Chapitre XIV : La porte du Nidra

Les jours avaient passé.

Depuis sa brève incursion dans le monde astral, Fergus scrutait chaque nuit comme un veilleur impatient. Mais rien ne venait. Aucun rêve lucide, aucune brume dorée, aucune voix familière. Le sommeil restait lourd, opaque. Alinaelle lui avait pourtant promis qu’elle reviendrait. Qu’il retrouverait Circé. Cette promesse demeurait gravée dans son esprit comme un pacte silencieux.

Et pourtant… rien.

Assis dans le fauteuil rouge, Boy contre sa hanche, Fergus soupira longuement.

— Pourquoi ça ne revient pas ? murmura-t-il.

Il se leva et traversa la pièce. La nuit était tombée, mais il ne ressentait ni fatigue ni faim. Seulement ce besoin tenace de comprendre. Il se dirigea vers la bibliothèque. Ses doigts glissèrent lentement sur les reliures, hésitants. Finalement, il tira un volume relié sans titre sur le dos, simplement orné d’un disque d’argent finement gravé.

En l’ouvrant, quelque chose glissa entre les premières pages. Une petite bande de papier. Une écriture qu’il reconnut aussitôt. Celle de Circé.

« Lorsque tu chercheras la voie du sommeil lucide, commence par le silence. »

Les premières pages évoquaient différentes méthodes d’extériorisation de la conscience. Fergus en parcourut les lignes avec attention. La plupart de ces pratiques lui étaient inconnues : respirations rythmées, inductions hypnotiques, visualisations guidées destinées à provoquer une sortie hors du corps. Il tourna quelques pages, intrigué. Certaines descriptions lui paraissaient obscures, presque irréelles. D’autres semblaient relever davantage de l’expérience que de la théorie.

Puis un passage attira son regard.

« Il est possible d’induire le voyage astral par des méthodes issues du Yoga Nidra, du rêve lucide induit, ou de techniques de yoga tantrique telles que le yoga du sommeil. »

Le nom lui revint : le Yoga Nidra, la « relaxation consciente ».
Un état étrange, situé entre veille et sommeil, où le corps s’endort tandis que l’esprit demeure lucide. Il prit quelques notes dans son carnet, souligna certains passages. Quelques pages plus loin, un autre paragraphe attira son attention :

« D’autres écoles, plus radicales, utilisent des plantes ou des substances visionnaires, à l’image de certains rituels chamaniques ou d’expérimentations alchimiques. »

Là encore, des noms surgirent : ayahuasca, psilocybine, soma, Artemisia absinthium

Fergus grimaça.

Il connaissait trop bien les pièges des substances pour envisager ce chemin. Ce n’était pas par l’altération chimique qu’il reverrait sa mère. Il le sentait au plus profond de lui. Non. S’il voulait provoquer un nouveau passage, il lui faudrait ruser avec les portes de l’esprit. Travailler cet état fragile entre sommeil et éveil. Revenir aux fondamentaux.

Discipline. Patience. Ouverture.

Il referma le livre et le serra un instant contre sa poitrine.

— Il faut que je sois prêt… et humble, souffla-t-il. C’est elle qui viendra à moi.

La voie du Yoga Nidra lui parut soudain la plus juste.

Pourtant, Fergus associait encore le voyage astral à des images confuses : transes violentes, sorties brutales, pratiques réservées à des initiés dangereux. Il resta immobile un moment, le regard posé sur la reliure fermée du livre. Une légère tension persistait dans sa poitrine. Une méfiance ancienne.

Le silence de la pièce s’épaissit. Boy leva brièvement la tête, les oreilles dressées vers un point invisible… puis se rendormit. Alors, sans bruit, sans apparition spectaculaire, une présence se déploya en lui. Dense. Stable. Comme une architecture intérieure qui reprenait forme.

Athénor.

Il ne le voyait pas. Il ne l’entendait pas vraiment. Mais la pensée qui s’imposa n’était pas la sienne. La présence d’Athénor se précisa, silencieuse, parfaitement stable.

— Pour toi, il n’y aura ni arrachement, ni violence.

Fergus releva la tête.

— Alors quoi ?

— Le Yoga Nidra.

Le mot tomba sans emphase.

— Le corps dort. La conscience demeure. Tu ne chercheras pas à partir. Tu t’ouvriras.

