Scène 1 — L’éveil
Fergus s’éveilla sans brusquerie, comme si le sommeil s’était retiré de lui par paliers, laissant place à une présence claire, immédiatement disponible. La lumière était déjà franche. Elle passait entre les volets entrouverts et venait poser sur les murs une chaleur douce, stable, propre aux matins d’été. L’air, même à cette heure, portait une promesse de chaleur. Boy était assis près de la fenêtre, immobile, tourné vers l’extérieur. Il ne dormait pas. Il observait.
Fergus resta quelques instants allongé, sans bouger, attentif à ce qui circulait en lui. Rien de confus. Rien de pressé. Juste cette sensation désormais familière d’un alignement simple entre le corps et l’esprit. Il se leva, passa par la cuisine, but un verre d’eau, puis prépara ses affaires sans précipitation. Avant de sortir, il prit son petit sac à dos, posé sur une chaise, et le passa sur ses épaules d’un geste naturel. Depuis quelque temps, chaque sortie devenait une occasion. Une attention. Un prolongement de sa pratique.
Aujourd’hui, mercredi. Mercure.
Il n’y pensa pas comme à une règle, mais comme à une orientation. Si le chemin lui offrait quelque chose, il le verrait. Dehors, la ruelle baignait déjà dans une lumière claire. Les pierres blondes restituaient la chaleur de la veille, et le village semblait s’étirer lentement vers le jour.
Il s’élança.
Le rythme vint sans effort. Régulier, souple, porté par une respiration ample. Ses appuis trouvaient la terre avec précision, presque avec écoute. Chaque contact semblait plus net, plus informatif, comme si le sol lui renvoyait quelque chose qu’il ne savait pas encore formuler.
Il s’engagea sur le chemin des Meuniers.
La terre y était sèche en surface, mais gardait en profondeur une fraîcheur discrète. Les herbes bordaient le sentier en masses souples, déjà hautes pour la saison. Par endroits, des taches de vert plus dense attiraient le regard sans raison apparente.
Fergus ne ralentit pas franchement, mais son attention, elle, s’affinait. Des mercuriales, à gauche du chemin. Un peu plus loin, des quintefeuilles, basses, presque dissimulées au pied du talus. Il les repéra sans s’arrêter. Il en prendrait au retour. Ce n’était pas une décision. Plutôt une évidence laissée en attente. Quelque chose s’organisait désormais dans la manière dont son regard accrochait certains détails plutôt que d’autres.
À la bifurcation, il tourna à gauche, en direction de Salignac.
Le chemin s’ouvrait entre des haies et des parcelles calmes, baignées d’une lumière montante. Au loin, les lignes du paysage semblaient légèrement vibrer dans la chaleur naissante. Fergus ralentit légèrement. Pas par fatigue. Par attention. C’est là qu’il le vit.
Serge.
Penché sur une plate-bande, occupé à travailler la terre avec des gestes simples, précis, parfaitement ajustés. Rien de spectaculaire. Rien d’ostentatoire. Mais une justesse évidente dans la manière dont ses mains entraient en contact avec le sol. Fergus s’arrêta à quelques mètres, reprenant son souffle sans rupture. Serge releva la tête. Leurs regards se croisèrent. Un sourire passa sur son visage.
— Fergus ! Déjà en mouvement ?
— Comme d’habitude, répondit-il simplement.
Il s’approcha. Serge essuya ses mains sur son pantalon, sans se presser, puis observa Fergus avec une attention tranquille. Un léger silence passa entre eux, sans rupture.
— Alors, cette nouvelle affectation ? demanda-t-il.
Fergus esquissa un sourire bref.
— J’ai pas attendu longtemps.
— Ha, Déjà sur quelque chose ?
— Oui. Une affaire simple en apparence. Mais ça reste à vérifier.
Serge ne manifesta ni surprise ni curiosité déplacée. Juste une présence attentive. Fergus reprit, plus lentement :
— Dis-moi… ma mère.
Il désigna vaguement les alentours, sans préciser davantage.
— Cette… façon qu’elle a de disparaître, de se retirer comme ça… tu comprends, toi ?
Serge baissa un instant les yeux vers la terre, puis releva la tête.
— Elle ne disparaît pas.
Un temps.
— Elle travaille ailleurs.
Fergus ne répondit pas. Il attendit.
— Ce qu’elle fait en ce moment est important. Plus que ce que tu peux voir d’ici.
Le silence revint, plus dense, mais sans tension. Puis Serge ajouta, simplement :
— Et pendant ce temps-là, certains veillent.
Fergus soutint son regard.
— Toi.
Serge eut un léger sourire.
— Entre autres.
scène 2 : livres des ombres
Le retour vers Archignac se fit en courant. Non comme un effort, ni comme une performance, mais comme un mouvement devenu naturel, presque nécessaire, dans lequel le corps trouvait sa place avant même que l’esprit n’ait à intervenir. Le chemin déroulait ses courbes souples entre les talus et les haies, et Fergus avançait à une allure régulière, respirant profondément, laissant le rythme s’installer de lui-même, sans contrainte, sans recherche. Dans cette cadence stable, il ne se contentait plus de courir.
Il travaillait.
Chaque foulée devenait un point d’appui, chaque respiration un passage. L’air entrait, circulait, se diffusait en lui avec une netteté nouvelle ; la chaleur du corps, entretenue par l’effort, éveillait en profondeur la présence du feu ; la terre répondait sous ses appuis, dense, stable, comme une force silencieuse qu’il apprenait à reconnaître sans la contraindre ; et, plus subtilement, une forme de fluidité s’installait dans l’ensemble du mouvement, une continuité presque liquide qui reliait les gestes entre eux. Ce qu’il avait appris avec Athénor ne relevait plus d’un exercice distinct. Les éléments n’étaient plus appelés. Ils étaient là. Présents, intégrés, disponibles — jusque dans la simplicité d’une course sur un chemin.
