Ses membres lui semblaient engourdis, ses pensées cotonneuses. L’expérience qu’il venait de vivre — ce voyage sans corps, cette rencontre dans les hauteurs de l’Invisible — l’avait laissé vidé, comme si quelque chose en lui avait été aspiré hors du monde ordinaire.
Était-il encore dans le rêve… ou bien avait-il réellement franchi une frontière que peu d’êtres osent seulement concevoir ?
Il resta un moment assis, le dos courbé, les coudes posés sur les genoux, les mains pendantes, cherchant à rassembler ce qui, en lui, semblait encore dispersé. Il avait parlé avec sa mère. Pas un souvenir flou. Pas une réminiscence onirique. Une rencontre. Dense. Réelle. Presque palpable. Et avec elle, c’était aussi l’ombre de son père qui était revenue — Melchior.
Un nom qu’il croyait connaître… mais qui, depuis la veille, semblait chargé d’une profondeur nouvelle, presque étrangère, comme si derrière ce prénom familier se dissimulait une histoire qu’on ne lui avait jamais racontée. Quelque chose en lui vacillait. Ce qu’il avait entrevu n’effaçait rien, ne résolvait rien… mais cela ouvrait une brèche. Et pourtant, son esprit rationnel résistait encore, s’accrochant à ses derniers repères.
Était-ce une hallucination ? Le contrecoup d’un sevrage trop brutal ? Le manque de Subutex qui déformait ses perceptions ?
Un instant, l’idée lui traversa l’esprit de reprendre un comprimé. Ou même un peu de tramadol, juste pour redescendre, pour redonner au réel ses contours familiers. Il secoua lentement la tête. Non. Pas maintenant. Ce dont il avait besoin, ce n’était pas de fuir. C’était de revenir à la matière. À quelque chose de simple, de tangible.
Il descendit l’escalier, gagna la salle de bain et fit couler un bain brûlant. Lorsqu’il se glissa dans l’eau, la chaleur lui arracha un soupir presque involontaire. Peu à peu, ses muscles se délièrent, les frissons qui le parcouraient encore s’estompèrent, et il s’enfonça jusqu’au menton, les yeux clos, laissant la chaleur reconstruire en lui une forme d’unité.
Boy, comme toujours, veillait. Couché sur le tapis de bain, immobile, il observait en silence. Ses yeux bleus clignèrent lentement, comme pour dire : tu es encore ici.
Après le bain, Fergus resta longtemps assis dans la cuisine, une tasse de café noir entre les mains. La maison était silencieuse. Boy, posté sur le rebord de la fenêtre, surveillait la ruelle comme un petit gardien immobile. La matinée s’écoula ainsi, suspendue.
Il tenta bien de relire quelques passages du Livre des Ombres, mais son esprit refusait de se fixer. Les mots glissaient sans accrocher. L’expérience de la veille continuait de vibrer en lui, trop vaste pour se laisser enfermer dans une pensée claire. L’après-midi ne fut guère différente : quelques pages tournées, deux ou trois notes griffonnées, une courte marche autour du village pour respirer… rien de vraiment productif.
Lorsque le soir commença à tomber sur Archignac, la fatigue avait laissé place à une faim brutale. Il s’habilla sans réfléchir et sortit, prenant la ruelle en direction du Roustigou.
À mi-chemin, un bruit familier le fit lever la tête.
Tac. Tac.
Le choc régulier d’une canne sur la pierre.
Le vieil homme au béret avançait en sens inverse, silhouette voûtée dans la lumière déclinante. Lorsqu’ils se croisèrent, son regard s’attarda, et Fergus eut cette impression étrange d’être observé comme on reconnaît quelqu’un que l’on attendait.
— Bonsoir.
— Bonsoir.
Au même instant, un battement d’ailes claqua dans l’air. Le corbeau, immobile jusque-là sur le muret de pierre, s’éleva brusquement et décrivit un cercle au-dessus des toits avant de disparaître. Fergus leva les yeux, troublé, puis regarda de nouveau devant lui. Le vieil homme s’éloignait déjà.
Tac. Tac.
Le bruit se dissipa lentement. Fergus resta immobile une seconde. Le corbeau ne s’était pas envolé quand lui était sorti… seulement au moment précis où l’autre passait. Il chassa l’idée d’un mouvement d’épaules et reprit sa marche.
