Il venait de terminer un repas simple mais savoureux, composé de produits locaux : charcuteries aux arômes rustiques, pain de campagne encore tiède et un morceau de fromage affiné, le tout accompagné d’un verre de Rosette dont la rondeur prolongeait les saveurs en bouche. Chaque bouchée l’avait rapproché un peu davantage de cette terre périgourdine qu’il redécouvrait peu à peu.
Rassasié, légèrement alourdi par le vin, Fergus se laissa tomber dans le fauteuil de velours rouge. Boy, qui n’attendait jamais longtemps pour reprendre sa place, sauta aussitôt sur ses genoux et s’y installa avec l’assurance tranquille des chats.
Depuis son arrivée à Archignac, chaque avancée semblait soulever de nouvelles interrogations. Qui était réellement Circé, au-delà de cette mère silencieuse et mystérieuse qu’il croyait connaître ? Quel lien l’unissait au docteur Slange ? Et pourquoi persistait-il en lui cette impression troublante que tout avait été préparé bien avant qu’il ne franchisse le seuil de cette maison ?
Il se massa lentement les tempes.
Les pistes se multipliaient. Les réponses, elles, demeuraient obstinément silencieuses. Et ce silence, désormais, ne lui paraissait plus neutre. Il avait la forme d’une attente.
— Il me faut une méthode, murmura-t-il enfin.
Boy sauta à terre sans bruit lorsque Fergus se redressa. Il gravit l’escalier menant à l’étage, traversa la pièce aux animaux empaillés et s’installa devant son ordinateur. Son instinct l’incitait à reprendre d’abord la piste des photographies astronomiques aperçues dans le cabinet médical. Par réflexe professionnel, il avait noté quelques détails en quittant la salle d’attente.
Il ouvrit son petit carnet. Un seul repère y figurait, griffonné à la hâte : M5.
Il lança la recherche. Quelques lignes suffirent pour lui apprendre qu’il s’agissait d’un amas globulaire particulièrement dense, situé à plus de vingt mille années-lumière de la Terre. Mais ce n’était pas ce détail qui retint son attention.
M5 appartenait à une constellation appelée le Serpent. Fergus fronça légèrement les sourcils. Le nom éveillait déjà en lui une résonance étrange. Il poursuivit sa lecture. La page détaillait les étoiles principales de la constellation. La plus brillante portait un nom singulier : Alpha Serpentis, également appelée Unukalhai. Le mot lui était familier.
Pendant quelques secondes, il chercha dans sa mémoire. Puis la réponse surgit: Unukalhai. C’était le mot de passe du Wi-Fi de Circé. Fergus resta immobile, les yeux fixés sur l’écran. Le lien ne pouvait pas être fortuit. Astronomie, serpent, mot de passe… quelque chose se dessinait, mais lui échappait encore.
Et puis… le piano.
La partition posée dessus. L’Adagio. Une impression fugace le traversa — comme si tout cela appartenait au même langage, à la même trame dissimulée.
Il se pencha légèrement, reprit sa recherche et élargit les occurrences. Le billet évoquait une lettre attribuée à Remo Giazotto, datée de 1959 et adressée à un professeur de musicologie de Turin. Selon l’auteur de l’article, le document aurait été retrouvé dans les archives d’un ancien éditeur florentin. Rien de vraiment vérifiable. Le texte ressemblait davantage à une curiosité oubliée qu’à une source sérieuse : un court billet, à mi-chemin entre la critique musicale et une étrange rêverie ésotérique. Pourtant quelque chose, dans la formulation, retint aussitôt l’attention de Fergus.
Il lut.
» En recomposant l’Adagio, je n’ai pas seulement voulu restituer une page d’Albinoni, mais réveiller ce qui, depuis des millénaires, dort sous le silence des pierres et des eaux : l’âme du Serpent. Car le Serpent est antérieur à l’homme. Il est mémoire pure — celle qui s’enroule autour du temps et le garde. Sa respiration lente est la musique même. J’ai voulu que chaque note s’y love comme dans une mue, et que l’auditeur, sans le savoir, sente passer en lui ce frisson d’origine, ce retour à l’éternel cycle. «
Fergus relut lentement le passage.
Le serpent… encore.
Le symbole revenait partout. Dans les photographies astronomiques du cabinet de Slange. Et maintenant jusque dans cette étrange interprétation musicale de l’Adagio. Ce n’était peut-être qu’une coïncidence. Mais les coïncidences, son ancien métier lui avait appris à s’en méfier.