C’est en longeant un talus bien exposé qu’il ralentit légèrement, sans rompre totalement son élan. La mercuriale y poussait en petites touffes discrètes, mêlée aux herbes communes. Il s’arrêta cette fois, reprenant son souffle sans hâte, puis s’accroupit pour en observer quelques brins, le regard posé, attentif, comme s’il ajustait intérieurement le geste à venir. Il en préleva une quantité mesurée, proprement, sans excès, puis se redressa et reprit sa course, retrouvant aussitôt son rythme, comme si l’interruption n’avait été qu’une modulation dans un mouvement plus large. Lorsqu’il atteignit la maison, il ralentit progressivement, laissant le corps revenir de lui-même à un état plus calme.
Il entra, posa son sac sans s’y attarder, ouvrit légèrement les volets pour laisser circuler l’air, puis monta à l’étage avec cette économie de gestes qui n’était plus une retenue mais une forme d’accord. Sur le tapis, il s’installa simplement.
La séance de yoga s’engagea sans préparation particulière. Le corps trouva ses appuis, le souffle se posa de lui-même, et très vite, il n’y eut plus d’effort à maintenir quoi que ce soit. Ce qu’il avait longtemps travaillé comme une pratique s’était déplacé vers autre chose — une présence stable, immédiatement accessible, qui ne demandait plus à être construite. Il resta là quelques minutes, peut-être davantage, dans cet état sans aspérité, puis se redressa sans rupture.
Dans la pièce du haut, il sortit la mercuriale du sac.
Il la disposa avec soin dans le dessiccateur, ajustant les supports, vérifiant les espacements, avec cette précision tranquille qui ne relevait plus de l’application mais d’une compréhension intégrée. Il savait ce que deviendrait cette plante, le temps nécessaire à sa transformation, la finesse de mouture qu’il chercherait ensuite à obtenir — une poudre presque impalpable, capable de s’incorporer sans résistance aux préparations à venir. Les bocaux alignés au fond de la pièce attendaient déjà, chacun marqué de ces signes qu’il lisait désormais sans effort, comme si cette écriture, autrefois étrangère, avait trouvé sa place en lui. Il referma le dessiccateur et laissa le processus suivre son cours.
Son attention se déplaça alors vers la table.
Le Livre des Ombres de Circé reposait là, fermé.
Il s’en approcha, posa la main sur la couverture, sans empressement, comme on reconnaît une présence familière sans avoir besoin de la convoquer. Lorsqu’il l’ouvrit enfin, ce ne fut pas pour chercher une réponse, mais pour parcourir, presque à distance, les traces laissées par celle qui l’avait précédé — annotations, ajouts, reprises, hésitations parfois — tout ce qui témoignait moins d’un savoir figé que d’un chemin en train de se faire. Il le consulta quelques instants, puis le referma doucement. Il savait qu’il y reviendrait.
Il s’en saisit, s’assit, et le posa devant lui avec une attention tranquille, sans solennité inutile, mais avec cette justesse intérieure qui précède les gestes irréversibles. Il resta quelques secondes immobile, non par hésitation, mais comme pour laisser l’acte se formuler pleinement avant de s’inscrire.
Le Livre des Ombres de Circé lui avait donné un cadre, une direction, une exigence. Mais ce qui s’ouvrait désormais ne relevait plus de la transmission. Il lui appartenait de poursuivre autrement — non plus en suivant, mais en expérimentant, en vérifiant, en construisant à partir de ce qu’il mettrait lui-même à l’épreuve. Son regard se posa sur le bureau, puis glissa vers un cahier encore inutilisé, rangé à l’écart parmi d’autres objets sans importance apparente. Il le prit, le posa devant lui avec une attention simple, presque discrète, comme on choisit un outil appelé à durer, puis en ouvrit la première page. Le papier était vierge, intact. Il saisit un stylo, resta un instant suspendu au-dessus de la page, non dans l’attente, mais dans cette forme de calme où les choses s’ordonnent d’elles-mêmes. Cette évidence ne s’imposa pas comme une décision soudaine, mais comme la suite naturelle de ce qu’il était devenu. La pointe toucha le papier, et il écrivit, d’un trait simple, sans hésitation :
Livre des Ombres
Le mot ne cherchait pas à imiter. Il s’inscrivait dans une continuité. Un léger temps passa, non vide, mais habité par ce qu’il savait déjà devoir y déposer. Il reprit l’écriture, prolongeant naturellement le geste :
Intentions — expériences — résultats
Il resta un instant immobile, le regard posé sur la page, laissant se former en lui la portée réelle de ce qu’il venait d’initier. Ce cahier ne serait pas un recueil de connaissances. Ce serait un lieu de travail. Il y noterait ce qu’il tenterait, ce qu’il observerait, ce qui fonctionnerait, ce qui échouerait. Il y consignerait les écarts, les ajustements, les erreurs mêmes — tout ce qui permettait à une pratique de devenir réelle. Il referma légèrement la main sur son stylo, estampillé du mot de passe du WIFI puis le posa. Rien ne pressait encore d’écrire davantage. Mais l’essentiel était posé. Ce livre serait le sien.
Une fois le cahier refermé, le silence de la pièce reprit toute sa place. Rien ne venait le troubler, et pourtant, quelque chose demeurait en suspens. Fergus resta assis quelques instants, le regard perdu sans vraiment se fixer, comme si une part de son attention s’était déplacée ailleurs, en arrière, vers un point précis qu’il n’avait pas encore totalement éclairci.
L’expédition de la veille. Le jardin.