Au Roustigou, la chaleur, les odeurs de feu de bois et de cuisine l’enveloppèrent immédiatement. Il mangea longuement, sans parler, savourant chaque bouchée comme une ancre jetée dans le réel. Le Pécharmant acheva de le ramener à lui-même.
Lorsqu’il ressortit, la nuit était tombée.
Il marcha d’un pas plus sûr. Il sentait le vin, la graisse, la vie. Et tant mieux. Demain, il reprendrait la magie. Mais ce soir, il s’accordait le droit de n’être que Fergus Mauprey.
Fils de Circé. Fils de Melchior.
Il monta à l’étage, s’assit dans le fauteuil, reprit le Liber Militiæ Arcanæ, en tourna quelques pages… sans rien y trouver de nouveau. Le livre semblait se refermer sur ses secrets dès que son esprit vacillait. Il le referma doucement, puis alla se coucher.
Boy vint se pelotonner contre lui.
Dans l’obscurité paisible, Fergus entreprit l’un des rares exercices encore à sa portée : la respiration cutanée. Lentement, il laissa circuler en lui les éléments, jusqu’à percevoir l’akasha — cette trame invisible où tout prend naissance.
Puis il s’endormit.
Le sommeil l’engloutit sans résistance. Dehors, la chouette appela.
Hou… hou…
Comme chaque nuit. Comme une sentinelle.
Et Fergus plongea plus profondément encore, sans rêve, dans cette obscurité dense et réparatrice où, quelque part, quelqu’un semblait encore veiller..
*****************************************************
Le lendemain matin, Fergus s’éveilla sans effort. Ses paupières s’ouvrirent d’un seul mouvement, comme on ouvre une fenêtre sur le jour. Il se redressa lentement dans le lit. Son corps gardait encore une légère lourdeur, mais son esprit, lui, était étonnamment clair. Ce type de réveil spontané, sans sonnerie ni réveil, avait toujours été chez lui le signe d’un équilibre retrouvé. Il s’étira longuement, savourant la chaleur paisible des draps.
Boy, qui avait finalement passé la nuit sur le fauteuil, bondit souplement et vint aussitôt frotter sa tête contre son flanc.
— Salut, mon Boy, murmura Fergus d’une voix grave encore un peu rauque. T’as bien dormi, toi aussi ?
Le chat répondit par un bref miaulement, puis fila vers la cuisine avec la détermination tranquille de ceux qui connaissent parfaitement l’ordre des choses.
Le rituel du matin pouvait commencer.
Fergus fit couler un café noir et posa une poêle sur le feu. Les œufs et le bacon grésillèrent doucement tandis qu’il versait dans un verre un jus de fruit bien frais. Dans la gamelle de céramique posée au sol, les croquettes de Boy produisirent leur bruit sec habituel, immédiatement suivi du claquement impatient de la petite langue du chat.
La cuisine baignait dans une lumière dorée. Le soleil filtrait à travers les volets entrouverts et dessinait sur la table des rectangles de clarté tranquille. Fergus mangea sans hâte, puis s’habilla presque machinalement. Sa tenue de course l’attendait déjà sur le dossier de la chaise. Il noua ses lacets, fit rouler ses épaules pour délier les muscles encore tièdes du sommeil, puis sortit.
L’air du matin était vif et vivifiant. Un léger voile de brume s’accrochait encore aux talus ombragés, mais le chemin des Meuniers s’ouvrait devant lui comme un vieil ami. Il le connaissait désormais par cœur. Chaque tournant, chaque pierre plate, chaque racine dissimulée sous la mousse lui étaient devenus familiers.
Les herbes folles semblaient le saluer à son passage, et lui, en retour, les reconnaissait presque instinctivement : la menthe sauvage au parfum vif, l’armoise aux feuilles argentées, l’ortie dressée le long des talus, le chardon solide qui gardait les bords du chemin. Ces plantes avaient cessé d’être de simples éléments du paysage. À force de les étudier, de les récolter et de les utiliser, elles étaient devenues pour lui des compagnes silencieuses, presque des confidentes.
Les chevreuils eux-mêmes semblaient désormais moins farouches. Certains jours, Fergus les apercevait entre deux troncs, l’œil sombre et attentif, les muscles prêts à bondir. Pourtant ils demeuraient là quelques secondes de plus qu’autrefois, comme s’ils l’observaient avant de décider s’il appartenait encore au monde des hommes… ou déjà un peu à celui de la forêt.
C’était son moment.
