Chapitre XVII : Vol de nuit

Un silence ouaté enveloppait la maison, à peine troublé par le froissement des rideaux. Fergus passa les mains sur son visage. L’enquête avançait, oui, mais il atteignait les limites du raisonnement. Tout ce qu’il avait vu, compris, déduit, le menait à une impasse de chair et d’os.

Il lui fallait pénétrer un lieu protégé, surveillé, probablement gardé par des rites et des entités. Ce château, il ne pourrait pas y entrer par la porte.

Il resta un moment immobile, le regard perdu vers la fenêtre. La solution ne pouvait pas être frontale. Elle ne serait ni matérielle ni brutale. Ce qu’il affrontait ne relevait pas du monde ordinaire.

Une présence s’imposa alors en lui. Dense. Stable.

Athénor.

La pensée ne vint pas comme une phrase, mais comme une architecture.

— Tu ne dois pas te contenter de tes exercices avec Boy.

Fergus ferma les yeux.

— L’âme du magicien ne doit pas s’attacher à une seule enveloppe. Le chat t’a ouvert une porte. Mais tu dois apprendre à en franchir d’autres.

Il comprit aussitôt. L’expérience avec Boy n’était qu’un seuil. Une initiation douce à la dissociation. Un entraînement. Mais franchir d’autres portes… comment ?

Le silence s’étira. Puis, plus net :

— Cherche la chouette.

Fergus rouvrit les yeux.

— La chouette ?

— Tu l’entends depuis des jours. Elle t’observe depuis le grand chêne, à la lisière du jardin. Elle sait. Elle t’attend. Elle te montrera.

Il repensa aux nuits récentes. Au hululement grave qui traversait l’obscurité. À cette présence immobile dans les branches, invisible et pourtant insistante.

Athénor se tut.

Fergus s’approcha de la fenêtre. Le grand chêne se dressait dans la pénombre. Silencieux. Massif. Vivant. Une stratégie nouvelle prenait forme, indistincte encore, mais évidente. Ce château ne s’approcherait pas par les chemins des hommes. Il comprit alors que son corps ne serait peut-être pas l’outil principal. Il se redressa. Ses jambes tremblaient légèrement, mais une excitation neuve bourdonnait en lui.

La chouette… oui.

Il l’avait aperçue au crépuscule. Une hulotte au masque pâle, figée dans le feuillage, presque minérale. Depuis son arrivée à Archignac, elle accompagnait ses nuits comme une sentinelle.

— Tu dois devenir plume et silence. Et voir ce que nul œil humain ne peut voir, poursuivit Athénor.

Fergus inspira profondément. Ce soir ne serait pas un simple exercice. Ce serait un passage. Il consacrerait la nuit à la prise de contact. Comme avec Boy, mais plus loin. Plus haut. Il ne s’agirait plus seulement d’effleurer une conscience animale, mais d’apprendre à s’y glisser sans la troubler.

La hulotte ne l’attendrait pas longtemps.

Quelques heures plus tard, le crépuscule gagnait Archignac. Le vent s’était levé : une brise tiède venue des collines glissait entre les branches du grand chêne au fond du jardin. Fergus, assis en tailleur près de la cheminée, les paumes ouvertes sur les genoux, respirait lentement. Athénor lui avait parlé. Les instructions étaient claires : ouvrir la conscience, stabiliser le corps, appeler la hulotte.

Boy restait tapi à ses côtés, immobile, gardien fidèle.

Dans la pièce obscure, la seule lumière venait d’une bougie noire posée au cœur d’un triangle de sel. Fergus murmura :

— Je suis un souffle. Je suis un point. Je suis un regard sans nom.

Il ferma les yeux, abaissa sa respiration jusqu’au seuil du silence et commença l’exercice. La première tentative fut un échec. À peine sa conscience flottait-elle qu’il était aussitôt rappelé à son corps, pris d’un vertige. Son cœur battait trop vite. Ses pensées restaient trop humaines.

Athénor se fit entendre de nouveau :

— N’essaie pas de fuir ton corps. Invite plutôt l’autre en toi. Que la hulotte te montre comment elle respire, comment elle sent. Ne cherche pas à voir : sens comme elle.