Il ne s’agissait pas d’un souvenir flou, ni d’une simple impression persistante. C’était autre chose — une sensation restée incomplète, comme si ce qu’il avait perçu sur place n’avait pas encore trouvé sa forme juste. Il revit les lieux sans effort : la disposition du terrain, les limites du jardin, les zones de passage, les points de tension presque imperceptibles. Rien d’anormal au regard d’une observation classique. Rien qui aurait retenu l’attention d’un enquêteur resté strictement dans le visible.
Et pourtant. Quelque chose n’avait pas répondu. Pas une incohérence franche. Plutôt un décalage. Une absence d’accord entre ce qui était là… et ce qui aurait dû l’être. Il laissa venir cette impression sans chercher à la forcer, reprenant intérieurement le fil de sa présence sur place, non plus avec le regard d’un policier, mais avec cette perception plus fine qu’il avait appris à mobiliser.
Le sol. C’était là que cela se jouait. Ou plutôt… dans la manière dont il ne répondait pas. Cette idée ne s’imposa pas brutalement. Elle se précisa lentement, comme une ligne qui se dessine lorsqu’on cesse de vouloir la tracer.
Fergus inspira profondément, puis se leva.
Il n’y avait rien à analyser davantage ici. Ce qui manquait ne se trouverait pas dans le souvenir. Il fallait y retourner. Seul.
scène 3 : inspection du jardin
Fergus ne partit pas immédiatement. Il laissa d’abord le calme de la maison se déposer à nouveau autour de lui, comme pour vérifier que rien, en lui, ne relevait de l’impulsion ou de l’agitation. Ce n’était pas une urgence qui le mettait en mouvement, mais une nécessité plus discrète, plus profonde, née de ce qui n’avait pas trouvé sa place la veille. Lorsque enfin il descendit, prit ses clés et sortit, le geste était simple, sans tension.
La route jusqu’à la sortie de Saint-Geniès s’étira sur quelques kilomètres, six ou sept tout au plus, à travers cette campagne du Périgord noir qui, à cette heure, semblait immobile. Fergus conduisait sans se presser, le regard ouvert mais non accroché, laissant les images défiler sans les retenir. Il ne cherchait pas à anticiper ce qu’il trouverait. Il revenait simplement au lieu.
Lorsqu’il gara la voiture à proximité du jardin, rien ne signalait, de l’extérieur, la moindre anomalie.
Le terrain apparaissait tel qu’il l’avait vu la veille, inscrit dans une banalité presque rassurante : clôtures simples, végétation ordinaire, organisation fonctionnelle sans particularité notable. Un jardin comme il en existe des dizaines dans la région.
Et pourtant. Dès qu’il franchit la limite du terrain, quelque chose se modifia. Rien de visible, rien qui puisse être désigné immédiatement, mais une légère altération dans la manière dont le lieu répondait. Une forme de silence plus dense, moins traversé, comme si les échanges habituels — entre le vent, la terre, les êtres vivants — ne circulaient plus avec la même fluidité. Fergus avança lentement, sans chercher à analyser. Il laissait venir.
Son regard glissait sur les éléments sans s’y fixer, tandis que son attention, plus large, plus diffuse, s’étendait au-delà du visible, comme il avait appris à le faire. Le jardin n’était pas vide. Il n’était pas figé. Mais quelque chose, dans son organisation, manquait d’accord. Il retrouva sans peine la zone qu’il avait déjà repérée la veille.
Le sol, en apparence intact, ne portait aucune trace évidente. Pas de piétinement marqué, pas de travail récent, rien qui puisse, dans une lecture classique, attirer l’attention. Et pourtant, en s’y attardant, une organisation se révélait — non pas dessinée, mais suggérée par de légères variations de texture, par une manière presque imperceptible dont certaines zones semblaient avoir été soumises à une pression régulière, tandis que d’autres demeuraient intactes.
Fergus se déplaça autour de cet espace, élargissant progressivement son point de vue. Ce n’était pas un cercle net, ni une figure tracée. Plutôt une structure. Une empreinte incomplète, instable, comme si la forme avait été inscrite sans jamais se fixer totalement dans la matière. Il s’arrêta.
Laissa le regard s’effacer. Et ce fut alors que le reste du lieu entra en résonance.
À quelques mètres, dans un enclos plus vaste qu’il ne l’avait perçu la veille, plusieurs poules se tenaient dispersées, accompagnées d’un coq au plumage sombre qui, habituellement, aurait dû marquer sa présence. Pourtant, aucun d’eux ne picorait réellement. Le mouvement existait, mais ralenti, comme retenu dans une vigilance diffuse. L’une des poules, légèrement à l’écart, gardait la tête inclinée, fixant un point que Fergus ne pouvait pas encore déterminer, comme si quelque chose, au cœur même du jardin, captait son attention sans se montrer. Le coq, lui, n’avait pas chanté. Il se tenait droit, immobile, dans une posture d’alerte inhabituelle, tourné dans la même direction. Un peu plus loin, derrière un grillage bas, deux lapins occupaient le fond de leur clapier. L’un d’eux s’était tassé dans un angle, le corps ramassé, les oreilles à peine mobiles ; l’autre restait figé, non pas dans la peur, mais dans une forme d’attente tendue, comme s’il percevait une présence qu’il ne pouvait ni fuir ni identifier.
Fergus observa sans intervenir. Ce n’était pas une agitation. C’était une discordance. Il revint au centre de la zone. Cette fois, il ne regardait plus. Il se plaçait.
Il ajusta légèrement sa posture, laissa son souffle descendre, puis porta son attention vers le contact direct de ses appuis avec la terre, cherchant moins à percevoir qu’à laisser le lieu répondre. Rien ne se manifesta de manière franche. Mais quelque chose ne s’accordait pas. Ni présence identifiable, ni vide absolu — plutôt une résistance diffuse, comme si le lieu, à cet endroit précis, ne résonnait plus selon son équilibre naturel.