L’oxygène emplissait ses poumons, activait son sang, dérouillait ses articulations. À chaque foulée, il sentait son corps retrouver son unité, comme si chaque cellule reprenait sa place dans une mécanique parfaitement accordée. Mais au-delà du simple effort physique, quelque chose de plus subtil se manifestait désormais. Il percevait les éléments : le feu dans la tension et la cadence de ses muscles, l’air dans la profondeur de chaque inspiration, l’eau dans la sueur qui perlait déjà à la racine de ses tempes, et la terre, solide et ancienne, sous ses pieds.
Athénor n’était jamais loin.
L’égrégore créé par Circé se manifestait dans sa conscience avec la précision d’un instructeur patient. Il ne parlait pas vraiment ; il suggérait plutôt, guidant Fergus vers des nuances nouvelles, vers des seuils qu’il n’aurait peut-être pas perçus seul. Jamais brusque. Jamais envahissant. Mais toujours présent.
Fergus ne se contentait plus de courir. Il se fondait dans la forêt : les odeurs de mousse et d’écorce, le chant des merles, le cri plus lointain du pic-vert, le frémissement discret des feuilles au-dessus de sa tête. Le chemin des Meuniers n’était plus seulement un sentier. C’était une veine vivante. Une ligne de force. Et il s’y sentait bien.
Lorsqu’il revint à la maison, le souffle encore accéléré par l’effort, Fergus rejoignit la salle de bain du fond. Il se débarrassa de ses vêtements trempés de sueur, les jeta dans le panier de linge et ouvrit la douche à pleine puissance avant de se glisser sous le jet brûlant. L’eau coula sur lui comme une bénédiction. Chaque goutte semblait laver non seulement la fatigue physique, mais aussi les tensions invisibles accumulées au fil des derniers jours. Il s’appuya un instant contre le carrelage, la tête légèrement inclinée, les yeux mi-clos. Son esprit resta vide quelques secondes.
Puis la pensée revint.
L’Ordre ennemi.
Qui étaient-ils réellement, ceux qui s’étaient opposés à ses ancêtres ? Quel serment avaient-ils prêté… et à quel maître ? Avaient-ils simplement survécu dans l’ombre, à travers les siècles, ou avaient-ils évolué, infiltré des cercles de pouvoir, des confréries, peut-être même certaines institutions ? Et Slange. Le docteur de Saint-Geniès. Était-il seulement l’un des leurs ? Un simple relais ? Un pion parmi d’autres ? Ou bien un stratège… un officiant ?
Fergus se sécha, s’habilla et gravit l’escalier en châtaignier presque mécaniquement, encore absorbé par ces questions. Il savait qu’il ne trouverait pas toutes les réponses aujourd’hui. Mais il pouvait commencer.
Par les livres. Par la mémoire des pierres et des pages.
Il pénétra dans la bibliothèque.
La lumière du matin, adoucie par les rideaux de lin, glissait lentement sur le dos des ouvrages anciens. Fergus s’arrêta devant les rayonnages et parcourut les titres avec attention. Il examina plusieurs étagères : ésotérisme, spiritisme, alchimie, astrologie médiévale, doctrines initiatiques, magie opérative… Mais aucun volume ne semblait évoquer, même de loin, l’existence d’un ordre rival, d’une confrérie ennemie ou d’un contre-pouvoir occulte. Pas un titre. Pas une trace. Circé avait probablement veillé à ce qu’aucune mention directe de cette faction ne subsiste dans sa bibliothèque.
— On va faire plus simple, murmura-t-il.
Il passa devant Boy, qui s’étirait dans un rai de soleil, puis alluma son ordinateur déjà installé sur le bureau de la chambre d’amis. Le ventilateur se mit à ronronner doucement tandis que l’interface apparaissait à l’écran. Fergus posa les mains sur le clavier et resta un instant immobile. Puis il ouvrit son navigateur. Il tapa un seul mot.
Scribd.
C’était un site d’archives numérisées sur lequel il aimait parfois flâner le soir. On y trouvait de tout : de vieux manuels militaires, des catalogues d’armes anciennes, des brochures oubliées scannées par des passionnés, et même, de temps à autre, des publications confidentielles que personne ne prenait vraiment la peine de vérifier. Dans la barre de recherche, il écrivit lentement :
ordre ancien serpent chevalier
Il relut la phrase, hésita, puis ajouta :
confrérie secrète magie
Il valida.
