Chapitre VII : Le Sceau brisé

Il dormit d’un sommeil dense, sans rêve. Profond, presque réparateur. À l’aube, lorsque la lumière pâle se glissa entre les volets, Fergus était déjà éveillé. Boy, roulé en boule contre lui, respirait paisiblement. Rien, dans le silence de la maison, ne laissait présager la moindre dissonance.

Comme chaque matin, il enfila son survêtement, noua ses lacets et sortit courir. Le chemin des Meuniers l’attendait, serpentant entre les murets de pierre sèche et les prairies encore perlées de rosée. L’air était frais, net. Son souffle régulier. Ses pensées claires. Au retour, tandis qu’il ralentissait devant la place Saint-Étienne, une décision s’imposa avec évidence : il irait à l’église.

Quelques minutes plus tard, il traversait la place.

L’église se dressait là, massive et simple, bâtie dans le calcaire blond du pays. L’édifice portait les marques du roman périgourdin : un clocher trapu posé sur la façade, des murs épais presque sans ouverture et un portail en plein cintre aux voussures usées par les siècles. Rien d’ostentatoire. Une architecture de pierre faite pour durer plus que pour séduire. Au-dessus du porche, un blason était sculpté dans le linteau : trois fleurs de lys.

Le même signe que celui qui dominait le cantou de la maison de Circé. Fergus resta un instant à observer la façade, puis poussa la porte.

L’intérieur était plus sombre qu’il ne l’avait imaginé. La nef unique s’étirait sous une voûte de pierre légèrement bleutée par la lumière des vitraux. L’air sentait la cire froide et la poussière ancienne. Les pas résonnaient doucement sur les dalles.

Sur le mur gauche, une série de fresques modernes attirait le regard. Elles représentaient la vie du Christ, peintes sans emphase ni pathos, presque austères. Le style était simple, presque dépouillé. Une petite plaque indiquait le nom de l’artiste : Marcel Deviers. En longeant lentement le mur, Fergus remarqua plusieurs marques gravées dans la pierre. Certaines étaient à peine visibles, effacées par les siècles. L’une d’elles formait une petite rosace à six pétales, tracée avec une précision géométrique étonnante, comme si elle avait été dessinée au compas. Un peu plus loin, à la base d’un pilier, une autre gravure attirait l’œil : une croix aux branches légèrement évasées.

Une croix pattée. Fergus passa les doigts sur la pierre. De simples marques de tailleurs, pensa-t-il. Les bâtisseurs signaient parfois leur travail. Il poursuivit lentement jusqu’au transept. Sur la droite, une ouverture basse donnait sur une petite crypte latérale, partiellement noyée dans l’ombre. C’est là qu’il le vit.

Le sarcophage.

Taillé dans un seul bloc de pierre claire, posé sur un socle bas. Sur le flanc, un blason apparaissait encore malgré l’usure : trois fleurs de lys. À mesure qu’il s’en approchait, une chaleur montait en lui. Pas une peur. Une reconnaissance. Il s’agenouilla.

À droite du tombeau, encastré dans la pierre, un fourreau sculpté. Vide. Un logement d’épée.

Son esprit fit aussitôt le lien.

L’épée de Circé. Le même blason. Une pensée s’imposa. Et si la lame s’y ajustait ? Il demeura immobile quelques secondes, observant la rainure dans la pierre. La forme était trop précise pour être décorative. Puis il se releva. Il devait essayer. Il quitta l’église, le cœur battant, et reprit le chemin de la maison.

La poignée était froide. Pas fraîche. Glacée.

Un froid anormal, comme si la maison avait cessé d’être habitée par l’air. À peine eut-il franchi le seuil que le sol vibra sous ses pieds. Un fracas éclata. Pas un objet tombé. Un effondrement de l’espace. Fergus s’immobilisa.

Quelque chose n’allait pas dans la pièce. Le séjour était méconnaissable.

Les rideaux tournaient en spirales furieuses. Les chaises étaient renversées. Une eau noire, épaisse, stagnait sur le sol, montant jusqu’à ses chevilles. Elle n’avait aucun reflet. Elle absorbait la lumière. Lorsqu’il fit un pas, le liquide ne produisit presque aucun bruit, comme s’il n’était pas vraiment de l’eau. Il se referma autour de sa jambe avec une lenteur presque visqueuse.

