Chapitre VIII : Les trois Lys

Le vent s’était calmé, mais la maison portait encore les stigmates du passage invisible. Fergus ne s’accorda aucun repos. Boy dormait sur une couverture près du cantou, toujours fébrile. Il fallait agir. Et, en tout premier lieu : purifier et protéger.

Il enfila une veste légère, prit son sécateur et sortit par la cuisine.

Le jardin baignait dans une lumière verte et frémissante. La sauge, haute et généreuse, formait une touffe argentée au bord de la haie. Circé la cultivait manifestement avec soin, comme si elle en avait fait une alliée quotidienne. Il se pencha, coupa délicatement quelques rameaux, s’appliquant à remercier la plante à voix basse, comme il l’avait appris dans ses lectures. Ses doigts, tachés de vert, effleurèrent les feuilles épaisses au parfum pénétrant. C’était une plante clef, il le savait : purificatrice, protectrice, puissante. La sauge était la première étape. Essentielle. Mais pas suffisante.

Une voix familière s’éleva de l’autre côté de la haie :

— Oh ! C’est vous, Fergus ?

Il se redressa. Christian, le septuagénaire du Nord, penché au-dessus de la charmille, le saluait d’un geste.

— Je vous ai vu dans le jardin… Je me demandais… des nouvelles de votre mère ?

Fergus hésita une seconde. Comment dire ? Il se contenta d’un mouvement lent de la tête.

— Toujours rien. La maison est restée telle quelle… ses affaires sont là. Mais elle reste introuvable.

Christian pinça les lèvres, soucieux. Fergus serra les rameaux de sauge contre lui. Une chaleur sourdait dans sa poitrine : colère, inquiétude, culpabilité. Peut-être tout à la fois.

— Je pense alerter la gendarmerie, souffla-t-il.

— Faites-le. Ce n’est pas normal, tout ça.

Le silence se referma un instant. Puis Christian, toujours appuyé sur la haie, reprit :

— Et vous, Fergus… vous tenez le coup ? Ce n’est pas trop rude, le calme par ici ? Faut un temps d’adaptation quand on vient de la ville.

Fergus esquissa un sourire un peu forcé.

— Je m’y fais. C’est… reposant. En apparence.

Il marqua une pause, baissa les yeux sur les rameaux fraîchement coupés, puis releva la tête.

— Mais ce n’est pas si tranquille que ça, en réalité. Mon chat, Boy, a eu un problème.

— Ah ?

— Oui. Il est sorti une nuit. Quand il est rentré au matin, il avait une brûlure sur la patte. Pas une plaie classique : une sorte de… lésion étrange. Sèche. Comme si quelque chose l’avait attaqué sans le toucher.

Christian fronça les sourcils. Un silence plus grave s’installa.

— Écoutez… je ne veux pas vous inquiéter davantage, mais s’il y a bien quelqu’un à qui vous pourriez en parler, c’est au guérisseur.

Fergus pencha légèrement la tête.

— Le guérisseur ?

— Oui. Enfin… les gens l’appellent comme ça ici. Un homme un peu sauvage, qui vit seul entre Archignac et Salignac, dans les bois. Je ne sais pas exactement où. Il paraît qu’il soigne les bêtes mieux que n’importe quel vétérinaire, et qu’il connaît les plantes comme personne.

— Il est connu dans le coin ?

— Connu… et évité, à la fois. Ce n’est pas un méchant homme, mais il fait peur à certains. Il ne parle pas beaucoup. Mais votre mère… elle le connaissait, je crois.

Fergus garda le silence un instant. Il sentait en lui le poids croissant de fils invisibles qui se tissaient entre les lieux, les gens et les silences.

— Et vous pensez qu’il accepterait de me recevoir ?

Christian haussa les épaules.

— C’est lui qui choisit… Mais si vous y allez seul, sans insister, il pourrait vous écouter. Surtout si vous venez de la part de madame Mauprey.

Fergus hocha lentement la tête. Une nouvelle piste, un autre mystère. Il remercia Christian, puis rentra avec sa sauge. Cette terre ne voulait décidément pas le laisser tranquille. Mais elle commençait, peut-être, à l’accepter.

De retour à l’intérieur, il monta aussitôt à l’étage. Les étagères du fond regorgeaient de flacons étiquetés dans cet alphabet mystérieux qu’il commençait à apprivoiser. Il parcourut les petits pots en grès, les boîtes en fer, jusqu’à trouver un bocal oblong dont le couvercle portait l’inscription :

« Ammôniaka — résine »

Il sourit.

