XII : La baguette magique

La semaine suivante s’écoula comme un fil tendu entre deux mondes.

Depuis les révélations d’Alinaelle et la traversée du monde astral, Fergus avait changé. Quelque chose en lui s’était mis en place, comme un mécanisme longtemps demeuré en attente qui aurait enfin trouvé son point d’équilibre.

Il se levait désormais très tôt, souvent avant l’aube, lorsque la brume traînait encore au ras des prairies. Son footing matinal à travers les chemins d’Archignac n’était plus seulement un effort physique. C’était une manière d’habiter les lieux, d’en éprouver les rythmes, les silences, les veines secrètes, comme si, sans se l’avouer complètement, il cherchait encore la moindre trace capable de le conduire jusqu’à sa mère.

Puis venait la méditation.

Selon la météo, Fergus s’installait soit dans la pièce du haut, face au cantou, soit dehors dans l’herbe encore humide de rosée. Boy restait toujours à proximité, assis ou roulé en boule, silencieux témoin de ces exercices devenus quotidiens.

Fergus plongeait alors dans le travail des éléments. Il appelait tour à tour leurs qualités et les projetait en lui selon les protocoles appris : la chaleur sèche du Feu depuis le plexus, la légèreté de l’Air dans la cage thoracique, la densité de la Terre dans les jambes, la fluidité de l’Eau dans l’abdomen. Il sentait ces forces circuler, parfois se heurter, parfois s’accorder, mais toujours l’obliger à affiner sa perception. Peu à peu, son corps devenait un instrument plus précis, plus sensible, capable d’accueillir et de canaliser ces mouvements invisibles.

La maison elle-même exigeait une attention constante.

Le plateau de marbre était nettoyé régulièrement, les bougies changées, les encens choisis selon les jours planétaires. Les minéraux étaient rechargés à la pleine lune, le réseau de cristaux exposé au soleil levant puis réaligné au pendule. Tout cela ne relevait plus d’un folklore de lecture. C’était devenu une discipline. Une hygiène invisible.

Le cantou occupait le cœur de la pièce. Sa pierre blonde, légèrement patinée par les années, conservait une chaleur étrange, comme une mémoire lente. Fergus avait souvent entendu dire que, dans les maisons anciennes du Périgord, la cheminée n’était pas seulement l’endroit où l’on faisait cuire la soupe ou sécher les vêtements mouillés. C’était le centre du foyer, le point autour duquel la maison respirait et se rassemblait. Ici pourtant, aucun feu ne brûlait plus. À la place, Circé avait installé une table de travail, sobre, où reposaient désormais ses instruments. Le foyer avait changé de nature. La flamme visible avait disparu, mais quelque chose semblait subsister dans la pierre, une chaleur plus profonde, plus ancienne, comme si le lieu lui-même continuait de veiller.

Avec le temps, Fergus comprenait que sa mère n’avait rien placé ici au hasard.

Au-dessus de la table de pierre, sculpté directement dans le cantou, le blason aux trois fleurs de lys veillait en silence. Longtemps, Fergus n’y avait vu qu’un vestige héraldique, une trace ancienne laissée par quelque seigneur oublié. Mais depuis quelques semaines, quelque chose dans sa perception avait changé. Il sentait désormais que ce symbole ne relevait pas seulement de l’histoire.

Il avait une fonction.

Chaque matin, presque machinalement, son regard se levait vers les trois lys. Lorsque les trois apparaissaient nettement, la maison semblait respirer dans une paix stable, comme si les murs eux-mêmes se tenaient en équilibre. Un jour, presque par réflexe, Fergus posa la main contre la pierre du cantou. Elle était tiède. Ce détail l’étonna. Aucun feu n’avait brûlé là depuis des lustres. Pourtant la chaleur persistait, douce et régulière, comme si la pierre conservait autre chose qu’un simple souvenir de braises.

Mais il arriva aussi que l’un des lys disparaisse. Pas physiquement. Magiquement. Un effacement subtil, impossible à expliquer. La pierre restait intacte, et pourtant l’un des signes semblait s’être retiré de la surface du monde visible.

Alors Fergus savait. Quelque chose avait tenté de franchir les limites de la maison.

Il ne s’en étonnait plus. Il réagissait simplement : formules de bannissement, réalignement des cristaux, encens. Peu à peu, il comprenait que le cantou n’était pas seulement la cheminée d’une vieille maison périgourdine. C’était un poste de veille. Et depuis que Circé avait disparu, c’était à lui d’y monter la garde.

Mais Fergus savait que cela ne suffirait pas éternellement.

