Le lendemain matin, Fergus émergea lentement de sa torpeur. Ses membres lui semblaient engourdis, ses pensées cotonneuses. L’expérience qu’il venait de vivre — ce voyage sans corps, cette rencontre dans les hauteurs de l’Invisible — le laissait épuisé, comme vidé de toute substance. Était-il encore dans le rêve ? Ou bien avait-il franchi une frontière que peu d’êtres osaient seulement concevoir ?
Il resta un moment assis, le dos courbé, les coudes sur les genoux, les mains pendantes. Il avait de nouveau parlé avec sa mère. Pas un souvenir flou, pas une réminiscence onirique, mais une véritable rencontre, dense, palpable. Et avec elle, c’était aussi l’ombre de son père qui était revenue. Melchior. Un nom qu’il croyait connaître, mais qui, depuis la veille, s’était chargé d’une profondeur nouvelle, presque étrangère. Quelque chose en lui vacillait. Ce qu’il avait entrevu n’effaçait rien, ne résolvait rien, mais ouvrait une brèche.
Pourtant, son esprit rationnel luttait encore. Était-ce une hallucination ? Le contrecoup d’un sevrage mal mené ? Un manque trop brutal de Subutex ? Devait-il en reprendre ? Ou même avaler un comprimé de tramadol, juste pour redescendre, pour rendre au réel ses contours familiers ?
Il secoua la tête, comme pour chasser ces pensées confuses. Non. Pas maintenant. Ce dont il avait besoin, c’était de chaleur, de matière, de réconfort. Il descendit de l’étage, gagna la salle de bain et fit couler un bain brûlant. Il s’y glissa lentement, laissant l’eau chaude délier ses muscles et calmer les frissons qui le traversaient encore. Il s’enfonça jusqu’au menton, ferma les yeux. Boy, comme toujours, l’observait, couché en sphinx sur le tapis de bain. Le chat cligna lentement des yeux, comme pour lui dire : tu es encore ici, avec moi.
Après le bain, Fergus resta un long moment assis dans la cuisine, une tasse de café noir entre les mains. La maison était silencieuse. Boy avait pris place sur le rebord de la fenêtre et observait la ruelle comme s’il montait la garde. La matinée s’écoula sans véritable activité. Fergus tenta bien de relire quelques passages du Livre des Ombres, mais son esprit refusait de se fixer. Les mots glissaient devant ses yeux sans s’y accrocher. L’expérience de la veille continuait de vibrer en lui, comme une onde trop vaste pour être contenue dans une pensée claire.
L’après-midi ne fut guère différente. Quelques pages tournées, deux ou trois notes griffonnées dans un carnet, une courte marche autour du village pour respirer. Rien de vraiment productif. Lorsque le soir commença à tomber sur Archignac, la fatigue avait laissé place à une faim brutale.
Il s’habilla sommairement : jean, pull en laine, veste en toile. Il n’avait ni l’énergie ni l’envie de cuisiner. Son estomac criait famine, mais ses mains tremblaient encore. Il prit la route à pied, traversa la ruelle bordée de murets moussus et bifurqua vers la petite auberge du Roustigou, dernière maison du bourg à l’orée du cimetière. À mi-chemin, le bruit familier d’une canne frappant la pierre le précéda. Le vieil homme au béret avançait en sens inverse, silhouette voûtée dans la lumière tombante. Ils se croisèrent presque au centre du passage étroit. Cette fois, le regard ne fut ni furtif ni pressé. Il s’attarda.
— Bonsoir, lâcha le vieil homme d’une voix rauque, avant de reprendre sa marche sans ralentir.
— Bonsoir, répondit Fergus après une fraction de seconde, la voix encore un peu enrouée.
Le bois heurta de nouveau la chaussée. Fergus poursuivit son chemin. L’enseigne en fer forgé grinça légèrement dans le vent du soir. À l’intérieur, cela sentait le feu de bois et la graisse de canard. Une patronne aux cheveux auburn le reconnut d’un signe de tête, sans poser de question. Il s’installa à une table près de la fenêtre.
On lui servit, sans même qu’il commande, ce que l’on servait toujours aux affamés d’ici : une soupe chaude aux légumes du jardin, suivie d’un généreux plateau de charcuteries — pâté de foie, rillettes, saucisson sec, avec du pain de campagne. Puis vint le plat du jour : cuisse de canard confite et pommes de terre sarladaises. Un cabécou tiède sur son lit de salade. Et, pour finir, une tarte aux pommes maison, dorée, croustillante. Il accompagna le tout d’un verre — puis deux — de Pécharmant sombre et tannique, qui lui réchauffa le ventre mieux que toutes les potions magiques.