Et le piano jouait.

Pas une musique. Une répétition disloquée, martelée avec obstination. Les notes cognaient contre les murs avec la régularité d’un cœur malade. Sa première pensée fut pour son compagnon.

— Boy !

Sa voix se déforma dans l’écho.

Il s’élança vers l’escalier. L’eau claqua contre ses mollets. Quelque chose glissa sous la surface.

— BOY !

L’escalier tremblait. À l’étage, le froid le frappa comme une gifle. La boule de cristal avait explosé. Les éclats scintillaient au sol comme une constellation brisée. Et sur la table, dressé verticalement, le miroir. Dans sa surface, la pièce ne se reflétait pas. Il y avait un œil.

Unique. Bleu glacé. Pupille fendue. Il ne clignait pas. Il évaluait. Et Fergus eut la certitude troublante que cet œil le reconnaissait.

Une voix, presque douce :

— Vous êtes en retard, monsieur Mauprey.

Comme s’il se tenait tout près de lui, quelque part derrière le miroir.

Le piano redoubla. Un gargouillis monta derrière lui. Fergus tourna la tête. Au centre de la pièce, entre le raton laveur, le hérisson, le moyen-duc et la martre empaillés, une forme blanche gisait sur le parquet.

Boy.

Étendu sur le sol. Raide. Les yeux dilatés. Une écume rouge aux babines. Le corps secoué de convulsions brutales. Autour de lui, un cercle de bougies rouges. Les flammes inclinées vers le sol, aspirées vers un point invisible. Une odeur de soufre et de métal brûlé saturait l’air.

La panique frappa Fergus en plein plexus. Brute. Animale. Il fit un pas vers le cercle. Le miroir vibra. Un son aigu, insupportable, traversa la pièce et Fergus fut projeté en arrière contre la bibliothèque. Des livres s’effondrèrent.

Sur le cantou, la petite statuette de bronze représentant un chevalier en armure fut arrachée de son socle et traversa la pièce comme projetée par une force invisible. Elle alla s’écraser contre le mur opposé dans un fracas métallique presque criant avant de retomber au sol. Pendant une fraction de seconde, Fergus eut l’impression absurde que le choc n’avait pas été celui d’un objet… mais celui d’un corps que l’on jetait contre la pierre.

L’œil se dilata. Le reflet changea.

Une salle souterraine.
Une table de pierre.
Une épée.
Et l’ombre de Slange.

— Vous n’avez pas la capacité.

Boy hurla. Un cri aigu, déchirant. Et pendant une seconde, Fergus eut la certitude que ce n’était pas un cri de chat. Quelque chose céda en Fergus. Il tomba à genoux. Ses poumons se bloquèrent. L’air ne venait plus.

Le Clavis Inferni gisait au sol, ouvert devant lui. L’ouvrage d’exorcisme relié de cuir sombre qu’il avait feuilleté quelques jours plus tôt, posé sur la table de chevet. La double page exposée portait un titre tracé à l’encre rouge :

Ritus Contra Intrusionem.

Les instructions à imposer lors d’une attaque par une entité maléfique.

Il tendit la main. Mais au même instant, les tessons de la boule de cristal s’élevèrent et tournèrent autour de lui. Les bougies explosèrent en gerbes rouges. Une ombre noire jaillit du cercle. Dense. Compacte. Elle se projeta vers lui.

Il voulut reculer. Trop tard. L’ombre entra par sa bouche. Un froid absolu envahit sa gorge. Puis sa poitrine. Il eut un haut-le-cœur violent. Ses yeux se révulsèrent. Le monde disparut.

Il vit un gouffre. Des silhouettes encapuchonnées. Une lame ancienne posée sur une pierre. Et l’œil de Slange, tout proche. Son cœur s’emballa. Puis ralentit. Une douleur fulgurante traversa son bras droit : un éclat de verre venait de pénétrer profondément dans la chair. Le sang coula. Chaud. Réel.

L’ombre se débattait dans sa poitrine. Elle cherchait à s’ancrer. Puis, soudain : Circé.

Pas une apparition. Une pression chaude dans son dos. Une voix ferme.

— Relève-toi. Ne cède pas.

