Les jours avaient passé.
Depuis sa brève incursion dans le monde astral, Fergus vivait chaque nuit comme un veilleur posté à la frontière d’un territoire qu’il savait désormais réel, mais qui refusait de se rouvrir. Il s’endormait avec l’espoir d’une brume dorée, d’une voix familière, d’un signe venu de cette autre face du monde qu’Alinaelle lui avait révélée. Pourtant rien ne venait. Aucun rêve lucide, aucune trouée de lumière, aucune sensation de passage. Le sommeil restait lourd, compact, presque borné, comme si quelque chose s’était refermé en lui après s’être entrouvert une seule fois. Et cette promesse qu’Alinaelle lui avait faite — celle qu’il retrouverait sa mère, qu’il comprendrait davantage, qu’il avancerait encore — demeurait suspendue dans son esprit avec la netteté d’un pacte silencieux.
Et pourtant… rien.
Assis dans le fauteuil rouge, Boy contre sa hanche, Fergus laissa échapper un long soupir. La maison autour de lui était calme. Trop calme peut-être. Ce n’était pas une paix. C’était une attente.
— Pourquoi ça ne revient pas ? murmura-t-il.
Il se leva et traversa lentement la pièce du haut. La nuit était tombée depuis un moment déjà. Il ne ressentait ni faim ni fatigue véritables. Seulement ce besoin obstiné de comprendre, de forcer un peu le sens du monde sans pourtant savoir quelle porte pousser. Devant la bibliothèque, ses doigts glissèrent sur les reliures, hésitants, comme s’ils espéraient reconnaître au toucher le livre capable de lui répondre. Il finit par tirer un volume sans titre, simplement orné d’un disque d’argent finement gravé sur le cuir. Lorsqu’il l’ouvrit, quelque chose glissa entre les premières pages et tomba doucement sur ses genoux.
C’était une petite bande de papier. L’écriture de Circé.
Il reconnut aussitôt la finesse nerveuse de ses lettres, cette manière d’incliner légèrement certains mots comme si la phrase, chez elle, cherchait toujours à aller un peu plus vite que la main.
« Lorsque tu chercheras la voie du sommeil lucide, commence par le silence. »
Fergus relut la phrase plusieurs fois. Elle avait la simplicité d’un conseil… et le poids d’une clé. Il leva les yeux un instant, comme si le simple fait de reconnaître l’écriture de sa mère avait déplacé quelque chose dans l’air de la pièce. Puis il tourna la page.
Les premières lignes décrivaient différentes méthodes d’extériorisation de la conscience. Respirations rythmées, inductions hypnotiques, visualisations capables de provoquer une sortie hors du corps, descentes progressives dans des états de conscience altérés, techniques de fixation mentale sur un point lumineux ou sonore. Fergus lut avec attention. La plupart de ces pratiques lui étaient inconnues. Certaines descriptions lui semblaient obscures, presque irréelles ; d’autres, au contraire, portaient la marque de l’expérience vécue, avec cette sécheresse propre aux textes qui ne cherchent pas à séduire, mais à transmettre.
Puis un passage retint son regard.
« Il est possible d’induire le voyage astral par des méthodes issues du Yoga Nidra, du rêve lucide induit, ou de techniques de yoga tantrique telles que le yoga du sommeil. »
Le mot résonna en lui avec une clarté singulière.
Yoga Nidra.
La relaxation consciente. Un état suspendu entre veille et sommeil, où le corps s’abandonne tandis que la conscience demeure claire, vigilante, comme flottant au bord d’un seuil qu’elle ne franchit pas tout à fait… jusqu’au moment où ce seuil consent à s’ouvrir. Fergus prit son carnet et nota quelques phrases, souligna certains passages, en releva d’autres. Plus loin, le livre évoquait aussi des pratiques chamaniques, des rituels alchimiques, l’aide de substances visionnaires capables de briser provisoirement les filtres ordinaires de la perception.
Des noms apparurent : ayahuasca, psilocybine, soma, Artemisia absinthium.
Fergus grimaça.