L’écran afficha aussitôt une succession de résultats hétéroclites : romans d’heroic fantasy, extraits d’essais conspirationnistes, thèses d’universitaires obscurs. Fergus fronça légèrement les sourcils.
Trop vague.
Il affina sa recherche.
Arcanes serpentis chevalerie Europe médiévale
Cette fois, un document attira immédiatement son attention. Le titre apparaissait en lettres gothiques, mal numérisées :
Fragmentum Arcanum : Notes sur les chevaliers du Serpens Antiquus
Auteur inconnu.
Langue : latin et vieux français, avec quelques passages traduits en marge.
Le document avait été mis en ligne par un certain Lux Ferrata.
Fergus cliqua.
Le fichier mit quelques secondes à s’ouvrir. Pendant ce court instant, il sentit son cœur accélérer légèrement. Quelque chose, dans ce titre, résonnait avec une mémoire ancienne. Le document finit par apparaître. Un PDF de mauvaise qualité, visiblement numérisé à partir de pages jaunies couvertes d’annotations marginales. L’écriture était serrée, parfois elliptique, mais Fergus avait l’œil entraîné.
Il lut à voix basse les premiers passages traduits :
« À la veille de la chute officielle de l’Ordre du Temple, en l’an de grâce 1305, une dissension profonde se fit jour au sein de ses plus hauts dignitaires. Un groupe restreint, composé de chevaliers initiés à des savoirs non reconnus par l’Église, choisit de se séparer de la branche officielle. »
Fergus se pencha légèrement vers l’écran.
Le texte expliquait que ces hommes, refusant de remettre leur connaissance au pape, avaient choisi la fuite. Ils n’étaient plus des Templiers au sens canonique du terme. Ils formaient désormais un cercle dissident, marginal, qui contestait l’orientation spirituelle et politique prise par l’Ordre.
Mais ils n’étaient pas partis les mains vides.
Selon le document, ils avaient emporté avec eux non seulement certains objets sacrés, mais surtout les fondements d’une doctrine parallèle — plus ancienne, plus radicale — qu’ils estimaient antérieure même à la fondation officielle du Temple. Parmi ces objets figurait un fragment de parchemin. Un fragment qui, selon la tradition, indiquait la localisation de l’Arche d’Alliance.
Fergus sentit un frisson lui parcourir l’échine.
Le texte poursuivait en décrivant l’épisode le plus violent de cette scission. Une confrontation aurait éclaté entre les chevaliers restés fidèles à l’Ordre du Temple et le groupe dissident. Au cours de cette lutte, le parchemin aurait été arraché puis déchiré. Les fugitifs ne purent emporter qu’une partie du document. L’autre fragment resta entre les mains des Templiers. Dès lors, deux morceaux distincts du même parchemin circulèrent séparément dans l’histoire, chacun gardé par des lignées ennemies.
Fergus se redressa lentement.
Ce récit n’avait rien d’un délire new age. Au contraire, il présentait une structure historique claire, presque froide, comme s’il décrivait une fracture interne parfaitement réelle. Et surtout, il confirmait certains passages du Liber Militiæ Arcanæ.
L’Ordre du Temple n’avait jamais été totalement homogène. Une scission l’avait traversé bien avant sa chute. Et ce n’était pas une simple querelle de doctrine. Si ces dissidents avaient emporté le premier fragment du parchemin — celui qui indiquait la localisation de l’Arche d’Alliance — alors tout s’éclairait.
Le second fragment, celui qui reposait dans le tombeau de son aïeul avant d’être subtilisé dans l’église d’Archignac, n’était pas un vestige isolé. Les deux morceaux appartenaient à la même carte.
Et désormais…
Ils étaient entre les mêmes mains.
Le vol dans l’église n’avait rien d’un hasard. C’était une récupération.
Le texte poursuivait :
« Dissimulés dans l’ombre, ces dissidents — que les archives postérieures désignent sous le nom de Serpentis — ne cherchèrent jamais à restaurer un ordre chevaleresque visible. Leur ambition n’était pas politique. Elle était initiatique. »
Plus bas, une autre note attirait l’attention de Fergus :
« À plusieurs reprises dans l’histoire européenne, leur influence aurait affleuré sous des formes détournées. Certains chercheurs suggèrent que des courants occultes majeurs du XIXe siècle — dont certaines ramifications de la Golden Dawn — auraient été indirectement nourris par cette tradition souterraine, non comme héritiers du Temple, mais comme héritiers des dissidents du Temple. »
Fergus se redressa légèrement devant l’écran.