Il voulut répondre qu’il ne pouvait pas. Mais il comprit. Il n’était pas en train de bannir quelque chose. Il empêchait quelque chose d’entrer. L’ombre ne cherchait pas à l’attaquer. Elle cherchait à habiter sa place.

Il se redressa. Très lentement. L’ombre comprimait ses poumons. Sa vision se troublait.

Il accumula.

Air.

Difficile. Chaque inspiration brûlait la poitrine.

Eau.

Des larmes coulaient sans qu’il s’en aperçoive.

Feu.

La douleur dans son bras devint incandescente.

Terre.

Une lourdeur brutale envahit ses jambes. Ses pieds semblaient cloués au parquet. Chaque muscle se raidit sous ce poids écrasant.

Son cœur manqua un battement. Puis deux. Une peur absolue le saisit. Il allait mourir là. Ridiculement. Étouffé. Alors il fit ce qu’il n’avait jamais fait. Il abandonna l’orgueil. Il cessa de vouloir vaincre. Il occupa l’espace. Silence intérieur.

Total.

Alors les quatre éléments s’alignèrent. Nets. Distincts. Disponibles. Sa voix était rauque. Les mots lui revinrent brusquement à l’esprit.

Le Clavis Inferni gisait à ses pieds, ouvert. Son regard avait accroché quelques lignes, juste assez pour comprendre.

Ritus contra intrusionem.

La formule de refus. Alors il parla.

— Ce lieu n’est pas le vôtre.
— Ce corps n’est pas le vôtre.

Il inspira une dernière fois.
— Par la Volonté Une.

Rien de plus.

L’ombre hurla. Un son de métal arraché. Elle fut expulsée de sa poitrine et projetée vers le miroir. Le miroir implosa. Les tessons retombèrent. Le piano s’arrêta. Les bougies s’éteignirent.

Boy tressaillit. Puis miaula faiblement.

Fergus s’effondra face contre terre. Son bras saignait abondamment. Un éclat de verre s’était enfoncé profondément dans la chair, juste au-dessus du poignet. Le sang coulait le long de sa main et gouttait sur le parquet. Son cœur battait irrégulièrement. Trop vite. Puis trop lentement.

Il rampa jusqu’à Boy. Le prit contre lui.

— On est encore là…

Le silence s’était refermé sur la pièce.

Après quelques secondes — ou quelques minutes, il n’aurait su dire — il se redressa péniblement. La blessure saignait toujours. Il descendit à la salle de bain en titubant légèrement. Chaque marche lui donnait l’impression que sa poitrine était trop étroite. Il s’assit sur le rebord de la baignoire. Regarda son bras. L’éclat de verre était visible sous la peau. Il inspira profondément. Puis d’un geste rapide et ferme, il le retira.

La douleur fut vive, brutale, presque aveuglante. Le sang jaillit davantage. Il serra les dents.

Il laissa couler le sang quelques secondes pour nettoyer la plaie. Puis passa le bras sous l’eau froide. La morsure du froid lui fit du bien. Il ouvrit l’armoire à pharmacie.

Compresses. Désinfectant. Bandage.

Il nettoya soigneusement la plaie. Le produit brûla. Il ne détourna pas le regard.

— Tu l’as cherché, murmura-t-il pour lui-même.

Il appliqua une compresse épaisse et enroula un bandage serré autour du poignet et de l’avant-bras. Le tissu se teinta légèrement de rouge. Il observa sa main trembler. Pas de faiblesse musculaire.

Il resta là un moment, assis, le dos contre le carrelage froid.

Il sentait encore, au centre de sa poitrine, une trace. Pas une douleur. Une empreinte. Comme si quelque chose avait effleuré l’intérieur de lui. Il le sentit avec netteté. Ce n’était pas une simple attaque. Quelqu’un avait tenté de s’ancrer. Une pensée plus violente que toutes les autres le traversa.

Boy.

Il se redressa aussitôt et remonta l’escalier sans réfléchir. La pièce portait encore l’odeur âcre de la cire brûlée.

Boy était étendu sur le flanc, le corps encore parcouru de petites secousses résiduelles. Ses yeux bleus étaient immenses, dilatés, comme s’ils fixaient quelque chose d’invisible. Une trace rouge marquait ses babines.

