VIII : Les trois lys

Le vent était retombé, mais la maison portait encore les stigmates du passage invisible. Rien n’y était vraiment brisé désormais, et pourtant tout gardait la mémoire de l’assaut. L’air lui-même semblait avoir été traversé. Fergus ne s’accorda aucun repos. Boy dormait sur une couverture près du cantou, encore fébrile, le souffle plus court qu’à l’ordinaire. Il fallait agir. Et d’abord, purifier. Ensuite seulement, protéger.

Il enfila une veste légère, prit son sécateur et sortit par la cuisine.

Le jardin baignait dans une lumière verte et frémissante. Les herbes avaient repris leur calme, mais quelque chose dans l’éclat matinal semblait plus vigilant qu’à l’ordinaire, comme si la terre elle-même avait assisté à la nuit sans rien en oublier. La sauge, haute et généreuse, formait une touffe argentée au bord de la haie. Circé la cultivait manifestement avec soin, comme on entretient une alliée plus qu’une simple plante utile. Fergus s’en approcha, s’accroupit et coupa quelques rameaux avec précaution. Il prit le temps de remercier la plante à voix basse, comme il l’avait appris dans ses lectures. Ses doigts, tachés de vert, effleurèrent les feuilles épaisses au parfum net et pénétrant. Il connaissait désormais sa fonction. La sauge purifie. Elle éclaire. Elle chasse ce qui stagne. C’était la première étape. Indispensable. Mais il savait déjà qu’elle ne suffirait pas à elle seule.

Une voix familière s’éleva de l’autre côté de la haie.

— Oh… c’est vous, Fergus ?

Il se redressa. Christian, penché au-dessus de la charmille, le saluait d’un geste hésitant. Son visage portait cette expression embarrassée des gens qui veulent demander sans trop oser.

— Je vous ai vu dans le jardin… Je me demandais… des nouvelles de votre mère ?

Fergus hésita à peine. Il ne pouvait ni mentir complètement ni dire ce qu’il savait ou croyait savoir. Il se contenta d’un léger mouvement de tête.

— Toujours rien. La maison est restée telle quelle… ses affaires sont là. Mais elle reste introuvable.

Christian pinça les lèvres, soucieux. Fergus serra les rameaux de sauge contre lui. Une chaleur sourde montait dans sa poitrine : colère, inquiétude, culpabilité. Peut-être les trois mêlées.

— Je pense alerter la gendarmerie, souffla-t-il.

— Faites-le. Ce n’est pas normal, tout ça.

Le silence se referma un instant entre eux. Puis Christian, toujours appuyé sur la haie, reprit d’une voix plus douce :

— Et vous, Fergus… vous tenez le coup ? Ce n’est pas trop rude, le calme par ici ? Faut un temps d’adaptation quand on vient de la ville.

Fergus esquissa un sourire un peu forcé.

— Je m’y fais. C’est… reposant. En apparence.

Il baissa les yeux sur les rameaux fraîchement coupés, puis releva la tête.

— Mais ce n’est pas si tranquille que ça, en réalité. Mon chat, Boy, a eu un problème.

Christian fronça légèrement les sourcils.

— Ah ?

— Oui. Il est sorti cette nuit. Quand il est rentré ce matin, il avait une brûlure sur la patte. Pas une plaie classique. Une sorte de… lésion étrange. Sèche. Comme si quelque chose l’avait atteint sans le toucher vraiment.

Le voisin ne répondit pas tout de suite. Son visage changea imperceptiblement. L’inquiétude s’y fit plus grave, moins sociale.

— Écoutez… je ne veux pas vous inquiéter davantage, mais s’il y a bien quelqu’un à qui vous pourriez en parler, c’est au guérisseur.

Fergus pencha légèrement la tête.

— Le guérisseur ?

— Oui. Enfin… les gens l’appellent comme ça ici. Un homme un peu sauvage, qui vit seul entre Archignac et Salignac, dans les bois. Je ne sais pas exactement où. Il paraît qu’il soigne les bêtes mieux que n’importe quel vétérinaire, et qu’il connaît les plantes comme personne.

— Il est connu dans le coin ?

Christian eut un haussement d’épaules prudent.

