Deux heures plus tard, il revint s’asseoir au bord de la table du cantou. Le silence autour de lui bourdonnait, lourd d’invisibles réponses. La maison semblait immobile, comme si elle retenait son souffle. Il regarda Boy, toujours lové dans sa couverture. Le chat était faible ; sa respiration restait irrégulière, les pupilles mi-closes. À chaque inspiration, son flanc se soulevait à peine.
Fergus sentit une pointe d’angoisse lui serrer la poitrine. Il aurait donné tout ce qu’il possédait pour savoir quoi faire. Maintenant. Vite. L’adrénaline de l’attaque était retombée. Mais dans le vide qu’elle laissait affluait un chaos de pensées.
Le sarcophage.
Le blason à trois lys.
Son nom gravé dans la pierre des siècles.
Et cette impression, tenace, d’être observé — et à la fois guidé — depuis longtemps.
Slange. Circé. Et lui, au milieu.
Marionnette… ou pièce maîtresse ?
Il se leva. Fit quelques pas dans la pièce. Puis revint vers Boy, s’accroupit, posa la main sur sa fourrure tiède.
— Il nous faut trouver ce guérisseur…
Le mot lui avait échappé à voix haute, comme une supplique. Mais comment le trouver ?
Alors une image lui revint. Une conversation de couloir, dans un commissariat du Nord. Un ancien inspecteur, un type un peu farfelu, qui évoquait ces affaires jamais élucidées… et les moyens parallèles parfois utilisés lorsque l’enquête officielle piétinait. Des sourciers. Des femmes au pendule. Des radiesthésistes qui posaient leur index sur une carte, la laissaient frémir au rythme de l’invisible… et retrouvaient des corps, des traces, des preuves là où les procédures classiques échouaient.
Fergus ferma les yeux. Inspirer. Expirer.
Est-ce que lui aussi… désormais… pouvait essayer ?
Il se dirigea vers la bibliothèque. Ses doigts fouillèrent presque seuls, comme guidés par une mémoire plus ancienne que sa volonté. Un tiroir s’ouvrit. Au fond, dans une petite boîte de velours sombre, un objet pendait au bout d’une chaînette : une pierre d’obsidienne parfaitement taillée.
Froide. Lourde dans la main. Un pendule. Il le saisit et le leva à hauteur de regard. La pointe noire semblait capter la lumière sans la rendre. Comme un œil de nuit. Immobile. Muet. Fergus resta là, suspendu à cette forme, sans savoir comment procéder. Puis il se rappela un ouvrage qu’il avait feuilleté plus tôt et qui traînait encore sur une étagère basse : Initiation pratique à la radiesthésie B. Il en retrouva la page cornée, lut quelques lignes, et sentit que la phrase s’inscrivait en lui comme une règle simple :
« Un pendule n’est pas un oracle.
Il ne sait rien par lui-même.
Il est un miroir, une antenne.
Il donne forme à ce que l’âme sait déjà, ce que l’esprit refuse d’admettre, ce que le monde invisible murmure sans cesse. »
Fergus releva lentement la tête.
Ce n’était pas le pendule qui répondait. C’était l’opérateur. Ou plutôt… une partie de lui. L’inconscient. Celui qui voit sans les yeux, celui qui entend sans les oreilles, celui qui dialogue avec les plans subtils.
Il se leva sans réfléchir. Ouvrit un tiroir de la bibliothèque. Puis un autre. Il trouva une carte IGN série bleue détaillée des alentours d’Archignac. Les courbes de niveau, les sentiers, les hameaux, les ruisseaux, les anciens lieux-dits oubliés du cadastre : tout y était. Il déplia la carte sur le bureau.
Boy dormait encore. Son souffle restait à peine perceptible.
Fergus inspira profondément. Puis suspendit le pendule au-dessus de la carte. La chaînette vibrait faiblement, comme une tige de roseau dans un souffle d’air. Son intention était claire.
Trouver.
Trouver le guérisseur. Celui qui pourrait sauver Boy.
Le pendule oscilla. D’abord sur place, en petits cercles hésitants. Puis il dériva. Lentement. Vers l’est.
Un angle net. Une inclinaison soudaine. Le mouvement s’amplifia jusqu’à se stabiliser sur un point précis. Le lieu se trouvait le long du chemin des meuniers, qui suivait le cours d’un ruisseau affluent de la Chironde. Mais dans la direction opposée à celle que Fergus empruntait lors de son footing matinal. Ce n’était pas vers Embés ni vers Saint-Geniès. C’était de l’autre côté. Vers Salignac.