Slange n’était pas un homme ordinaire. C’était un stratège. L’agent d’un ordre rival. Pour l’instant, Fergus ne disposait que de son instinct, de son chat et d’un passé brisé. Il lui faudrait un plan. Et une arme.

Pourtant il ne se réduisait pas à la condition d’apprenti sorcier. Il restait un enquêteur. Son instinct de flic n’avait pas disparu ; il s’était simplement déplacé vers d’autres zones d’ombre. Avant d’agir, il devait comprendre. Et pour comprendre, il fallait connaître son ennemi.

Lors de chaque passage à Saint-Geniès, ravitaillement à la supérette ou café pris chez Louise, Fergus ouvrait l’oreille. Il ne posait pas de questions. Surtout pas. Dans les villages, celui qui questionne attire les regards… et les silences. Alors il écoutait.

À la caisse, entre deux paquets de café et un pain de campagne, il observait les bavardages. Chez Louise, accoudé au zinc, il laissait dériver son attention parmi les conversations des habitués et les verres de vin blanc qui s’entrechoquaient doucement. Il ne cherchait pas de révélations fracassantes. Juste un détail. Une rumeur. Un mot de travers. Quelque chose qui aurait grincé dans l’image trop parfaite du docteur Slange.

Mais rien.

Les conversations tournaient en rond, comme les mouches autour des abricots mûrs : la météo capricieuse, le film de la veille à la télévision, les prix du gasoil, untel qui s’était fait gauler à l’alcotest sur la route de Sarlat. Rien sur Slange. Pas même une allusion. Ni critique, ni compliment. Et c’était peut-être cela, le plus suspect : son absence dans les conversations. Comme s’il flottait légèrement au-dessus du village. Insaisissable. Ou soigneusement évité.

Cette absence mit Fergus mal à l’aise. Ce silence n’était pas celui du secret. C’était celui du pouvoir. Une influence diffuse, presque magnétique. Il connaissait ce genre de silence. Il l’avait déjà senti à Dunkerque, chez certains chefs trop craints pour être moqués. Slange inspirait cette prudence. Il faudrait donc creuser autrement.

Ce jour-là, de retour à Archignac, Fergus ralentit devant la maison et coupa le moteur. De l’autre côté de la rue, le vieil homme au béret avançait comme à son habitude, appuyé sur sa canne. Sa démarche était lente, régulière. Presque ritualisée. Il leva brièvement les yeux vers la voiture. Rien d’insistant. Juste une seconde d’observation devenue familière. Autour de lui, la brume gris sale vibrait faiblement, traversée par instants de lueurs rouge sombre. Fergus percevait désormais ces mouvements sans effort. Puis le vieil homme reprit sa progression, le bois de la canne frappant la pierre à intervalles égaux.

Fergus sortit de la voiture, récupéra ses sacs, entra dans la maison, les posa dans la cuisine, caressa machinalement Boy venu l’accueillir, puis monta directement à l’étage. Il s’installa à son bureau, ouvrit son ordinateur et alluma son téléphone. Il hésita un instant, les yeux fixés sur l’écran. Puis il composa un numéro qu’il n’avait pas oublié.

— Allô ? fit une voix rocailleuse, un peu essoufflée.

— Salut Looten. C’est Mauprey.

Un court silence.

— Eh ben mon vieux… T’as pas disparu, toi ? On disait que t’étais parti élever des chèvres dans le Larzac.

Fergus sourit malgré lui.

— Pas loin. J’ai juste besoin d’un petit service.

Il baissa la voix par réflexe, bien que personne ne pût l’entendre.

— Tu peux jeter un œil dans les fichiers pour moi ? Slange. Séraphin Slange. Médecin en Dordogne. Il a peut-être exercé ailleurs. J’aimerais savoir s’il y a quelque chose de pas net. Un vieux signalement. Un changement d’identité. Une bizarrerie.

Looten grogna.

— T’es pas censé être en repos thérapeutique, flic retraité malgré lui ?

— Justement. Ça me gratte encore. Et j’ai besoin de savoir à qui j’ai affaire.

— Bon… T’as encore ton identifiant actif ?

— Suspendu. Mais tu peux utiliser le tien, non ? Pour un “test de connexion”. Un truc rapide.

Looten souffla dans le combiné, comme s’il tirait sur une cigarette invisible.

— T’es censé être en repos thérapeutique, Fergus. Pas en train de monter une cellule clandestine.

— C’est pas une enquête. Juste… de l’hygiène mentale.

— Bon. Je regarde ce soir. Tu veux que je parte sur quoi ? Fichier des antécédents ? TAJ ? Casier ?

— Tout ce que tu peux. B1, B2… Mais surtout le TAJ. C’est là que traînent les trucs intéressants : procédures closes, signalements, plaintes classées. Et regarde les dates, les lieux. Une infraction anodine peut révéler un trajet. Une habitude.