Il ne parla à personne. Il mâchait et buvait lentement, savourant chaque bouchée comme une ancre jetée dans la réalité. Ragaillardi, presque lucide, Fergus reprit la route vers la maison. La nuit tombait, mais ses pas étaient assurés. Il sentait le vin et la graisse, et tant mieux. Il était redevenu chair, redevenu homme. Demain, il reprendrait ses études. Demain, il retournerait à la magie. Mais ce soir, il s’accordait le droit de n’être que Fergus Mauprey, fils de Circé et de Melchior.
Ce soir-là, pas d’exercice. Pas de projection. Pas de visualisation. Fergus n’en avait ni la force ni l’envie. Il monta simplement à l’étage et s’assit dans le fauteuil près de la bibliothèque. Boy le suivit, discret, sa silhouette blanche glissant comme un esprit au seuil du visible.
Il reprit le Liber Militiæ Arcanæ. Il en tourna lentement les pages, reprenant là où il s’était arrêté. Il relut certains passages annotés en marge, reconnut des noms, des symboles, des concepts déjà rencontrés. Mais rien de neuf. Aucune révélation supplémentaire. Le livre semblait se refermer sur ses secrets dès que l’esprit de Fergus vacillait, comme si certaines vérités n’étaient accessibles qu’à celui qui les méritait.
Il poussa un soupir, referma le volume d’un geste lent et le posa sur la table basse. Son regard salua un instant la grande cheminée, puis il tourna à gauche vers la chambre. Boy le suivit sans bruit et bondit aussitôt sur le fauteuil près du lit. Fergus ferma la porte derrière lui, se déchaussa lentement, posa sa veste sur le dossier de la chaise devant le bureau. Le lit aux draps frais semblait l’attendre.
Allongé sur le dos, les bras croisés sur le torse, il respira longuement. Boy vint se pelotonner contre lui, son poids familier posé sur ses jambes. Alors, dans l’obscurité apaisante, Fergus entama l’un des rares exercices encore à sa portée ce soir-là : la respiration cutanée. Inspirer par la peau au même rythme que par les poumons, expirer de la même manière. Sentir les éléments circuler doucement à travers son corps. Il laissa venir l’akasha, cette substance subtile, éthérée, ce cinquième élément que seul l’esprit apaisé pouvait percevoir — et capter.
C’est ainsi qu’il s’endormit. Un souffle calme. Un chat ronronnant contre lui. Et, au-dehors, le silence profond d’Archignac, tissé de pierres, de racines et d’étoiles. Le sommeil l’engloutit sans résistance. Pas une pensée pour s’y opposer, pas même le souvenir d’avoir posé la tête sur l’oreiller. Le corps de Fergus, alourdi par les jours d’intensité magique, les visions astrales et les batailles invisibles, réclamait enfin son dû : un repos absolu.
Depuis l’obscurité tiède de la chambre, le silence s’était posé sur la maison comme une couverture. Un silence habité, familier, presque complice. Puis un son. Léger. Régulier.
Hou-hou.
Le chant de la chouette. Celle qui, chaque nuit depuis son arrivée à Archignac, veillait sur ses songes. Il ne savait ni d’où elle s’adressait à lui, ni même si elle était réelle ou simple illusion de son esprit fatigué, mais elle était toujours là. Comme un battement d’ailes discret dans les ténèbres, elle traversait la nuit.
Fergus glissa plus loin encore dans l’abîme du sommeil. Cette fois, pas d’images, pas de voix. Juste le noir. Un noir total, dense, réparateur. Il ne rêvait pas. Il ne flottait pas. Il dormait. Son corps s’abandonnait. Ses muscles se relâchaient. Sa respiration se fit plus lente, plus régulière.
Hou-hou.
Comme un signal lointain. Un écho. Une présence.
***
Le lendemain matin, Fergus s’éveilla sans effort, les paupières ouvertes d’un seul trait, comme on ouvre une fenêtre sur le jour. Il se redressa dans le lit, le corps encore engourdi, mais l’esprit clair. Ce réveil spontané, sans sonnerie ni réveil, était chez lui le signe d’une forme retrouvée. Il s’étira longuement, sans hâte, savourant la chaleur douce des draps. Boy, qui avait finalement dormi sur le fauteuil, bondit souplement pour venir frotter sa tête contre son flanc.
