La journée du lendemain s’était déroulée avec cette régularité sobre que Fergus imposait désormais à sa vie, comme si la discipline seule pouvait contenir le vertige de tout ce qu’il était en train de découvrir. Il s’était levé tôt, avait couru sur les chemins qui serpentent autour d’Archignac, respiré l’air vif du matin, puis enchaîné avec ses exercices de concentration, de souffle et d’accumulation élémentaire. Le corps suivait. L’esprit aussi. Mais quelque chose, en arrière-plan, continuait de travailler.
Les paroles d’Alinaelle. Celles de Circé.
Son père. Son grand-père.
Des fragments. Des lignes encore disjointes.
Plus tard, il avait pris un repas simple — pain de campagne, fromage du Périgord, reste de confit réchauffé à la poêle — avant de consacrer l’après-midi à la lecture du Livre des Ombres et à ses pratiques silencieuses, de plus en plus précises. Tout cela remplissait les heures sans les alourdir. Une structure. Un appui. Mais en fin de journée, alors que la lumière commençait à glisser sur les pierres de la ruelle, une autre pensée s’imposa.
L’invitation de Bénédicte.
Il y avait répondu sans vraiment y penser, presque par réflexe, en croisant la voisine dans l’après-midi. Un signe de tête, quelques mots simples. C’était pour ce soir.
Il resta un instant immobile dans la pièce principale, le regard posé sur la table. Il n’aimait pas se disperser. Encore moins ouvrir des espaces qu’il ne maîtrisait pas. Mais quelque chose en lui reconnaissait la nécessité de ce détour. Tout ne se trouvait pas dans les livres.
Il monta à l’étage, se changea simplement, puis redescendit. Boy leva la tête en le voyant passer, le suivit du regard sans bouger, comme s’il avait compris qu’il ne s’agissait pas d’une sortie ordinaire.
Fergus ouvrit la porte et sortit dans la douceur du soir.
La maison de Bénédicte se trouvait à quelques pas à peine. Une façade basse, claire, entretenue sans ostentation. Une lumière chaude filtrait à travers les volets entrouverts. Fergus s’arrêta un instant devant la porte, puis leva légèrement la bouteille qu’il tenait à la main, comme pour lui-même. Un geste simple.
Il frappa.
Elle lui ouvrit presque aussitôt, comme si elle l’attendait.
— Ah, vous voilà. Entrez, entrez.
Il lui tendit la bouteille.
— Pour ce soir.
— Vous n’auriez pas dû…
Mais elle la prit avec un sourire discret, déjà en train de chercher un tire-bouchon.
L’intérieur était à son image. Propre, ordonné, vivant. Une odeur de cuisine flottait encore dans l’air, mêlée à celle du vin qu’elle débouchait. Dans la cheminée, un feu de bois crépitait doucement, diffusant une chaleur régulière qui enveloppait la pièce. Sur la table, deux verres, du pain coupé, quelques tranches de saucisson. Rien de préparé pour impressionner. Juste de quoi partager.
Fergus s’installa. La conversation commença par des choses simples. Le village. Le calme. Les saisons. Puis, sans qu’il ait besoin de poser de question, Bénédicte parla de sa mère.
— Elle n’est pas souvent là, ces temps-ci…
Fergus acquiesça légèrement, sans corriger.
Un silence passa. Puis elle reprit, comme si le fil s’était déplacé de lui-même.
— Votre père, je l’ai bien connu, vous savez.
Fergus releva à peine les yeux.
— On était à l’école ensemble, ici. À l’époque où il y en avait encore une.
Elle sourit, un peu plus franchement cette fois.
— C’était un garçon sérieux. Très studieux. Toujours le nez dans quelque chose.
Elle fit tourner son verre entre ses doigts.
— Mais pas fermé. Au contraire. Il s’intéressait à tout. Aux gens… aux animaux… à ce qui l’entourait.
Elle haussa légèrement les épaules.
— Ça ne m’a jamais étonnée qu’il parte faire médecine.
Un temps.
— Il était… attentif.
Elle chercha un mot, puis abandonna d’un geste.
— Et puis des fois, il disait qu’il entendait des choses dans l’église. Pas des voix… non… autre chose.
Elle eut un léger sourire, comme pour atténuer.
— Enfin, vous savez comment sont les enfants.
Fergus resta silencieux.
— Et puis il est parti. Pour ses études. On ne l’a plus vu.