Fergus rouvrit les yeux lentement.
Il savait désormais que ce qu’il avait perçu la veille n’était pas une impression fugace. Quelque chose avait eu lieu ici. Et ce quelque chose avait laissé une trace — non pas visible, mais inscrite dans la structure même du lieu. Son attention se déplaça alors, presque naturellement, vers ce qui manquait.
L’absence.
Aucun oiseau ne traversait l’espace. Pas de passage furtif au-dessus des haies, pas de trilles brèves, pas même ce fond sonore diffus qui accompagne habituellement les lieux ouverts. Le silence n’était pas total, mais il était… vidé. Il baissa légèrement le regard. Au sol, rien ne circulait.
Pas de fourmis en déplacement, pas d’insectes attirés par la terre ou les herbes, pas même ces micromouvements presque invisibles qui témoignent d’une vie discrète mais constante. Le jardin, à cet endroit précis, semblait soustrait à ce tissu habituel du vivant. Fergus fit quelques pas en arrière. Et presque aussitôt, la continuité réapparut. Un insecte traversa son champ de vision. Un léger froissement dans les haies signala le passage d’un oiseau. Plus loin, sur la bordure du terrain, une ligne de fourmis reprenait son trajet ordinaire, comme si rien n’avait jamais été interrompu.
Il revint lentement vers la zone. Et la rupture se referma. Invisible. Mais nette.
Scène 4 : Jacqueline
Lorsque Fergus revint vers Archignac, le soleil avait encore gagné en hauteur. La lumière s’était affirmée. Elle frappait plus franchement les façades blondes, découpait les ombres sous les avancées de toit, faisait vibrer la poussière claire des chemins.
Ce cercle. Cette terre trop nette. Cette absence.
Il n’essayait pas encore d’en tirer une conclusion. Pas vraiment. Il laissait simplement les éléments se déposer en lui, comme il l’aurait fait autrefois avec les premiers détails d’une affaire : sans précipiter le sens, sans combler trop vite les vides.
Lorsqu’il arriva devant la maison, il leva les yeux vers la façade, poussa la porte et entra.
— Boy ?
Sa voix résonna dans la pièce principale sans obtenir de réponse.
Il jeta un regard vers le fauteuil, vers la table, vers l’escalier. Rien. Pas de masse claire sur le tissu rouge, pas de queue sombre dépassant d’un coin, pas de regard bleu braqué sur lui depuis l’ombre fraîche d’un meuble.
— Boy ?
Il monta à l’étage, traversa la pièce de travail, passa la tête dans la chambre, puis dans la chambre d’amis. Toujours rien. Une légère tension se glissa en lui.
Ce n’était pas de la panique. Boy n’était pas un chat à s’évanouir sans raison, mais il était curieux, indépendant par séquences, capable aussi de s’engager quelque part avec la tranquille conviction d’y avoir été attendu. Fergus redescendit, ouvrit la porte donnant sur le jardin, appela encore. Aucun mouvement ne répondit. Ni sur le muret, ni dans l’herbe, ni sous les arbustes. Le silence était ordinaire. Trop ordinaire. Il revint dans la rue, referma derrière lui, puis s’immobilisa un instant pour réfléchir.
La ruelle d’Archignac semblait sommeiller dans la chaleur montante du jour. Les pierres gardaient encore quelque chose du matin, mais l’été commençait déjà à s’y installer. Fergus avança de quelques mètres, appelant son chat d’une voix plus basse, plus dense, comme on appelle un être qu’on sait proche sans encore le voir.
— Boy…
Une quinzaine de mètres plus loin, sur la droite, un petit passage s’ouvrait entre un jardin et une maison haute que Fergus avait toujours connue fermée. Il ralentit légèrement. Il n’aurait pas su dire pourquoi, mais quelque chose dans l’aspect du lieu avait changé. Pas de façon évidente. Rien de spectaculaire. Simplement cette impression diffuse que ce qui était resté jusque-là en retrait venait, d’une manière ou d’une autre, de s’ouvrir. Fergus hésita à peine, puis s’y engagea. Le passage était étroit, bordé d’herbes hautes, de quelques touffes de menthe sauvage, de ronces contenues, et par endroits d’éclats de calcaire affleurant sous la terre. Il avançait lentement, tendant l’oreille, appelant de nouveau.
— Boy !
Cette fois, il crut percevoir un mouvement plus loin. Il plissa les yeux.
Au bout du passage, près de la maison, une silhouette claire se détachait au ras du sol. Puis une autre, plus haute, assise ou penchée, qu’il n’identifia pas tout de suite. Il continua d’avancer. À mesure que la distance diminuait, la première forme lui apparut sans ambiguïté : Boy, assis avec cette dignité un peu cérémonieuse qui lui appartenait, la queue repliée contre les pattes. À côté de lui se tenait une vieille dame, légèrement courbée mais stable, occupée à lui caresser le haut du crâne entre les oreilles, comme si elle s’adressait à lui depuis un bon moment déjà.
Fergus ralentit. Ce n’était pas seulement la scène qui le retenait. C’était l’impression très nette d’arriver au milieu d’une conversation. La vieille dame parlait d’une voix douce, presque confidentielle.
— Ah oui, mon joli, ça, je suis d’accord avec toi… ils reviennent toujours trop tard. Et encore, toi, tu as de la tenue. On voit tout de suite que tu n’es pas un vagabond.
Boy leva vers elle ses yeux bleus et poussa un petit son bref, parfaitement placé, qui ressemblait moins à un miaulement qu’à une réplique. La dame hocha la tête avec un sérieux impeccable.
— Voilà. Exactement. C’est bien ce que je disais.