— Salut, mon Boy, fit Fergus d’une voix grave encore un peu rauque. T’as bien dormi, toi aussi ?
Le chat miaula brièvement, puis fila vers la cuisine, comme chaque matin. Le rituel pouvait commencer.
Café noir. Œufs et bacon, légèrement grillés à la poêle. Un verre de jus de fruit bien frais. Croquettes pour Boy dans sa gamelle de céramique. La cuisine baignait dans une lumière dorée, le soleil perçant timidement les volets entrouverts. Fergus s’habilla sans réfléchir, sa tenue de course déjà prête sur le dossier de la chaise. Il noua ses lacets, fit craquer ses cervicales, puis sortit.
L’air du matin était vif, vivifiant. Un léger voile de brume s’accrochait encore aux talus ombragés, mais le chemin des Meuniers s’ouvrait à lui comme un vieil ami. Il le connaissait par cœur désormais : chaque tournant, chaque pierre plate, chaque racine traîtresse sous la mousse. Les herbes folles le saluaient à son passage, et lui, en retour, les reconnaissait. Menthe, armoise, ortie, chardon : elles avaient cessé d’être de simples plantes. C’étaient des compagnes, presque des confidentes. Les chevreuils eux-mêmes semblaient moins farouches. Certains jours, il les voyait apparaître entre deux troncs, l’œil alerte, les muscles prêts à bondir — mais ils restaient là. À l’observer. À l’accepter.
C’était son moment.
L’oxygène remplissait ses poumons, activait son sang, dérouillait ses articulations. Il sentait son corps revenir à lui, chaque cellule vibrer à l’unisson. Et, plus subtilement encore, il sentait les éléments. Le feu dans le rythme de ses muscles. L’air dans chaque inspiration consciente. L’eau dans la sueur qui perçait déjà. La terre sous ses pieds, qui le soutenait et le nourrissait.
Et Athénor n’était jamais loin…
L’égrégore de Circé, coach indéfectible et intangible, s’immisçait dans sa conscience avec la précision d’un instructeur patient mais déterminé. Il lui indiquait de nouvelles nuances à percevoir, de nouveaux seuils à franchir. Jamais brusque, jamais bavard. Mais toujours là. À chaque pas, à chaque souffle, à chaque silence. Fergus ne se contentait plus de courir. Il fusionnait avec la forêt, avec les odeurs de mousse et d’écorce, avec les chants des merles et le cri lointain du pic-vert. Le chemin des Meuniers n’était plus un sentier : c’était une veine vivante, une ligne de force, un axe d’éveil. Et il s’y sentait bien. Fort. En paix.
De retour à la maison, le souffle encore accéléré par l’effort, Fergus rejoignit la salle de bain du fond. Il jeta ses vêtements dans le panier de linge, ouvrit le robinet de la douche à fond et se glissa sous le jet brûlant sans attendre. L’eau coulait sur lui comme une bénédiction. Chaque goutte semblait l’ancrer un peu plus, laver la fatigue, mais aussi préparer son esprit. Il s’appuya contre le carrelage frais, la tête inclinée, les yeux mi-clos. Il ne pensait à rien… puis la pensée vint.
L’Ordre ennemi : qui étaient-ils vraiment, ceux qui s’étaient opposés à ses ancêtres ? Quel serment avaient-ils prêté, et à quel maître ? Avaient-ils simplement survécu dans l’ombre, ou avaient-ils évolué, infiltré, infecté des cercles de pouvoir, des confréries, des institutions ? Et Slange, le docteur de Saint-Geniès… Était-il seulement l’un des leurs ? Un simple relais ? Un pion ? Ou bien un stratège, un officiant ? Était-il l’œil de l’Ordre dans ce siècle, dans ce lieu… dans ce drame ?
Fergus s’habilla mécaniquement, perdu dans ces pensées. Il savait qu’il ne trouverait pas toutes les réponses aujourd’hui. Mais il pouvait commencer. Par les livres. Par les indices. Par la mémoire des pierres et des pages. Avec l’appui de sa baguette. Car la connaissance seule n’est rien si elle ne mène pas à l’action.