— Mon Boy…

Il s’agenouilla et posa la main sur son flanc. Le cœur battait. Trop vite, mais il battait. Il passa les mains le long de son dos, vérifia qu’aucun membre ne pendait anormalement.

Rien de brisé. Rien de sanglant.

Juste cette respiration courte, saccadée. Il l’enveloppa dans une couverture et le serra contre lui. Le chat tremblait encore, par vagues.

Fergus lui parla à voix basse, sans vraiment savoir quoi dire.

— C’est fini. Je suis là. Ça va…

Il humidifia un linge et essuya doucement l’écume séchée au coin de sa gueule. Boy protesta faiblement. Bon signe. Il le posa sur le lit et resta penché au-dessus de lui, la main posée sur sa poitrine pour sentir les mouvements. Il comptait sans s’en rendre compte.

Une… deux… trois respirations…

irrégulières… puis un peu plus calmes.

Au bout de quelques minutes, les tremblements cessèrent. Boy cligna des yeux. Son regard accrocha le sien. Reconnaissance. Présence.

Fergus relâcha enfin l’air qu’il retenait depuis trop longtemps. Il resta là encore un moment, à caresser lentement la fourrure, jusqu’à sentir la tension diminuer sous ses doigts. Alors seulement il se releva.

La pièce portait encore la violence de l’assaut.

Les éclats du miroir jonchaient le sol, mêlés aux fragments scintillants de la boule de cristal. Certains s’étaient fichés dans le bois du bureau. D’autres avaient glissé jusqu’aux angles de la pièce. Les bougies rouges n’étaient plus que des masses informes, affaissées sur la pierre. La cire avait coulé en traînées épaisses, figées comme du sang séché. Des livres avaient été arrachés des bibliothèques et gisaient ouverts au sol, pages froissées, coins cornés. Un cadre penchait contre le mur. La martre empaillée s’était légèrement déplacée sur son socle, inclinée d’un angle presque improbable. Son regard de verre semblait désormais dirigé vers la fenêtre.

Rien n’était à sa place.

Son regard se porta instinctivement vers le cantou.
Le support de marbre était vide. L’épée avait disparu. Il s’arrêta net. Pas pour s’indigner. Pour constater. Puis il se mit à la tâche. Lentement. Méthodiquement.

Il ramassa les tessons un à un, les déposant dans une bassine. Chaque flexion tirait sur son bras bandé. La douleur pulsait, sourde, régulière. Il ne ralentit pas. Il redressa les livres, les remit exactement à l’endroit qu’ils occupaient. Repositionna la martre. Nettoya la cire durcie au couteau, grattant la pierre jusqu’à retrouver sa teinte claire.

Près du mur opposé, il aperçut alors la petite statuette de bronze représentant un chevalier en armure. Elle avait été projetée là lors de l’attaque. Il la ramassa. Le métal était froid. Plus froid qu’il n’aurait dû l’être dans la chaleur étouffante de la pièce. Pendant une seconde, il eut l’étrange impression que le visage d’armure le regardait. Pas la fixité d’un objet. Autre chose. Il secoua légèrement la tête, comme pour chasser une fatigue qui s’installait trop vite. Puis il rapporta la statuette au cantou et la reposa à sa place exacte.

Il rétablit l’alignement. La maison devait redevenir stable. Un lieu qui n’est plus veillé finit toujours par se laisser envahir.

Le blason au-dessus du cantou attira alors son regard.

Les trois fleurs de lys avaient disparu. Pas brisées. Effacées. Comme si la pierre avait refermé ses lignes.

Puis son regard glissa vers le support en marbre qui soutenait l’épée.

Vide.

Elle n’était plus là.

Le froid s’installa en lui. Slange n’avait pas cherché uniquement à l’abattre. L’agression qui aurait pu lui être fatale n’était qu’un écran. Le véritable objectif était l’épée. Il n’était pas venu pour emporter un symbole ou un souvenir. Pendant qu’il luttait pour respirer, pendant qu’il empêchait l’ombre de s’ancrer en lui, l’essentiel se jouait ailleurs.

Mais pourquoi maintenant ?

Avait-il perçu quelque chose en lui ?
Une pensée trop insistante ?
Une intuition qu’il n’avait pas su dissimuler ?

