VII : Le sceau brisé

Il dormit d’un sommeil dense et sans rêve, presque réparateur.

À l’aube, lorsque la lumière pâle se glissa entre les volets, Fergus était déjà éveillé. Boy, roulé en boule contre lui, respirait paisiblement. Dans le silence de la maison, rien ne laissait présager la moindre dissonance.

Comme chaque matin, il enfila son survêtement, noua ses lacets puis sortit courir. Le chemin des Meuniers serpentait entre les murets de pierre sèche et les prairies encore perlées de rosée. L’air était frais, limpide. Son souffle régulier, son esprit clair. Peu à peu, la tension des jours précédents s’était dissoute dans la cadence familière de la course. Au retour, tandis qu’il ralentissait devant la place Saint-Étienne, une pensée s’imposa avec évidence : il irait à l’église.

Quelques minutes plus tard, il traversait la place.

L’édifice se dressait dans le calcaire blond du pays, massif et simple. On y reconnaissait immédiatement l’architecture romane du Périgord : clocher trapu posé sur la façade, murs épais presque sans ouverture, portail en plein cintre dont les voussures avaient été polies par les siècles. Rien d’ostentatoire. Une architecture de pierre faite pour durer, plus que pour séduire. Au-dessus du porche, un blason était sculpté dans le linteau : trois fleurs de lys. Le même signe que celui qui dominait le cantou de la maison de Circé. Fergus resta un instant immobile devant la façade, comme si la pierre elle-même retenait encore quelque chose. Puis il poussa la porte.

L’intérieur était plus sombre qu’il ne l’avait imaginé. La nef unique s’étirait sous une voûte de pierre que les vitraux teintaient d’une lumière légèrement bleutée. L’air sentait la cire froide et la poussière ancienne, et chacun de ses pas résonnait doucement sur les dalles. Sur le mur gauche, une série de fresques modernes attirait le regard. Elles représentaient la vie du Christ, peintes sans emphase ni pathos, presque austères. Le style était simple, dépouillé. Une petite plaque indiquait le nom de l’artiste : Marcel Deviers.

En longeant lentement le mur, Fergus remarqua plusieurs marques gravées dans la pierre. Certaines étaient à peine visibles, effacées par les siècles. L’une d’elles formait une rosace à six pétales, tracée avec une précision géométrique étonnante, comme si elle avait été dessinée au compas. Un peu plus loin, à la base d’un pilier, une autre gravure attira son regard : une croix aux branches légèrement évasées. Une croix pattée. Fergus passa les doigts sur la pierre. Sans doute de simples marques de tailleurs, songea-t-il. Les bâtisseurs signaient souvent leur travail.

Il poursuivit lentement jusqu’au transept.

Sur la droite, une ouverture basse donnait sur une petite crypte latérale partiellement noyée dans l’ombre. C’est là qu’il le vit. Le sarcophage. Taillé dans un seul bloc de pierre claire, posé sur un socle bas. Sur le flanc, un blason apparaissait encore malgré l’usure : trois fleurs de lys. À mesure qu’il s’en approchait, une chaleur étrange montait en lui. Pas une peur. Plutôt une forme de reconnaissance.

Il s’agenouilla.

À droite du tombeau, encastré dans la pierre, apparaissait un fourreau sculpté. Vide. Un logement d’épée. Son esprit fit aussitôt le lien.

L’épée de Circé.
Le même blason.

Une pensée fulgurante traversa son esprit : et si la lame s’y ajustait ? Il demeura quelques secondes immobile à observer la rainure dans la pierre. La forme était trop précise pour être purement décorative. Puis il se releva. Il devait essayer. Il quitta l’église et reprit rapidement le chemin de la maison.

La poignée de la porte était froide.

Pas simplement fraîche. Glacée.

Fergus resta un instant immobile sur le seuil. La maison était silencieuse. Trop silencieuse. Un léger craquement parcourut la charpente, presque imperceptible. Puis le piano, dans la pièce principale, laissa tomber une note isolée. Une seule note.

Comme si quelqu’un venait d’effleurer la touche.

Fergus sentit son estomac se contracter.

— Boy ?

Aucune réponse.

Il franchit le seuil. À peine eut-il fait quelques pas que le sol vibra sous ses pieds. Un fracas éclata dans la pièce — pas le bruit d’un objet tombé, mais quelque chose de plus profond, comme si l’espace venait de se déchirer.