Il ajouta après un silence :

— S’il a plus de soixante ans, il n’y aura probablement rien avant 2002. La dernière amnistie présidentielle de Chirac a tout effacé au passage.

Looten siffla doucement.

— T’as bonne mémoire pour un mec censé méditer sur la nature et cueillir les pâquerettes.

— C’est ça. J’éveille mes chakras.

Un léger sourire passa sur le visage de Fergus.

— Tu me dis si tu trouves quelque chose.

— Tu le sens comment, ce Slange ?

Fergus réfléchit une seconde.

— Comme un mec trop propre.

Puis il ajouta doucement :

— Et tu le sais… c’est souvent là que ça pue.

— Bon… je te rappelle.

La ligne coupa.

Fergus posa le téléphone. Il avait confiance en Looten. S’il existait la moindre trace dans les fichiers, il la trouverait.

En attendant, il reprit avec rigueur ses exercices.

Il avait appris à capter les éléments, à les faire circuler en lui, à les accumuler dans les zones désignées par les anciens traités. Ce travail intérieur, il l’avait discipliné comme un entraînement martial. Mais désormais il devait aller plus loin. Il lui fallait apprendre à projeter ces forces hors de lui.

C’était la phase active, l’acte magique proprement dit : le moment où l’invisible cesse d’être une sensation intérieure pour devenir une puissance dirigée.

Chaque jour, Fergus s’y attelait avec patience. Il choisissait un élément — l’Air, par exemple — le faisait entrer en lui par ses poumons et sa peau, le laissait se concentrer dans le thorax, puis cherchait à le guider le long de ses bras jusqu’au bout de ses doigts.

Même chose avec le Feu. Il visualisait une étincelle capable d’allumer la bougie posée devant lui, ou du moins d’en éveiller la mèche. Mais l’énergie semblait s’éteindre à la surface de sa peau. L’Eau refusait de couler hors de son ventre. La Terre restait bloquée dans ses jambes, dense et immobile.

Un découragement doux, presque collant, monta en lui. Peut-être n’était-il pas fait pour cela. Peut-être n’était-il qu’un illusionniste de plus, un apprenti sans don ni avenir.

Puis un souvenir glissa dans son esprit.

— Merlin l’Enchanteur…, murmura-t-il à mi-voix.

Il revoyait le dessin animé de son enfance : le vieux mage à la barbe blanche, la robe bleue… et surtout la baguette qu’il brandissait pour faire apparaître, disparaître, transformer.

Fergus redressa lentement la tête.

— Mais bien sûr…

C’était l’outil manquant. L’extension du magicien. Le conducteur, le vecteur. Non un simple ornement, mais un instrument juste entre les mains de celui qui apprend enfin à diriger sa volonté.

Il ne perdit pas de temps. L’idée venait de germer, et avec elle cette excitation fébrile qu’il connaissait bien : la même qui précédait autrefois la résolution d’une affaire, lorsque les pièces du puzzle commençaient à s’assembler. Suivi de Boy, Fergus traversa la pièce du haut. La lumière de l’après-midi filtrait à travers les voilages, dessinant de longues stries dorées sur le parquet ancien. Il s’approcha des étagères et parcourut les dos des ouvrages du regard.

Des dizaines de titres s’y pressaient : certains en français, d’autres en latin, quelques-uns même en hébreu ancien. Sa main s’arrêta sur une couverture aux lettres gravées en relief :

Les mécanismes de la pratique magique.

Il s’assit au bureau et ouvrit le livre avec soin. Dans le chapitre consacré aux baguettes, sa conviction se raffermit rapidement : la baguette n’était pas un accessoire folklorique. C’était un outil essentiel, destiné à concentrer, amplifier et diriger l’énergie, celle des éléments accumulés, mais aussi celle du mental, de la volonté pure. Sans elle, les gestes restaient flous, l’intention se dissipait.

Le livre détaillait les essences de bois selon les correspondances planétaires, les cristaux et les métaux à intégrer selon l’usage prévu. Fergus poursuivit sa lecture avec une attention croissante. Puis, presque machinalement, il sortit de sa poche son petit carnet d’enquêteur. Depuis toujours, il y consignait l’essentiel : indices, hypothèses, détails qui méritaient d’être retenus.

Très vite, une évidence s’imposa : une seule baguette ne suffirait pas. Les sorciers aguerris travaillaient avec plusieurs instruments, chacun consacré à un usage précis. Une baguette simple et équilibrée pour les opérations courantes. Et d’autres, plus spécialisées, façonnées selon une intention particulière : guérison, exorcisme, divination… ou combat magique.