Elle leva les yeux vers lui.
— Je l’ai revu qu’une fois. Au mariage.
— Le sien ?
— Oui.
Elle eut un léger souffle, presque admiratif.
— Au château de Beynac.
Elle marqua une pause, comme si l’image revenait intacte.
— C’était… magnifique.
Son regard se perdit un instant dans le souvenir.
— Et à un moment, votre mère s’est installée devant le clavecin, dans la grande salle. Personne ne s’y attendait.
Elle eut un sourire plus franc.
— Elle a joué… je ne saurais même pas dire quoi… mais tout le monde s’est tu.
Un silence bref.
— C’était d’une précision… d’une maîtrise…
Elle secoua légèrement la tête.
— On était tous…
Elle chercha, puis conclut simplement :
— Épatés.
Elle reprit, plus doucement :
— C’est là que je l’ai rencontrée pour la première fois.
Fergus releva légèrement la tête.
— Elle ne parlait pas beaucoup. Mais elle voyait tout.
Un silence.
— On le sentait.
Elle poursuivit :
— Votre père, lui, avait changé.
Elle fronça légèrement les sourcils.
— Mais pas complètement.
Fergus sentit quelque chose se resserrer en lui.
— Et puis… on a appris pour l’accident.
Sa voix resta égale.
— Ici, on en a été… très peinés.
Le silence retomba.
Puis Bénédicte se leva.
— J’ai laissé réchauffer, ça ne va pas attendre.
Elle revint quelques instants plus tard avec les assiettes. Des cuisses de canard confites, la peau dorée, accompagnées de pommes de terre sarladaises encore fumantes.
— Ce n’est pas de la grande cuisine… mais ça tient au corps.
Fergus esquissa un léger sourire.
— C’est parfait.
Ils mangèrent quelques instants en silence, un silence simple, sans gêne.
Fergus posa son couteau, releva légèrement la tête.
— Et mon grand-père… vous vous en souvenez ?
Bénédicte hocha doucement la tête.
— Balthazar, oui.
— Il allait souvent à l’église ?
— Tous les jours.
— Très croyant ?
Elle hésita.
— Peut-être…
Puis, plus simplement :
— Ou très fidèle.
— Même quand il pleuvait ?
— Même quand il pleuvait.
Un temps.
— Et le soir aussi, parfois.
Fergus baissa légèrement les yeux.
Ce n’était pas de la foi. C’était une présence. Une veille.
— Il restait longtemps ?
— Parfois, oui.
Elle le regarda.
— Pourquoi vous vous y intéressez ?
— Comme ça.
Elle hocha la tête, sans insister.
Un court silence s’installa, puis elle ajouta, presque en passant :
— La nuit, on entend souvent les chiens du village… ils s’agitent du côté du cimetière ces temps ci.
Elle haussa légèrement les épaules.
— Ça doit être les bêtes…
Elle n’y revint pas.
Puis elle se leva à nouveau.
— J’ai fait un petit dessert.
Elle revint avec une tourtière aux pommes encore tiède, légèrement caramélisée.
— Rien de compliqué.
Ils mangèrent lentement, la conversation revenant à des choses simples. Le temps qu’il faisait, le jardin, les plantations à venir.
Puis Fergus se leva.
— Merci pour ce soir.
— Revenez quand vous voulez.
Il hocha la tête, puis marqua une légère pause.
— La prochaine fois, ce sera chez moi.
Bénédicte eut un sourire, simple.
— Avec plaisir.
Il sortit.
Dehors, l’air était plus frais.
Fergus resta un instant immobile, puis laissa son regard glisser au-delà des maisons, vers l’ombre plus profonde qui marquait la direction du cimetière.
Rien ne bougeait.
Et pourtant…
quelque chose, là-bas, troublait le silence.
Il referma la porte derrière lui et remonta la ruelle sans se presser. La maison l’accueillit dans son silence habituel. Un silence plein, stable, presque attentif.
Boy releva la tête à son entrée, puis vint se frotter contre ses jambes avant de retourner s’installer près du fauteuil.
Fergus resta un instant debout au milieu de la pièce, comme s’il cherchait à retrouver son propre rythme. Puis il s’assit. Les coudes posés sur les genoux, les mains jointes, le regard perdu dans la pénombre.
La soirée revenait par fragments.
La voix de Bénédicte.
Le feu dans la cheminée.
Le clavecin dans la grande salle.
Son père.
Son grand-père.