Fergus s’immobilisa.

Le séjour n’était plus le même.

Les rideaux tournaient en spirales furieuses. Les chaises étaient renversées. Sur le sol stagnait une eau noire et épaisse qui montait jusqu’à ses chevilles. Elle ne renvoyait aucun reflet, comme si elle absorbait la lumière au lieu de la porter. Lorsqu’il fit un pas, le liquide ne produisit presque aucun bruit. Il se referma autour de sa jambe avec une lenteur visqueuse, irréelle.

Et le piano jouait.

Pas une musique, mais une répétition disloquée, martelée avec obstination. Les notes cognaient contre les murs avec la régularité d’un cœur malade.

Sa première pensée fut pour son compagnon.

— Boy !

Sa voix se déforma dans l’écho.

Il s’élança vers l’escalier, l’eau noire claquant contre ses mollets.

Quelque chose glissa sous la surface.

— BOY !

L’escalier tremblait.

À l’étage, le froid le frappa comme une gifle.

La boule de cristal avait explosé. Les éclats scintillaient sur le sol comme une constellation brisée. Sur la table, dressé verticalement, le miroir. Et dans sa surface… la pièce ne se reflétait pas.

Il y avait un œil.

Unique. Bleu glacé. La pupille, étroite, se refermait en une fente sombre. L’œil ne clignait pas. Il observait.

Fergus sentit un frisson courir le long de sa nuque. Ce regard n’était pas seulement posé sur lui. Il l’examinait avec une attention froide, méthodique. Et soudain, une certitude troublante s’imposa. Ce regard ne découvrait pas Fergus. Il le reconnaissait.

Une voix, presque douce, s’éleva alors :

— Vous êtes en retard, monsieur Mauprey.

Comme si quelqu’un se tenait tout près de lui, quelque part derrière le miroir.

Le piano redoubla. Un gargouillis monta derrière lui. Fergus tourna la tête.

Au centre de la pièce, entre le raton laveur, le hérisson, le moyen-duc et la martre empaillés, une forme blanche gisait sur le parquet.

Boy.

Étendu sur le sol, raide. Les yeux dilatés. Une écume rouge aux babines. Son corps était secoué de convulsions brutales. Autour de lui, un cercle de bougies rouges. Les flammes inclinées vers le sol, aspirées vers un point invisible. Une odeur de soufre et de métal brûlé saturait l’air.

La panique frappa Fergus en plein plexus.

Brute. Animale.

Il fit un pas vers le cercle. Le miroir vibra.

Un son aigu déchira l’air, et Fergus fut projeté en arrière contre la bibliothèque. Des livres s’effondrèrent autour de lui.

Sur le cantou, la petite statuette de bronze représentant un chevalier en armure fut arrachée de son socle et traversa la pièce comme propulsée par une force invisible. Elle alla s’écraser contre le mur opposé dans un fracas métallique avant de retomber au sol.

Pendant une fraction de seconde, Fergus eut une impression absurde. Comme si ce n’était pas un objet que l’on venait de projeter. Mais un corps.

Devant lui, l’œil dans le miroir se dilata lentement. Le reflet changea.

Une vision s’imposa à lui.

Une salle souterraine.
Une table de pierre.
Une épée.
Et l’ombre de Slange.

— Vous n’avez pas la capacité.

Le hurlement de Boy déchira la pièce. Un cri aigu, presque insoutenable, et pendant une seconde Fergus eut la certitude que ce n’était pas un cri de chat. Quelque chose céda en lui. Ses jambes lâchèrent et il tomba à genoux, tandis que ses poumons se bloquaient brutalement. L’air refusait d’entrer.

Il ne sut jamais dire à quel moment précis cela commença. Peut-être lorsque sa respiration changea. Peut-être lorsque son attention se resserra, comme si tout l’espace de la pièce s’était contracté autour de lui. Quelque chose avait basculé.

Pas dans le monde. En lui.

Une tension sourde, presque magnétique, s’installa dans sa poitrine. Elle ne montait pas, ne descendait pas — elle attirait. Son regard glissa malgré lui vers la bibliothèque. Il eut alors l’étrange impression que l’équilibre des choses venait de se modifier. Rien de visible. Rien de brusque. Et pourtant… un infime décalage, comme si certains objets ne reposaient plus tout à fait là où ils auraient dû être.

