaucoup pensé à notre dernière rencontre, dit-il.

— Moi aussi.

Ils commencèrent à marcher côte à côte le long du cours d’eau et gardèrent quelques instants le silence, heureux de se retrouver. Fergus ne tarda cependant pas à le rompre : depuis leur dernière conversation, trop de questions s’étaient accumulées en lui.

Il tourna légèrement la tête vers elle.

— D’ailleurs, il y a une chose que je voulais te demander.

— Je m’en doutais.

— Quand tu es apparue dans mon salon…

Un sourire presque imperceptible passa dans les yeux d’Alinaelle.

— C’est ce que tu crois.

— J’étais parfaitement éveillé.

— C’est exact. Mais je ne suis jamais entrée dans le monde réel.

Fergus fronça les sourcils.

— Alors comment ai-je pu te voir ?

Le sourire d’Alinaelle s’élargit.

— Tu te souviens de ce que tu ressentais juste avant mon apparition ?

Fergus rassembla ses souvenirs. Il se revit assis dans le fauteuil, tandis que la réalité quotidienne semblait s’éloigner.

— J’avais l’impression que tout s’était apaisé. Même les bruits me parvenaient de très loin.

— C’est exactement ce qui s’est produit. Les hommes imaginent une frontière nette entre le monde matériel et les plans subtils, mais certains états de conscience permettent aux deux réalités de se frôler sans se confondre. Cette nuit-là, tu étais si profondément absorbé par tes réflexions que ton esprit avait cessé de se disperser. Sans t’en rendre compte, tu avais atteint cette zone intermédiaire.

Fergus prit le temps de mesurer ce qu’elle venait de lui révéler.

— Donc tu n’as enfreint aucune règle.

— Non. Je me suis manifestée à quelqu’un qui avait atteint la frontière.

Fergus contempla les collines lumineuses. Au fil de son apprentissage, il avait cessé d’évaluer ses progrès selon les grades, les performances et les résultats immédiats qui avaient guidé son ancienne vie.

Son esprit revint alors à une autre question.

— J’ai passé une partie de la journée à lire, dit-il finalement.

— Voilà un sujet qui n’aurait guère retenu ton attention autrefois.

— Je vieillis.

— Non. Tu changes.

— C’est possible aussi. J’ai lu deux ouvrages consacrés aux annales akashiques.

Cette fois, le regard qu’Alinaelle posa sur lui se fit plus attentif.

— Et qu’en as-tu retenu ?

— Que, malgré la diversité des auteurs, des cultures et des époques, la même intuition revient sous des noms différents : celle d’une mémoire dépassant celle des individus — Akasha, inconscient collectif, mémoire universelle…

Ils continuèrent de marcher le long de la rivière.

— Et aujourd’hui, en lisant le bulletin diocésain, j’ai découvert que le pape lui-même s’interrogeait sur les conséquences de l’intelligence artificielle pour la conscience humaine.

Le regard d’Alinaelle s’éclaira.

— Tu établis un lien avec le réseau qui se développe au-dessus de nous ?

— Peut-être. Depuis son apparition, nous cherchons à comprendre ce qu’est ce réseau, mais nous l’avons surtout considéré comme un phénomène propre aux plans subtils. Je commence à me demander si ce que nous observons ici ne serait pas la manifestation astrale de quelque chose que les hommes sont en train de créer dans le monde physique.

Alinaelle porta son regard vers l’horizon, tandis qu’une brise faisait onduler les hautes herbes argentées qui bordaient le cours d’eau.

— Nous pensions observer une croissance, murmura-t-elle enfin.

Elle demeura songeuse un moment.

— Peut-être observons-nous également une convergence.

Convergence. Le mot donnait une portée nouvelle au rapprochement que Fergus pressentait : peut-être les traditions anciennes, les philosophies modernes, les sciences, les technologies et les mondes subtils ne racontaient-ils pas des histoires différentes, mais décrivaient-ils les diverses faces d’un même phénomène.

Ils poursuivirent leur marche sans chercher à conclure. L’intuition était encore trop fragile pour être enfermée dans une certitude. Au-dessus d’eux, de vastes flux lumineux se déployaient dans les profondeurs du ciel astral, semblables aux ramifications d’une conscience dont ils ne percevaient qu’une infime partie. Le paysage alentour semblait respirer au rythme lent de ces forces invisibles, comme si elles emportaient les pensées, les souvenirs et les rêves de créatures innombrables.