Fergus demeura immobile.

— Le Nidra n’élève pas, ajouta Athénor. Il ouvre.

Fergus connaissait le Hatha yoga : le souffle, les postures, l’ancrage. Mais le Nidra lui était encore étranger. Athénor poursuivit, d’un ton simple :

— C’est un seuil. Entre veille et sommeil. Là où l’ego se relâche sans disparaître.

Fergus comprenait. Peu à peu.

— Dans cet état, reprit Athénor, tu ne projettes rien. Tu n’imagines rien. Tu ne forces rien. Le corps devient lourd, lointain. Le souffle s’efface. Le temps perd sa forme. Et ce qui doit apparaître… apparaît.

Un frisson parcourut Fergus.

— Ce n’est pas l’esprit qui part ? demanda-t-il.

— Non.

Un silence.

— C’est l’astral qui vient.

Ces mots résonnèrent en lui avec une évidence troublante.

— Pourquoi cette voie serait-elle la mienne ?

— Parce que tu sais rester immobile. Ton passé t’a appris l’attention sans mouvement. Ton sevrage t’a appris à traverser l’inconfort sans fuir. Ton aïkido et ton hatha yoga t’ancrent dans le corps.

Athénor marqua une pause.

— Le Nidra ne te demande qu’une chose que tu ne maîtrises pas encore.

— Laquelle ?

— Lâcher.

Le mot resta suspendu dans le silence.

Puis Athénor conclut doucement :

— Le Nidra n’est pas un exercice. C’est un passage… une porte intérieure que l’on ne peut franchir qu’en cessant de vouloir l’ouvrir.

Un silence.

— Quand tu seras prêt, tu ne chercheras plus à voyager.

Un temps.

— Tu reconnaîtras l’instant.

Le silence retomba.

Fergus resta immobile, habité par une certitude calme, presque dérangeante : le jour où il s’allongerait sans intention de rêver, sans intention de partir, alors seulement… la porte s’ouvrirait. Boy émit un ronronnement discret, comme pour approuver.

***

Le lendemain, Fergus se leva avant l’aube. Il avait peu dormi, mais ne ressentait aucune fatigue. Une tension douce l’habitait, mêlée d’une détermination calme. Ce matin, il le sentait : quelque chose devait s’ouvrir. Dans la pièce du haut, baignée d’une lumière pâle, il déroula son tapis de yoga face à la cheminée, entre les silhouettes immobiles des animaux empaillés. Il prit le temps d’ouvrir les fenêtres, puis fit brûler un peu d’encens d’oliban. L’air du matin entra lentement dans la pièce.

Fergus s’allongea sur le tapis, les bras légèrement écartés, les paumes tournées vers le ciel. Boy vint aussitôt se coucher à ses pieds, silencieux. Il ferma les yeux. Le protocole était clair dans son esprit.

« Détends ton pied droit… ta cheville… ton mollet… »

Sa conscience glissa lentement, comme une barque dérivant sur une eau noire.

« Observe ta respiration… n’interviens pas… »

Peu à peu, le corps disparut. Fergus n’était plus qu’un souffle suspendu entre deux mondes. Les sons du dehors s’éloignèrent, puis cessèrent. La pièce elle-même s’effaça, comme un souvenir qui se dissout. Alors une lumière naquit dans son esprit. D’abord faible, tremblante… puis plus vive, dorée, familière. Elle descendit lentement, en spirale, comme un fil de soie. Avec elle vinrent une chaleur douce. Et une paix profonde. Le décor se forma autour de lui sans qu’il ait ouvert les yeux.

Un sentier pavé de brume.
Un ciel de crépuscule immobile.
Une colline douce, étrangement familière.

Et devant lui… une silhouette. Fine. Élancée. Drapée d’une lumière pâle. Elle avançait sans bruit. Sa chevelure flottait derrière elle comme une traîne d’étoiles. Ses yeux d’ambre, paisibles et pénétrants, rencontrèrent les siens. Elle s’inclina légèrement, les paumes ouvertes.

— Alinaelle ?

Le nom franchit ses lèvres sans hésitation. Il le savait. C’était elle. Son ange gardien.

— Tu progresses, murmura-t-elle.

Sa voix n’était ni une voix ni une pensée, mais une vibration intérieure. Fergus voulut parler, poser mille questions, mais elle leva doucement une main.