Il connaissait trop bien les pièges des substances pour envisager sérieusement ce terrain. Le passé ne lui laissait sur ce point aucune illusion romantique. Ce n’était pas par l’altération chimique qu’il reverrait sa mère. Il le sentait profondément, avec une certitude presque physique. S’il voulait franchir à nouveau ce seuil, il lui faudrait apprivoiser les portes de l’esprit, non les forcer. Revenir aux fondamentaux. La discipline. La patience. L’ouverture.
Il referma le livre et le serra un instant contre sa poitrine.
— Il faut que je sois prêt… et humble, souffla-t-il. C’est elle qui viendra à moi.
La voie du Yoga Nidra lui apparut soudain comme effectivement la plus juste. Pourtant, au fond de lui, une vieille méfiance résistait encore. Fergus associait malgré lui le voyage astral à des images confuses : transes violentes, arrachements brutaux, pratiques dangereuses réservées à des initiés téméraires ou à des déséquilibrés. Il resta un moment immobile, le regard posé sur la reliure fermée. Une tension persistait dans sa poitrine, une prudence ancienne, presque une défiance du corps envers tout ce qui promettait de sortir de lui-même.
Le silence de la pièce s’épaissit.
Boy, qui dormait roulé contre le fauteuil, redressa soudain la tête. Ses yeux bleus se fixèrent vers l’intérieur du cantou, sur l’une des étagères anciennes où reposait la statuette du chevalier. Le chat l’observa longuement, immobile, comme s’il écoutait quelque chose. Puis un ronronnement très doux naquit dans sa poitrine, et il se rendormit presque aussitôt.
Alors, sans bruit, sans apparition spectaculaire, une présence se déploya dans la pièce. Dense. Stable. Comme une architecture intérieure reprenant forme après avoir attendu patiemment qu’on se tourne enfin vers elle.
Athénor.
Fergus ne le voyait pas. Il ne l’entendait pas vraiment. Et pourtant la pensée qui s’imposa n’était pas la sienne.
— Pour toi, il n’y aura ni arrachement, ni violence.
Fergus tressaillit à peine. Ce n’était pas une peur. Plutôt ce léger heurt intérieur que provoque une évidence venue d’ailleurs.
— Le Yoga Nidra.
Le mot tomba simplement.
— Le corps dort. La conscience demeure. Tu ne chercheras pas à partir. Tu t’ouvriras.
Fergus resta immobile. Quelque chose, dans la façon même dont cette pensée se déposait en lui, interdisait toute précipitation.
— Le Nidra n’élève pas, poursuivit Athénor. Il ouvre.
Fergus connaissait le hatha yoga, le souffle, l’ancrage, le travail du corps comme seuil d’attention. Mais le Nidra lui restait encore étranger, presque abstrait.
— C’est un passage, continua la présence. Entre veille et sommeil. Là où l’ego se relâche sans disparaître.
Peu à peu, Fergus comprenait.
— Dans cet état, tu ne projettes rien. Tu n’imagines rien. Tu ne forces rien. Le corps devient lourd, lointain. Le souffle s’efface. Le temps perd sa forme. Et ce qui doit apparaître… apparaît.
Un frisson discret parcourut Fergus.
— Ce n’est pas l’esprit qui part ? demanda-t-il intérieurement.
— Non.
Un silence.
— C’est l’astral qui vient.
Les mots résonnèrent en lui avec une évidence troublante. Il resta un instant sans bouger, comme si cette seule phrase venait de remettre en ordre tout ce qu’il avait cru comprendre de travers.
— Pourquoi cette voie serait-elle la mienne ? demanda-t-il encore.
— Parce que tu sais rester immobile, répondit Athénor. Ton passé t’a appris l’attention sans mouvement. Ton sevrage t’a appris à traverser l’inconfort sans fuir. Ton aïkido et ton hatha yoga t’ancrent dans le corps.
Une pause.
— Le Nidra ne te demande qu’une chose que tu ne maîtrises pas encore.
— Laquelle ?
— Lâcher.
Le mot resta suspendu longuement dans le silence.
Puis Athénor conclut avec cette même densité calme qui semblait n’appartenir ni tout à fait à une voix ni tout à fait à une pensée :
— Le Nidra n’est pas un exercice. C’est un passage… une porte intérieure que l’on ne franchit qu’en cessant de vouloir l’ouvrir.