Alors Fergus changea de méthode. Plutôt que de vouloir s’échapper de lui-même, il invoqua doucement l’oiseau. Depuis la fenêtre ouverte, il l’aperçut. Sur la branche la plus basse du chêne, la hulotte l’observait, presque fondue dans l’écorce.

« Je ne veux pas te dominer, pensa-t-il. Je veux simplement voir par ton regard. »

Il entra alors dans un état de bascule. Sa respiration s’était calée sur un rythme inconnu. Il percevait des choses minuscules : des pulsations dans l’herbe, des souffles à peine nés dans la haie. Son cœur ralentit. Sa température chuta. Une vision brève, fulgurante, lui apparut : il volait entre les branches.

Puis tout cessa.

Mais il venait de franchir une nouvelle étape : transférer sa conscience vers un autre animal que Boy.

Fergus passa le reste de la soirée à travailler sa baguette et la projection des éléments à travers elle. Entre deux exercices, son esprit revenait sans cesse à la même obsession : élaborer un plan d’exploration du domaine de la Croix-Haute et, au-delà, des ruines de Commarque qui le bordaient. Mais pour espérer s’en approcher sans se faire repérer, il lui fallait encore perfectionner son transfert de conscience.

Le lendemain, il se sentait prêt pour un nouveau vol. Il avait minutieusement préparé la séance. Il s’allongea sur le sol, recouvert d’un drap noir. Boy, immobile, lui léchait doucement la main. Il ferma les yeux et récita la formule qu’il avait lue dans le Liber Via Animæ, l ouvrage ancien attribué au mage-naturaliste , qui affirmait que l’homme pouvait dialoguer avec toute créature vivante à condition d’abandonner le langage humain.

— Strix noctis, aperi viam.

Au début, rien. Juste le noir. Le battement lent de son cœur, comme un tambour lointain. Puis quelque chose se forma. Un souffle. Un frisson dans l’air. Un silence encore plus dense que le silence. Il attendait. Il ne devait pas appeler la chouette avec sa volonté humaine. Il devait ouvrir l’espace intérieur, créer en lui un nid d’accueil, un creux invisible où l’autre pourrait se poser.

Les minutes passèrent. Il ne pensa à rien. Pas même à Boy. Juste… à l’arbre. À l’écorce. À la lune au-dessus des collines. Et alors, il la sentit.

Une présence discrète, d’abord à la lisière de son champ mental.

Un éclat d’ambre. Un clignement dans l’ombre. Deux yeux immenses, globuleux. Elle ne parlait pas. Elle n’émettait rien. Elle était. Fergus ralentit encore sa respiration. Il se laissa tomber un peu plus loin de lui-même, plus bas, là où les sensations n’ont plus de nom. Il tendit un fil invisible, fait d’écoute, de respect et de silence. Et elle l’accepta. Le contact fut soudain. Un vertige le traversa, comme s’il chutait à travers un puits rempli de plumes. Puis une chaleur sourde l’enveloppa. Non pas une chaleur humaine, mais une densité tiède, régulière.

Il percevait à présent deux cœurs : le sien, battant dans la chambre obscure… et un autre, plus petit, plus rapide, quelque part là-haut dans le chêne. Leurs respirations s’accordèrent. Les sens de la hulotte affluèrent.

Une palette nouvelle se déployait : des sons minuscules, des odeurs de mousse et d’humus, des rythmes, des présences. Des vies nocturnes qui passaient sans bruit sous les feuillages. Et surtout la vision. Non pas nette comme celle d’un humain, ni comme celle de Boy, mais plus sensible au contraste, au mouvement, à la profondeur. Chaque nuance de gris devenait une information.

Fergus se sentit glisser. Il ne pensait plus. Il s’était fondu dans l’esprit de la hulotte. Le sol était loin, très loin. Il se tenait maintenant sur une branche de l’arbre ancestral, les serres fermement ancrées dans l’écorce. Son corps d’homme dormait en bas.

L’oiseau, lui, était éveillé.