— Ce que tu cherches est plus profond. Tu n’as pas franchi ce seuil pour rester sur le pas de la porte.

Elle lui tendit la main.

— Viens.

Elle se détourna. Le paysage se transforma aussitôt. La colline disparut. Le sentier devint une rivière de lumière. Ils glissèrent ensemble, portés par un souffle invisible. Le ciel changeait de teinte : pourpre, or, puis bleu nocturne constellé de signes mouvants. Puis tout s’arrêta. Le silence semblait suspendu, comme si le monde retenait son souffle. Alinaelle se tourna vers Fergus. Son regard était devenu grave, presque solennel.

— Avant de comprendre ta mère, tu dois connaître ton père.

Elle leva lentement la main.

L’espace devant eux se troubla, comme la surface d’une eau immobile que l’on vient d’effleurer. La lumière se plia sur elle-même, et des formes commencèrent à apparaître.

— Regarde, dit-elle doucement.

Ce n’est pas un récit. C’est une mémoire. Le passé se déploya alors devant Fergus comme un film silencieux.

Melchior Mauprey vivait alors dans une chambre étroite de l’ancienne résidence universitaire du Châtelet, à deux pas du CHRU de Lille. Les murs étaient minces, les couloirs bruyants, les nuits rarement paisibles. Portes qui claquent, rires ivres, musique jusqu’à l’aube. Il dormait mal. Pensait mal. L’endroit lui pesait. Puis vint une annonce, aperçue presque par hasard sur un panneau de la faculté : une colocation dans une maison ancienne, en ville, dans un quartier calme. Loyer modeste. Ambiance studieuse.

L’image changea.

Une voix au téléphone.
Une adresse.
Une porte qui s’ouvre.

La maison apparut, sobre, silencieuse, presque austère. Hauts plafonds. Pièces calmes. Air immobile. Et là, déjà présent dans l’entrée, un jeune homme mince, au regard attentif.

Séraphin Slange.

Même faculté. Même fatigue d’étudiant en médecine. Une poignée de main. Quelques mots sur les stages, les gardes, le manque de sommeil. Rien d’extraordinaire. Rien d’inquiétant. Une réserve polie. Une voix calme. Juste assez pour inspirer confiance.

L’image se déplaça de nouveau.

Des repas simples dans la cuisine. Des soirées silencieuses.
Deux étudiants assis à la même table, un livre ouvert, une lampe allumée, des phrases courtes échangées à voix basse. La cohabitation s’installa sans heurts. Slange parlait peu. Écoutait beaucoup. Il ne posait presque jamais de questions. Il laissait venir. Et Melchior, peu à peu, se détendit.

D’abord des remarques sans importance.
La fatigue. Les études. Le sentiment d’attendre quelque chose sans savoir quoi. Puis d’autres phrases, plus intimes.

— Il y a des choses… qu’on ne transmet pas vraiment, dit un soir Melchior, les yeux perdus dans son verre.
— Elles suivent leur propre logique.

Slange releva à peine la tête. Il ne l’interrompit pas. Il laissa le silence accueillir les mots. Le film glissa encore.

Une autre soirée.
La maison plongée dans une pénombre calme.
Melchior, de profil, parlant plus bas.

— Mon père évoque parfois une responsabilité… quelque chose d’ancien.
— Il dit que certains noms portent une histoire plus vieille que ceux qui les portent.

Un silence.

— Dans l’église de notre village, il y a un vieux tombeau. Un chevalier, paraît-il. Mon père croit qu’il y a un lien avec notre famille… mais je crois qu’il dramatise un peu.

Alors Slange leva les yeux vers lui.

— Les pères ne dramatisent pas, dit-il calmement. Ils préparent.

La phrase resta suspendue. Melchior esquissa un sourire, sans y voir autre chose qu’une parole juste. Il poursuivit encore un peu, sans se méfier. Par fragments. Sans tout dire. Mais assez. Assez pour que Slange comprenne.

Le film montra alors d’autres instants, brefs, presque muets : un couloir plongé dans l’ombre, une porte entrouverte, Slange immobile dans la cuisine, le visage à demi effacé par la pénombre, écoutant plus qu’il ne parlait.

Les images ralentirent peu à peu.

Les murs de l’appartement se troublèrent comme une peinture que l’eau dissout. Les silhouettes de Melchior et de Slange devinrent floues, puis translucides. La lumière reprit lentement le dessus, effaçant les formes du passé.