Fergus contemplait leur mouvement avec une attention renouvelée.

Les couleurs commencèrent alors à perdre de leur éclat. Les contours des choses s’adoucirent. Une légère brume envahit les lointains, et la rivière de lumière elle-même sembla s’éloigner jusqu’à devenir inaccessible.

Fergus reconnut les signes annonçant la fin de l’expérience. Une part de lui regrettait déjà de quitter cet univers et Alinaelle ; une autre aspirait à retrouver le monde physique et ceux avec qui il pourrait poursuivre cette réflexion.

Lorsqu’il se réveilla, l’aube pointait à peine derrière les collines du Périgord. La chambre baignait dans cette clarté hésitante qui précède le lever du soleil. Boy dormait toujours au pied du lit, parfaitement indifférent aux bouleversements qui occupaient l’esprit de son maître.

Fergus resta allongé de longues minutes, le regard fixé au plafond.

Sa conversation avec Alinaelle et ses lectures récentes commençaient à dessiner une cohérence dont il ne saisissait pas encore toutes les implications. Avait-il entrevu une réalité immense ou se laissait-il séduire par les liens établis entre plusieurs hypothèses ? Ce doute l’incitait à suspendre son jugement.

Après son footing matinal et une séance de yoga durant laquelle il peina à se concentrer, Fergus décida de confronter son intuition à d’autres points de vue. En fin de matinée, il téléphona à Serge, puis se rendit chez Circé.

Une heure plus tard, tous trois étaient réunis autour de la grande table de la cuisine, tandis que les derniers préparatifs du repas s’achevaient.

Fidèle à ses habitudes, Circé avait préparé un repas simple. Une grande salade verte du potager, quelques radis fraîchement cueillis, du jambon de pays, un pâté de campagne et un large pain acheté le matin même à la boulangerie de Saint-Geniès occupaient le centre de la table. Par la fenêtre ouverte entraient les senteurs mêlées du jardin et des foins coupés dans les prairies voisines.

Boy s’était installé sur une chaise libre près de Fergus. Assis bien droit, les pattes avant soigneusement alignées, il observait les préparatifs avec le sérieux d’un convive qui estimait avoir toute sa place parmi les humains.

La conversation porta d’abord sur des sujets ordinaires. Circé évoqua certains travaux à réaliser dans le jardin et Serge donna des nouvelles de plusieurs habitants du secteur. Fergus leur répondit distraitement, encore absorbé par les paroles d’Alinaelle.

Il posa son verre.

— Cette nuit, j’ai revu Alinaelle.

Serge leva les yeux.

— Ah ?

Fergus raconta cette nouvelle rencontre, puis résuma pour Serge ce qu’ils savaient du réseau lumineux en expansion dans l’astral. Il exposa enfin le rapprochement qui se dessinait entre ce phénomène, les annales akashiques, la mémoire universelle, l’inconscient collectif et l’intelligence artificielle.

Lorsqu’il eut terminé, Serge réfléchit avant de reprendre :

— L’humanité a déjà connu bien des révolutions dans sa manière de transmettre les connaissances, observa Serge en coupant un morceau de pain. L’écriture, la bibliothèque d’Alexandrie, l’imprimerie, le télégraphe, le téléphone, la radio, la télévision et Internet ont chaque fois donné aux hommes le sentiment d’entrer dans une ère radicalement nouvelle, sans que cela prouve l’apparition d’un phénomène spirituel.

Fergus acquiesça. L’argument était solide. Seul le bruit des couverts accompagna le repas, puis Circé releva la tête.

— Je ne suis pas certaine que la comparaison soit tout à fait exacte.

Serge lui adressa un regard interrogateur.

— Pourquoi ?

— Parce que toutes les révolutions dont tu viens de parler concernaient principalement la conservation ou la transmission du savoir.

— Ce qui est déjà considérable.

— Évidemment. Mais ce que nous observons aujourd’hui pourrait relever d’autre chose.

Serge fronça les sourcils. Circé poursuivit :

— Une bibliothèque conserve des connaissances. Une imprimerie les reproduit. La radio et la télévision les diffusent. Mais les intelligences artificielles commencent à créer elles-mêmes des textes et des images, à formuler des raisonnements et même à contribuer à certaines découvertes.