Un livre dépassait légèrement d’un rayon. Fergus ne se souvenait pas l’avoir laissé ainsi. Il fit un pas. Puis un autre. La pression dans sa poitrine s’accentua, tirant vers l’avant, exigeante, presque impérieuse. Et soudain, sans qu’il puisse dire s’il avait trébuché, cédé ou répondu — ses genoux touchèrent le sol.

Le choc fut doux. Inévitable. Le livre bascula alors. Pas comme un objet qui tombe. Comme quelque chose qui rejoint. Il glissa hors de l’étagère et vint s’immobiliser devant lui, à portée de main.

Fergus resta immobile, le souffle court.

Il comprit, sans encore pouvoir l’expliquer, que ce n’était pas lui qui avait trouvé le livre. C’était le livre… qui l’avait reconnu.

À ses pieds, le Clavis Inferni gisait ouvert. La double page exposée portait un titre tracé à l’encre rouge :

Ritus Contra Intrusionem.

Les instructions à imposer lors d’une attaque par une entité maléfique. Fergus tendit la main vers le livre. Mais au même instant, les tessons de la boule de cristal s’élevèrent dans l’air et commencèrent à tourner autour de lui. Les bougies explosèrent en gerbes rouges. Du cercle jaillit une ombre noire, compacte, presque matérielle, qui se projeta droit sur lui.

Il voulut reculer. Trop tard. L’ombre entra par sa bouche.

Un froid absolu envahit sa gorge, puis sa poitrine. Il eut un haut-le-cœur violent. Ses yeux se révulsèrent. Le monde disparut. Il vit un gouffre. Des silhouettes encapuchonnées. Une lame ancienne posée sur une pierre. Et l’œil de Slange, tout proche. Son cœur s’emballa. Puis ralentit. Une douleur fulgurante traversa son bras droit : un éclat de verre venait de pénétrer profondément dans la chair. Le sang coula, chaud, réel.

Dans sa poitrine, l’ombre se débattait. Elle cherchait à s’ancrer.

Puis, soudain, Circé.

Pas une apparition. Pas une vision. Plutôt une présence. Une pression chaude dans son dos, comme une main invisible posée entre ses omoplates. Et une voix, ferme.

— Relève-toi. Ne cède pas.

Il voulut répondre qu’il n’en avait plus la force. Mais au même instant il comprit. Il n’était pas en train de bannir quelque chose. Il empêchait quelque chose d’entrer. L’ombre ne cherchait pas à l’attaquer. Elle cherchait à habiter sa place.

Alors Fergus se redressa lentement.

L’ombre comprimait ses poumons. Sa vision se troublait. Chaque inspiration devenait un effort.

Il se concentra. Il accumula.

L’air d’abord. Une respiration difficile, brûlante. Puis l’eau. Des larmes coulaient sur ses joues sans qu’il s’en aperçoive. Puis le feu. La douleur dans son bras devint incandescente, comme si le sang lui-même s’embrasait. Puis la terre. Une lourdeur brutale envahit ses jambes. Ses pieds semblaient cloués au parquet. Chaque muscle se raidit sous ce poids écrasant.

Son cœur manqua un battement. Puis deux. Une peur absolue le saisit. Il allait mourir là. Ridiculement. Étouffé. Alors il fit ce qu’il n’avait jamais fait.

Il abandonna l’orgueil. Il cessa de vouloir vaincre. Il occupa simplement l’espace. Le silence intérieur se fit.

Total.

Et dans ce silence, les quatre éléments s’alignèrent en lui, nets, distincts, disponibles.

Le Clavis Inferni gisait toujours à ses pieds. Son regard avait accroché quelques lignes, juste assez pour comprendre.

Ritus contra intrusionem.

La formule de refus.

À peine les mots prononcés, quelque chose résista. Pas une opposition franche. Une adhérence. Comme si l’ombre, au lieu de reculer, s’enfonçait davantage en lui.

Fergus vacilla. Une pression violente se resserra autour de sa poitrine, remontant jusqu’à sa gorge. Sa respiration se brisa. Pendant une fraction de seconde, une pensée froide traversa son esprit :

Ça ne suffira pas.

L’ombre ne fuyait pas. Elle tenait. Pire — elle semblait écouter.

Une vibration sourde se propagea dans la pièce. Le miroir frissonna imperceptiblement. Boy, immobile jusque-là, hérissa soudain le dos, les yeux fixés sur Fergus, dilatés.