Fergus devinait déjà lesquelles lui seraient nécessaires.

S’il devait affronter Slange un jour, et ce jour viendrait, il lui faudrait une baguette de combat. Le traité expliquait que, pour fabriquer un tel instrument, toutes les analogies liées à la planète Mars devaient être réunies. Bois, plantes, métaux, pierres, symboles, jour et heure planétaires : chaque correspondance devait vibrer à l’unisson.

Il reprit son carnet et dressa la liste nécessaire à cette baguette martienne. Il écrivait vite, presque mécaniquement, comme on prépare des munitions avant une bataille.

Plantes de Mars : menthe, armoise, ortie, chardon, belladone. Il en avait déjà récolté plusieurs, qu’il avait fait sécher dans des bocaux étiquetés.
Métal : le fer, naturellement.
Pierre : hématite, jaspe rouge, peut-être grenat ; il vérifierait leurs propriétés.
Bois : un arbre martien, aubépine, houx, peut-être olivier sauvage. Le rameau devrait être coupé un mardi, jour de Mars, idéalement à l’heure martienne du lever du soleil.
Fil conducteur : un fil de cuivre à glisser à l’intérieur de la baguette comme un nerf secret pour conduire l’énergie.

Il se leva, rangea soigneusement le traité, puis traça sur une page de son carnet deux colonnes : Baguette universelle à gauche, Baguette de Mars à droite.

La première serait neutre, simple, consacrée au travail quotidien. La seconde, une arme au sens le plus sacré du terme.

Et cette fois, il ne se contenterait pas de théories.

Tout en poursuivant la collecte des matériaux destinés à la fabrication de ses baguettes, Fergus continua ses exercices de transfert de conscience. Boy, docile et curieux, se prêtait à l’expérience avec un naturel désarmant, comme s’il savait que ce jeu n’en était pas vraiment un.

Les premières tentatives n’avaient produit qu’un glissement incertain, une sorte de brouillard à travers lequel filtraient des sensations diffuses : odeurs, bruits étirés, impressions de mouvement. Mais à mesure que la technique se précisait, Fergus découvrait un monde nouveau ou plutôt une manière radicalement différente d’habiter celui qu’il croyait connaître.

La vision de Boy, d’abord, l’étonna profondément. Le monde semblait à la fois plus restreint et plus intense. Les lignes se dessinaient avec netteté dans un rayon de quelques mètres seulement ; au-delà, tout se dissolvait dans un flou laiteux, comme derrière une vitre embuée. Fergus comprit alors que les chats étaient probablement myopes : leur univers se concentre sur le proche, l’immédiat, l’essentiel.

La perception des couleurs acheva de le troubler. Le rouge, l’orange et, dans une moindre mesure, le jaune paraissaient absents ou affadis. À leur place dominaient des bleus profonds, des verts froids, des gris argentés. Un monde atténué, presque apaisé, moins agressif pour l’œil.

Ce qui le frappa davantage encore fut la perception instinctive des distances. Aucune hésitation, aucun calcul : les volumes se lisaient dans la contraction et la dilatation de la pupille fendue. Les obstacles étaient évalués sans effort, les hauteurs intégrées d’un seul coup d’œil.

Mais surtout… il y avait l’aura.

Elle était partout. Inutile de la chercher ou de fixer son attention. Autour de chaque être vivant se déployait une lueur vibrante, mouvante, comme un halo respirant doucement dans l’air. Fergus savait déjà que Boy percevait ces champs invisibles ; mais en les contemplant désormais à travers ses yeux, il en découvrait la richesse avec une acuité nouvelle.

Le troisième œil des chats, songea-t-il, est sans doute bien plus affûté que celui des hommes — peut-être parce que ces derniers ont depuis longtemps appris à ignorer cette vision intérieure.

Tous les êtres vivants en étaient entourés : humains, animaux, arbres, fleurs. Certaines auras brillaient avec éclat ; d’autres semblaient ternes, brouillées, comme affaiblies. Chaque brin d’herbe, chaque tige vibrait d’une note silencieuse dans une symphonie de couleurs que l’œil humain ne percevait plus.

À travers le regard de Boy, Fergus découvrait que le monde n’était pas seulement vivant : il était irisé, habité, parcouru de courants subtils.

Cette faculté nouvelle ne lui servirait pas seulement à progresser dans l’art magique. Elle serait une arme.

Lors de l’un de ces transferts, une idée étrange lui vint.

Fergus et Boy étaient installés dehors, dans les fauteuils profonds du petit jardin. Le soleil de fin d’après-midi allongeait les ombres sur les murets, et l’air tiède portait les parfums mêlés de lavande et de thym. À quelques mètres de là, un couple de merles picorait sans vergogne les framboises encore pâles du buisson de Circé.