La Golden Dawn.
Il connaissait ce nom. Un ordre ésotérique britannique fondé à la fin du XIXᵉ siècle, qui avait accueilli nombre d’occultistes célèbres et exercé une influence considérable sur l’occultisme moderne.
Le document poursuivait :
« On retrouve la trace de plusieurs membres des Serpentis jusque dans les derniers degrés de loges maçonniques irrégulières du XXᵉ siècle. Aleister Crowley, figure controversée mais incontestablement érudite, aurait été mis en contact avec certains fragments doctrinaux de cette lignée. »
La phrase suivante semblait avoir été ajoutée par un autre rédacteur :
« L’auteur, s’appuyant sur des correspondances privées et des documents d’archives confidentielles, laisse entendre que Crowley lui-même aurait tenté, sans succès, de raviver cette filiation, ou de s’en proclamer l’héritier. »
Fergus sentit son cœur battre plus vite.
Un réseau. Un lien souterrain. Une continuité. Et peut-être, aujourd’hui encore… une présence.
Il parcourut les dernières lignes du chapitre, puis une annotation manuscrite attira soudain son attention dans la marge numérisée. L’écriture était tremblée, presque effacée par le temps, mais parfaitement lisible :
« Voir aussi les écrits de Balthazar Mauprey, non publiés. Croisements troublants. »
Fergus recula légèrement de l’écran, comme si la phrase venait de surgir dans la pièce. Balthazar Mauprey. Son grand-père. Le nom apparaissait noir sur blanc dans la marge d’un manuscrit oublié, hébergé sur un site d’archives internationales. Il cliqua sur l’annotation.
Rien.
Aucun lien. Aucune référence. Seulement cette mention, suspendue là, inexplicable… mais indiscutable.
Fergus inspira lentement, puis reprit ses recherches.
Dans la barre de recherche, il entra une nouvelle série de mots-clés :
Golden Dawn — héritiers modernes — société secrète — France — docteur Slange
Il consulta plusieurs documents : fragments de thèses universitaires, articles confidentiels numérisés, publications d’érudits spécialisés dans les sociétés initiatiques. L’un d’eux attira son attention :
Descendance de la Golden Dawn au XXᵉ siècle
Il ouvrit le document et commença à lire attentivement, prenant quelques notes dans son carnet noir.
« La Golden Dawn fut la matrice de plusieurs ordres magiques modernes. Ses scissions donnèrent naissance à l’Argentum Astrum (Crowley, 1907), à la Stella Matutina (Felkin), au B.O.T.A. (Case), puis à l’Ordo Templi Orientis. »
La suite du texte était encore plus troublante :
« Le courant thélémite radical, né avec Crowley, donna lieu à de nombreuses branches officieuses, dont certaines demeuraient actives en Europe. Parmi elles, un groupe mystérieux nommé Ordo Serpentis Thelemicus aurait été observé en région aquitaine dans les années 1990, réunissant médecins, chercheurs et notables autour d’un enseignement ésotérique mêlant Golden Dawn, Thelema et gnosticisme. »
Fergus releva lentement la tête.
— Serpentis… murmura-t-il.
Ils sont là.
Son esprit revint aussitôt vers le cabinet médical. Slange. D’abord ce nom — qui, en néerlandais, signifie serpent. Puis la constellation du Serpent affichée au mur de la salle d’attente. Et ce mot de passe Wi-Fi reprenant le nom de son étoile la plus brillante : Unukalhai. Même l’Adagio, songea-t-il, semblait porter quelque chose de reptilien, une lenteur presque hypnotique, comme si chaque note glissait sur la peau froide d’un monde ancien.
Tout s’emboîtait. Trop de signes. Trop de correspondances.
Dans le silence de la chambre, Fergus crut percevoir un souffle imperceptible — un mouvement presque imaginaire, comme le passage discret d’une présence ancienne réveillant une mémoire encore endormie.
Il fit défiler le document.
Une page présentait une photographie ancienne prise lors d’un colloque médical à Bordeaux, en 2016. La légende indiquait :
Congrès international de médecine intégrative et énergétique
Au second plan, debout, les bras croisés, un homme au costume sombre observait la scène avec un regard acéré. Fergus le reconnut immédiatement.
— Slange… souffla-t-il.
Tu y étais.