Des images simples. Des souvenirs qui n’étaient pas les siens, et qui pourtant commençaient à trouver leur place en lui. Il resta ainsi quelques instants, sans chercher à penser davantage. Puis, lentement, autre chose reprit le dessus. Plus profond. Plus dense.
Depuis la veille, quelque chose vibrait encore en lui comme une note soutenue trop longtemps : il avait franchi consciemment le seuil. Avec le Yoga Nidra, il avait laissé son corps sombrer dans l’immobilité tandis que son esprit demeurait lucide, et le passage s’était ouvert comme une brume que l’on écarte. Au-delà, il avait retrouvé sa mère. L’émotion de cette rencontre ne l’avait pas quitté. Elle demeurait présente en lui avec une force calme, presque douloureuse, comme un accord suspendu qui refuse de se résoudre. Ce soir-là, il voulait recommencer. Non par curiosité, ni pour vérifier une expérience. Il voulait retrouver ce passage invisible qu’il avait entrevu la veille… et, si cela lui était accordé, y retrouver Circé. Il avait encore tant de questions à lui poser.
Remonté à l’étage, il déroula lentement son tapis sur le parquet et s’allongea sur le dos. Ses bras reposaient le long du corps, ses yeux se fermèrent, sa respiration se fit lente. Il reprit mentalement la séquence apprise : relâcher chaque partie du corps, descendre dans l’immobilité, maintenir l’esprit éveillé sans crispation, sans impatience. Les pieds d’abord, puis les jambes, le bassin, la poitrine, les épaules, le visage. Peu à peu, le corps s’alourdissait, comme s’il se déposait en lui-même. La conscience, elle, restait claire. Boy vint s’installer près de lui, silencieux gardien de ce passage étrange qui, désormais, n’appartenait plus seulement au rêve.
La sensation familière apparut bientôt. Cette frontière subtile entre le sommeil et la veille, Fergus la reconnut aussitôt. Ce n’était ni une chute ni un effacement. C’était un glissement. La pièce sembla s’éloigner lentement, comme si elle reculait derrière un voile de brume très fine. Les sons cessèrent d’avoir une distance, puis cessèrent presque d’exister. Il ne restait plus que cette conscience intacte, flottante, et bientôt la lumière du monde astral se déploya autour de lui.
Les formes du paysage subtil prirent lentement consistance, baignées d’une clarté douce et irréelle. L’air semblait plus vaste que la veille, plus ouvert, presque diaphane, comme si l’espace lui-même respirait. Fergus fit quelques pas, encore surpris par cette sensation de légèreté qui accompagnait chacun de ses mouvements. Il savait désormais où il se trouvait. Et surtout, il savait pourquoi il était venu. À quelques pas de lui, une silhouette se dessina peu à peu dans la lumière nacrée.
Circé.
Elle se tenait là, paisible, comme si elle l’attendait depuis longtemps. Fergus sentit aussitôt une émotion remonter en lui, chaude, presque brûlante. Tant de questions se pressaient dans son esprit qu’il ne savait laquelle choisir. Sur son père, sur leur famille, sur cette lignée dont il commençait seulement à entrevoir les contours, sur le sens même de tout ce qu’il vivait depuis son arrivée à Archignac. Il ouvrit la bouche pour parler. Mais Circé leva doucement la main.
— Ce que j’ai à te dire aujourd’hui ne peut plus attendre, dit-elle sans détour. Tu as déjà franchi le seuil… mais ce que tu as vu n’était qu’une première image.
Fergus sentit son cœur astral se serrer. Ce nom, ce mystère, cette absence… jamais Circé ne lui en avait parlé. Pas une image. Pas un mot. Pas même un mensonge destiné à masquer le silence. Il s’assit à ses côtés, muet, prêt à recevoir.
Circé fixa l’horizon, comme si ce qu’elle s’apprêtait à dire ne lui revenait pas seulement en mémoire, mais remontait d’un autre temps.
— Tu as vu une partie de notre histoire… mais pas ce qui l’a rendue inévitable. À dix-neuf ans, dit-elle, j’étais étudiante au conservatoire de Lille, en section piano. Ma vie tournait autour des études, de l’interprétation, des gammes sans fin, des partitions noircies d’annotations. Je croyais que la musique serait toute ma vie, mon seul langage, mon seul vertige. Et puis, un jour, l’événement tant attendu arriva enfin : un concert d’orgue devait être donné dans la chapelle royale de Versailles. L’instrument venait tout juste d’être restauré. Il n’avait pas sonné depuis des années. C’était l’événement de la décennie, peut-être même du siècle. Il était impossible pour moi de manquer cela.