Elle n’avait pas été prise au hasard. Fergus resta immobile quelques secondes, le regard perdu dans la pièce.

L’épée.

Elle n’était ni précieuse, ni décorative. Rien qui puisse attirer un voleur ordinaire. Pourtant Slange l’avait prise. Pas pour la garder. Pour s’en servir. L’image revint alors dans sa mémoire : la pierre froide du sarcophage, la forme creusée dans la dalle. Cette rigole taillée avec une précision étrange, trop régulière pour être simplement ornementale.

Son intuition était la bonne.

La rainure n’épousait pas seulement la forme de la lame. Elle en reproduisait exactement la mesure. Ce n’était pas un décor funéraire. C’était un ajustement. Un ajustement aussi précis n’existe jamais par hasard.

Il enveloppa Boy dans une couverture. Plus question de le laisser seul. Il descendit l’escalier. La pièce du bas avait retrouvé son calme. Les chaises étaient de nouveau en place, les rideaux immobiles. L’air ne portait plus cette odeur âcre qui saturait la maison quelques minutes plus tôt.

Tout paraissait normal. Trop normal.

Comme si la violence qui venait de s’y déployer avait été brusquement rejetée hors des murs. La maison semblait retenir son souffle. Il franchit la porte d’entrée.

La place Saint-Étienne était étrangement calme. Les pierres blondes des façades reflétaient une lumière pâle. Aucun bruit ne montait des ruelles. Archignac paraissait intacte. Indifférente.

Fergus traversa la place d’un pas rapide et poussa la porte de l’église.

Le sarcophage.

La dalle était décalée. Pas fracassée. Ouverte.

Il s’approcha. Sur le dessus du sarcophage, enchâssée dans la rigole de pierre taillée à sa mesure, reposait l’épée.

Placée là. Utilisée.

Le fourreau de pierre n’était pas décoratif : c’était un mécanisme, une serrure. Et la clé venait d’être tournée.

Fergus sentit un vertige.

Le sceau avait été brisé. Et dans sa poitrine, la trace froide pulsait encore. Sa première cicatrice. Il s’agenouilla au bord du sarcophage.

Le chevalier reposait là, dans son armure intacte — ou presque. Il le voyait pour la première fois. Un homme inhumé en armes, exception rare, presque anachronique. Il avait toujours entendu dire que les chevaliers n’étaient pas enterrés en armure complète. Trop coûteuse. Trop symbolique. Et pourtant celui-ci l’avait été. Volontairement.

Son regard glissa vers le plastron.

Le métal portait une marque récente. Un rivet avait été déplacé. À la lumière rasante qui filtrait par l’interstice de la dalle, un contour rectangulaire apparaissait nettement — trace plus claire, protégée du temps.

Le plastron avait été entrouvert.

Et refermé.

Il passa les doigts dans l’interstice. L’espace était vide. Vide d’une absence récente. Quelque chose avait été logé là. Quelque chose de plat. De souple, peut-être. Et on venait de l’emporter. Le chevalier n’avait pas été dérangé pour lui-même. On était venu chercher ce qu’il gardait.

Fergus releva les yeux vers l’épée.

Non.

Là n’était pas sa place. Elle n’était pas destinée à demeurer scellée dans la tombe d’un chevalier oublié. Elle gardait la maison depuis très longtemps déjà. Elle était le point d’équilibre du lieu. Elle devait retrouver son socle de marbre.

Slange ne l’avait pas volée. Il s’en était servi.

Il glissa la main sous la garde et la retira lentement de son alvéole. Un frottement sourd résonna sous la voûte. Rien ne se produisit. Il resta immobile quelques secondes. À l’écoute. Puis il reposa la dalle avec précaution, la faisant coulisser jusqu’à retrouver son alignement exact. Il ajusta la pierre.

Aucune fissure nouvelle. Aucun éclat. Un déclic sec se fit entendre. Confirmation discrète que le mécanisme de fermeture avait repris.

Il se releva.

L’intérieur de l’église paraissait intact. Le silence, dense et ancien, avait repris sa place. Personne ne pourrait deviner ce qui venait de se jouer ici. Il quitta l’église d’un pas mesuré, l’épée dissimulée sous son manteau, Boy toujours serré contre lui.

La guerre venait de commencer.

Chapitre VIII : Les trois lys