Fergus comprit alors qu’il n’était pas face à une simple présence errante. Il y avait là une volonté. Il serra les dents.

Non.

Il ne répéterait pas mécaniquement. Il devait incarner.

Il redressa lentement la tête, malgré l’étau qui comprimait sa cage thoracique. Sa respiration devint plus profonde, plus lente, comme arrachée à la contrainte. Il ne cherchait plus à parler.

Il cherchait à être. Puis, d’une voix plus basse, plus ancrée :

— Ce lieu n’est pas le vôtre.

Cette fois, les mots ne furent pas projetés. Ils s’imposèrent.

L’ombre réagit aussitôt.

Une torsion brutale parcourut sa forme. La pression augmenta, plus violente encore, comme une tentative désespérée de se fixer davantage. Fergus sentit ses genoux faiblir, son cœur battre contre ses côtes. Il enchaîna, sans laisser de brèche :

— Ce corps n’est pas le vôtre.

Un souffle glacé remonta le long de sa colonne. Sa vision se troubla un instant. Il vacilla… mais ne céda pas. Il inspira profondément. Une dernière fois.

Et cette fois, il ne prononça pas les mots comme une formule. Il les posa comme un acte.

— Par la Volonté Une.

Le silence se brisa. L’ombre hurla.

Un son déchirant, impossible, comme du métal qu’on arrache à sa propre structure. Elle se contracta, tenta de se maintenir, puis céda brusquement. Elle fut expulsée de sa poitrine avec une violence sèche, projetée vers le miroir où sa forme se disloqua dans un éclat sombre.

Le miroir implosa. Les derniers reflets se déformèrent avant de disparaître.

Les tessons retombèrent sur le parquet. Le piano s’arrêta. Les bougies s’éteignirent. Le silence revint d’un coup. Brutal.

Boy tressaillit. Puis il miaula faiblement.

Fergus s’effondra face contre terre. Son bras saignait abondamment. Un autre éclat de verre s’était enfoncé profondément dans la chair, juste au-dessus du poignet. Le sang coulait le long de sa main et gouttait sur le parquet. Son cœur battait de façon irrégulière, tantôt trop vite, tantôt dangereusement lent.

Il rampa jusqu’à Boy et le prit contre lui.

— On est encore là…

Le silence s’était refermé sur la pièce.

Après quelques secondes — ou peut-être quelques minutes, il n’aurait su le dire — il se redressa péniblement. La blessure saignait toujours. Il descendit l’escalier en titubant, chaque marche lui donnant l’impression que sa poitrine était trop étroite pour contenir l’air. Arrivé dans la salle de bain, il s’assit sur le rebord de la baignoire et observa son bras. Les éclats de verre étaient visibles sous la peau. Il inspira profondément, puis, d’un geste ferme, les retira un à un.

La douleur fut vive, brutale, presque aveuglante. Le sang jaillissait davantage. Fergus serra les dents. Il laissa couler quelques secondes pour nettoyer les plaies, puis passa le bras sous l’eau froide. La morsure du froid lui fit du bien. Il ouvrit l’armoire à pharmacie.

Compresses. Désinfectant. Bandage.

Il nettoya soigneusement les blessures. Le produit brûla la chair, mais il ne détourna pas le regard.

— Tu l’as cherché, murmura-t-il pour lui-même.

Il appliqua une compresse épaisse et enroula un bandage serré autour du poignet et de l’avant-bras. Le tissu se teinta légèrement de rouge. Sa main tremblait encore, mais il constata avec soulagement qu’aucune faiblesse musculaire ne se manifestait. Il remua lentement les doigts. Un à un. Ils répondaient. La mobilité était intacte. Aucune douleur franche à la flexion, aucun déficit. Les tendons n’avaient pas été touchés.

Il laissa échapper un souffle discret.

Il resta assis un moment, le dos appuyé contre le carrelage froid. Au centre de sa poitrine subsistait une sensation étrange. Pas une douleur. Plutôt une trace, une empreinte presque imperceptible, comme si quelque chose avait effleuré l’intérieur de lui. Il en prit soudain la mesure avec une netteté glaciale : ce n’était pas une simple attaque. Quelqu’un avait tenté de s’ancrer.

Une pensée plus violente que toutes les autres traversa son esprit.

Boy.