Son regard se porta vers le bureau où reposait le Livre des Ombres. Jusqu’ici, il n’en avait parcouru que quelques pages, comme on feuillette distraitement un carnet oublié. Mais il comprenait désormais que cela ne suffirait pas.
Il ouvrit le cahier spiralé avec lenteur, porté par une intuition neuve, presque physique. Les feuillets craquèrent doucement sous ses doigts tandis qu’il tournait les premières pages. La table des matières, rédigée à la main, apparut devant lui. Cette fois, il la parcourut avec une attention différente, scrutant chaque mot comme s’il pouvait révéler un indice dissimulé. Une ligne attira son regard.
Section III : Via.
Il s’arrêta. La Voie. Les lettres, tracées à l’encre noire, semblaient presque vibrer sur le papier. Dans la marge, une note de Circé avait été ajoutée d’une écriture plus rapide. Fergus se pencha légèrement pour la lire.
Ne commence cette section qu’une fois l’appel reçu.
Si tu la lis maintenant, c’est que le moment est venu. La Voie commence à l’intérieur.
Tout le reste suivra.
Il eut la sensation très nette que ce texte ne l’attendait pas depuis des années, mais qu’il avait été écrit pour lui récemment. Fergus inspira profondément.
L’appel ?
Il n’en était pas certain. Parlait-elle de l’Adagio ? D’Unukalhai ? Peut-être. Pourtant, quelque chose en lui disait que le moment était effectivement venu. Depuis sa visite chez le docteur Slange, quelque chose avait changé. Depuis cette partition. Depuis ces photographies du ciel. Et peut-être aussi depuis ce regard étrange qu’il n’arrivait pas à oublier.
Il tourna la page. Au centre du feuillet apparaissait un symbole : un triangle inscrit dans un cercle.
Trois points d’appui.
La figure était simple, presque austère. Pourtant elle dégageait une impression de stabilité remarquable, comme si toute la structure du reste du texte reposait sur cet équilibre. Plus Fergus l’observait, plus il lui semblait évident que ce triangle n’était pas seulement un dessin. C’était une architecture. Une méthode. À chacun de ses sommets figurait une inscription tracée en lettres gothiques rouges.
Derrière lui, Boy releva soudain la tête. Le chat fixa la page avec une attention inhabituelle, les oreilles légèrement dressées, comme s’il percevait quelque chose que Fergus lui-même ne pouvait encore saisir. Après quelques secondes d’immobilité, il cligna lentement des yeux et se recoucha.
Fergus lut l’inscription placée au sommet du triangle :
TRIPUS MAGICI NOVICII
( Le trépied du magicien novice. )
Autour du symbole, les instructions étaient disposées en colonnes. Il commença à lire.
I. Elementa Mundi Cognoscere
Ce premier principe avait la simplicité d’une évidence. Avant toute pratique, il fallait d’abord comprendre la matière même de l’univers — et la reconnaître en soi.
Fergus resta un instant immobile face à ces mots. Comprendre avant d’agir.
Son regard glissa vers les bibliothèques qui occupaient les murs. Il les avait à peine considérées jusque-là. Pourtant, elles représentaient bien plus qu’un simple alignement de livres : un savoir immense, patiemment accumulé, où se mêlaient les traités anciens et les ouvrages modernes, de l’ésotérisme le plus obscur aux approches scientifiques les plus rigoureuses.
Peut-être que tout était là.
Les réponses. Ou du moins les clés pour y accéder.
Il se leva alors et s’en approcha avec une lenteur presque respectueuse. L’odeur du bois ancien, mêlée à celle du papier vieilli, emplissait la pièce d’une atmosphère singulière, comme si ces rayonnages conservaient la mémoire de toutes les lectures passées. Les livres semblaient veiller. Alignés avec une rigueur presque monastique, ils occupaient leur place exacte, comme si la moindre perturbation pouvait rompre un équilibre invisible. Il laissa courir ses doigts sur les reliures.
Certains noms lui étaient familiers. Il les avait déjà aperçus dans le Livre des Ombres : Éliphas Lévi, Franz Bardon, Papus, Paracelse, Agrippa. D’autres lui étaient totalement inconnus. Il repéra rapidement les sections consacrées à la magie théorique, à la pratique rituelle, aux talismans, à l’astrologie. Puis il sélectionna plusieurs ouvrages traitant plus largement de sorcellerie opérative.