Elle marqua une pause, comme si elle revivait d’abord la lumière, puis les sons, puis la jeunesse même de ce moment.
— Je suis montée dans le TGV à Lille-Europe un samedi matin pluvieux. J’avais réservé une place côté fenêtre. Et lui… il s’est assis juste en face de moi.
Un léger sourire passa sur son visage.
— Il avait des cheveux blonds très clairs, presque blancs sous la lumière du wagon. De petites lunettes rondes. Un air concentré. Il n’a pas levé les yeux une seule fois. Il lisait un livre de physique, avec des notes griffonnées au crayon dans la marge. Il semblait absorbé, ailleurs. Et pourtant… je sentais quelque chose.
Fergus l’écoutait sans l’interrompre, entièrement suspendu à cette voix qui, en lui parlant d’amour, lui rendait déjà son père plus réel.
— J’ai passé tout le trajet à faire semblant de ne pas le regarder, poursuivit-elle, à fixer le paysage flou, à ouvrir un livre que je ne lisais pas. Puis le train est arrivé à Paris. Il s’est levé, m’a adressé un sourire poli, presque gêné, et il a disparu dans la foule.
Elle fit une pause.
— Moi, j’ai pris le RER C pour Versailles-Rive-Gauche. Et là, au moment de monter dans la rame… je l’ai aperçu. Debout sur le quai, son sac en bandoulière, le même livre toujours à la main. Il ne m’avait pas vue. Je suis montée à l’autre extrémité du wagon, comme une idiote. Comme si je craignais déjà qu’il me reconnaisse.
Fergus sourit malgré lui.
— Arrivée à Versailles, j’ai pris un taxi pour le château. J’étais en avance, une bonne heure sans doute, et j’ai flâné dans les jardins avant d’entrer dans la chapelle royale. J’étais tendue. Émerveillée aussi. Ce lieu, cette musique, cette attente… tout cela avait déjà quelque chose d’irréel.
— Et lui ? demanda Fergus.
Circé tourna vers lui un regard doucement amusé.
— Dix minutes avant le début du concert, la chaise à ma droite, restée vide jusque-là, a craqué sous un poids. J’ai tourné la tête. Et c’était lui.
Elle ferma les yeux une seconde.
— Il m’a regardée, cette fois. Il a souri. Un vrai sourire. Et il a dit : « On dirait que le destin a choisi notre duo. »
Fergus ne dit rien. Il sentait au contraire qu’il fallait laisser intact ce souvenir qui se déployait, comme si le moindre mot de trop aurait pu l’abîmer.
— Le concert a commencé, reprit Circé. Bach d’abord, un choral lent, profond, presque immobile, comme un murmure d’éternité. Puis Vivaldi, transcrit pour orgue, avec cette légèreté presque céleste qui faisait lever le regard malgré soi. Et au fur et à mesure que les œuvres défilaient, que les harmonies emplissaient la nef, quelque chose de plus intime se jouait entre nous. D’abord un regard, lorsque nos têtes se tournèrent en même temps vers les grandes orgues dorées. Puis un autre, un peu plus long. Je crus qu’il allait détourner les yeux. Il ne l’a pas fait. Au contraire. Il a souri, et j’ai senti mes joues devenir roses.
Elle laissa échapper un petit rire, doux, jeune encore malgré le temps.
— Puis ce furent nos mains. Elles reposaient à quelques centimètres l’une de l’autre sur nos genoux. À un moment, un léger frôlement. Comme par hasard. Mais ce n’en était pas un. Il aurait pu s’écarter. Il ne l’a pas fait. Nos doigts sont restés côte à côte. Et l’un d’eux… le sien… a doucement effleuré le mien.
Fergus sentit passer en lui un trouble singulier. En cet instant, sa mère n’était plus seulement Circé la gardienne, Circé la disparue, Circé la sorcière. Elle redevenait cette jeune femme saisie par une rencontre où tout le reste du monde s’efface.
— Quand l’Adagio d’Albinoni a commencé, continua-t-elle plus bas, je n’ai pas pu retenir une larme. Pas seulement à cause de la musique. À cause de lui aussi. Je sentais… non, je savais… que ma vie était en train de basculer. Il ne m’avait encore presque rien dit. Et pourtant, j’étais déjà à lui.