Fergus les observait distraitement tout en laissant sa conscience glisser peu à peu dans celle de Boy.

Et si…

L’idée était simple. Presque enfantine. Mais elle le fascina. Jusqu’ici, il n’avait fait que percevoir à travers les sens du chat. Mais pouvait-il agir depuis l’intérieur ? Il se concentra. Il imagina le mouvement : le corps de Boy se levant, s’étirant, avançant vers les framboisiers d’un pas calme et assuré. Il ne formula aucun ordre. Aucun mot. Seulement une image. Une impulsion.

Et Boy bougea.

Le chat se leva sans hâte, s’étira longuement, puis marcha vers les buissons. Les merles s’envolèrent aussitôt dans un battement d’ailes sombres. Fergus sentit dans son propre corps le frisson du déplacement : le frottement de l’herbe contre les pattes, la vibration légère du sol à chaque pas. Il n’était plus simple observateur. Il participait à la conscience de Boy.

L’expérience ne dura que quelques secondes. Mais elle changea tout.

Quand il reprit pleinement possession de lui-même, Fergus resta immobile un moment, comme étourdi par ce qu’il venait d’accomplir. Boy revint aussitôt vers lui, d’une démarche nonchalante. Il sauta sur ses genoux et s’y pelotonna en ronronnant doucement.

— Merci, mon Boy… murmura Fergus en caressant sa tête. On vient de franchir un cap, tous les deux.

Quelques heures plus tard, alors que le ciel virait au rose sombre au-dessus des toits en lauze, le téléphone vibra sur la table de pierre du jardin. Fergus décrocha aussitôt.

C’était Looten.

— J’ai gratté ce que j’ai pu sur ton bonhomme, annonça la voix nasale et fatiguée. Slange, Séraphin. Rien de répréhensible sur son casier. Pas même une prune. C’est propre.

Fergus serra la mâchoire. Le silence encouragea Looten à poursuivre.

— Diplômé en 89 de la fac de médecine de Lille. Mention passable, rien d’extra. Ensuite, poste dans une clinique privée à Bondues, dans le Nord. Médecine du sport et soins post-trauma, si tu vois le genre. Il a tenu une dizaine d’années avant de disparaître des radars. Puis il s’est installé à Saint-Geniès il y a dix ans. Pratique rurale pépère, médecin de famille.

Fergus hocha lentement la tête. Trop lisse. Et pourtant, quelque chose coinçait.

— J’ai aussi fouiné dans La Voix du Nord, reprit Looten. À l’époque, il avait fait quelques podiums dans des compétitions de judo. Rien de professionnel, mais un petit niveau régional. Et depuis, plus rien. Pas de réseaux sociaux, pas de publications médicales. Il existe à peine.

Un silence.

— T’en penses quoi, toi ? demanda Looten.

Fergus soupira.

— Je pense que ce type a tout fait pour effacer ses traces. Trop carré pour être un simple généraliste paumé dans un village paumé. Et il m’a regardé…

Il marqua une pause. L’image du cabinet lui revint. Et surtout cet instant précis, infime, où les pupilles de Slange s’étaient contractées d’une façon étrange, presque fendues. Il aurait pu le dire. Expliquer qu’une seconde durant il avait cru voir autre chose dans ce regard. Mais il se contenta d’ajouter :

— …comme on examine un patient qui ment sur ses symptômes.

Un doute persistait pourtant. Une zone d’ombre dans ce portrait trop net.

— Au fait, Looten… Tu sais s’il est marié ? Des gosses ? De la famille ?

— Rien. Nada. Pas de mention de conjoint, ni de PACS, ni d’enfants. Pas de parents en vie selon les registres. Pas de fratrie connue. Le vide. Rien non plus sur les réseaux sociaux.

— Tu veux dire qu’il n’a personne ?

— Je te dis que si ce mec était tombé du ciel en blouse blanche, ça serait pareil. Il est administrativement vivant, mais socialement inexistant.

Fergus se frotta les tempes.

— Et avant 89 ? T’as pu remonter ?

— Non. Le dossier universitaire commence à la fac de Lille. Avant ça, rien de centralisé. Faudrait fouiller les lycées ou les registres d’état civil à l’ancienne. Pour l’instant, Slange, c’est un fantôme avec une carte de sécu.

Looten hésita une seconde.

— Ah… j’ai trouvé un autre truc curieux.

— Dis toujours.

— Le type possède un diplôme universitaire d’astronomie et d’astrophysique. Université Paris XI. Validé en 2002.