— À partir de ce que les hommes leur fournissent, nuança Serge.

— Certes. Mais le résultat n’existait pas nécessairement auparavant.

Fergus sentit qu’ils approchaient du cœur du problème. Une idée demeurée jusque-là diffuse se précisa dans son esprit.

— Comme si une part de la mémoire accumulée par l’humanité devenait capable de se recombiner en permanence, dit-il.

— C’est exactement cela.

Elle ne cherchait pas à convaincre, mais simplement à examiner les conséquences de cette hypothèse.

Les convives continuèrent de manger, absorbés par leurs réflexions. Circé se leva pour aller chercher le plateau de fromages. Boy la suivit du regard, puis reporta son attention sur les deux hommes, comme s’il percevait lui aussi que leur conversation venait de prendre une direction nouvelle.

Lorsque Circé reprit place, Serge s’adressa à elle.

— Admettons. En quoi ce phénomène serait-il différent des grands égrégores dont parlent les traditions ?

Fergus accueillit la question avec intérêt. Circé prit le temps de formuler sa réponse.

— Par son échelle, peut-être.

— Comment cela ?

— Les anciens égrégores se formaient autour d’un peuple, d’une religion, d’une nation, d’un ordre initiatique ou d’une civilisation particulière. Ils pouvaient rassembler des milliers, parfois des millions d’individus.

Serge secoua la tête.

— L’imprimerie a diffusé les mêmes livres dans toute l’Europe, la radio a relié des pays entiers et Internet a étendu ces échanges à la planète. Pourquoi ce phénomène apparaîtrait-il seulement maintenant ?

— Parce que ces moyens servaient surtout à transmettre des informations entre les hommes. Aujourd’hui, des milliards d’êtres humains alimentent un même espace, tandis que les intelligences artificielles absorbent, comparent et recombinent ces données selon des relations d’une complexité inaccessible à un seul esprit. Les cathédrales ont mis des siècles à rassembler les croyances de générations entières ; les réseaux contemporains agrègent presque instantanément les expressions de la pensée humaine à l’échelle mondiale.

Cette fois, Serge ne trouva rien à objecter.

— Vous pensez donc que ce phénomène pourrait avoir un rapport avec ce qu’Alinaelle observe dans l’astral ? demanda-t-il.

— Là est toute la question.

— Alors, nous n’avons encore aucune certitude… seulement des hypothèses.

Circé alla préparer le café. Serge resta songeur, tandis que Boy observait tour à tour les trois humains.

Lorsqu’il quitta la maison de Circé, le soleil dominait encore les collines et la chaleur s’était installée dans les ruelles assoupies d’Archignac. Seules quelques fenêtres ouvertes laissaient échapper des bruits de vaisselle ou des éclats de conversation étouffés. Boy accompagnait son maître avec cette indépendance tranquille propre aux chats, s’éclipsant parfois pour examiner une bordure de jardin quelques mètres plus loin, puis réapparaissant comme si rien n’avait interrompu leur marche.

Fergus avançait sans véritablement voir le village. Les explications d’Alinaelle, les objections de Serge, les analyses de Circé et la transformation du blason au-dessus du cantou se répondaient dans sa mémoire comme les fragments dispersés d’un même message. Il avait connu cette sensation au cours de certaines enquêtes, lorsque plusieurs indices convergeaient sans qu’il pût encore en dégager le sens.

Lorsqu’il poussa la porte du gîte, il retrouva le calme qui y régnait. Dans le séjour, la lumière dessinait sur le carrelage de larges rectangles où dérivaient quelques grains de poussière.

Fergus se servit un verre d’eau, puis s’installa dans le fauteuil près de la fenêtre.

Boy, installé pour la sieste, se redressa avec détermination. Fergus n’y prêta d’abord aucune attention : il savait depuis longtemps que les chats obéissaient à des logiques mystérieuses dont ils refusaient généralement de livrer les raisons. Mais Boy, au lieu de se recoucher ou de gagner la cuisine, traversa le séjour, contourna la table et disparut dans le couloir menant à la chambre. Un miaulement retentit au fond du couloir.

Fergus reconnut l’appel bref et insistant dont Boy usait lorsqu’il voulait lui signaler quelque chose. Ce n’était manifestement pas une simple demande de caresses.