Le pendule tournoyait au-dessus d’un repère tracé à la main : un petit caducée. Un signe clair. Le symbole d’un lieu où les forces contraires apprennent à se tenir en équilibre. Circé l’avait inscrit là volontairement. Et ce n’était pas le seul symbole. En observant mieux, Fergus distingua d’autres marques éparses : des glyphes planétaires, des croix de formes variées, des annotations en écriture magique qu’il déchiffrait encore avec difficulté. La carte n’était pas un simple outil de navigation. C’était un parchemin vivant. Un réseau discret de signes laissés par Circé.
Pas un instant à perdre. Il replia la carte, rangea le pendule, puis se pencha vers Boy. Le chat ouvrit un œil. Puis referma doucement les paupières. Comme pour dire oui. Fergus l’enroula dans sa couverture et le serra contre lui. Son souffle restait faible. Mais régulier. Il descendit les marches. Traversa la pièce principale sans un regard en arrière. Sortit. Referma la porte.
Le battant claqua dans la rue presque déserte. Un peu plus loin, appuyé sur sa canne, le vieil homme au béret s’était arrêté. Il observait la scène. Son regard glissa sur le chat inerte contre la poitrine de Fergus. Puis remonta lentement vers son visage. Autour de lui, la brume gris sale que Fergus avait déjà perçue semblait plus dense, traversée d’éclats rouge sombre qui pulsaient faiblement. Une lueur passa dans les yeux du vieil homme. Une lueur qui n’avait rien de la simple curiosité.
Fergus détourna la tête. L’urgence ne lui laissait pas le temps de s’interroger. Il monta dans la C5. Moteur. Lignes droites. Virages. Il descendit vers le sud, longea les terres basses, puis coupa par un vieux sentier agricole jusqu’à une barrière de bois moussue posée en travers du chemin des meuniers. Plus loin, on ne pouvait aller qu’à pied. Il coupa le contact. Le silence retomba aussitôt.
Boy contre lui, il s’engagea dans le sentier.
Le ruisseau coulait en contrebas sur sa gauche, mince filet d’eau entre les pierres. L’air était plus frais ici. Chargé d’humus. De mousse. De racines invisibles. Les arbres s’épaississaient. Les feuillages fermaient le ciel. Pas un bruit. Deux biches apparurent soudain à l’orée d’un taillis. Immobiles. Majestueuses. Fergus fut frappé par leur taille, leur présence silencieuse. Elles le fixèrent un instant. Puis, d’un bond souple, détalèrent entre les troncs avec une grâce irréelle. Il resta immobile quelques secondes. Une étrange impression. Comme s’il était observé. Mais il reprit sa marche.
Il n’y avait plus de carte. Plus de pendule. Juste un cap. Un repère gravé dans l’esprit. Il connaissait la direction. Il la sentait. Son cœur battait fort. Non pas de peur. Mais d’attente. Quelqu’un l’attendait au bout de ce chemin.
Boy remua faiblement contre sa poitrine. Fergus resserra ses bras. Il ne s’arrêterait pas. Pas tant qu’il ne l’aurait pas trouvé.
Le guérisseur.
Le sentier devint plus étroit. Des pierres plates couvertes de mousse affleuraient sous ses pas. Une odeur de fougère et de terre retournée montait du sol humide. Boy ne bougeait plus. Ses pattes pendaient doucement. Puis, au détour d’un repli du chemin, le décor s’ouvrit. Une clairière. Petite. Presque circulaire.
Et là, à flanc de pente, enchâssée entre deux blocs de calcaire, une maison d’apparence très ancienne. En pierres blondes. Mais elle n’était pas en ruine. Le toit de lauzes était intact. Une borie se tenait un peu en retrait, basse et ronde, montée en pierres sèches. Comme un animal endormi sous la mousse. On aurait dit un abri d’un autre âge, posé là depuis des siècles. À côté, un vieil arbre veillait sur la clairière. Un tilleul immense. Noueux. Ses branches formaient une voûte protectrice au-dessus de l’herbe. Son tronc crevassé portait des cicatrices profondes. Et pourtant il semblait vivant d’une force lente, obstinée. L’air était plus frais sous ses feuilles. Chargé d’une odeur d’eau, de terre noire… et d’un parfum discret, presque miellé. Comme une mémoire de floraison.
Des herbes médicinales séchaient, suspendues à un fil entre deux piquets. À côté de la porte, un vieux bâton noueux était planté dans le sol. Orné de plumes, de ficelles tressées et d’un petit miroir rond. Fergus ralentit. Son souffle se fit plus court. Il n’y avait pas de sonnette. Pas de poignée. Pas de panneau. Juste cette porte entrouverte.
Il s’approcha.
Une voix grave, lente, presque rocailleuse, se fit entendre de l’intérieur :
— Entre.