Assis à la table de travail, un crayon à la main, Fergus s’absorba dans une lecture méthodique. Peu à peu, une convergence frappante apparut entre toutes ces traditions : la maîtrise des éléments constituait toujours le socle.
Quatre principes.
Terre.
Eau.
Air.
Feu.
Certains auteurs évoquaient un cinquième principe plus subtil : l’Éther, ou Esprit, garant de la verticalité intérieure. Chaque élément possédait une vertu… et une dérive.
La Terre stabilise, mais peut engourdir.
L’Eau ouvre à l’intuition, mais peut submerger.
L’Air clarifie, mais peut disperser.
Le Feu pousse à agir, mais peut brûler.
Rien n’était moral. Tout était affaire d’équilibre.
Fergus relut ses notes et sentit quelque chose se déplacer en lui. Ces pages ne décrivaient pas seulement l’univers. Elles le décrivaient lui. Il comprit alors ce que les auteurs suggéraient à demi-mot : l’initiation commençait par une introspection élémentaire. Observer son corps, ses émotions, son mental. Identifier les excès. Repérer les manques. Apprendre à rétablir l’accord avant toute pratique. Un passage du livre résumait cette idée avec une clarté brutale :
» Un magicien se doit de connaître sa propre alchimie.
Il ne commande pas les éléments autour de lui s’il les ignore en lui-même. «
Dans la pièce baignée d’une lumière tranquille, Fergus avait étalé devant lui les ouvrages de référence. Le silence, seulement troublé par les pas lointains de Boy dans l’escalier, enveloppait la maison. Il venait de terminer la lecture d’un passage consacré à l’alchimie intérieure, une méthode d’introspection destinée à évaluer l’influence des quatre éléments. Un schéma proposait un test simple :
se remémorer des situations vécues,
observer ses réactions corporelles, émotionnelles et mentales.
Fergus s’assit en tailleur sur le tapis, au pied de la colonne de marbre, et ferma les yeux. Les dernières semaines remontèrent aussitôt dans sa mémoire : son départ précipité, l’angoisse du sevrage, cette sensation permanente d’urgence qui ne le quittait plus. Il revit aussi les moments d’irritation, l’envie de foncer, d’agir, de décider avant même d’avoir réfléchi.
Il nota la tension dans sa mâchoire. Le rythme rapide de son cœur. Puis il ouvrit les yeux.
— Feu.
Sans le moindre doute. Il relut les signes décrits dans le livre : impulsivité, colère contenue, volonté débordante, difficulté à s’arrêter.
— J’en crève de ce feu, murmura-t-il. Il me brûle de l’intérieur.
Et ce n’était pas une image. Il vivait depuis des mois dans cette poussée continue, cette impossibilité à se poser sans se sentir menacé. Il passa la main dans ses cheveux et soupira.
Le second exercice consistait à identifier les éléments déficients. Fergus resta immobile, les yeux mi-clos, cherchant à écouter ce qui se passait en lui. Il parcourut lentement son état intérieur, comme on observe un paysage.
Les jambes. Les épaules. La respiration. Rien ne semblait stable. Tout en lui paraissait tendu, prêt à bondir. Peu à peu, l’évidence s’imposa.
La Terre lui manquait.
Il ne se sentait plus ancré nulle part, comme si ses racines avaient été arrachées. L’endurance lui faisait défaut ; tout devenait urgence, mouvement, réaction. Il se tourna ensuite vers l’Eau. Là encore, quelque chose résistait. Ses émotions restaient en surface, comme retenues derrière une digue invisible. Même la tristesse lui semblait interdite. Quant à l’Air, il le percevait agité, instable, incapable de se poser. Ses pensées se succédaient trop vite, s’éparpillant avant d’avoir trouvé leur forme.
Peu à peu, le déséquilibre devenait clair.
Un autre passage du livre résumait cette situation :
» Celui qui contient trop de Feu doit chercher la Terre pour l’ancrer, l’Eau pour l’adoucir, l’Air pour l’élever sans l’embraser. «
La phrase le frappa comme une évidence. Il se leva lentement. Il savait ce qu’il lui restait à faire : rétablir l’équilibre. Et peut-être, pour commencer, apprendre à ne rien faire.