Il avait lu, dans Plantes et Encens de Purification, que cette résine — extraite d’un arbuste d’Asie centrale — était utilisée depuis l’Antiquité pour chasser les entités enracinées dans les murs. Rien à voir avec l’ammoniac ménager, que les profanes confondaient souvent avec elle.

Une voix intérieure, peut-être celle de Circé, lui soufflait de ne rien précipiter. Chaque étape devait être accomplie dans l’ordre, avec exactitude. Il plaça d’abord les rameaux de sauge dans des coupelles. La résine attendrait. Cette purification ne relevait plus d’un simple nettoyage : c’était un engagement.

. Il allait devoir entrer en dialogue avec la maison.

Et cette maison, déjà, commençait à lui répondre.

Une fois les coupelles posées au sol, au centre de la pièce, il alluma une allumette, observa la flamme trembler, puis l’approcha des rameaux. Une fumée blanche s’éleva aussitôt, tourbillonnant lentement, comme une conscience à peine éveillée. Fergus resta assis en tailleur, les yeux mi-clos. Il respirait par le nez, calmement, sans chercher à interpréter quoi que ce soit.

Mais il sentait.

La pièce se détendait. Quelque chose se relâchait. Comme un soupir ancien, venu des pierres elles-mêmes. Puis il leva les yeux. Le blason sculpté au-dessus du cantou — celui aux trois lys érodés — avait changé. Une des fleurs, celle de gauche, naguère presque effacée, paraissait plus visible. Plus nette. Comme ravivée par la fumée. Il se releva lentement, les jambes engourdies.

Boy n’avait pas bougé, mais ses yeux brillaient étrangement dans la pénombre.

Fergus descendit boire une gorgée d’eau, puis remonta. Il se dirigea vers le Livre des Ombres, toujours posé sur le bureau. Il l’ouvrit à la section Utilitaires, celle où Circé avait consigné les procédés pratiques et les recettes éprouvées. Il tourna quelques pages, puis s’arrêta. Là, en lettres sombres, une entrée barrée de symboles planétaires :

« Procédure de purification profonde — Résine Ammôniaka »

Il lut attentivement chaque mot. La méthode était précise, rigoureuse, presque militaire. Il allait la suivre à la lettre. Il prépara les charbons un à un avec méthode. Il les disposa dans quatre encensoirs en laiton patiné, trouvés sur l’étagère du fond du cantou.

Trois furent placés dans trois angles de la pièce, à environ un mètre des murs, chacun posé sur une assiette épaisse pour ne pas marquer le parquet. Le quatrième resta à ses côtés. La résine d’Ammôniaka, d’un brun doré légèrement translucide, dégageait une odeur sèche et poivrée. Il en prit une pincée entre ses doigts et la déposa sur le premier charbon. Le crépitement fut immédiat. Une fumée blanche s’éleva, épaisse comme un voile de coton chauffé. Il répéta le geste pour les deux autres encensoirs. Puis il saisit le quatrième, le tenant à deux mains, et entreprit de faire lentement le tour de la pièce. À chaque angle, il ralentissait le pas. Il s’arrêtait, laissait la fumée danser, s’infiltrer dans les coins, sous les meubles, autour des objets.

Boy, recroquevillé près du cantou, suivait son maître des yeux sans bouger.

Le silence n’était plus le même. Fergus sentait l’atmosphère s’épaissir, vibrer comme un tissu qu’on aurait secoué. Une onde parcourait la pièce, discrète mais réelle. Il revint à sa position de départ, déposa enfin le quatrième encensoir dans le dernier angle de la pièce, au nord. Le rituel entrait dans sa phase profonde. La résine, déjà partiellement consumée, noircissait par endroits. Il s’agenouilla, prit un petit stylet de cuivre et gratta doucement la surface du charbon, soulevant les croûtes calcinées. Une volute plus sombre s’en échappa. Il ajouta une nouvelle pincée d’Ammôniaka, plus généreuse cette fois, puis fit de même pour les trois autres encensoirs. Bientôt, la pièce fut saturée de fumée blanche. L’air devenait presque solide. Mais il n’y avait ni suffocation ni brûlure : seulement cette sensation étrange que les murs respiraient. Que quelque chose se dissipait.

Fergus recula, observant.

La seconde fleur de lys du blason, au-dessus du cantou, semblait renaître elle aussi. Comme si une fine couche de suie invisible avait été effacée par la fumée. La troisième restait à peine visible. Mais quelque chose en lui sut, sans l’ombre d’un doute : la maison entendait. Et elle répondait.