Fergus s’arrêta à deux ou trois mètres, partagé entre l’étonnement et un amusement retenu.
Boy tourna enfin la tête vers lui. Il ne manifesta ni culpabilité ni empressement. Il le regarda simplement comme s’il voulait lui faire comprendre que tout était sous contrôle et qu’il arrivait, une fois de plus, après le début de l’histoire. La vieille dame suivit le mouvement, leva les yeux vers Fergus et lui adressa un sourire calme, sans surprise véritable.
— Ah. J’imagine que c’est à vous.
Fergus s’approcha tout à fait.
— Oui. Enfin… disons qu’il vit avec moi.
La formule la fit sourire davantage.
— C’est souvent plus juste comme ça.
Elle retira doucement sa main de la tête de Boy, qui resta assis sans bouger, parfaitement à son aise.
Fergus observa la dame. Elle devait avoir passé les quatre-vingts ans, peut-être davantage, mais rien en elle n’évoquait l’abandon ou la faiblesse. Son visage était très ridé, fin, traversé de cette vivacité particulière que certains êtres conservent en vieillissant comme une lumière sous la peau. Ses cheveux blancs étaient tirés en arrière avec simplicité. Elle portait une robe sombre à petites fleurs, un gilet clair malgré la saison, et des sabots usés.
— Je vous prie de m’excuser, dit Fergus. Je le cherchais partout.
— Oh, il ne s’était pas perdu, répondit-elle. Il est venu.
Elle prononça cela avec tant d’évidence que Fergus ne chercha même pas à corriger.
— Je m’appelle Fergus Mauprey et lui c’est Boy.
À l’énoncé du nom, la vieille dame eut un très léger battement dans le regard, presque imperceptible, puis elle inclina la tête.
— Jacqueline, dit-elle.
Elle désigna Boy d’un petit mouvement du menton.
— C’est lui qui vous a amené.
Fergus baissa les yeux vers son chat. Boy cligna lentement des paupières, comme s’il assumait tout à fait le rôle.
— On dirait bien.
Jacqueline se redressa légèrement.
— Il est arrivé sans se presser. Il m’a regardée comme si nous nous connaissions déjà. Alors je lui ai parlé. Et il m’a répondu.
Fergus la regarda avec un intérêt plus vif.
— Il répond souvent. Mais tout le monde ne l’entend pas.
Jacqueline eut un petit rire léger.
— À mon âge, on finit par entendre des choses que les autres laissent passer.
Un silence paisible s’installa.
Fergus promena un bref regard autour de lui. La maison, basse et ramassée, s’ouvrait sur un jardinet simple mais entretenu : quelques rosiers, des pots de géraniums, deux pieds de tomates déjà attachés, un figuier un peu de travers, et sur le côté une vieille chaise laissée à l’ombre d’un mur.
— Je ne crois pas vous avoir encore croisée, dit-il.
— C’est normal. Je sors peu. Et puis vous n’êtes pas là depuis si longtemps.
Elle marqua une pause.
— Vous êtes le fils de Circé.
Ce n’était pas une question.
— Oui.
Jacqueline regarda un instant vers le bourg.
— Je me disais bien.
Elle caressa à nouveau Boy.
— Votre mère… on ne parlait pas beaucoup. Mais ce n’était pas nécessaire.
Fergus resta silencieux.
— Elle savait quand se taire. Et quand il fallait simplement être là.
Boy poussa un petit son. Jacqueline acquiesça.
— Oui. Toi aussi tu as compris.
Fergus esquissa un léger sourire.
Après la tension du jardin, la scène produisait une détente inattendue. Mais quelque chose, en arrière-plan, restait en place. Discret. Attentif.
— J’allais faire le tour du quartier pour le chercher, dit-il.
— Les chats évitent souvent aux humains bien plus qu’ils ne l’imaginent, répondit Jacqueline.
Elle leva les yeux vers lui.
— Surtout celui-là.
Fergus soutint son regard.
Boy se leva, s’étira longuement, puis vint se placer contre la jambe de Fergus avant de revenir aussitôt vers Jacqueline.
Jacqueline baissa les yeux vers lui.
— Maintenant que les présentations sont faites…
Elle releva la tête vers Fergus.
— …on va pouvoir s’entendre.
Fergus sentit passer en lui cette légère alerte intérieure qu’il connaissait désormais. Non pas un danger. Mais le pressentiment qu’un détail venait de prendre place dans quelque chose de plus vaste. Il regarda la vieille dame. Puis son chat. Puis le passage par lequel il était arrivé. Cette fois, il en était certain. Boy ne s’était pas contenté de disparaître. Il l’avait conduit.
Scène 5 : fin d’am et soirée à construire
Scène 6 : Alinaelle
Le sommeil avait été profond, sans heurt, mais chargé d’une densité particulière, comme si quelque chose s’y était déposé sans chercher à se montrer immédiatement.
Lorsque Fergus ouvrit les yeux, la lumière du matin était déjà installée dans la pièce, douce, stable, filtrée par les volets entrouverts. Il ne bougea pas tout de suite. Une chaleur familière reposait contre lui : Boy, roulé le long de son flanc, respirait lentement, dans cette confiance silencieuse qui n’appartient qu’aux animaux.
Fergus resta ainsi quelques instants, entre veille et souvenir. Ce n’était pas un rêve qui remontait. Pas une suite d’images floues ou fragmentées. C’était autre chose. Une scène tenue, intacte, présente encore dans son esprit avec une netteté inhabituelle, comme si elle n’avait jamais quitté le plan où elle s’était déroulée.
Elle ne lui était pas apparue comme une vision. Elle était simplement là.
Alinaelle.