Elle inspira profondément.
— Quand le concert s’est terminé, j’ai mis du temps à me lever. J’avais peur que tout cela ne s’efface d’un coup. Que ce ne soit qu’une parenthèse enchantée. Mais il s’est tourné vers moi, avec ce sourire tranquille, et m’a proposé d’aller boire un verre, dans une ruelle toute proche, à l’écart du vacarme et des touristes. Je ne lui ai presque rien répondu. J’ai simplement pris sa main. Et nous avons marché dans Versailles, côte à côte, sans parler, comme si nous venions de nous reconnaître après mille ans de séparation.
La ruelle, dit-elle, était pavée de silence et de lumière tamisée. À deux pas du château, les promeneurs s’étaient dissipés, happés par la soirée naissante. Il l’avait menée sans hésiter vers un petit bistrot à la devanture discrète, presque effacée sous les glycines : Le Lys et l’Ombre. À l’intérieur, le monde changeait de texture. Boiseries sombres, banquettes de velours lie-de-vin, tables rondes nappées de lin blanc. Aux murs, de vieux miroirs piqués de lumière, des portraits fanés, des horloges arrêtées. Dans l’air flottait une musique ancienne, douce, indéfinissable, comme venue d’un rêve oublié. Ils s’étaient installés dans un renfoncement à l’abri des regards, sous la lueur vacillante d’une bougie qui dessinait sur leurs visages des ombres vivantes.
— C’est à vous, avait-il dit en souriant. J’ai parlé tout à l’heure avec mes yeux. Il est temps que vous me disiez qui vous êtes.
Circé avait senti son cœur battre plus fort, mais sans gêne, sans prudence véritable. Il y avait déjà entre eux cette confiance qui ne se discute pas.
— Je m’appelle Circé, avait-elle répondu.
Il avait haussé un sourcil.
— Comme l’enchanteresse ?
— Oui. Mes parents avaient le goût des mythes… et sans doute un certain sens de l’humour.
Ils avaient ri doucement.
— Je suis étudiante au conservatoire de Lille. Section piano. J’y consacre tout mon temps. Je veux devenir pianiste de concert. Pas pour la gloire, mais pour vivre dans la musique.
Il l’avait regardée sans ciller, comme si chaque mot sculptait en lui quelque chose de plus vaste que la simple curiosité.
— Et vous ? avait-elle demandé à son tour. C’est à vous maintenant.
Il s’était légèrement redressé.
— Je m’appelle Melchior. Je viens du Périgord, d’un petit village que personne ne connaît.
Puis, avec un sourire plus grave :
— Chez nous, on dit parfois que les Mauprey ne choisissent pas toujours leur route… même si, à vrai dire, je ne suis pas sûr de bien comprendre ce que cela signifie.
Circé avait haussé un sourcil amusé.
— Une tradition familiale ?
— Disons… une vieille idée qui circule. Rien de très clair. Mon père en parle parfois, comme d’une chose qui nous dépasse un peu… mais sans jamais vraiment expliquer.
Il avait marqué une pause.
— Il a simplement dit un jour : « Nous ne sommes pas propriétaires de ce que nous gardons. »
— J’ai toujours trouvé ça un peu énigmatique.
Puis il avait retrouvé son sourire léger.
— Mais ne vous inquiétez pas, je ne passe pas mes week-ends en armure dans un donjon. J’étudie la médecine à Lille II. Je commence l’internat. J’hésite encore entre l’imagerie et l’oncologie… mais je sais que je veux comprendre ce qui, dans le corps, échappe aux yeux.
Circé avait été impressionnée, et il l’avait vu.
— Ce n’est pas tout, avait-il ajouté en baissant un peu la voix. Je travaille aussi avec un groupe de chercheurs à l’INSERM. Dans un domaine que peu de gens prennent au sérieux pour le moment : la dimension informationnelle des tissus biologiques.
Elle avait froncé légèrement les sourcils.
— C’est-à-dire ?
— Une médecine qui envisage le corps comme un champ d’énergie. Un ensemble de fréquences, d’ondes, d’informations. Une manière de diagnostiquer, de soigner, non plus seulement avec des molécules, mais avec des vibrations. Des interactions invisibles, encore difficiles à mesurer. Il y a peu de données cliniques pour l’instant. Mais le potentiel… est immense.
Le silence revenu n’avait rien eu de gênant. Il était chargé, vivant, presque musical.