Respirer. Marcher lentement. Écouter. Ne plus fuir.
II. Corpus, Anima et Locus Purificare et Protegere
Fergus revint à la bibliothèque, conscient qu’il devait désormais aborder le second point : la purification et la protection. Cette fois, la question n’avait plus rien de théorique.
Il se remit donc à chercher, méthodiquement, parmi les rayons consacrés à la pratique rituelle. Les ouvrages consacrés à ce sujet étaient nombreux. En les parcourant, Fergus découvrit une diversité impressionnante de méthodes, parfois très anciennes, parfois étonnamment modernes. Pourtant, malgré leurs différences, certaines pratiques revenaient avec une constance presque universelle. La plus fréquemment mentionnée était celle des fumigations de sauge blanche, utilisée depuis des siècles pour purifier les lieux, les objets et même l’esprit de celui qui accomplit un rituel.
Il retrouva cette pratique décrite en détail dans Plantes et encens de purification, un ouvrage relativement récent qui exposait avec clarté les usages contemporains des fumigations, leurs correspondances symboliques et les précautions nécessaires pour que la purification ne se réduise pas à un simple geste symbolique. Mais en poursuivant ses lectures, Fergus constata que les grimoires plus anciens évoquaient eux aussi des procédés similaires.
Le sel, notamment, revenait souvent.
Dans de nombreux textes traditionnels, on le disposait aux quatre coins d’une pièce afin d’établir un champ de protection simple mais efficace. Certains auteurs précisaient qu’il devait s’agir de sel de mer, non raffiné, parfois béni au préalable et chargé d’une intention claire avant d’être répandu. D’autres méthodes, plus complexes, éveillèrent aussi sa curiosité.
Un ancien traité de radionique mentionnait par exemple l’usage de formes géométriques — sphères, pyramides ou structures orientées — capables de canaliser et de transmuter certaines influences énergétiques. Une fois placées avec soin, ces formes pouvaient agir comme de véritables filtres vibratoires, selon des principes proches de ceux que certains auteurs appelaient les ondes de forme. Une illustration attira particulièrement son attention : on y voyait la représentation d’une chambre alignée selon plusieurs axes énergétiques, où des symboles précis étaient placés en des points déterminés afin de renforcer la stabilité spirituelle du lieu.
Fergus recopia les croquis avec application, notant soigneusement les instructions dans son carnet.
La maison semblait déjà habitée par une intention protectrice. Pourtant, il sentait qu’il devait s’y engager lui-même, y inscrire sa propre présence et renforcer l’équilibre du lieu selon les règles qu’il venait d’apprendre. Mais aussi selon son intuition. Pas seulement comme le fils de Circé. Comme celui qui allait désormais vivre ici. Demain, il rassemblerait les éléments nécessaires. Et à l’aube, il commencerait, non pour embellir la maison de Circé, mais parce qu’il pressentait confusément que quelque chose, tôt ou tard, tenterait d’y entrer.
Après plusieurs heures passées à étudier ces méthodes, Fergus sentit le besoin de s’éloigner un moment des livres. Il décida d’aller prendre l’air. Il descendit dans la cuisine, poussa la porte vitrée du fond et sortit dans le jardin qu’il n’avait pas encore réellement observé.
La surprise fut immédiate.
Le jardin était ordonné d’une manière singulière.
Huit carrés parfaitement délimités, chacun d’environ deux mètres sur deux, s’alignaient en deux rangées régulières, comme les éléments d’un dispositif soigneusement pensé. Dans chaque parcelle poussaient des plantes différentes, mais Fergus n’en reconnut presque aucune. Intrigué, il sortit son smartphone et lança l’application PlantNet, qu’il n’avait jusque-là utilisée que comme un simple gadget. Puis, à genoux ou penché au-dessus des carrés, il photographia une à une les plantes.
Les identifications apparurent peu à peu sur l’écran.
Tanaisie. Armoise. Rue. Digitale. Lavande. Angélique. Consoude.
L’ensemble formait un inventaire curieux, mais d’une cohérence troublante. Dans l’un des carrés, il identifia enfin sans hésitation la sauge blanche, vigoureuse et parfaitement saine. Fergus resta un instant immobile, contemplant les feuilles légèrement argentées qui frémissaient sous la brise légère de l’après-midi.