La présence se retira sans disparaître vraiment. Elle se diffusa dans le silence retrouvé de la pièce, comme si elle avait seulement cessé de se concentrer dans ses mots. Fergus demeura immobile, habité par une certitude nouvelle. Le jour où il s’allongerait sans intention de rêver, sans intention de partir, sans intention même de comprendre… alors seulement la porte pourrait s’ouvrir.
Boy émit un léger ronronnement, comme une approbation discrète venue du monde animal.
Le lendemain, Fergus se leva avant l’aube. Il avait peu dormi, mais n’éprouvait aucune fatigue véritable. Une tension douce l’habitait, mêlée d’une détermination calme. Ce matin-là, il le sentait, quelque chose devait s’ouvrir. Dans la pièce du haut, baignée d’une lumière encore grise, il déroula son tapis face au cantou, entre les silhouettes immobiles des animaux empaillés. Il prit le temps d’ouvrir légèrement les fenêtres, puis fit brûler un peu d’encens d’oliban. L’air frais du matin entra lentement, se mêlant à la fumée fine comme deux souffles d’origines différentes.
Fergus s’allongea sur le dos, les bras légèrement écartés, les paumes tournées vers le ciel. Boy vint aussitôt se coucher à ses pieds, dans cette attitude grave et silencieuse qu’il adoptait lorsque quelque chose d’invisible se préparait. Fergus ferma les yeux.
Le protocole était clair dans son esprit.
Il laissa son attention descendre peu à peu dans le corps. Le pied droit d’abord. Puis la cheville. Le mollet. La cuisse. Ensuite le pied gauche, la jambe entière. Le bassin. L’abdomen. Le dos. Les épaules. Les bras. Le cou. Le visage. Chaque zone se détendait sous sa conscience comme si elle s’éloignait doucement de lui, sans pourtant cesser de lui appartenir.
Puis il observa simplement la respiration.
Sans la guider.
Sans l’approfondir.
Sans vouloir la rendre belle.
Le souffle venait. Le souffle repartait. Et peu à peu, le corps perdit son évidence. Il ne disparut pas. Il devint lointain. Comme s’il reposait derrière une membrane légère. Les sons du dehors s’éloignèrent à leur tour, jusqu’à se dissoudre dans une sorte de profondeur sans contours. La pièce elle-même s’effaça. Alors une lumière naquit dans son esprit. D’abord faible, presque hésitante. Puis plus vive. Dorée. Familière.
Elle descendit lentement en spirale, comme un fil de soie dans l’obscurité intérieure. Avec elle vinrent une chaleur douce et une paix profonde. Le décor se forma autour de lui sans qu’il ait eu besoin d’ouvrir les yeux.
Un sentier pavé de brume.
Un ciel de crépuscule immobile.
Une colline douce, étrangement familière, comme si elle appartenait moins à un lieu qu’à une mémoire oubliée.
Et devant lui… une silhouette.
Fine.
Élancée.
Drapée d’une lumière pâle.
Elle avançait sans bruit, sa chevelure flottant derrière elle comme une traîne d’étoiles. Lorsqu’elle releva les yeux vers lui, leurs ambres tranquilles rencontrèrent les siens avec une évidence telle qu’aucun doute ne fut possible.
— Alinaelle ? dit-il.
Le nom franchit ses lèvres sans hésitation. Il le savait. C’était elle.
— Tu progresses, murmura-t-elle.
Sa voix n’était ni sonore ni silencieuse. Elle résonnait directement dans l’espace intime de sa conscience. Fergus voulut parler, poser mille questions, mais elle leva doucement une main.
— Ce que tu cherches est plus profond. Tu n’as pas franchi ce seuil pour rester sur le pas de la porte.
Puis elle lui tendit la main.
— Viens.
Elle se détourna, et le paysage se transforma aussitôt. La colline disparut. Le sentier devint une rivière de lumière. Ils glissèrent ensemble, portés par un souffle invisible. Le ciel changeait de teinte : pourpre, or, puis bleu nocturne constellé de signes mouvants. Enfin, tout s’arrêta. Le silence sembla retenir son propre battement. Alinaelle se tourna vers lui. Son regard était devenu grave, presque solennel.
— Avant de comprendre ta mère, tu dois connaître ton père.