L’espace autour d’eux n’avait pas de contours définissables, et pourtant rien n’y était indistinct. Il n’y avait ni sol, ni ciel, ni limite perceptible, mais une cohérence suffisante pour que rien ne paraisse incertain. Une forme de réalité qui ne dépendait pas de la matière.Elle l’avait regardé sans détour, avec cette attention pleine qui ne laissait aucune place au doute.
— Tu as vu.
Ce n’était pas une question. Fergus n’avait pas répondu. Il n’y avait rien à ajouter.
— Le cercle. La terre retournée. Ce qui manque.
Sa voix ne s’imposait pas. Elle accompagnait simplement ce qu’il savait déjà.
— Tu observes juste. Tu regardes ce qui est visible. Or ce qui a eu lieu ne s’est pas limité à la surface.
Elle inclina très légèrement la tête, comme pour ajuster son regard à sa manière de penser. Fergus n’avait pas répondu. Il avait laissé les mots trouver leur place en lui, sans chercher à les interpréter.
— Mais tu continues de chercher comme un homme.
Un léger silence avait suivi, non comme une attente, mais comme une ouverture.
— Et ce que tu observes ne se résout pas seulement par ce que tu vois.
Le cercle s’était imposé à son esprit. La terre retournée. Cette absence inexplicable, presque propre, trop nette pour être naturelle.
— Ce qui relève de la terre ne ment pas. Mais cela ne parle pas aux hommes.
Elle avait marqué une pause, presque imperceptible.
— Pas directement.
Fergus avait senti en lui ce point d’accord silencieux qu’il reconnaissait désormais : non pas une conviction construite, mais une évidence qui ne demandait pas à être prouvée.
— Il existe, sous tes pieds, des formes d’intelligence anciennes. Discrètes. Non humaines. Elles ne se manifestent que lorsqu’on les approche selon leur nature.
Le mot était venu sans emphase.
— Les gnomes.
Aucun effet. Aucune distance. Simplement la désignation juste.
— Ils sont liés à la structure même de la terre. Ils perçoivent ce qui a été déplacé, ce qui a été altéré, ce qui a été pris.
Fergus écoutait sans tension. Sans volonté d’anticiper.
— Si tu veux comprendre ce qui s’est passé sur ce terrain, ne regarde pas seulement la surface.
Un très léger déplacement de son regard.
— Interroge ceux qui y vivent.
Et comme à chaque fois, Alinaelle s’était retirée sans disparaître, laissant derrière elle non pas un vide, mais une continuité. Fergus inspira lentement et se redressa. Le souvenir ne se dissipait pas. Il ne se dissolvait pas dans le réveil. Il demeurait accessible, intact, comme une instruction laissée en attente d’être appliquée.
Fergus ouvrit les yeux sans brusquerie, comme si le sommeil s’était retiré de lui avec la même douceur qu’il s’y était installé. La lumière du matin occupait déjà la pièce, diffuse, égale, glissant entre les volets entrouverts pour venir se poser sur les murs sans les heurter.
Contre lui, Boy dormait encore, roulé dans cette confiance tranquille qui n’appartient qu’aux animaux, parfaitement accordé à la présence de son maître.
Fergus ne bougea pas immédiatement.
Ce qui demeurait en lui n’avait rien de l’évanescence ordinaire des rêves. Aucune image qui se défait, aucun souvenir qui s’effiloche. Seulement cette continuité silencieuse, nette, comme si ce qu’il avait vécu n’avait pas quitté le plan où cela s’était produit, mais s’était simplement déplacé en lui, intact. Il resta quelques instants ainsi, à la lisière du réveil, laissant cette présence s’installer sans chercher à la saisir davantage, comme on laisse une évidence prendre sa place sans l’interroger. Puis il se redressa lentement.
Dans la cuisine, les gestes vinrent d’eux-mêmes, sans effort ni réflexion. Les œufs furent cassés dans la poêle, le feu ajusté avec précision, le café préparé dans ce silence matinal qui donne aux actions les plus simples une forme de justesse. Le jambon, à peine saisi, compléta ce repas sans apprêt, presque austère, mais parfaitement suffisant. Il s’installa à table.
Dehors, le village reposait encore dans cette retenue particulière des premières heures, lorsque rien ne presse et que le jour, à peine engagé, semble encore hésiter à s’imposer pleinement.
Fergus mangea lentement.
Le goût des aliments, leur chaleur, leur consistance occupaient l’instant présent, mais sans le saturer. En arrière-plan, quelque chose demeurait, stable, inaltéré. Ce qu’il avait perçu ne demandait ni effort de mémoire ni travail d’interprétation. Cela était simplement là, comme une orientation déjà donnée, une direction qui ne relevait plus du choix mais de l’évidence.
Ce n’était pas un rêve. C’était une indication. Lorsqu’il eut terminé, il resta quelques secondes immobile, la tasse encore tiède entre les mains, le regard posé sans se fixer. Il n’y avait rien à décider. Seulement à suivre.
Les gnomes.
Il n’y avait ni hésitation ni enthousiasme particulier. Seulement une direction claire, posée là, sans tension. Il monta à l’étage et sortit la carte IGN des alentours d’Archignac que Circé avait complétée de sa main. Le papier portait les marques d’un usage répété. Il l’étala soigneusement, prit le temps de retrouver ses repères, puis laissa son regard glisser jusqu’aux signes inscrits par sa mère et ceux qu’il avait lui-même tracés.
Les glyphes n’étaient pas immédiatement visibles. Il fallait laisser le regard se poser, accepter de ne pas chercher trop vite, pour que les signes apparaissent peu à peu, discrets, presque retenus dans la trame du papier. Fergus les retrouva un à un, comme si la carte elle-même avait gardé mémoire de ces correspondances.