Un sourire discret passa sur son visage. Ce jardin n’était manifestement pas un simple potager. C’était un arsenal silencieux. Et il venait d’y trouver son premier allié.
En relevant la tête, il aperçut Christian dans son propre jardin, occupé à retourner la terre avec une lenteur appliquée. Le vieil homme leva la main dans un salut tranquille. Fergus lui répondit d’un geste semblable.
Aucun mot ne fut échangé.
Pourtant ce bref signe eut pour lui la valeur d’un ancrage discret, comme une confirmation silencieuse de sa présence dans ce monde ordinaire qui continuait de vivre autour de lui. Il demeura encore quelques instants immobile, respirant l’air tiède chargé d’odeurs de terre et de feuilles. Puis il regagna la maison. La fraîcheur des murs de pierre l’enveloppa aussitôt lorsqu’il referma la porte derrière lui.
Dans le fauteuil de velours rouge, Boy vint reprendre sa place sur ses genoux avec la gravité tranquille des chats qui retrouvent leur territoire. Fergus ne dormit pas. Il resta simplement là, les yeux mi-clos, laissant peu à peu ses pensées se déposer comme la poussière après un mouvement. La méditation vint presque naturellement. Et le temps passa sans qu’il s’en aperçoive.
III. Alphabetum Magicum Discere
Le soir venu, il remonta à l’étage. Dans la grande cheminée périgourdine, les étagères de pierre abritaient des dizaines de flacons de verre épais, de tailles et de formes variées. Tous contenaient des poudres ou des fragments végétaux soigneusement conservés.
Chaque flacon portait une étiquette manuscrite. Toutes étaient écrites dans cet alphabet mystérieux qu’il avait déjà remarqué partout dans la maison. Sous ces signes inconnus figurait une date, notée avec précision. Fergus choisit un flacon au hasard et en retira doucement le bouchon. Une odeur florale s’éleva aussitôt, douce et familière.
La rose.
Il consulta la date inscrite sous l’étiquette. Vendredi. La correspondance lui revint immédiatement à l’esprit : Vénus, planète de l’amour, des fleurs et des parfums délicats. En comparant les symboles tracés sur l’étiquette avec le mot qu’il venait d’identifier, il distingua clairement quatre signes distincts.
R — O — S — E.
Une première clé.
Encouragé par cette découverte, Fergus poursuivit ses essais. Certaines odeurs restaient difficiles à reconnaître, trop sèches ou trop anciennes pour livrer leur identité. Mais bientôt une senteur fraîche et piquante lui revint nettement en mémoire. C’était la menthe. Il vérifia la date inscrite sous l’étiquette : un mardi. Confirmation dans un autre ouvrage : la menthe y figurait comme plante martienne. Le mot « MENTHE » comportait six lettres dont l’une d’entre elles — le E — apparaissait également sur l’étiquette de la rose.
Peu à peu, le système commençait à se révéler. Cet alphabet étrange n’était pas un simple code graphique ; il reposait sur un réseau de correspondances où se mêlaient les plantes, les jours de la semaine et les influences planétaires. À mesure qu’il avançait, chaque nouveau pot devenait une clé potentielle, chaque parfum une invitation au décryptage.
Un langage vivant.
Fergus sortit alors de sa poche son petit carnet — celui qu’il utilisait d’ordinaire pour ses enquêtes — et se mit à recopier les caractères avec une attention presque appliquée. Son écriture ralentit d’elle-même, devenant plus régulière, presque calligraphique. Le carnet de flic se transformait peu à peu en carnet d’apprenti. En l’espace d’une heure, il avait non seulement déchiffré l’essentiel de l’alphabet, mais commencé à dresser l’inventaire de l’herbier de Circé.
La journée avait été riche en découvertes. Lorsque Fergus rejoignit enfin la chambre d’amis, Boy l’attendait déjà sur le lit, roulé en boule dans la pénombre. Il s’allongea à son tour et éteignit la lumière. Longtemps encore, il resta éveillé, repensant à l’équilibre fragile des éléments qu’il venait d’entrevoir en lui-même. Terre, eau, air, feu… ces mots semblaient désormais résonner autrement dans son esprit. Puis la fatigue finit par l’emporter. Et tandis que la maison retrouvait son silence, Fergus s’endormit avec l’impression obscure qu’il n’étudiait pas seulement une voie : quelque chose, dans l’ombre, semblait l’étudier aussi.