— Et vous y croyez vraiment ? avait demandé Circé doucement.
Melchior avait plongé son regard dans le sien.
— Ce que j’ai entendu aujourd’hui dans cette chapelle, ce n’était pas seulement de la musique. C’était du vivant. Du sacré. Si vous croyez que les grandes orgues ou le piano peuvent ouvrir des mondes… alors vous me comprendrez.
Leurs mains s’étaient alors frôlées, puis posées l’une contre l’autre avec cette simplicité des gestes qui n’ont plus besoin d’hésiter. Dans le petit bistrot au velours fané, ils avaient parlé pendant des heures, de musique, de médecine, mais aussi de ces choses qu’on ne sait pas expliquer : pourquoi on se sent en paix avec un inconnu, pourquoi une voix semble familière dès la première syllabe, pourquoi un regard posé sur vous donne soudain un sens à tout ce que vous avez traversé jusque-là. Les mots glissaient doucement, portés par la lumière des bougies et le murmure lointain des autres tables. Vers minuit, ils s’étaient regardés comme s’ils sortaient ensemble d’un sortilège.
— Demain, c’est dimanche, avait dit Circé.
— Et nous ne reprenons nos vies que lundi, avait répondu Melchior.
Un silence heureux avait suivi.
— On pourrait… se retrouver ici, avait-elle proposé.
Il avait acquiescé aussitôt, les yeux brillants.
— Et visiter le château. Le parc. La galerie des Glaces… la chapelle royale.
Elle avait simplement souri. Il ne restait déjà plus de vin dans leurs verres. Plus de musique. Seulement cette étrange mélodie entre eux.
Ils avaient quitté ensemble le bistrot. La rue était déserte, nimbée d’une lumière jaune. En face, un petit hôtel à la façade couverte de jasmin proposait encore deux chambres voisines. Ils avaient signé chacun leur fiche sans presque se regarder, comme si le moindre geste trop visible risquait de briser l’accord silencieux qui les tenait. Puis, devant l’escalier étroit, ils étaient restés immobiles. Le silence n’était plus celui d’une rue vide. C’était celui d’un seuil. Circé avait senti la chaleur de sa main toujours dans la sienne. Elle aurait pu la retirer. Elle ne l’avait pas fait.
— Je crois, avait-elle murmuré d’une voix presque tremblante, que j’aurais aimé passer cette nuit avec toi.
Melchior ne lui avait pas répondu tout de suite. Il l’avait regardée comme on regarde une chose fragile qu’on ne veut surtout pas abîmer.
— Moi aussi, avait-il dit enfin.
Puis, après un battement :
— Mais je voudrais que notre première nuit soit un choix sans vertige. Pas une conséquence de la musique, ni du vin, ni du hasard. Je veux qu’elle soit… évidente.
Circé avait senti ses yeux se remplir sans tristesse. Il avait porté sa main à ses lèvres, puis y avait déposé un baiser long, lent, comme une promesse scellée. Leurs fronts s’étaient frôlés. Un seul instant. Suffisant pour que leurs respirations se mêlent.
— Bonne nuit, Circé.
— Bonne nuit, Melchior.
Il l’avait regardée entrer. Elle s’était retournée une dernière fois. Ils avaient échangé un sourire. Puis la porte s’était refermée doucement.
Et derrière deux cloisons minces comme du papier, deux cœurs avaient veillé jusqu’à l’aube, battant à l’unisson sans se voir.
La lumière du souvenir s’effaça alors comme une buée que l’on chasse du bout des doigts. Fergus se tenait de nouveau dans la clarté nacrée du monde astral. Circé parlait toujours, sa voix douce mais précise, semblant traverser les couches du temps avec la force tranquille des choses sincères.
— Le lendemain, nous avons visité le château, dit-elle. Nous avons flâné dans les jardins, longé les bassins, ri d’un rien, partagé une glace à la vanille. Il faisait un temps radieux, et j’avais cette impression étrange que le monde entier conspirait pour que cette journée reste parfaite. Ce fut… idyllique.
Un sourire passa sur ses lèvres immatérielles.
— Puis il a fallu repartir. Il habitait Lille, moi aussi. J’étais logée dans un petit appartement rue de la Monnaie, juste derrière le Conservatoire. Une mansarde charmante, avec des poutres apparentes et une minuscule terrasse donnant sur les toits. Quand j’étudiais mon piano, j’entendais parfois les cloches de Notre-Dame-de-la-Treille. La musique était mon monde.