Tous relevaient d’une même géométrie simple, presque primitive : des triangles, orientés selon leur nature. Ceux dirigés vers le haut ouvraient le mouvement — l’air, le feu —, mais seul celui de l’air portait une barre, fine, nette, comme une ligne de passage à travers la forme. Ceux dirigés vers le bas ramenaient au contraire vers ce qui s’ancre — l’eau, la terre —, et là encore, seul le signe de la terre était barré, marquant une densité, une résistance, une limite qui n’était pas fermeture mais structure. il chercha le triangle inversé, barré.
La terre.
Circé avait noté, à plusieurs reprises, que certains lieux permettaient d’entrer en contact avec les intelligences élémentaires, à condition de s’y accorder sans forcer. Les gnomes — elle les désignait ainsi, sans détour — relevaient de cette présence enfouie, compacte, liée à ce qui soutient sans jamais se montrer. Et chaque fois, elle associait leur manifestation à ce signe-là, simple en apparence, mais d’une précision absolue dans son usage.
Fergus suivit du doigt la position du glyphe, laissant le tracé le guider jusqu’à ce que le point s’impose avec netteté, légèrement en retrait du chemin des Meuniers, à l’endroit où un étroit bras de terre remontait sous couvert forestier, comme une discrète dérivation du sentier principal. Il s’arrêta là. Il n’y eut ni surprise ni hésitation, mais cette certitude tranquille, presque silencieuse, d’être arrivé exactement là où il devait se rendre. L’évidence s’imposa sans effort. Il replia la carte, la reposa à sa place, puis descendit sans se presser.
Quelques minutes plus tard, il était dehors. Le mouvement du footing matinal s’installa de lui-même, sans qu’il ait besoin de le chercher. Le souffle trouva son rythme, le corps suivit. Le paysage défilait, familier, mais comme légèrement plus lisible. Il ne cherchait pas encore. Il s’approchait. Le chemin des Meuniers apparut bientôt, bordé de pierres anciennes, de talus irréguliers, de chênes enracinés depuis des générations. Le lieu portait une densité différente, une stabilité presque perceptible.
Fergus ralentit, puis quitta le chemin des Meuniers à l’endroit qu’il avait repéré, s’engageant sans hésitation dans le petit sentier qui s’en détachait, à peine visible sous les herbes et les feuilles mortes. Le passage s’élevait légèrement, dessinant une pente douce sous le couvert des arbres, comme si le terrain lui-même invitait à s’écarter du tracé principal pour remonter vers quelque chose de plus retiré. Il avança sans presser le pas.
Le sentier se resserrait peu à peu, bordé de racines affleurantes et de pierres disjointes, et l’air semblait y devenir plus dense, plus contenu, sans que rien pourtant ne vienne rompre l’équilibre du lieu. Chaque pas l’éloignait du chemin sans donner l’impression de s’en perdre, comme si la direction suivie ne relevait plus tout à fait du repérage, mais d’une reconnaissance plus intérieure. Au bout d’une cinquantaine de mètres, il s’arrêta. Il n’y eut pas de signe évident, pas de marque visible qui désignerait l’endroit comme particulier. Seulement cette impression nette, immédiate, que le mouvement trouvait là son terme.
Devant lui, la terre se relevait en un léger éperon rocheux, une avancée de pierre qui affleurait sous la végétation, compacte, ancienne, parfaitement en place dans le relief. Rien de spectaculaire, rien de construit — mais une présence. Fergus la contempla quelques instants. Il n’avait pas besoin de vérifier. C’était là.
Sans geste inutile, il s’assit légèrement en retrait, là où la terre affleurait plus directement. Il laissa d’abord son attention descendre, se poser, s’accorder. Le corps. Le souffle. Le contact avec le sol. Il ne formula pas d’appel. Il laissa simplement se modifier sa manière d’être présent. Ne pas chercher comme un homme. Il relâcha toute attente trop définie, toute image, toute projection. Le temps s’écoula sans mesure précise. Puis, imperceptiblement, quelque chose se modifia — non pas dans le paysage, qui demeurait inchangé, mais dans la qualité même de sa présence au lieu, comme si l’attention qu’il portait au sol trouvait enfin une réponse, discrète, profonde, difficile à situer mais impossible à ignorer.
Il ferma les yeux et laissa d’abord cette sensation s’installer, s’approfondir, prendre corps en lui sans chercher à la nommer. Elle venait de bas, très bas, proche de la terre, compacte sans être lourde, attentive sans se montrer, comme une conscience ancienne qui l’aurait observé bien avant qu’il ne décide de regarder en retour. Lorsqu’il ouvrit enfin les yeux, ce ne fut pas avec la surprise d’une apparition, mais avec la confirmation silencieuse de ce qu’il avait déjà perçu.
À quelques mètres devant lui, près d’un affleurement de pierre, une forme se tenait, petite, ramassée, à peine détachée du relief dont elle semblait issue, comme si elle appartenait davantage à la matière qu’à la lumière, et que celle-ci ne faisait que révéler partiellement sa présence. Le regard qu’elle posa sur lui n’avait rien d’humain, mais il n’était pas hostile pour autant ; il portait simplement cette qualité indéfinissable des choses anciennes, antérieures au langage, qui ne jugent pas, ne questionnent pas, mais constatent.
Fergus ne bougea pas. Il ne parla pas. Il comprit, sans avoir besoin de formuler quoi que ce soit, que la rencontre ne dépendait pas de lui seul, et qu’elle ne pouvait avoir lieu que dans cette retenue. Alors, très légèrement, presque imperceptiblement, la forme inclina la tête — non comme un salut, mais comme une reconnaissance mesurée, l’acceptation minimale d’un échange possible. Et, dans ce mouvement à peine esquissé, quelque chose s’établit.
Scène 7 : Tellurius
Fergus ne bougea pas. Il laissa simplement sa présence s’ajuster à celle qui se tenait devant lui, sans chercher à réduire la distance ni à provoquer quoi que ce soit. L’échange ne dépendait pas de lui seul ; il le comprenait désormais avec une évidence tranquille.