— Connu… et évité, à la fois. Ce n’est pas un mauvais homme. Mais il fait peur à certains. Il ne parle pas beaucoup. Et il choisit qui il reçoit. Cela dit… votre mère, elle, le connaissait, je crois.

Fergus garda le silence quelques secondes. Il sentait en lui le poids croissant de fils invisibles qui se tissaient entre les lieux, les gens, les absences et les silences.

— Et vous pensez qu’il accepterait de me recevoir ?

— C’est lui qui décide. Mais si vous y allez seul, sans insister, il pourrait vous écouter. Surtout si vous venez de la part de madame Mauprey.

Fergus hocha lentement la tête. Une nouvelle piste. Un autre nom. Il remercia Christian, puis rentra avec sa sauge. Cette terre ne voulait décidément pas le laisser tranquille. Mais elle commençait peut-être, à sa manière, à l’accepter.

De retour à l’intérieur, il monta aussitôt à l’étage.

La pièce portait encore les traces du tumulte invisible qui l’avait traversée. Quelques éclats de verre scintillaient encore sur le parquet, mêlés aux restes de cire figée des bougies renversées. Les livres déplacés gardaient la mémoire du désordre. L’air lui-même semblait chargé d’une tension résiduelle, comme si les murs conservaient l’empreinte de ce qui s’était produit.

Il disposa les rameaux de sauge dans plusieurs coupelles qu’il plaça au centre de la pièce, puis craqua une allumette. La flamme vacilla un instant avant de saisir les feuilles sèches. Une fumée blanche s’éleva aussitôt, lente et souple, déroulant dans l’air des volutes silencieuses. Elle glissa entre les meubles, monta vers les poutres sombres, puis redescendit en nappes légères, comme si la pièce respirait avec elle.

Fergus s’assit en tailleur et ferma à demi les yeux. Il ne cherchait pas à comprendre ce qui se passait. Il respirait simplement, calmement, laissant la fumée circuler autour de lui. Peu à peu, il sentit la pièce se détendre. La tension diffuse qui pesait dans l’atmosphère se relâchait imperceptiblement, comme un nœud ancien qui se défait dans la matière même des pierres.

Lorsqu’il rouvrit les yeux, son regard fut attiré vers le blason sculpté au-dessus du cantou.

La fleur de lys située à gauche, presque effacée jusque-là, apparaissait plus nettement. Le relief de la pierre ressortait avec une précision nouvelle, comme si une fine couche invisible venait d’être levée. Fergus se releva lentement, les jambes encore engourdies.

Boy, recroquevillé près du cantou, n’avait pas bougé. Mais ses yeux bleus brillaient dans la pénombre avec une intensité inhabituelle, suivant chaque mouvement de son maître.

Fergus descendit un instant dans la cuisine pour boire une gorgée d’eau, puis remonta. La fumée de sauge flottait encore dans la pièce, plus légère désormais, presque diaphane. Elle baignait le blason d’une brume pâle. Et cette fois, c’était la seconde fleur de lys qui commençait à se dessiner dans la pierre. Plus discrète que la première, mais indéniable. Comme si quelque chose se révélait lentement sous l’effet de la purification. La troisième, en revanche, restait presque invisible. Deux fleurs sur trois. Le signe demeurait incomplet, semblable à une figure à laquelle manquerait encore son point d’équilibre.

Et pourtant Fergus n’éprouvait plus la même inquiétude qu’auparavant. Une impression nouvelle traversait la pièce. Plus profonde. Plus stable. Celle d’un lieu qui se réaccorde peu à peu à lui. La maison n’était plus muette. Elle semblait écouter. Et peut-être déjà répondre.

Il resta quelques instants immobile devant le cantou, observant les deux fleurs de lys qui se détachaient maintenant plus nettement de la pierre. C’est à cet instant précis que le silence fut brutalement déchiré par un bruit strident.

Son smartphone vibrait sur le bureau.

Il sursauta.

L’écran s’était allumé sur la table. Un appel entrant. Le nom qui s’y affichait lui serra immédiatement l’estomac : le commissaire Walewale. Fergus hésita à peine avant de décrocher.

— Allô ?

— Alors Mauprey, qu’est-ce que vous foutez, mon vieux ? lança la voix râpeuse, immédiatement reconnaissable. Ça fait une semaine que vous auriez dû reprendre le service. Vous êtes vraiment malade ou quoi ?