Il se redressa aussitôt et remonta l’escalier sans réfléchir. La pièce portait encore l’odeur âcre de la cire brûlée. Boy était étendu sur le flanc, le corps parcouru de petites secousses résiduelles. Ses yeux bleus étaient immenses, dilatés, comme s’ils fixaient quelque chose d’invisible. Une trace rouge marquait ses babines.

— Mon Boy…

Fergus s’agenouilla et posa la main sur son flanc. Le cœur battait. Trop vite, mais il battait. Il passa les mains le long de son dos, vérifiant qu’aucun membre ne pendait anormalement. Rien de brisé. Rien de sanglant. Seulement cette respiration courte, saccadée. Il l’enveloppa dans une couverture et le serra contre lui. Le chat tremblait encore par vagues. Fergus lui parla à voix basse, sans vraiment savoir quoi dire.

— C’est fini. Je suis là. Ça va…

Il humidifia un linge et essuya doucement l’écume séchée au coin de sa gueule. Boy protesta faiblement. Bon signe. Fergus le déposa sur le lit et resta penché au-dessus de lui, la main posée sur sa poitrine pour sentir les mouvements. Il comptait sans même s’en rendre compte.

Une… deux… trois respirations…

D’abord irrégulières, puis un peu plus calmes.

Au bout de quelques minutes, les tremblements cessèrent. Boy cligna des yeux. Son regard accrocha le sien.

Reconnaissance. Présence.

Fergus relâcha enfin l’air qu’il retenait depuis trop longtemps. Il resta encore un moment à caresser lentement la fourrure, jusqu’à sentir la tension diminuer sous ses doigts. Alors seulement il se releva. Et pour la première fois depuis son arrivée à Archignac, Fergus eut la certitude qu’il n’était plus seulement un témoin de ce qui se jouait ici.

La pièce portait encore la violence de l’assaut.

Les éclats du miroir jonchaient le sol, mêlés aux fragments scintillants de la boule de cristal. Certains s’étaient fichés dans le bois du bureau, d’autres avaient glissé jusqu’aux angles de la pièce. Les bougies rouges n’étaient plus que des masses informes affaissées sur la pierre ; la cire avait coulé en traînées épaisses, figées comme du sang séché. Des livres avaient été arrachés aux bibliothèques et gisaient ouverts sur le parquet, pages froissées, coins cornés. Un cadre penchait contre le mur. La martre empaillée s’était déplacée sur son socle, inclinée d’un angle presque improbable, et son regard de verre semblait désormais dirigé vers la fenêtre.

Rien n’était à sa place.

Le regard de Fergus se porta instinctivement vers le cantou. Le support de marbre était vide. L’épée avait disparu.

Il s’arrêta net. Pas pour s’indigner. Pour constater.

Puis il se mit à la tâche. Lentement. Méthodiquement.

Il ramassa les tessons un à un et les déposa dans une bassine. Chaque flexion tirait sur son bras bandé ; la douleur pulsait, sourde et régulière, mais il ne ralentit pas. Il redressa les livres, les remit exactement à leur place. Repositionna la martre. Nettoya la cire durcie au couteau, grattant la pierre jusqu’à retrouver sa teinte claire.

Près du mur opposé, il aperçut alors la petite statuette de bronze représentant un chevalier en armure, projetée là lors de l’attaque. Il la ramassa. Le métal était froid. Plus froid qu’il n’aurait dû l’être dans la chaleur étouffante de la pièce. Pendant une seconde, il eut l’impression étrange que le visage d’armure le regardait. Pas la fixité d’un objet. Autre chose. Il secoua légèrement la tête, comme pour chasser une fatigue qui s’installait trop vite, puis rapporta la statuette au cantou et la reposa exactement à sa place.

Il rétablit l’alignement.

La maison devait redevenir stable. Un lieu qu’on ne veille plus finit toujours par se laisser envahir.

C’est alors que le blason au-dessus du cantou attira son regard. Les trois fleurs de lys avaient disparu.

Pas brisées. Effacées.

Comme si la pierre avait refermé ses lignes. Son regard revint ensuite vers le support de marbre qui soutenait l’épée.

Vide.

Un froid calme s’installa en lui.

Slange n’avait pas cherché uniquement à l’abattre. L’agression, qui aurait pu lui être fatale, n’était qu’un écran. Pendant qu’il luttait pour respirer, pendant qu’il empêchait l’ombre de s’ancrer en lui, l’essentiel s’était joué ailleurs.

Le véritable objectif était l’épée.