Il gravit les marches de l’escalier en châtaignier et pénétra dans la bibliothèque. La lumière matinale, tamisée par les rideaux de lin, jouait sur le dos des ouvrages anciens. Fergus se planta devant les rayonnages, scrutant les titres.
Rien.
Il passa en revue plusieurs étagères : ésotérisme, spiritisme, alchimie, astrologie médiévale, doctrines initiatiques, magie opérative… Mais aucun volume ne semblait évoquer, même de loin, un ordre opposé, un contre-pouvoir occulte, un groupe rival. Pas un titre, pas une annotation manuscrite ne vibrait à cette fréquence. Circé avait dû volontairement écarter toute trace de cette faction. Il poussa un soupir bref, fit glisser ses doigts sur la tranche d’un Corpus Hermeticum, puis abandonna la piste.
— On va faire plus simple, murmura-t-il.
Il passa devant Boy, qui s’étirait dans un rai de soleil, et alluma son ordinateur, déjà installé sur le bureau de la chambre d’amis. Un clic. Le bruit familier du ventilateur. L’interface s’ouvrit. Il hésita un instant, les mains sur le clavier, puis lança dans son navigateur :
« Scribd ».
Un site d’archives numérisées sur lequel il flânait parfois le soir pour consulter de vieux manuels militaires, des catalogues d’armes anciennes, ou, de temps à autre, quelques magazines de tuning et brochures confidentielles scannées par des passionnés.
Dans la barre de recherche, il tapa lentement :
« ordre ancien serpent chevalier »
Il relut la phrase. Hésita. Puis ajouta :
« confrérie secrète magie »
Il valida.
L’écran afficha une suite hétéroclite de résultats : romans d’heroic fantasy, extraits d’essais conspirationnistes, mémoires d’universitaires obscurs. Fergus fronça les sourcils. Il affina :
« Arcanes serpentis chevalerie Europe médiévale »
Un des documents attira son attention. Titre en lettres gothiques, mal numérisé :
« Fragmentum Arcanum : Notes sur les chevaliers du Serpens Antiquus »
Auteur inconnu. Langue : latin et vieux français, avec quelques passages traduits en marge. Mise en ligne par un certain Lux Ferrata. Il cliqua. Le document mit un moment à s’ouvrir. Le cœur de Fergus accéléra légèrement. Quelque chose, dans ce titre, résonnait avec une mémoire ancienne.
Le document s’ouvrit enfin. Un PDF de mauvaise qualité, numérisé à partir de pages jaunies couvertes d’annotations en marge. Le style était dense, parfois elliptique, mais Fergus avait l’œil entraîné. Il lut à voix basse les premiers passages traduits :
« À la veille de la chute officielle de l’Ordre du Temple, en l’an de grâce 1305, une dissension profonde se fit jour au sein de ses plus hauts dignitaires. Un groupe restreint, composé de chevaliers initiés à des savoirs non reconnus par l’Église, choisit de se séparer de la branche officielle. »
Refusant de remettre leur connaissance au pape, ces hommes prirent la fuite. Ils n’étaient plus des Templiers au sens canonique du terme. Ils formaient un cercle dissident, marginal, qui contestait l’orientation spirituelle et politique prise par l’Ordre. Ils emportèrent avec eux non seulement certains objets sacrés, mais surtout les fondements d’une doctrine parallèle — plus ancienne, plus radicale — qu’ils estimaient antérieure même à la fondation officielle du Temple. Parmi les objets qu’ils emportèrent figurait un fragment de parchemin dont la tradition affirme qu’il indiquait la localisation de l’Arche d’Alliance.
Selon certaines chroniques, ce parchemin ne fut pas obtenu sans violence. Une confrontation éclata entre les chevaliers restés fidèles à l’Ordre du Temple et le groupe dissident. Au cours de la lutte, le document fut arraché et déchiré. Les fugitifs ne purent emporter qu’une partie du parchemin, tandis que l’autre fragment demeurait entre les mains des Templiers. Dès lors, deux morceaux distincts du même document circulèrent séparément dans l’histoire, chacun gardé par des lignées ennemies.
Fergus sentit un frisson le parcourir. Ce récit n’avait rien d’un délire new age : il exposait une structure interne, une scission idéologique claire. Ce qu’il lisait confirmait certains passages du Liber Militiæ Arcanæ : l’Ordre du Temple n’avait pas été homogène. Une fracture l’avait traversé bien avant sa chute.