Fergus resta silencieux.

Les photographies du ciel accrochées dans la salle d’attente de Slange lui revinrent en mémoire : nébuleuses, amas d’étoiles, galaxies lointaines, toutes signées de la même main. Sur le moment, ce détail lui avait paru anodin. Il prenait soudain une autre couleur.

— D’accord, dit-il simplement. Continue.

— Ouais… Ce mec coche trop de cases à double lecture. On dirait un profil fait pour l’infiltration… ou pour l’effacement.

Looten marqua une pause.

— Et un truc m’a fait tiquer. Les fichiers informatiques aiment bien les gens : ils laissent toujours des miettes. Amendes, petits litiges, accidents de voiture, conneries administratives… Là, rien. Pas même une erreur de frappe dans son dossier.

Il souffla doucement.

— C’est presque trop propre pour être humain.

— Et son nom ? Slange, c’est courant ?

— Très rare. J’ai vérifié. Moins d’une dizaine de porteurs en France. Aucun lien apparent entre eux. Et pas un seul dans le Nord ni en Dordogne. Comme si le nom lui-même était un masque.

Fergus laissa le silence s’installer.

— Tu veux que je creuse plus ? demanda Looten.

— Pas tout de suite. J’ai déjà assez de brouillard devant les yeux. Merci, vieux frère.

— Tiens-moi au courant. Et fais pas le con.

La ligne coupa.

Fergus posa le téléphone sur la table, sans le quitter des yeux. Un homme sans passé, sans attache, sans racine. Et pourtant installé ici, à Saint-Geniès, depuis dix ans… comme sa mère. Au cœur du Périgord noir. Comme un pion placé sur un échiquier silencieux en attendant l’heure de jouer.

La nuit tomba lentement sur Archignac. Une lueur ambrée persistait encore dans le ciel, glissant sur les pierres de la maison. Le village s’enfonçait dans ce silence particulier des fins de journée où tout semble suspendu.

Fergus ne parvenait pas à s’endormir. Il se leva, parcourut la bibliothèque du regard, puis tira un volume relié de cuir noir. Le cuir était souple, patiné par les années. Aucune illustration sur la couverture. Seulement un titre gravé, à demi effacé.

Il revint s’asseoir dans le fauteuil rouge. Boy s’étira et vint se lover à ses pieds. L’ouvrage était l’œuvre d’un mage ancien. Les premières pages exposaient une idée simple et pourtant vertigineuse : chaque espèce vivante possède son propre système de communication, élaboré, cohérent, souvent invisible à l’œil humain.

Les oiseaux, expliquait l’auteur, ne dialoguent pas seulement par le chant. Ils utilisent l’orientation du corps, la tension des ailes, les micro-variations de tonalité. Les poissons échangent par vibrations dans l’eau. Les mammifères marins par infrasons capables de parcourir des distances immenses. Les fourmis et les abeilles par signaux chimiques et impulsions vibratoires d’une précision redoutable.

Puis le texte glissait vers un territoire plus rare : la communication inter-espèce.

L’auteur expliquait que le vivant n’est pas cloisonné en royaumes étanches. Les espèces animales ne vivent pas simplement côte à côte ; elles vivent entrelacées. Dans un même biotope, les signaux circulent au-delà des frontières biologiques.

Un cri d’alerte lancé par un merle peut être compris par un écureuil. La fuite soudaine d’un chevreuil déclenche la vigilance des corbeaux perchés plus haut. Les poissons modifient leur trajectoire lorsque les oiseaux marins plongent en piqué. Un banc entier change de direction en percevant l’agitation d’un prédateur qui n’appartient pas à son espèce.

Le mage décrivait cela comme une grammaire des tensions.

Chaque espèce possède son vocabulaire propre, mais certaines structures — peur, menace, abondance, déplacement — sont universelles. Elles se propagent par contagion comportementale. Il citait les savanes où zèbres, antilopes et girafes partagent un système d’alerte implicite.

Il allait même plus loin.

Certaines espèces, écrivait-il, occupent des positions nodales dans l’écosystème. Elles ne dominent pas nécessairement par la force, mais par leur capacité à capter et redistribuer l’information.

Les corvidés, par exemple, étaient décrits comme des collecteurs. Les canidés comme des amplificateurs territoriaux. Les insectes sociaux comme des propagateurs de flux. Ainsi, une information née dans une espèce peut voyager, se transformer, être interprétée puis retransmise dans une autre — non comme un message conscient, mais comme une modulation du comportement collectif.