Elle leva lentement la main.
L’espace devant eux se troubla, comme la surface d’une eau immobile que l’on vient d’effleurer. La lumière se plia sur elle-même, et des formes commencèrent à apparaître.
— Regarde, dit-elle doucement. Ce n’est pas un récit. C’est une mémoire.
Le passé se déploya alors devant Fergus avec la fluidité silencieuse d’un film sans projecteur. Devant lui, l’image prit forme.
Melchior Mauprey vivait alors dans une chambre étroite de l’ancienne résidence universitaire du Châtelet, à deux pas du CHRU de Lille. Les murs étaient minces, les couloirs bruyants, les nuits rarement paisibles. Les portes claquaient, les rires ivres montaient des étages, la musique cognait jusque tard contre les cloisons.
Fergus n’était pas dans la scène. Il la regardait.
Melchior dormait mal. Pensait mal. L’endroit lui pesait. Puis vint une annonce, aperçue presque par hasard sur un panneau de la faculté : une colocation dans une vieille maison de ville, quartier calme, loyer modeste, ambiance studieuse.
L’image changea. Sans transition.
Une voix au téléphone.
Une adresse.
Une porte qui s’ouvre.
Comme un montage invisible. La maison apparut, sobre, silencieuse, presque austère. Hauts plafonds, pièces calmes, lumière retenue.
Fergus percevait chaque détail avec une netteté étrange, comme si rien ne pouvait lui échapper.
Et là, déjà présent dans l’entrée, un jeune homme mince, le visage attentif, presque trop attentif.
Séraphin Slange.
Même faculté. Même fatigue d’étudiant en médecine. Une poignée de main. Quelques mots sur les stages, les gardes, l’épuisement. Rien d’extraordinaire. Rien d’inquiétant en apparence. Seulement une réserve polie, une voix calme, juste assez de retrait pour inspirer confiance.
La scène glissa encore.
Comme si quelqu’un en tournait les pages. Des repas simples dans la cuisine. Des soirées silencieuses. Deux étudiants assis à la même table, une lampe allumée entre eux, des phrases courtes échangées à voix basse pendant que la ville dormait dehors.
Fergus observait.
Immobile. Invisible.
La cohabitation s’installa sans heurt. Slange parlait peu. Écoutait beaucoup. Il ne posait presque jamais de questions. Il laissait venir. Et Melchior, peu à peu, se détendit. D’abord vinrent des remarques sans importance. La fatigue. Les études. Le sentiment diffus d’attendre quelque chose sans savoir quoi. Puis d’autres phrases, plus intimes.
— Il y a des choses… qu’on ne transmet pas vraiment, dit un soir Melchior, les yeux perdus dans son verre. Elles suivent leur propre logique.
Slange releva à peine la tête.
Fergus le vit.
Il n’interrompit pas. Il laissa le silence accueillir les mots. Une autre soirée apparut. La maison dans la pénombre. Melchior parlant plus bas.
— Mon père évoque parfois une responsabilité… quelque chose d’ancien. Il dit que certains noms portent une histoire plus vieille que ceux qui les portent.
Un silence.
— Dans l’église de notre village, il y a un vieux tombeau. Un chevalier, paraît-il. Mon père croit qu’il y a un lien avec notre famille… mais je crois qu’il dramatise un peu.
Alors Slange leva les yeux vers lui.
Fergus sentit, sans pouvoir l’expliquer, que ce moment comptait.
— Les pères ne dramatisent pas, dit-il calmement. Ils préparent.
La phrase resta suspendue. Comme figée dans l’image.
Melchior esquissa un sourire, sans y percevoir autre chose qu’une parole juste, presque consolante.
Et il continua. Par fragments. Sans tout dire. Mais assez.
Assez pour que l’autre comprenne.
Le film montra alors d’autres instants, plus brefs, presque muets : un couloir plongé dans l’ombre, une porte entrouverte, Slange immobile dans la cuisine, le visage à demi effacé par la pénombre, écoutant plus qu’il ne parlait. Attendant. Recueillant. La douceur apparente de sa réserve prenait soudain, dans ce théâtre du souvenir, la forme précise d’une patience prédatrice.