Et surtout… ce n’était pas une querelle de doctrine. Si ces dissidents avaient emporté le premier fragment du parchemin — celui que la tradition associait à la localisation de l’Arche d’Alliance — alors tout s’éclairait. Le second fragment, celui qui reposait dans le tombeau de son aïeul avant d’être subtilisé dans l’église, n’était pas un vestige isolé. Les deux morceaux appartenaient à la même carte. Et désormais, ils étaient entre les mêmes mains. Le vol dans l’église n’était pas un hasard, mais une récupération.
Le texte poursuivait :
« Dissimulés dans l’ombre, ces dissidents — que les archives postérieures désignent sous le nom de Serpentis — ne cherchèrent jamais à restaurer un ordre chevaleresque visible. Leur ambition n’était pas politique. Elle était initiatique. »
« À plusieurs reprises dans l’histoire européenne, leur influence aurait affleuré sous des formes détournées. Certains chercheurs suggèrent que des courants occultes majeurs du XIXe siècle — dont certaines ramifications de la Golden Dawn — auraient été indirectement nourris par cette tradition souterraine, non comme héritiers du Temple, mais comme héritiers des dissidents du Temple. »
Fergus se redressa légèrement. Il connaissait ce nom.
La Golden Dawn.
Un ordre ésotérique britannique fondé à la fin du XIXe siècle, qui avait accueilli nombre d’occultistes célèbres.
Le document poursuivait :
« On retrouve la trace de plusieurs membres des Serpentis jusque dans les derniers degrés de loges maçonniques irrégulières du XXe siècle. Aleister Crowley, figure controversée mais incontestablement érudite, aurait été mis en contact avec certains fragments doctrinaux de cette lignée. »
« L’auteur, s’appuyant sur des correspondances privées et des documents d’archives confidentielles, laisse entendre que Crowley lui-même aurait tenté, sans succès, de raviver cette filiation, ou de s’en proclamer héritier. »
Fergus sentit son cœur battre plus fort. Un réseau. Un lien souterrain. Une continuité. Et peut-être, aujourd’hui encore… une présence. Il survola les dernières lignes du chapitre. Une annotation en marge, gribouillée à la main, attira soudain son regard :
« Voir aussi les écrits de Balthazar Mauprey, non publiés. Croisements troublants. »
Il recula d’un centimètre de l’écran, sidéré. Balthazar Mauprey. Son grand-père. Écrit noir sur blanc dans les marges d’un manuscrit oublié. Sur un site d’archives mondiales. Il cliqua sur l’annotation, espérant un lien, une piste. Rien… Juste cette mention. Suspendue. Inexplicable. Mais parfaitement lisible.
Il entra d’autres mots-clés : Golden Dawn – héritiers modernes – société secrète – France – docteur Slange.
Il consulta plusieurs articles, fragments de thèses universitaires, publications confidentielles numérisées. Il ouvrit un document intitulé Descendance de la Golden Dawn au XXe siècle. Il lut lentement, prenant des notes dans son carnet noir.
« La Golden Dawn fut la matrice de plusieurs ordres magiques modernes. Ses scissions donnèrent naissance à l’Argentum Astrum (Crowley, 1907), à la Stella Matutina (Felkin), au B.O.T.A. (Case), puis à l’Ordo Templi Orientis.
Le courant thélémite radical, né avec Crowley, donna lieu à de nombreuses branches officieuses, dont certaines demeuraient actives en Europe. Parmi elles, un groupe mystérieux nommé Ordo Serpentis Thelemicus aurait été observé en région aquitaine dans les années 1990, réunissant médecins, chercheurs et notables autour d’un enseignement ésotérique mêlant Golden Dawn, Thelema et gnosticisme. «
Fergus fronça les sourcils.
— Serpentis… murmura-t-il. Ils sont là.
Il repensa aussitôt au cabinet médical. À Slange, d’abord — ce nom qui, en néerlandais, signifie serpent. Puis à la constellation du Serpent, fixée sur le mur de la salle d’attente, et à ce mot de passe Wi-Fi reprenant le nom de son étoile la plus éclatante : Unukalhai.
Même l’Adagio, songea-t-il, semblait né d’une lente méditation reptilienne, comme si chaque note glissait sur la peau froide d’un monde ancien.