Selon lui, une tradition discrète existait depuis des millénaires, transmise à quelques érudits seulement, permettant à l’homme d’entrer en résonance avec les autres règnes du vivant. Cette connaissance n’était pas domination, mais accord. Elle supposait une cohérence intérieure, une intention claire et une absence de duplicité. Un chapitre entier était consacré à l’apprentissage nécessaire pour accéder à cette faculté. L’auteur y évoquait l’aide d’une hiérarchie angélique particulière — une intelligence subtile capable d’ouvrir chez l’homme la compréhension des langages non humains.

Fergus releva légèrement la tête.

Puis il poursuivit sa lecture.

Le chapitre suivant prenait la forme d’un glossaire classé par espèces. Pour chacune, l’auteur décrivait les seuils de perception, la sensibilité aux impulsions mentales, la portée possible d’une intention transmise. Et, chose plus troublante encore, il consignait un certain nombre de formules. Des formules anciennes, directement compréhensibles par les animaux. Beaucoup étaient en latin :

« Pax et intentio clara. »
« Veni in concordia. »
« Audi voluntatem sine metu. »

D’autres semblaient provenir d’une langue plus archaïque, faite de syllabes brèves et vibratoires, impossibles à rattacher à une origine connue. L’auteur précisait que ces formules pouvaient être prononcées à voix humaine, mais qu’elles pouvaient aussi emprunter un chemin plus subtil : la transmission pouvait s’opérer par le monde astral.

Dans cet espace intermédiaire où circulent les intentions pures, une pensée formée avec netteté pouvait atteindre un animal sensible, qui la relayerait ensuite à ses congénères, voire à d’autres espèces, selon son rang, son autorité naturelle ou son charisme dans son propre monde.

Fergus referma lentement le livre. Boy avait levé la tête et l’observait.

Si une intention pouvait être transmise… si elle pouvait voyager d’un esprit humain vers un animal… puis de cet animal vers d’autres…

Alors le monde n’était peut-être pas composé d’individus isolés, mais d’un réseau vivant, relié par des fils invisibles.

Boy cligna lentement des yeux. Fergus posa une main sur son pelage.

Il ne prononça aucune formule. Pas encore. Mais il se demanda si le silence n’était pas déjà une langue.

Cette nuit-là, aucun rêve. Pas d’Alinaelle. Ou, du moins, aucun souvenir au réveil.

Fergus se leva tôt, comme à son habitude. Le ciel était encore nacré d’humidité et Boy dormait en boule sur le fauteuil du bureau. Il enfila ses chaussures, fit craquer ses épaules, puis sortit courir. La fraîcheur matinale le saisit avec la vivacité d’un rappel à l’ordre. Le souffle rythmé, les pensées en veille, il laissa son corps retrouver ses repères.

Les foulées s’allongeaient naturellement, les muscles répondaient bien. Une demi-heure plus tard, il dépassa le sentier qui menait à la cabane du guérisseur. À travers les branches basses des châtaigniers, il aperçut la petite bâtisse de pierre, ramassée sur elle-même, couverte de lauzes sombres. Une fumée fine s’élevait du conduit étroit, presque invisible dans la fraîcheur du matin. L’ensemble avait quelque chose de simple, presque austère, mais solidement ancré dans le paysage. Fergus ne ralentit pas. Un élan l’incita à poursuivre plus loin cette fois, au-delà de ce qu’il avait déjà exploré vers Salignac.

Il continua encore un moment, porté par un souffle ample et régulier. Le chemin se resserrait, devenait plus sauvage. Les ronces mordaient les bas-côtés, les pierres affleuraient sous la terre battue. À mesure qu’il avançait, une sensation étrange l’accompagnait, non pas une menace, mais une vigilance diffuse, comme si le paysage observait en retour celui qui le traversait.

Après quelques centaines de mètres supplémentaires, il ralentit. Inutile d’aller plus loin pour aujourd’hui. Ce n’était ni la fatigue ni la prudence, plutôt l’impression d’avoir atteint une limite invisible. Il s’immobilisa un instant, inspira profondément l’air chargé d’odeurs végétales, puis fit demi-tour, le cœur apaisé.

Sur le chemin du retour, Fergus s’arrêta net.

Deux rameaux gisaient au sol, fraîchement tombés, comme déposés là par une main invisible. L’un était un rameau de houx sauvage, l’autre de sureau noir. Il se pencha, les observa un instant, puis les ramassa avec précaution. Un léger sourire passa sur son visage. Était-ce un simple hasard, une branche arrachée par le vent de la nuit ? Ou bien un discret coup de pouce venu d’ailleurs… peut-être d’Eloën, cet esprit dont la présence s’était déjà manifestée à la frontière du monde visible ?