Fergus inspira lentement, cherchant à repousser la tension qui montait dans sa gorge.

— J’ai… dû rester ici. Pour m’occuper de ma mère.

— Ta mère ?

— Oui. Je ne peux pas vous en dire plus pour l’instant.

Un silence pesa à l’autre bout du fil, plus lourd que le précédent. Puis la voix reprit, un peu moins abrupte.

— T’es où, là ?

— En Dordogne.

— Bon sang… Bon. T’as encore deux semaines de congés à solder, alors écoute : fais le point, remets-toi, et tiens-moi au courant. Mais pas de disparition totale, compris ?

Un bref silence suivit.

— Et passe le bonjour à ta mère.

— Compris. Merci, commissaire.

La ligne se coupa.

Fergus reposa lentement le téléphone encore tiède sur la table et demeura un moment immobile. Ce monde-là n’était pas mort. Mais il appartenait déjà à un autre ordre, à un autre combat. Ici, quelque chose de différent se jouait. Il se tourna vers Boy, qui avait entrouvert les yeux, puis s’accroupit et passa doucement la main sur sa tête.

— On a encore du travail, mon Boy.

La fumée de sauge s’était amenuisée. Elle flottait encore en nappes légères sous les poutres, comme un voile qui se dissipait lentement. Boy buvait à petites gorgées dans sa coupelle d’eau, ses mouvements déjà moins fébriles. Purifier, c’était une chose. Protéger, c’était indispensable.

Dans la section Utilitaires du Livre des Ombres, Circé avait consigné plusieurs pages consacrées à la protection des lieux. Un passage avait été entouré par sa main, accompagné d’un petit pentacle tracé dans la marge.

Fergus lut :

« Après toute purification profonde, il faut ancrer les défenses dans la matière. Le sel, les ondes de forme, les pierres et les symboles agissent comme des digues. La mer noire reviendra toujours. Il faut apprendre à l’endiguer. »

Il descendit à la cuisine et revint avec un sac de gros sel marin. Du vrai sel, sec et cristallin, dont les grains accrochaient la lumière comme de minuscules éclats. Dans un tiroir, il trouva également une pile de coquilles Saint-Jacques soigneusement rangées. Enfin, dans un petit coffret de bois posé dans le cantou, il découvrit une dizaine de cristaux de roche parfaitement transparents. Entre deux pierres était glissé un feuillet manuscrit :

« Cristaux prêts. Charger l’intention avant disposition. »

Fergus s’assit sur le sol, posa les mains sur les cristaux et ferma les yeux. Son esprit se concentra sur une seule pensée, simple et ferme :

Protégez ce lieu de toute influence et de toute entité néfaste.

Lorsqu’il rouvrit les yeux, il disposa les pierres selon un schéma précis : une figure pentagonale autour de la pièce, chaque pointe orientée vers l’intérieur. Il poursuivit avec le sel, déposant une poignée dans de petits bols placés dans chaque angle. En silence, il répétait mentalement une phrase courte, presque instinctive :

Ici, ni peur ni venin. Ici, la lumière.

Les coquilles furent ensuite disposées dans les zones de passage : une près de la porte d’entrée, deux autres aux extrémités de l’escalier menant à l’étage. Elles devaient orienter le flux, canaliser l’énergie, comme des phares immobiles dans une mer agitée.

Lorsqu’il eut terminé, Fergus recula de quelques pas.

L’atmosphère avait changé.

L’air semblait plus dense, mais aussi plus stable, comme si la maison venait de retrouver son axe. La sensation d’effraction invisible avait disparu. Quelque chose, dans ces murs anciens, tenait de nouveau debout.

Il s’approcha de Boy, s’assit sur le sol et l’attira doucement contre lui.

— Voilà… On a dressé les remparts.

Au-dessus du cantou, le blason sculpté semblait plus net dans la pénombre.

La troisième fleur de lys était réapparue.

Boy poussa un faible miaulement avant de poser la tête contre sa cuisse. Fergus ferma les yeux quelques instants. Le combat n’était pas terminé. Il ne faisait peut-être que commencer. Mais la maison, elle, respirait de nouveau.

Pour quelque temps, au moins.

IX : Le caducée