Fergus recevait chaque détail comme on recueille une pluie fine sur un visage brûlant.
— Melchior, lui, partageait un appartement en colocation près du CHR, avec un autre étudiant en médecine. Un garçon enthousiaste, curieux de tout, mais déjà orienté vers d’autres voies. Lui s’intéressait à la médecine du sport, à l’ostéopathie et à la rééducation fonctionnelle.
Circé marqua une pause. Son regard s’assombrit à peine, mais Fergus perçut le frémissement subtil d’une ombre dans la lumière astrale.
— Il s’appelait Séraphin Slange. Il avait une façon de sourire sans que ses yeux ne suivent. Comme si, derrière la conversation, il observait toujours quelque chose d’autre.
Le nom claqua dans l’espace comme une dissonance. Une vibration plus dense, plus grave, traversa la clarté autour d’eux.
— Oui, continua Circé. C’est là que je l’ai rencontré pour la première fois. Dans ce salon exigu, encombré de livres de physiologie, de diagrammes musculaires et de traités de physique quantique.
Sa voix se mêlait au flux de lumière du monde astral comme une musique très douce.
— Quelques mois passèrent. Nous étions jeunes, pleins d’élan. Nous vivions dans l’impatience de nous retrouver, dans ces moments arrachés au quotidien qui prenaient aussitôt la couleur de l’évidence. Mais la distance devint vite pesante. Mon petit appartement était charmant, mais étroit. Lui courait entre l’hôpital et les trajets en métro. Nous finissions par ne nous voir qu’à la hâte, entre deux partitions et trois tours de garde. Alors nous avons pris une décision simple, naturelle : trouver un endroit à nous. Un espace qui serait notre nid. Et nous avons trouvé un appartement place Rihour. Un trois-pièces lumineux, avec de grandes fenêtres donnant sur les toits et la place animée, juste au-dessus d’un petit café.
Fergus sourit malgré lui. Il connaissait ce quartier, et l’idée de ses parents y vivant ensemble lui rendait soudain Lille presque mythique.
— Ce n’était pas loin du Conservatoire pour moi, poursuivit Circé, et surtout le métro descendait jusqu’au CHR pour lui. C’était parfait. L’équilibre rêvé. Il pouvait partir tôt sans me réveiller, et moi je pouvais répéter sans déranger personne. Et le soir… nous nous retrouvions.
Son visage s’illumina d’une douceur profonde.
— C’était une parenthèse. Une bulle. Nous avions nos habitudes : un marché le samedi matin, un vin chaud en hiver sous les arcades, des éclats de rire dans les escaliers. Je me souviens d’une fois où nous avons déplacé le piano jusqu’au salon, juste pour que la lumière du matin tombe sur les touches. Il m’écoutait, les yeux mi-clos, une tasse de café à la main, comme s’il percevait à travers la musique quelque chose de moi que moi-même je n’entendais pas encore.
Elle regarda Fergus.
— Il était là pour moi, Fergus. Vraiment. Et moi… j’étais là pour lui.
Le silence revint, non vide, mais plein.
— Et… Slange ? demanda finalement Fergus.
Circé hocha légèrement la tête.
— Oui, nous le revoyions parfois. À des soirées étudiantes, des anniversaires, quelques soutenances. Il était là, élégant, passionné d’ostéopathie, de traditions orientales, de techniques de soin. Beaucoup le trouvaient fascinant. Moi, je ne l’écoutais qu’à moitié. J’étais avec Melchior. Il suffisait qu’il me prenne la main pour que le reste disparaisse.
Une ombre légère traversa pourtant sa voix.
— À ce moment-là, Slange n’était qu’un visage dans la foule.
Puis elle reprit, et sa voix s’éclaira de nouveau.
— Le printemps suivant, Melchior m’a demandé en mariage.
Autour d’eux, la lumière vibra doucement.
— Nous ne voulions pas d’un grand mariage mondain. Mais sa famille y tenait. C’était leur fils unique, leur fierté, et ils voulaient que tout soit digne de leur nom. Finalement, ils ont loué le château de Beynac, en Dordogne, pour célébrer la cérémonie.
Fergus cligna des yeux. Le nom lui fit un drôle d’effet, comme si la géographie de son présent se mettait soudain à rayonner dans le passé de ses parents.