Fergus ne chercha pas à trancher. Dans ces territoires, le doute valait souvent mieux qu’une certitude trop rapide. Il glissa les deux rameaux sous son bras. Houx et sureau : deux bois puissants, parfaitement adaptés à la confection de ses baguettes.

Ce mercredi après-midi fut donc consacré à leur fabrication. Il décida de commencer par la baguette universelle, celle qui l’accompagnerait dans les actes les plus fréquents et les plus subtils.

Il relut soigneusement les instructions, mais Fergus, désormais attentif à croiser les sources, consulta également d’anciens feuillets retrouvés sur internet, attribués à Aleister Crowley lui-même. Ces pages, dactylographiées et annotées à la plume noire, exhalaient un parfum de soufre et de sorcellerie dense. Il suivit les rituels de préparation pas à pas : purification du rameau à la fumée de benjoin, choix de l’heure planétaire sous l’influence de Mercure afin de favoriser la communication entre les mondes, puis ouverture délicate du bois à l’aide de l’athamé.

À l’intérieur, il inséra un fil de cuivre, conducteur naturel d’énergie. Une extrémité du rameau fut ensuite creusée et taillée en douille, dans laquelle il scella un petit cristal de roche poli, orienté pour canaliser et amplifier les intentions magiques. Chaque geste était lent, médité, accompagné d’un souffle intérieur. À mesure qu’il avançait, il sentait l’énergie du rameau s’éveiller sous ses doigts. La magie, dense et silencieuse, s’y glissait comme une sève nouvelle.

Lorsque la dernière rune fut gravée dans le bois encore tiède, Fergus comprit que la baguette respirait. Mais l’ouvrage n’était pas encore achevé. L’outil devait être consacré : lié à lui, accordé aux éléments, éveillé à sa fonction. Il consulta une dernière fois ses notes.

Sur l’autel de Circé, il disposa les symboles des quatre éléments :

— une petite coupe d’eau de source ;
— un bol de sel mêlé à de la terre du bois ;
— une chandelle orangée, haute, à la flamme immobile ;
— un encens de benjoin et d’oliban, dont les volutes dessinaient des arabesques lentes.

Il plaça la baguette au centre, dans une diagonale nord-est / sud-ouest, puis ferma les yeux. Lentement, il tourna autour de l’autel dans le sens solaire, effleurant les éléments l’un après l’autre et prononçant les paroles anciennes selon les indications du mage de la Golden Dawn

— Que cette baguette reçoive l’eau de la mémoire, qu’elle porte le souvenir du monde…

Il l’effleura de quelques gouttes.

— Qu’elle reçoive la terre de la stabilité, qu’elle soit fondation et fidélité…

Il la saupoudra de sel et de poussière brune.

— Qu’elle reçoive le feu de l’intention, qu’elle soit volonté claire et discernement…

Il la passa brièvement au-dessus de la flamme.

— Qu’elle reçoive l’air de l’esprit, qu’elle devienne souffle et mouvement…

Il l’encercla trois fois de la fumée parfumée.

Enfin, il posa la baguette entre ses paumes, la serra contre sa poitrine, au niveau du cœur, et murmura l’intention finale :

— Je te consacre. Tu es mon prolongement. Que ton bois me serve, que ton esprit me guide, que ta lumière me protège.

Un frisson subtil remonta ses doigts. Le bois semblait plus chaud. Le cristal de roche vibrait très légèrement, comme s’il avait capté une onde invisible. Fergus rouvrit les yeux. C’était fait.

Sa première véritable baguette était née.

Il resta un moment immobile, la baguette entre les mains, comme pour s’imprégner encore de sa présence. Puis son regard s’arrêta sur une chandelle posée sur le rebord d’un meuble, fine et blanche, encore vierge de toute flamme. Il la prit et la posa sur l’autel, face à lui. Un test. Rien de plus. Faire jaillir une flamme. Mais par sa seule volonté. Par la baguette.

Il inspira profondément, ramena le silence en lui. Puis, d’un geste lent, il pointa la baguette vers la mèche, visualisant le feu, le voyant déjà danser, minuscule et droit. Il murmura une incantation brève.

Rien.

Juste un frémissement dans l’air.

Il ferma les yeux et se concentra davantage. Dans son esprit, la flamme était déjà là, fine et stable, comme si elle brûlait depuis toujours. Puis il leva lentement le bras, traça un cercle invisible au-dessus de la bougie et murmura :

— Accende…

La mèche grésilla. Une étincelle. Puis une flamme fine s’éleva, comme si elle avait toujours été là. L’odeur simple de la cire chaude se répandit dans la pièce.

Fergus resta immobile. Son cœur battait fort, mais son visage demeurait calme. Il avait réussi.

La baguette lui obéissait.

XIII : Athénor