Bientôt il ne resta plus que le silence de l’espace astral.

Fergus demeura immobile un instant. Ce qu’il venait de voir battait encore dans sa mémoire comme un souvenir qui ne lui appartenait pas.

Il tourna la tête vers Alinaelle. Elle l’observait avec une douceur grave.

— Voilà ton père tel qu’il était alors, dit-elle.

Fergus ne répondit pas tout de suite.

L’image de Melchior restait suspendue dans sa mémoire : ce visage plus jeune qu’il ne l’avait jamais connu, cette fatigue d’étudiant, cette manière de parler sans se protéger.

Il sentit une étrange émotion monter en lui. Ce n’était pas seulement un souvenir. C’était la découverte d’un homme. Son père. Un instant, il resta silencieux. Puis une pensée s’imposa. Il releva lentement les yeux vers Alinaelle.

— Slange était déjà là.

La phrase n’était pas une question. Alinaelle inclina légèrement la tête.

— Oui.

Le mot tomba doucement dans l’espace immobile. Fergus sentit une tension se former dans sa poitrine.

— Alors… il savait.

Un silence. Alinaelle ne répondit pas immédiatement. Son regard demeurait calme, presque compatissant.

— Il savait qu’un jour la lignée reviendrait vers ce lieu, dit-elle enfin.

Tout cela n’avait donc jamais été oublié.

— Et mon père ? demanda-t-il plus bas.

La lumière autour d’eux vibra légèrement.

— Ton père ignorait encore dans quel jeu il venait d’entrer.

Sa main s’éleva de nouveau, très lentement.

— Mais ce n’est qu’une moitié de l’histoire.

La lumière devant eux se replia une seconde fois, comme si une autre page du temps s’ouvrait. Mais cette fois, ce n’était plus une mémoire. L’espace astral lui-même changea autour d’eux. Une clairière apparut dans la brume lumineuse, baignée d’un halo blanc. Une silhouette s’y tenait. Fergus la reconnut avant même de la voir.

— Maman…

Le mot vibra dans l’espace.

Circé se tenait là, droite et paisible, vêtue d’une robe noire constellée d’étoiles. Une tendresse immense semblait émaner d’elle. Ses cheveux flottaient doucement. Son regard — vert sombre, profond — atteignit Fergus avant même qu’elle ne parle.

— Te voilà, Fergus, dit-elle avec un sourire d’âme.

Il s’approcha, le cœur brûlant. Il voulut la toucher… mais ce fut inutile. Sa présence l’enveloppait déjà, chaude, rassurante, infinie. Alinaelle, légèrement en retrait, observait la scène en silence. Sa mission était accomplie. Elle s’effaça dans la lumière.

— J’ai tant de questions… murmura Fergus.

Circé posa doucement un doigt sur ses lèvres.

— Tu es déjà en train de comprendre.

Un léger sourire passa dans ses yeux.

— Je ne suis pas morte, Fergus. Je suis ailleurs. Là où tu es capable de venir, désormais.

Fergus hésita.

— Mais… pourquoi es-tu partie ? Qui t’a…

Circé leva doucement la main. Le décor vacilla. Des ombres passèrent dans la clairière, fugitives, comme des souvenirs fragmentés : une clairière… une plante arrachée… une silhouette indistincte.

— Pas maintenant, dit-elle.

Sa voix demeurait douce, mais ferme.

— Tu n’es pas prêt à tout voir. Mais tu avances. Continue. Pratique. Protège.

Un silence.

— Ils t’observent.

Fergus fronça les sourcils.

— Qui… « ils » ?

Circé s’approcha. Elle posa son front contre celui de son fils. Sa voix se fit souffle.

— Ils portent plusieurs noms. Tu connaîtras le leur bientôt.

Un silence.

— Le serpent ne siffle qu’au moment de frapper.

Circé ne se recula pas. Sa voix se fit plus grave.

— Ce que tu affrontes ne date pas d’hier, Fergus. Ce n’est pas né de ma disparition. C’est bien plus ancien.

La clairière astrale vibra doucement, comme si le passé remontait à la surface du monde invisible.