Un instant encore, la chouette cligna lentement des yeux. Puis, sans un bruit, elle se laissa tomber de la branche. Et le monde s’ouvrit en silence. Comme si certaines hauteurs ne se gagnaient qu’en apprenant d’abord à ne plus peser.

Il battit des ailes. Sans poids. L’air glissait contre ses plumes.
Le monde était différent. Plus vaste. Plus net. Chaque brin d’herbe scintillait dans l’ombre, chaque insecte vibrait comme une cloche invisible. Il prit de l’altitude en silence. Aucun battement, juste des souffles. Le jardin de Circé s’étalait sous lui, comme un autel abandonné. Le potager, les bouquets de menthe sauvage, les carrés de plantes magiques, la glycine sur le mur de la grange, tout apparaissait dans la lueur fantomatique qui s’échappait des fenêtres de la maison. Il pivota sur la droite. Le jardin de Christian. Une lumière était allumée à l’intérieur. Christian lisait, penché sur son journal. Son chat noir s’étira sur le rebord de fenêtre. Le regard de la hulotte et celui du félin se croisèrent. Pas d’agression. Juste… une reconnaissance. Fergus-hulotte s’éleva plus haut encore. Le toit de la maison disparut. En contrebas, les ruelles d’Archignac s’enroulaient comme des veines anciennes. Il survola l’église.

Le clocher se dressait, lourd, muet, orné de ses pierres anciennes. Un filet de brume rampait le long de la place Saint-Étienne. Fergus descendit en rase-mottes, frôla la croix en fer forgé, puis remonta brusquement. Un appel étrange résonna depuis la nef.

Une vibration… ou un souvenir ? La hulotte tourna une dernière fois au-dessus du clocher, puis glissa vers le Sud. L’oiseau plongea entre les haies, suivant la route déserte. Il passa devant Le Roustigou, là où les pierres étaient plus anciennes, comme des os sortis de la terre. Puis il atteignit le cimetière. Fergus sentit sa conscience frissonner. Les tombes, la mousse, les ifs noueux. Il capta quelque chose. Une présence. Non pas hostile, mais attentive. Quelqu’un — ou quelque chose — veillait. Une lumière isolée près d’une tombe. La hulotte ne resta pas. Elle déploya ses ailes dans un battement presque imperceptible et reprit la direction du hameau.

Puis tout s’effaça.

Le corps de Fergus tressaillit légèrement dans la pièce obscure. Un instant encore, les sensations de l’oiseau restèrent en lui : l’odeur des ifs, la fraîcheur de l’air nocturne, la mémoire du vol.. Puis la fatigue l’emporta. Son esprit retomba doucement dans le sommeil.

Le réveil fut plus tardif, presque lourd.

Une lumière grise filtrait à travers les volets. Boy miaulait doucement, les pattes posées sur son torse. Fergus ouvrit les yeux. Il était en sueur, mais bien là, vivant. Et… illuminé.

Il connaissait désormais les courants d’air d’Archignac, le vol rasant entre les ruelles, l’odeur des ifs du cimetière. Il avait été la hulotte. Il savait désormais par où l’air circulait au-dessus des pierres. Il ne lui restait plus qu’à apprendre à s’y tenir.

Puis un détail lui revint. La lumière. Une faible lueur aperçue près d’une tombe, au moment où l’oiseau survolait le cimetière. Il resta un moment immobile, les yeux ouverts sur le plafond.

— Le cimetière… murmura-t-il.

Boy, assis sur le lit, le fixait avec son regard bleu profond.

Fergus se leva, passa un pantalon, enfila une veste légère et sortit dans l’air encore frais du matin.

Boy resta sur le rebord de la fenêtre et le suivit du regard.

Fergus prit aussitôt la petite route qui menait vers Saint-Geniès. La chaussée montait doucement entre les murets de pierre et les haies encore humides de rosée. Le silence de la campagne enveloppait encore les maisons éparses du hameau. Quelques merles fouillaient la terre sombre au bord des jardins. Arrivé à hauteur du Roustigou, les vieilles pierres prenaient déjà la lumière pâle du matin. Au-delà, la route s’inclinait légèrement et redescendait vers les prés. Le cimetière apparaissait un peu plus loin, sur la gauche, derrière un muret de calcaire couvert de mousse.