Lorsqu’il entra dans la chambre, le chat l’attendait au milieu de la pièce. Assis face à la table de nuit, il fixait avec gravité la petite statuette de bronze représentant un chevalier.

Athénor.

Boy miaula de nouveau, regarda brièvement son maître, puis se tourna vers la statuette. L’enchaînement était trop délibéré pour être ignoré.

Fergus s’approcha. À première vue, rien n’avait changé. Athénor occupait exactement la même place que la veille, dans son éternelle posture de gardien. Un rayon de lumière glissait sur la patine, soulignant les reliefs du visage, les plis du manteau et la garde de l’épée.

Fergus pressentait la présence d’un signe important sans parvenir encore à le distinguer. Boy ne semblait avoir aucun doute. À quelques pas de la table, ses yeux allaient de la statuette à son maître, comme pour lui indiquer où chercher.

Fergus ne chercha pas à provoquer quoi que ce soit. L’expérience lui avait appris que certaines perceptions échappaient précisément à ceux qui tentaient de les forcer. Il se rendit simplement disponible aux impressions les plus ténues.

Boy avait cessé de miauler et assistait à la scène tel un témoin qui en percevait l’importance.

Les questions n’avaient pas disparu, mais elles avaient cessé de s’agiter. Semblables à des pierres déposées au fond d’une eau apaisée, elles reposaient dans son esprit. Il reconnut alors cette sensation particulière, déjà éprouvée au contact de l’égrégore. Ce n’était ni une voix ni une pensée au sens ordinaire du terme, mais une évidence surgie à la frontière de sa propre conscience.

Les racines savent.

Les mots s’imprimèrent en lui avec la netteté d’une certitude. Puis plus rien. La chambre retrouva sa quiétude.

Fergus savait qu’Athénor ne développait jamais sa pensée lorsqu’il estimait avoir dit l’essentiel : quelques mots de l’égrégore suffisaient à le faire réfléchir pendant des jours entiers. Il demeura réceptif jusqu’à perdre toute notion du temps. Une seconde formule s’imposa enfin, aussi sobre et énigmatique que la première.

Tous les regards ne regardent pas le ciel.

Puis la présence se retira.

Athénor s’était contenté d’une indication que Fergus devait interpréter seul.

Les deux messages d’Athénor firent affluer des souvenirs. D’abord dispersés et sans lien apparent, ils finirent par s’ordonner : des symboles tracés sur une carte, plusieurs sites que Circé lui avait montrés au cours de sa formation, puis les rencontres singulières qui avaient marqué sa découverte des mondes invisibles. Il n’avait encore formulé aucune conclusion, mais une piste venait de s’ouvrir devant lui.

Fergus regagna le séjour, résolu à l’examiner.

Il se dirigea vers le meuble où il conservait ses dossiers personnels et en tira la grande carte IGN de Circé, qu’il n’avait plus consultée depuis plusieurs mois. Il la déplia sur la table, révélant les vallons, les bois, les chemins et les combes qu’il connaissait presque aussi bien que les rues de Dunkerque autrefois.

Il retrouva les annotations de Circé.

Chacune désignait l’un de ces lieux particuliers où les frontières du monde visible semblaient plus perméables qu’ailleurs : un site associé à la Terre, une source marquée du signe de l’Eau, une clairière liée aux courants de l’Air ou encore un affleurement rocheux consacré au Feu. Fergus les examina comme il aurait autrefois étudié les indices d’une affaire criminelle, puis établit un itinéraire en évaluant les distances, les possibilités d’accès et l’ordre de ses visites.

Demain, il commencerait par les lieux de Terre.

En évoquant les racines, Athénor l’avait orienté vers les profondeurs du monde. Les gnomes et les autres consciences telluriques percevaient peut-être des phénomènes qui échappaient aussi bien aux hommes qu’aux habitants des hautes strates astrales.

Le soleil descendait lentement au-dessus des collines du Périgord noir, tandis que Fergus achevait ses préparatifs avec le sérieux méthodique qui avait fait de lui un bon enquêteur. Une fois encore, il partirait recueillir des témoignages, à cette différence près que ses futurs interlocuteurs n’appartenaient pas tout à fait au même monde que ceux qu’il avait interrogés durant sa carrière de policier.

Décidément, sa retraite empruntait parfois des chemins que personne n’aurait imaginés quelques années auparavant.

CHAPITRE 5

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