— Notre nom ne s’est pas formé par hasard. Les Mauprey portent une charge depuis le Moyen Âge. Le gisant de l’église d’Archignac en est le témoin silencieux. Nos ancêtres furent liés aux derniers cercles templiers, à ceux qui survécurent aux bûchers et aux dissolutions. Ils n’ont pas disparu. Ils se sont transformés. Et ils ont confié un secret à notre lignée.

Fergus sentit le sol se densifier sous ses pieds.

— Un secret… lié à l’Arche ?

Circé inclina légèrement la tête.

— À sa trace. À ce qui en subsiste. À ce qui ne doit ni être retrouvé par n’importe qui… ni tomber entre certaines mains.

Un souffle parcourut la clairière.

— Ton grand-père, Balthazar Mauprey, fut le gardien de son temps. Il savait que la charge devait un jour être transmise à ton père.

Autour d’eux, des images se formèrent dans la brume astrale : une maison de pierre, un vieil homme au regard austère, une épée posée sur une table.

— Ton père est venu le voir peu avant sa mort. C’est là que la charge lui fut confiée.

Fergus sentit une tension sourde envahir l’espace.

Une image plus nette apparut : Melchior, jeune encore, tenant l’épée entre ses mains, le regard bouleversé.

— Il est revenu avec cette épée. Celle que tu as connue à Archignac. Elle n’était pas un simple objet ancien. Elle marquait la transmission d’un devoir.

Circé marqua une pause.

— Mais ton père n’a jamais eu le temps de porter pleinement cette charge.

Fergus releva brusquement la tête.

— Que veux-tu dire ?

Circé soutint son regard.

— La vérité sur sa mort… tu devras la découvrir toi-même.

Le silence s’épaissit.

— Tu ne l’as jamais connu. Tu étais encore en moi lorsqu’il est parti. Mais la charge, elle, ne s’est pas éteinte.

Elle posa la main sur sa poitrine.

— Elle t’attendait.

Circé reprit d’une voix plus lente :

— Les anciens statuts des Milites Arcani étaient clairs. Le secret devait se transmettre de père en fils. Une lignée masculine ininterrompue, garante de stabilité.

Un voile passa dans son regard.

— Lorsque ton père est mort, la chaîne s’est brisée. Tu n’étais pas encore né. Rien ne pouvait être transmis.

Elle inspira doucement.

— Alors j’ai tenu la charge. Non comme héritière… mais comme régente. Gardienne provisoire. Jusqu’à ce que tu sois en âge de la recevoir.

Fergus sentit le poids des siècles descendre en lui.

— Je n’étais pas destinée à porter ce secret pour moi-même. Je devais simplement le préserver. Le protéger. Le maintenir vivant.

Un silence passa.

— Pour toi.

Sa voix se fit plus douce.

— Ce n’est pas moi qu’ils attendaient.

Puis plus grave :

— C’était toi.

Un long silence suivit.

— Tu comprends maintenant pourquoi ils te traquent.

Fergus ne répondit pas. Le silence se referma autour d’eux.

Circé ne s’éloigna pas. Elle le regarda simplement, avec cette gravité tranquille qui ne demandait ni promesse ni serment.

Puis la lumière autour d’eux commença à pâlir.

La clairière se dilua peu à peu, comme une buée que dissipe le soleil. Les contours perdirent leur netteté. Le halo blanc devint brume, et la brume elle-même se mit à flotter, légère, presque transparente.

Circé demeura la dernière forme stable dans cet effacement.

Elle le regarda encore un instant.

— Il est temps de retourner à ton corps, murmura-t-elle.

Ce n’était pas un ordre. Plutôt une invitation douce, presque une caresse.

Le paysage astral se replia alors sur lui-même, lentement, comme une vague qui se retire.

Fergus sentit d’abord une lourdeur revenir dans ses membres. Puis le contact du sol sous son dos. Sa respiration reprit de l’ampleur, profonde et régulière. L’air frais de l’aube effleura son visage. Une odeur légère d’oliban flottait encore dans la pièce. Peu à peu, les sensations du monde physique revinrent : la rugosité du tapis sous ses doigts, le silence de la maison, la lumière pâle qui filtrait à travers les fenêtres.

Un ronronnement discret vibrait près de lui.

Boy.

Ses paupières frémirent. Il resta immobile quelques secondes, laissant le monde revenir entièrement. Rien n’avait bougé.

Et pourtant, tout avait changé.

Chapitre XV : Circé et Melchior