La fumée se répandait lentement, comme une brume d’un autre monde. Fergus restait debout, le regard rivé au blason du cantou : deux fleurs de lys. Deux sur trois. Le signe restait imparfait, comme une figure à laquelle manquerait encore son troisième point d’équilibre. Un murmure intérieur, presque une approbation. Et puis, soudain, un bruit strident déchira le silence :

le smartphone.

Il sursauta. L’écran s’était allumé. Un appel. Son supérieur. Le commissaire divisionnaire Walewale. Fergus hésita une seconde, puis décrocha.

— Allô ?

— Alors Mauprey, qu’est-ce que vous foutez, mon vieux ? lança la voix râpeuse, immédiatement reconnaissable. Ça fait une semaine que vous auriez dû reprendre le service. Vous êtes vraiment malade ou quoi ?

Un temps. Fergus inspira profondément, cherchant à repousser la tension qui montait déjà dans sa gorge.

— J’ai… j’ai dû rester ici. Pour m’occuper de ma mère.

— Ta mère ?

— Oui… Je ne peux pas vous en dire plus. Pas maintenant.

Un silence plus lourd s’installa. Puis, d’un ton un peu plus calme :

— T’es où, là ?

— En Dordogne.

— Bon sang… Bon. T’as encore deux semaines de congés à solder, alors écoute : fais le point, remets-toi, et tiens-moi au courant. Mais pas de disparition totale, compris ?

Un temps.

— Et passe le bonjour à ta mère.

— Compris. Je vous remercie, commissaire.

La ligne se coupa.

Fergus reposa le téléphone, encore chaud, sur la table. Il resta un moment immobile. Ce monde-là n’était pas mort, mais il appartenait à un autre ordre. Un autre combat. Ici, il en avait un autre à mener. Il se tourna vers Boy, qui avait entrouvert les yeux. Fergus s’accroupit lentement et caressa sa tête.

— On a encore du travail, mon Boy.

La fumée blanche s’était amenuisée, suspendue en nappes flottantes qui effleuraient les poutres. Fergus s’assura que Boy allait un peu mieux : il buvait quelques gorgées d’eau, ses mouvements devenaient plus fluides, moins fébriles.

Purifier, c’était bien. Protéger, c’était vital.

Dans la section Utilitaires du Livre des Ombres, Circé avait consigné plusieurs pages consacrées à la protection et à la défense des lieux. Un passage avait été entouré par Circé, avec un petit pentacle dessiné en marge.

Il lut :

« Après toute purification profonde, il faut ancrer les défenses dans la matière. Le sel, les ondes de forme, les pierres, les symboles agissent comme des digues. La mer noire reviendra toujours. Il faut apprendre à l’endiguer. »

Fergus descendit chercher dans la cuisine un sac de gros sel marin. Du vrai. Sec, cristallin, presque lumineux. Il prit aussi une pile de coquilles Saint-Jacques trouvées dans un tiroir. Enfin, dans un coffret de bois du cantou, il dénicha une dizaine de cristaux de roche. Un petit feuillet glissé entre deux pierres portait une annotation manuscrite :

« Cristaux prêts. Charger l’intention avant disposition. »

Il s’assit, ferma les yeux, posa ses mains sur les cristaux. Et pensa, avec force et simplicité :

« Protégez ce lieu de toute influence et entité néfaste. « 

Puis il les disposa selon un schéma : une forme pentagonale autour de la pièce, les pointes orientées vers l’intérieur. Il poursuivit avec le sel : une poignée dans de petits bols, placés dans chaque coin, en récitant mentalement une phrase simple :

 » Ici, ni peur ni venin. Ici, la lumière. « 

Les coquilles, il les plaça dans les zones de passage : une près de la porte d’entrée, deux autres aux extrémités du couloir à l’étage. Elles devaient orienter l’énergie, canaliser le flux, comme des phares fixes dans une mer agitée. Il recula. L’air avait changé. Plus dense. Plus cohérent. La sensation d’effraction invisible avait disparu. Quelque chose, dans la maison, tenait désormais debout. Solidement.

Fergus s’approcha de Boy, s’assit sur le sol et l’attira contre lui.

— Voilà. On a dressé les remparts.

Au-dessus du cantou, la troisième fleur de lys avait réapparu. Le chat poussa un faible miaulement avant de poser la tête contre sa cuisse. Fergus ferma les yeux. Le combat n’était pas fini.

Mais la maison, elle, respirait de nouveau. Du moins pour le moment.

Chapitre IX : Le caducée