— Je n’étais encore jamais venue en Dordogne, poursuivit-elle. Et pourtant, tout m’y a semblé familier. Les pierres blondes, le chant des oiseaux, la cour du château baignée de soleil…
Elle ferma les yeux.
Je portais une robe ivoire brodée de petites perles. Je me suis sentie comme une princesse. Juste pour un jour.
Puis, plus doucement :
— C’est ce jour-là que j’ai rencontré vraiment la famille de ton père. Les Mauprey. Tes grands-parents, Marguerite et Balthazar. Une lignée ancienne, droite, fière, pleine de mémoire. Je ne savais pas encore ce que ce nom portait réellement… ni ce qu’il réveillerait plus tard. On me parlait de seigneurs d’Occitanie, de chevaliers, de terres perdues, de serments. Mais ce jour-là, je n’y voyais encore que des histoires de famille.
Elle se tut un instant.
— Après le mariage, nous avons passé une semaine à parcourir le Périgord noir. Nous avons visité les châteaux, longé la Dordogne et la Vézère, marché dans Sarlat, découvert Lascaux. Ses fresques semblaient encore vivantes, comme si elles respiraient dans la pierre. C’était comme entrer dans les racines mêmes du monde.
Un silence lumineux suivit.
— Puis il a fallu rentrer à Lille. Reprendre la musique, les gardes, le métro, les réveils trop tôt. Mais j’étais heureuse. J’étais amoureuse. Et pour la première fois, je portais un nom… sans savoir encore combien de mémoire il contenait.
Elle regarda Fergus avec une intensité douce.
— Ce nom que toi aussi, tu portes aujourd’hui.
La lumière ondulait autour d’eux comme un voile vivant. Fergus aurait voulu que rien ne s’interrompe plus jamais. Il ouvrait déjà la bouche pour poser une autre question — sur leur retour à Lille, sur les débuts de leur vie à deux, peut-être sur ce qui, ensuite, avait commencé à se fissurer — lorsqu’une vibration se fit sentir. Plus profonde. Plus nette. Une autre présence.
Alinaelle apparut à leurs côtés. Son visage rayonnait d’une sérénité ferme. Ses yeux d’ambre reflétaient à la fois la tendresse et la nécessité.
— Il est temps, dit-elle doucement.
Fergus se tourna vers elle, le souffle suspendu.
— Non… pas encore. J’ai encore tant de questions. Je dois lui parler. Je dois savoir…
Il se retourna vers Circé presque avec détresse.
— Maman… quand est-ce qu’on se reverra ? Et… qu’est devenu papa ?
Circé s’approcha de lui. Ses traits n’étaient ni tristes ni résignés. Ils étaient emplis d’une lumière intérieure très calme, comme si elle avait toujours su que ce moment viendrait.
— Bientôt, mon fils. Plus tôt que tu ne crois. Ce lien qui nous unit ne peut être rompu.
Elle posa une main éthérée sur sa joue. Fergus sentit une chaleur douce, un amour ancien, intact. Alinaelle posa alors une main légère sur son épaule. Aussitôt, le monde astral commença à se dissoudre. Non pas brutalement, mais comme un voile que l’on replie avec soin.
— Il est temps de revenir, répéta-t-elle. Ton corps t’attend. Il ne peut demeurer vide plus longtemps.
Elle le fixa avec gravité.
— Plus de trois heures ont passé. Tu es vulnérable, Fergus. Tu dois réintégrer.
Il voulut encore protester. Mais déjà la lumière se rétractait. Les formes s’effaçaient. Le silence devenait dense, presque matériel. Puis tout bascula.
Il se réveilla brusquement, haletant. La pièce était froide, presque irréelle. Le sol semblait dur sous son dos. Sa nuque était engourdie. Il était allongé sur le tapis près du cantou, la couverture rejetée à moitié.
Boy, blotti contre lui, miaulait doucement, inquiet.
Fergus tenta de bouger.
Ses muscles étaient lourds, ses mains glacées. Il avait froid, un froid intérieur, profond, celui qui survient lorsque l’âme est allée trop loin… ou trop longtemps. Il se redressa lentement. Son cœur battait faiblement mais régulièrement. Il se sentait vidé, creux, comme si toute son énergie avait été aspirée hors de lui. Il regarda autour de lui. La pièce n’avait pas changé.
Et pourtant quelque chose, en lui, avait basculé. Il n’était plus seulement un homme qui croyait, ou qui espérait.
Il savait.