Puis les images ralentirent. Les murs de l’appartement se troublèrent comme une peinture que l’eau dissout. Les silhouettes de Melchior et de Slange devinrent floues, translucides, puis la lumière reprit lentement le dessus.
Il ne resta plus que le silence de l’espace astral.
Fergus demeura longtemps immobile. Ce qu’il venait de voir battait encore dans sa mémoire comme un souvenir qui ne lui appartenait pas et qui pourtant le blessait déjà.
Il tourna lentement la tête vers Alinaelle.
— Slange était déjà là, dit-il.
Ce n’était pas une question.
Alinaelle inclina légèrement la tête.
— Oui.
Le mot tomba doucement, sans emphase. Et justement pour cela il pesa davantage.
— Alors… il savait.
Cette fois encore, Alinaelle laissa un silence avant de répondre.
— Il savait qu’un jour la lignée reviendrait… et que quelque chose finirait par être révélé.
— Et mon père ? demanda Fergus plus bas.
— Ton père ignorait encore dans quel jeu il venait d’entrer.
La lumière devant eux se replia de nouveau, mais différemment cette fois. Ce n’était plus tout à fait une mémoire. L’espace astral lui-même changea autour d’eux. Une clairière apparut dans la brume lumineuse, baignée d’un halo blanc. Fergus sentit alors quelque chose qu’il n’avait pas éprouvé depuis des années. Pas une vision. Pas une idée. Une présence.
D’abord fugace. Puis immédiatement certaine. Comme un parfum familier revenu d’un passé plus ancien que les souvenirs. Son cœur se serra. Il savait. Avant même de la voir.
Une silhouette se tenait dans la clairière.
— Maman…
Le mot vibra dans l’espace avec une intensité si nue qu’il en eut presque mal.
Circé apparut là, droite et paisible, vêtue d’une robe noire constellée d’étoiles. Une tendresse immense émanait d’elle, sans faiblesse, sans mélodrame, comme une chaleur de fond. Ses cheveux flottaient doucement. Son regard, vert sombre, profond, atteignit Fergus avant même qu’elle ne parle.
— Te voilà, Fergus, dit-elle avec un sourire d’âme.
Il s’approcha, le cœur brûlant. Il voulut la toucher… mais ce fut inutile. Sa présence l’enveloppait déjà, chaude, rassurante, infiniment proche. Alinaelle, légèrement en retrait, observait la scène en silence. Puis, comme si sa tâche consistait seulement à conduire jusqu’ici, elle s’effaça dans la lumière.
— J’ai tant de questions… murmura Fergus.
Circé posa doucement un doigt sur ses lèvres.
— Tu es déjà en train de comprendre.
Un léger sourire passa dans ses yeux.
— Je ne suis pas partie, Fergus. Je suis ailleurs. Là où tu es capable de venir, désormais.
Il hésita.
— Alors… qu’est-ce qui s’est passé ? Qui t’a…
Circé leva doucement la main. Le décor vacilla. Des ombres passèrent dans la clairière, fugitives, fragmentaires : une cueillette, une clairière, une silhouette indistincte, un geste brusque, puis plus rien.
— Pas maintenant, dit-elle.
Sa voix restait douce, mais une fermeté profonde la traversait.
— Tu n’es pas prêt à tout voir. Mais tu avances. Continue. Pratique. Protège.
Un silence.
— Ils t’observent.
Fergus fronça les sourcils.
— Qui… « ils » ?
Circé s’approcha. Elle posa son front contre celui de son fils. Sa voix se fit souffle.
— Ils portent plusieurs noms. Tu connaîtras le leur bientôt.
Puis, après un silence plus lourd :
— Le serpent ne siffle qu’au moment de frapper.
Circé resta tout près de lui. Sa voix prit une profondeur nouvelle.
— Ce que tu affrontes ne date pas d’hier. Ce n’est pas né de ma disparition. C’est bien plus ancien.
La clairière astrale vibra doucement, comme si le passé remontait à la surface du monde invisible.
— Notre nom ne s’est pas formé par hasard. Les Mauprey portent une charge depuis le Moyen Âge. Le gisant de l’église d’Archignac en est le témoin silencieux. Nos ancêtres furent liés aux derniers cercles templiers, à ceux qui survécurent aux bûchers et aux dissolutions. Ils n’ont pas disparu. Ils se sont transformés. Et ils ont confié un secret à notre lignée.