Mais pourquoi maintenant ? Avait-il perçu quelque chose en lui ?
Une pensée trop insistante ? Une intuition qu’il n’avait pas su dissimuler ?

Elle n’avait pas été prise au hasard.

Fergus resta immobile quelques secondes, le regard perdu dans la pièce. L’épée n’était ni précieuse ni décorative. Rien qui puisse attirer un voleur ordinaire. Pourtant Slange l’avait prise.

Pour la garder ou pour s’en servir ?

L’image revint alors dans sa mémoire : la pierre froide du sarcophage, la forme creusée dans la dalle, cette rigole taillée avec une précision étrange, trop régulière pour être simplement ornementale. Son intuition avait été juste. La rainure n’épousait pas seulement la forme de la lame : elle en reproduisait exactement la mesure. Ce n’était pas un décor funéraire. C’était un ajustement.

Et un ajustement aussi précis n’existe jamais par hasard.

Fergus enveloppa Boy dans une couverture. Plus question de le laisser seul. Il descendit l’escalier. La pièce du bas avait retrouvé son calme ; les chaises étaient de nouveau en place, les rideaux immobiles. L’air ne portait plus cette odeur âcre qui saturait la maison quelques minutes plus tôt.

Tout paraissait normal.

Trop normal.

Comme si la violence qui venait de se déployer avait été brusquement rejetée hors des murs. La maison semblait retenir son souffle.

Il franchit la porte d’entrée.

La place Saint-Étienne était étrangement calme. Les pierres blondes des façades renvoyaient une lumière pâle. Aucun bruit ne montait des ruelles. Archignac paraissait intacte. Indifférente. Fergus traversa la place d’un pas rapide et poussa la porte de l’église.

Le sarcophage.

La dalle était décalée. Pas fracassée. Ouverte.

Il s’approcha.

Sur le dessus du tombeau, enchâssée dans la rigole de pierre taillée à sa mesure, reposait l’épée. Placée là. Utilisée. Le fourreau de pierre n’était effectivement pas que décoratif : c’était un mécanisme. Une serrure.

Et la clé venait d’être tournée.

Fergus sentit un vertige. Le sceau avait été brisé. Dans sa poitrine, la trace froide pulsait encore. Sa première cicatrice.

Il s’agenouilla au bord du sarcophage. Le chevalier reposait là, dans son armure intacte — ou presque. Fergus le voyait pour la première fois. Un homme inhumé en armes, exception rare, presque anachronique. On disait toujours que les chevaliers n’étaient pas enterrés en armure complète : trop coûteuse, trop symbolique. Et pourtant celui-ci l’avait été. Volontairement.

Son regard glissa vers le plastron.

Le métal portait une marque récente. Un rivet avait été déplacé. À la lumière rasante qui filtrait par l’interstice de la dalle, un contour rectangulaire apparaissait nettement — une trace plus claire, protégée du temps. Le plastron avait été entrouvert. Et refermé.

Fergus passa les doigts dans l’interstice.

L’espace était vide.

Vide d’une absence récente.

Quelque chose avait été logé là. Quelque chose de plat. De souple, peut-être. Et on venait de l’emporter.

Le chevalier n’avait pas été dérangé pour lui-même. On était venu chercher ce qu’il gardait.

Fergus releva les yeux vers l’épée.

Non.

Elle n’était pas destinée à demeurer scellée dans la tombe d’un chevalier oublié. Elle gardait autre chose depuis très longtemps déjà.

Fergus glissa la main sous la garde et retira lentement la lame de son alvéole. Un frottement sourd résonna sous la voûte.

Rien ne se produisit.

Il resta immobile quelques secondes, à l’écoute. Puis il reposa la dalle avec précaution, la faisant coulisser jusqu’à retrouver son alignement exact. La pierre s’ajusta parfaitement. Le déclic résonna faiblement sous la voûte. Confirmation discrète que le mécanisme avait repris sa place.

Fergus se releva.

L’intérieur de l’église paraissait intact. Le silence, dense et ancien, avait repris possession des lieux. Personne ne pourrait deviner ce qui venait de se jouer ici. Il quitta l’église d’un pas mesuré, l’épée dissimulée sous son manteau, Boy serré contre lui.

Le sceau était brisé.
Et ce qu’il retenait… venait d’être libéré.
Ce n’était plus une enquête.
C’était une entrée en guerre.

VIII : Les trois lys