Mais autre chose attira son attention. Fergus agrandit l’image, joua avec le contraste, puis zooma sur le poignet gauche d’un participant placé au premier plan.
Un bracelet. Finement gravé. Un serpent qui se mordait la queue.
Un ouroboros.
Le motif n’était pas quelconque. Fergus l’avait déjà rencontré dans plusieurs ouvrages de Circé consacrés aux symboles ésotériques et aux talismans. Il se souvenait parfaitement de la légende associée à ce dessin :
« Insigne des maîtres de la troisième voûte. »
Ce n’était pas un simple ornement. Dans les traités consultés, l’ouroboros ne se limitait pas à représenter le cycle éternel. Il incarnait le fluide universel, cette substance subtile censée imprégner toute chose et relier les plans visibles aux plans invisibles. Il symbolisait la rénovation perpétuelle de la nature : naissance, dissolution, renaissance. Mais surtout, il désignait une unité primordiale — une totalité indifférenciée contenant en germe les quatre éléments et les précédant. Un principe unique. La matière première de l’Œuvre. Et, pour certains, son accomplissement.
Si les maîtres de la troisième voûte avaient choisi ce symbole, ce n’était pas pour l’orner. Ils revendiquaient l’accès à ce principe antérieur aux éléments eux-mêmes — non pour l’honorer, mais pour s’en emparer.
Fergus sentit sa gorge se nouer.
— Ce n’est pas une simple société… murmura-t-il.
C’est un ordre. Un réseau.
Il se laissa retomber dans son fauteuil. L’angoisse montait lentement en lui. Pas celle du doute. Celle de la lucidité. Tout s’imbriquait désormais avec une précision inquiétante : la scission des Templiers, la tradition souterraine des Serpentis, l’héritage de la Golden Dawn…
Et Slange.
Slange qui n’était certainement pas le paisible médecin de campagne qu’il prétendait être. Il cachait quelque chose. Ou pire encore.
Je dois fouiller plus loin, songea Fergus. Trouver qui d’autre est impliqué. Comprendre comment ce serpent est arrivé jusqu’ici… dans ce coin perdu du Périgord.
Il se redressa lentement dans son fauteuil.
L’image du congrès restait affichée à l’écran, figée comme un arrêt sur image dans un film d’espionnage. Slange y apparaissait clairement : cela ne faisait plus aucun doute. Mais l’homme placé au premier plan, celui qui portait le bracelet serpentiforme, attirait désormais toute son attention.
Il portait un costume gris perle impeccablement taillé et se tenait droit, presque rigide, comme si la posture elle-même faisait partie d’un langage. Son regard semblait dirigé hors champ, mais quelque chose dans son attitude — une assurance tranquille, une autorité muette — suggérait immédiatement qu’il n’était pas un simple participant.
Cet homme commandait.
Fergus captura l’image, la recadra, puis l’agrandit. Aucun nom n’apparaissait dans la légende. Pourtant, derrière le pupitre de conférence, un fond d’écran projeté sur le mur attira soudain son regard. On y distinguait le logo du congrès : une double spirale encadrée de deux lions affrontés, accompagnée d’une inscription en lettres sobres :
Centre Médical d’Études Avancées — Domaine de la Croix-Haute
Fergus ouvrit aussitôt une nouvelle fenêtre et tapa Domaine de la Croix-Haute dans le moteur de recherche.
Un site vitrine apparut. Sobre. Élégant. Presque clinique.
Le domaine appartenait à une fondation médicale dirigée par un certain docteur Estéban Serna. L’établissement était implanté dans la vallée de la Vézère, à proximité immédiate des ruines du château de Commarque.
Fergus sentit son attention se tendre.
Les photographies du site montraient une ancienne maison forte en pierre blonde, remaniée au XIXᵉ siècle, à laquelle avaient été ajoutés des bâtiments contemporains parfaitement intégrés au paysage. Le lieu se présentait comme un centre de séminaires confidentiels : retraites thérapeutiques, colloques scientifiques internationaux, rencontres interdisciplinaires.
Tout respirait la respectabilité. Rien d’ostentatoire. Rien d’inquiétant.
Et pourtant, quelque chose sonnait faux.
Le domaine existait réellement. Et il se trouvait à moins de vingt kilomètres d’Archignac.
— C’est là qu’ils se réunissent… murmura-t-il finalement.