Fergus sentit le sol se densifier sous ses pieds.
— Le secret… lié à l’Arche ?
Circé inclina légèrement la tête.
— À sa trace. À ce qui en subsiste. À ce qui ne doit ni être retrouvé par n’importe qui… ni tomber entre certaines mains.
Un souffle parcourut la clairière.
— Ton grand-père, Balthazar Mauprey, fut le gardien de son temps. Il savait que la charge devait un jour être transmise à ton père.
Autour d’eux, des images se formèrent dans la brume astrale : une maison de pierre, un vieil homme au regard austère, une épée posée sur une table.
— Ton père est venu le voir peu avant sa mort. C’est là que la charge lui fut confiée.
Une image plus nette surgit : Melchior, encore jeune, tenant l’épée entre ses mains avec ce mélange de trouble et de gravité qu’ont les hommes qui comprennent qu’ils reçoivent plus qu’un objet.
— Il est revenu avec cette épée. Celle que tu as connue à Archignac. Elle n’est pas un simple objet ancien. Elle marque la transmission d’un devoir.
Circé marqua une pause.
— Mais ton père n’a jamais eu le temps de porter pleinement cette charge.
Fergus releva brusquement la tête.
— Que veux-tu dire ?
Circé soutint son regard.
— La vérité sur sa mort… tu devras la découvrir toi-même.
Le silence s’épaissit autour d’eux.
— Tu ne l’as jamais connu. Tu étais encore en moi lorsqu’il est parti. Mais la charge, elle, ne s’est pas éteinte.
Elle posa la main sur sa poitrine.
— Elle t’attendait.
Puis elle reprit, plus lentement :
— Les anciens statuts des Milites Arcani étaient clairs. Le secret devait se transmettre de père en fils. Une lignée masculine ininterrompue, garante de stabilité.
Un voile passa dans son regard.
— Lorsque ton père est mort, la chaîne s’est brisée. Tu n’étais pas encore né. Rien ne pouvait être transmis.
Elle inspira doucement.
— Alors j’ai tenu la charge. Non comme héritière… mais comme régente. Gardienne provisoire. Jusqu’à ce que tu sois en âge de la recevoir.
Fergus sentit le poids des siècles descendre en lui.
— Je n’étais pas destinée à porter ce secret pour moi-même. Je devais simplement le préserver. Le protéger. Le maintenir vivant.
Un silence.
— Pour toi.
Sa voix se fit plus douce.
— Ce n’est pas moi qu’ils attendaient.
Puis plus grave :
— C’était toi.
Le silence qui suivit fut si dense qu’il en devint presque palpable.
— Tu comprends maintenant pourquoi ceux qui convoitent ce secret te traquent, dit-elle enfin.
Fergus ne répondit pas. Tout en lui savait déjà.
Circé ne s’éloigna pas. Elle le regarda simplement, avec cette gravité tranquille qui ne demandait ni promesse ni serment. Puis la lumière autour d’eux commença à pâlir. La clairière se dilua lentement, comme une buée que dissipe le soleil. Les contours perdirent leur netteté. Le halo blanc devint brume, puis transparence.
Circé demeura la dernière forme stable dans cet effacement.
Elle le regarda encore un instant.
— Il est temps de retourner à ton corps, murmura-t-elle.
Ce n’était pas un ordre. Plutôt une invitation douce, presque une caresse.
Le paysage astral se replia alors sur lui-même, lentement, comme une vague qui se retire sans bruit. Fergus sentit d’abord une lourdeur revenir dans ses membres. Puis le contact du sol sous son dos. Sa respiration reprit de l’ampleur, profonde et régulière. L’air frais de l’aube effleura son visage. Une légère odeur d’oliban flottait encore dans la pièce. Peu à peu, les sensations du monde physique revinrent : la rugosité du tapis sous ses doigts, le silence de la maison, la lumière pâle qui filtrait à travers les fenêtres.
Un ronronnement discret vibrait près de lui.
Boy.
Ses paupières frémirent. Il resta immobile quelques secondes, laissant le monde revenir entièrement. Rien n’avait bougé.
Et pourtant, tout avait changé.