Le portail de fer grinça légèrement lorsqu’il le poussa.

Le lieu était silencieux, presque immobile. Quelques merles fouillaient la terre humide entre les tombes. Les vieux ifs étendaient leurs branches sombres au-dessus des allées de gravier. Fergus marcha lentement. Il ne savait pas exactement ce qu’il cherchait. Seulement cette sensation étrange qui lui était revenue au réveil — comme une mémoire nocturne encore incomplète.

Il passa devant plusieurs stèles anciennes, certaines mangées de mousse, d’autres récemment fleuries. Puis, au fond du cimetière, près du mur de pierre, il aperçut une petite construction.

Un caveau.

Une chapelle funéraire de calcaire blond, simple et solide, dont la porte de fer portait un blason à peine lisible.

Trois lys.

Fergus s’approcha. Sur la pierre gravée au-dessus de la porte, il lut :

Famille Mauprey

Son cœur ralentit.

Il posa la main sur la poignée de fer. La porte résista un instant, puis céda avec un léger grincement. L’intérieur du caveau était frais, presque froid. La lumière du matin entrait à peine par une petite ouverture haute. L’air sentait la pierre et la terre ancienne. Plusieurs plaques funéraires étaient fixées au mur. Fergus les parcourut du regard. Puis il s’arrêta.

Balthazar Mauprey

Il resta immobile. Et soudain, il ressentit exactement la même sensation que durant le vol nocturne. Cette présence calme, attentive, qui semblait l’observer sans hostilité. Le silence s’épaissit. Fergus ne bougea plus.

Puis la voix vint.

Pas un son. Pas un écho. Une pensée qui n’était pas la sienne. Lente. Grave. Ancienne.

— Te voilà enfin.

Fergus ferma les yeux.

Il n’avait pas peur. Il savait.

— Grand-père… murmura-t-il.

La présence demeura un instant, comme une chaleur tranquille dans l’air immobile du caveau.

Puis la voix revint, plus douce encore :

— Le sang n’a pas été perdu.

Fergus sentit un frisson lui parcourir l’échine.

— La maison veille… poursuivit la voix. Et toi maintenant.

Un long silence suivit. Puis, avant de disparaître, la présence ajouta :

— Ce qui dort sous la pierre ne doit pas être livré.

Et tout s’effaça. Le caveau redevint simplement un caveau.

Fergus rouvrit les yeux. La lumière du matin filtrait toujours par l’ouverture étroite. Il resta encore un moment immobile, puis inclina légèrement la tête devant la plaque de pierre.

Lorsqu’il sortit du caveau, l’air frais du matin lui sembla étrangement limpide. Le cimetière était toujours silencieux. Les branches sombres des ifs ne bougeaient presque pas. Il referma doucement la porte de fer, traversa l’allée de gravier et franchit le portail sans se retourner. La route qui remontait vers la maison lui parut plus courte qu’à l’aller. Il marchait lentement, encore habité par les paroles de Balthazar.

Le sang n’a pas été perdu.

La phrase résonnait encore en lui comme un écho venu de très loin. Lorsqu’il arriva devant la maison de Circé, Boy était déjà installé sur le rebord de la fenêtre, immobile, les yeux plissés dans la lumière du matin. Fergus leva les yeux vers le grand chêne du jardin. Quelque part dans ses branches, la hulotte dormait peut-être encore, roulée dans son silence nocturne.

Il resta un moment là, à respirer l’air du jour. Puis il entra.

Dans la pièce tranquille, les images de la nuit et celles du caveau se mêlaient encore dans son esprit : le vol au-dessus des toits, la lumière près des tombes, la voix grave de Balthazar.

Fergus inspira profondément.

— Prochaine étape… murmura-t-il enfin.

Commarque.

Et tout ce qui, autour, porte le nom respectable de Croix-Haute.

Chapitre XVIII : L’ héritage