La forme, peu à peu, se stabilisa.
Ce qui, quelques instants plus tôt, relevait encore de la perception incertaine s’ancrât dans une présence plus nette, sans devenir pour autant entièrement tangible. Le gnome paraissait issu de la terre elle-même, comme si la matière avait pris forme sans cesser d’être ce qu’elle était. Son regard se posa sur Fergus, dense, ancien, sans hostilité.
— Pourquoi souhaites-tu nous rencontrer ?
La voix ne passa pas réellement par l’air. Elle se forma au plus près, comme si elle trouvait appui dans le sol et dans la pensée à la fois. Fergus ne répondit pas immédiatement. Il laissa la question trouver sa juste place en lui, sans chercher à la formuler trop vite, comme s’il s’agissait moins de dire que de s’accorder.
— J’ai vu un lieu qui a été touché, un terrain non loin d’ici marqué par une intervention non humaine. Je cherche à comprendre ce qui s’y est passé.
Il releva légèrement le regard.
— Et à ne pas me tromper.
Le silence ne se rompit pas. Il s’approfondit. Puis, seulement après :
— Comment dois-je vous appeler ?
Un bref silence précéda la réponse, non comme une hésitation, mais comme une mise en place.
— Tellurius.
Le nom s’imposa sans effort. Le silence revint, mais il n’était plus vide. Il portait désormais la possibilité d’un échange réel. Fergus ne chercha pas à contourner.Tellurius inclina très légèrement la tête.
— Ce que tu as vu n’est pas une trace. C’est une ouverture.
Le mot trouva immédiatement sa place.
— Le sol a été travaillé. Ajusté pour laisser passer.
Fergus sentit le point de bascule.
— Le jardinier retrouvé mort ?
Cette fois, le regard du gnome se fixa plus profondément.
— Il n’était pas attendu. Il a touché ce qui n’était pas pour lui.
Le rythme demeurait lent, régulier, presque minéral.
— Le point était actif.
Un léger mouvement parcourut la forme, comme une concentration.
— Ce qui garde a réagi. Il a été rejeté.
Fergus resta immobile, laissant l’explication s’ordonner en lui sans la forcer.
— Ce n’est pas un lieu isolé. C’est un nœud. D’un réseau.
Le mot ne surprit pas. Tellurius inclina la tête, comme pour confirmer une évidence.
— La terre en est parcourue. Depuis longtemps. Et ce point en appelle d’autres.
La voix se fit encore plus basse.
— Cinq en tout en ce qui concerne notre région.
Le nombre resta suspendu un instant.
Puis, sans désigner explicitement, Tellurius orienta.
— Celui que tu as vu… au sud est celui de Saint-Geniès. Celui sur lequel tu te tiens… au centre. est sous le château disparu. à Archignac.
Un silence, puis la structure s’élargit.
— Un autre se situe dans un lieu élevé, consacré, où les hommes ont voulu contenir ce qu’ils ne comprenaient pas.
Fergus perçut immédiatement probablement une église.
— Un autre, plus discret. Ancien. Là où la terre affleure sans pierre levée pour la dominer.
un lieu dit de Jayac.
— Et un dernier… plus ancien encore.
Le ton ne changea pas, mais quelque chose, dans la densité même de la présence, se fit plus profond.
— Là où la pierre garde mémoire avant les hommes.
Borrèze.
La carte se formait sans support.
—Tous ces lieux sont liés et utilisés.
Un silence.
— et détournés.
Le mot tomba avec une netteté tranquille.
Fergus sentit que le point essentiel était là.
— Par qui ?
Tellurius ne répondit pas directement.
— Ceux qui ouvrent sans comprendre ce qu’ils déplacent.
Un temps.
— Et qui protègent ce qu’ils utilisent.
La cohérence s’imposa d’elle-même. Fergus ne posa pas d’autre question. Pas encore.
Le gnome le regarda un instant encore, comme s’il évaluait ce qui pouvait être donné davantage, puis sa présence sembla se rétracter légèrement, sans disparaître.
— Tu peux aller.
Ce n’était ni une injonction ni un conseil.
— Mais chaque lieu demandera une autre manière.
Fergus inclina la tête. Le silence reprit, doucement. Et lorsque Fergus releva les yeux, la forme n’était plus visible. Pas absente. Simplement rendue à ce qui la portait. Mais cette fois, il ne restait pas dans l’incertitude. Les points étaient là. Et ils l’attendaient.
Scène 8 — La carte
Fergus resta un moment immobile après la disparition de Tellurius. Le chemin avait retrouvé son apparence ordinaire.
Herbe. Terre. Pierre. Silence. Mais rien n’était redevenu neutre. Il inspira lentement, puis se redressa.
Il rentra dans la maison sans précipitation, monta à l’étage, et s’installa au bureau de la chambre d’amis. Boy le suivit, sauta sur la table et s’assit à côté de lui, parfaitement immobile. Fergus sortit une feuille, puis une deuxième. Il hésita un instant, puis alluma son ordinateur. Quelques clics. Quitusais59. Carte satellite. Il centra sur Archignac.
Son regard se fixa. Respiration lente. Attention posée.
Il ne cherchait pas à réfléchir. Il laissa venir. D’abord, rien.
Puis, très légèrement… une sensation. Pas une vision nette. Plutôt une attraction diffuse.
Il prit un crayon. Un premier point. Le jardin de Saint Geniès Un second. L’emplacement des ruines de l’ancien château disparu d’Archignac. Puis, en s’appuyant sur ce qu’il avait perçu — et sur ce que Tellurius lui avait montré sans vraiment le dire — il laissa sa main dériver sur la carte.