Tout s’emboîtait. Tout se répondait. Trop de cercles se refermaient à la fois. Et dans le silence qui suivit, Fergus crut sentir un souffle — long, discret, venu d’ailleurs — le frôler comme le soupir d’un serpent cosmique éveillant une mémoire qu’il n’avait pas encore reconnue.
Il fit défiler le document. Une page montrait une photographie ancienne, prise lors d’un colloque médical à Bordeaux en 2016. La légende précisait :
Congrès international de médecine intégrative et énergétique.
Au second plan, debout, les bras croisés, un homme au costume sombre, les tempes grisonnantes, le regard acéré. Fergus le reconnut aussitôt.
— Slange, souffla-t-il. Tu y étais.
Mais il y avait autre chose.
Fergus agrandit la photo, joua avec le contraste, puis zooma sur le poignet gauche d’un des participants au premier plan. Un bracelet. Finement gravé. Un serpent qui se mordait la queue.
Un ouroboros — stylisé selon un modèle précis, qu’il avait déjà croisé à plusieurs reprises dans les ouvrages de Circé consacrés aux symboles ésotériques et aux talismans. Il se souvenait parfaitement de la légende reproduite sous ce motif :
« Insigne des maîtres de la troisième voûte. »
Ce n’était pas un simple ornement. Dans les traités consultés, l’ouroboros ne se limitait pas à figurer le cycle. Il incarnait le fluide universel, cette substance subtile censée imprégner toute chose et relier les plans visibles aux plans invisibles. Il exprimait la rénovation perpétuelle de la nature : naissance, dissolution, renaissance. Mais surtout, il désignait une unité primordiale, une totalité indifférenciée contenant en germe les quatre éléments, les précédant et les dominant. Un principe unique. La matière première de l’Œuvre. Et, idéalement, son accomplissement.
Si les maîtres de la troisième voûte avaient choisi ce symbole, ce n’était pas par goût de l’ornement. Ils revendiquaient l’accès à ce principe antérieur aux éléments eux-mêmes — non pour l’honorer, mais pour s’en emparer.
— Ce n’est pas une simple société, murmura Fergus. C’est un ordre. Un réseau.
Il se rassit, la gorge nouée. Il sentait une angoisse monter en lui. Pas celle du doute. Celle de la lucidité.
Tout s’imbriquait : la scission des Templiers, la Golden Dawn, l’héritage ésotérique, les Serpentis, Slange qui n’était pas seulement le paisible médecin de campagne qu’il donnait l’image d’être. Il cachait quelque chose. Il protégeait un secret. Ou pire : il surveillait ceux qui s’en approchaient.
Je dois fouiller plus loin, songea Fergus. Trouver qui d’autre est impliqué. Comprendre comment ce serpent est arrivé ici… dans ce coin perdu du Périgord.
Il se redressa dans son fauteuil. L’image du congrès restait affichée à l’écran, figée comme un arrêt sur image dans un film d’espionnage. Slange était là : c’était un fait. Mais l’homme du premier plan, celui au bracelet serpentiforme, attirait désormais toute son attention. Il portait un costume gris perle parfaitement taillé et se tenait droit, presque rigide, le regard perdu hors cadre. Quelque chose, dans sa posture comme dans l’autorité silencieuse qu’il dégageait, le désignait comme un supérieur hiérarchique. Un maître. Peut-être même le maître.
Fergus captura l’image, la recadra, l’agrandit. Aucun nom dans la légende. Mais, derrière le pupitre de conférence, un fond d’écran portait le logo du congrès : une double spirale encadrée de deux lions affrontés, avec en exergue :
Centre Médical d’Études Avancées — Domaine de la Croix-Haute
Il tapa immédiatement « Domaine de la Croix-Haute » dans le moteur de recherche. Un site vitrine, sobre, apparut. Domaine privé, propriété d’une fondation médicale dirigée par le docteur Estéban Serna, implanté dans la vallée de la Vézère, à proximité immédiate des ruines du château de Commarque.
Le domaine occupait une ancienne maison forte remaniée au XIXe siècle, complétée par des bâtiments contemporains parfaitement intégrés au paysage. Centre de séminaires confidentiels, retraites thérapeutiques, colloques scientifiques internationaux. Les photographies montraient une architecture élégante, pierre blonde et baies vitrées, nichée en lisière de forêt. Rien d’ostentatoire. Le domaine existait. Et il se trouvait à moins de vingt kilomètres d’Archignac.