Son esprit revint aussitôt vers le fragment de parchemin — celui que Slange avait subtilisé dans la tombe de son aïeul. Il n’en avait pas encore la preuve matérielle, mais les indices s’alignaient avec une précision troublante. Depuis cette journée étrange dans l’église, Fergus savait qu’un objet avait été déplacé. Quelque chose avait été arraché à sa place d’origine, soustrait à la garde silencieuse des Mauprey… et aux protections que Circé avait patiemment mises en place.
Et maintenant…
Le fragment se trouvait probablement là-bas.
Dans ce domaine discret, perdu entre les collines et les forêts de la vallée de la Vézère. Un repaire moderne dissimulé derrière la façade respectable d’une fondation médicale.
— Je vais devoir y entrer, murmura-t-il.
Trouver un moyen. Se rapprocher de cet Estéban Serna.
Fergus resta un moment immobile devant l’écran, les mains posées sur le clavier sans bouger. Puis, presque machinalement, il ouvrit un nouvel onglet et lança une carte du ciel interactive. La voûte nocturne apparut peu à peu sur le fond noir de l’écran, constellée de points lumineux reliés par de fines lignes blanches. Il fit glisser l’image, zooma légèrement, puis sélectionna la constellation qui l’obsédait depuis sa visite au cabinet médical : Serpens.
La figure se dessina lentement sous ses yeux, étrange, presque disloquée. Contrairement aux autres constellations, celle-ci semblait brisée en deux, séparée par la silhouette d’Ophiuchus, le porteur de serpent. Les astronomes de l’Antiquité avaient d’ailleurs fini par la diviser en deux parties distinctes : la tête et la queue.
Fergus sentit une idée naître dans son esprit. Et si cette division n’était pas seulement une curiosité astronomique, mais une image symbolique que certains avaient appris à lire autrement ? Dans ce ciel ancien, le serpent n’était pas complet. Il était séparé. Maintenu ouvert. Comme si quelque chose — ou quelqu’un — attendait que ses deux extrémités soient enfin réunies.
Pourtant, en suivant du regard la ligne imaginaire reliant ces étoiles dispersées, Fergus ne pouvait s’empêcher de les réunir. Peu à peu, dans son esprit, la forme se referma, comme un cercle vivant suspendu dans le ciel : la tête rejoignait la queue, dessinant l’image familière du serpent qui se mord lui-même, l’ouroboros des anciens traités d’alchimie. Il fit glisser le curseur sur l’étoile principale de la tête du serpent, et une petite fenêtre s’ouvrit : Unukalhai.
C’était le même nom que celui qu’il avait aperçu dans le mot de passe Wi-Fi de sa mère.
Il resta quelques secondes à contempler cette étoile minuscule sur l’écran, songeant au sens ancien que les astronomes arabes lui avaient donné : le cœur du serpent. Lentement, son regard parcourut l’ensemble de la constellation. Suspendue dans le ciel depuis des millénaires, elle semblait observer la Terre avec une patience infinie.
Une idée troublante se forma alors dans son esprit : peut-être les Serpentis n’avaient-ils pas choisi leur nom par hasard.
Peut-être voyaient-ils dans cette figure céleste une sorte de veilleuse cosmique, un serpent éternel tourné vers le monde des hommes, attendant patiemment que les fragments dispersés d’un savoir ancien réapparaissent à la surface de la terre. Dans cette perspective, la quête du parchemin prenait un sens nouveau : deux morceaux arrachés l’un à l’autre par l’histoire, destinés un jour à se rejoindre comme les deux extrémités de ce serpent céleste refermant sa boucle.
Fergus referma finalement la carte du ciel.
Mais l’image de la constellation restait imprimée dans son esprit, comme si, quelque part au-dessus du Périgord, ce serpent d’étoiles veillait depuis toujours sur les secrets qu’il cherchait encore à comprendre.
Une dernière pensée le traversa : si le serpent demeurait séparé, quelqu’un, quelque part, jouait peut-être encore le rôle d’Ophiuchus — non pour porter la créature céleste, mais pour empêcher ses deux moitiés de se rejoindre. Était-ce l’œuvre des Serpentis ? celle des Arcanis ? Ou, plus simplement, celle des Mauprey ? ?
Puis il referma lentement l’ordinateur.
La lumière s’éteignit. La pièce retomba dans une pénombre douce. Dans le silence de la maison, Fergus sentit confusément qu’une nouvelle étape venait de s’ouvrir.
Le serpent avait relevé la tête.