— C’est là qu’ils se réunissent, souffla-t-il. C’est là qu’il l’a emmené.
Il pensait au fragment de parchemin, celui que Slange avait subtilisé dans la tombe de son aïeul. Fergus n’avait pas encore les preuves matérielles de ce vol, mais les intuitions s’imbriquaient avec trop de précision. Depuis ce jour étrange dans l’église, il savait que quelque chose avait été déplacé, arraché à sa place d’origine, soustrait à la garde silencieuse des Mauprey et aux sortilèges de Circé.
Et maintenant…
Il était probablement détenu au cœur d’un repaire ésotérique moderne, dans un château de pierre dont personne ne parlait, dissimulé sous le vernis d’une fondation respectable.
— Je vais devoir y entrer, murmura-t-il. Trouver un moyen. Me rapprocher de cet Estéban Serna.
Fergus resta un moment immobile devant l’écran, les mains posées sur le clavier sans bouger. Puis, presque machinalement, il ouvrit un nouvel onglet et lança une carte du ciel interactive. La voûte nocturne apparut peu à peu sur le fond noir de l’écran, constellée de points lumineux reliés par de fines lignes blanches. Il fit glisser l’image, zooma légèrement, puis sélectionna la constellation qui l’obsédait depuis sa visite au cabinet médical : Serpens. La figure se dessina lentement sous ses yeux, étrange, presque disloquée. Contrairement aux autres constellations, celle-ci semblait brisée en deux, séparée par la silhouette d’Ophiuchus, le porteur de serpent. Les astronomes de l’Antiquité avaient d’ailleurs fini par la diviser en deux parties distinctes : la tête et la queue.
Fergus sentit une idée naître dans son esprit. Et si cette division n’était pas seulement une curiosité astronomique, mais une image symbolique que certains avaient appris à lire autrement ? Dans ce ciel ancien, le serpent n’était pas complet. Il était séparé. Maintenu ouvert. Comme si quelque chose — ou quelqu’un — attendait que ses deux extrémités soient enfin réunies.
Pourtant, en suivant du regard la ligne imaginaire reliant ces étoiles dispersées, Fergus ne pouvait s’empêcher de les réunir. Peu à peu, dans son esprit, la forme se referma, comme un cercle vivant suspendu dans le ciel : la tête rejoignait la queue, dessinant l’image familière du serpent qui se mord lui-même, l’ouroboros des anciens traités d’alchimie. Il fit glisser le curseur sur l’étoile principale de la tête du serpent, et une petite fenêtre s’ouvrit : Unukalhai.
C’était le même nom que celui qu’il avait aperçu dans le mot de passe Wi-Fi de sa mère. Il resta quelques secondes à contempler cette étoile minuscule sur l’écran, songeant au sens ancien que les astronomes arabes lui avaient donné : le cœur du serpent. Lentement, son regard parcourut l’ensemble de la constellation. Suspendue dans le ciel depuis des millénaires, elle semblait observer la Terre avec une patience infinie. Une idée troublante se forma alors dans son esprit : peut-être les Serpentis n’avaient-ils pas choisi leur nom par hasard.
Peut-être voyaient-ils dans cette figure céleste une sorte de veilleuse cosmique, un serpent éternel tourné vers le monde des hommes, attendant patiemment que les fragments dispersés d’un savoir ancien réapparaissent à la surface de la terre. Dans cette perspective, la quête du parchemin prenait un sens nouveau : deux morceaux arrachés l’un à l’autre par l’histoire, destinés un jour à se rejoindre comme les deux extrémités de ce serpent céleste refermant sa boucle. Fergus referma finalement la carte du ciel. Mais l’image de la constellation restait imprimée dans son esprit, comme si, quelque part au-dessus du Périgord, ce serpent d’étoiles veillait depuis toujours sur les secrets qu’il cherchait encore à comprendre.
Une dernière pensée le traversa : si le serpent demeurait séparé, quelqu’un, quelque part, jouait peut-être encore le rôle d’Ophiuchus — non pour porter la créature céleste, mais pour empêcher ses deux moitiés de se rejoindre. Était-ce l’œuvre des Serpentis ? Ou, au contraire, celle des Arcanis-Mauprey ?
Puis il referma lentement l’ordinateur. L’écran s’éteignit, laissant la pièce retomber dans une obscurité feutrée.
Le serpent avait relevé la tête.