Chapitre XXI : Le plieur fantôme

Lorsqu’il sortit de chez Serge, la C5 était déjà stationnée devant la borie, soigneusement garée à l’ombre du vieux tilleul près de la chaumière. Le guérisseur n’avait donné qu’une explication sobre :

— Il fallait que rien ne paraisse anormal au village.

Serge était monté à la maison avant l’aube, alors que la nuit pesait encore sur les collines. Il l’avait extrait du cercle encore incandescent, l’arrachant à la chaleur résiduelle avec une précision calme. Il avait aussi emmené Boy, l’enveloppant dans une couverture épaisse avant de le porter contre lui. Deux vies soustraites au feu. Deux souffles ramenés de justesse.

Puis il les avait installés dans la voiture : Fergus à demi conscient sur la banquette arrière, Boy blotti contre lui. Il avait pris le volant sans hâte et redescendu le chemin pierreux jusqu’à sa chaumière. La voiture avait été garée sous le vieux tilleul, près du muret de pierres sèches. Là, tout paraissait normal. Rien ne devait éveiller la curiosité.

Lorsque Serge estima qu’il pouvait repartir, Fergus reprit le volant et s’engagea sur le chemin qui menait de nouveau vers Archignac. Sur la route, les collines du Périgord noir paraissaient calmes, presque indifférentes. Les chênes verts découpaient leurs silhouettes sombres sur le ciel clair. Boy dormait sur le siège passager, mais ses oreilles frémissaient à chaque virage. La maison apparut bientôt au détour du chemin. Fergus gara la voiture exactement à sa place habituelle, devant la façade de pierre blonde. Il coupa le moteur. Le silence reprit immédiatement possession du lieu.

Tout semblait normal.

De l’autre côté de la rue, le vieil homme au béret avançait comme à son ordinaire, appuyé sur sa canne. Le bois frappait la pierre avec la régularité d’un métronome patient. Arrivé à hauteur de la maison, il ralentit imperceptiblement. Son regard se posa sur Fergus. Ni insistant, ni troublé. Puis il poursuivit sa marche.

En descendant du véhicule, Fergus sentit pourtant la différence. L’air n’était plus hostile. Il conservait cependant une tension résiduelle, comme une vibration retenue. Il entra. La pièce principale paraissait intacte. Aucune trace visible d’incendie. Une odeur très légère de brûlé persistait toutefois dans les fibres du bois — une mémoire invisible.

Il ouvrit grand les fenêtres. Puis il se mit au travail.

Il commença par la sauge. Dans un brûloir de terre cuite, il déposa des feuilles séchées qu’il avait lui-même récoltées aux heures planétaires. La fumée blanche s’éleva lentement, pure et régulière. Il la guida vers les angles du séjour, sous l’escalier en châtaignier, autour du piano, jusqu’au seuil de la cuisine. Ensuite, il sortit d’un bocal de la bibliothèque un fragment de résine d’ammoniac. La gomme, légèrement jaunâtre, exhalait une odeur âcre et sacrée. Il en broya un morceau au mortier puis le déposa sur un charbon ardent. La fumée qui s’en dégagea était plus lourde que celle de la sauge, plus pénétrante. Elle semblait consolider l’espace, comme si elle renforçait une membrane invisible autour des murs. Il passa ensuite de l’eau salée sur les poignées, les seuils, le plateau du cantou. Il remit en place les pierres aux angles du plateau. Rétablit les axes. Réactiva les flux.

Les gestes étaient précis. Assurés.

Peu à peu, la maison retrouva sa respiration. Mais Serge l’avait averti : cela ne suffirait plus…

Remonté à l’étage, Fergus s’approcha de la bibliothèque. Le Grimoire de Circé reposait à sa place parmi les ouvrages anciens. Il le prit et l’ouvrit. Entièrement rédigé en écriture magique et en latin, le texte déployait des caractères courbes, serrés, presque organiques, qu’il avait appris à déchiffrer au fil des semaines.

À première vue, le texte semblait impénétrable.

Mais pour lui désormais, les signes s’assemblaient en formules, en correspondances, en procédures précises.

Recettes.
Sceaux.
Encres.
Prières.
Méthodes opératoires.

Un recueil de pratique. Pur. Structuré.

Il le referma.

La théurgie devait s’y trouver quelque part. Mais ce n’était pas encore le moment.

En se retournant vers le bureau près de la fenêtre, son regard fut attiré par une pochette cartonnée qu’il n’avait jamais vraiment examinée. Elle ne faisait pas partie des livres. Elle semblait déposée là intentionnellement. Il l’ouvrit.

À l’intérieur, des coupures de presse soigneusement découpées. Le papier était jauni par le temps.

Le Parisien Libéré

Édition du 17 mai 1998

Drame lors d’un baptême de parachutisme en région parisienne

Deux étudiants en médecine, lauréats d’un concours interne organisé au sein d’un CHU parisien, avaient remporté un baptême de parachutisme. Les docteurs Séraphin Slange et Melchior Mauprey, tous deux âgés de 27 ans, ont effectué un saut samedi dernier depuis l’aérodrome de Cerny-La Ferté-Alais. Le saut du docteur Slange s’est déroulé normalement. En revanche, pour des raisons encore inexpliquées, le parachute principal du docteur Mauprey ne se serait pas ouvert. Le parachute de secours n’aurait pas non plus fonctionné. Le décès a été constaté sur place.

Fergus sentit une pulsation sourde dans sa tempe. Melchior Mauprey. Son père. Il tourna la page.

L’enquête privilégie la piste accidentelle

Les experts techniques n’ont relevé aucun signe d’intervention extérieure. Les parachutes avaient été vérifiés selon les normes en vigueur. L’hypothèse d’un défaut matériel isolé reste privilégiée.

Séraphin Slange. Le survivant… Fergus revit le regard froid du médecin à Saint-Geniès. Les pupilles brièvement fendues. Le piano rouge. L’Adagio d’Albinoni… Il baissa les yeux vers la dernière feuille contenue dans la pochette. Un feuillet manuscrit. L’écriture de Circé. Deux mots :

“Chute accidentelle ?”

Le point d’interrogation semblait creuser le papier. Fergus resta immobile. La pochette n’était pas un souvenir. C’était une question laissée en suspens. Si la mort de Melchior n’était pas un accident… Alors la guerre n’avait pas commencé à Archignac. Elle avait commencé dans le ciel.

Il referma lentement la pochette. Le Grimoire attendait toujours sur la table. La théurgie pouvait patienter encore quelques heures. Il venait de comprendre que son initiation n’avait pas commencé avec le feu astral. Elle avait commencé bien plus tôt. Et quelqu’un, ce jour-là, était revenu au sol…Pas son père…

Un frisson sec lui parcourut la nuque. Il connaissait les mécanismes des dossiers clos trop vite, des conclusions nettes, des rapports synthétiques qui ferment une affaire comme on rabat un clapet. Il se leva. Dans la cuisine, le réseau passait mieux. Il posa le téléphone sur la table, hésita une seconde, puis composa. Trois tonalités.

— Allô ?

— Looten.

Un bref silence. Puis la voix de son ancien collègue, surprise et rugueuse.

— Mauprey ? Je t’écoute.

Fergus inspira légèrement. Ce n’était pas la première fois depuis son arrivée en Dordogne qu’il sollicitait son collègue. Quelques semaines plus tôt, il lui avait déjà demandé de creuser discrètement sur un certain Séraphin Slange. Looten n’avait pas posé trop de questions. Il avait simplement fait son travail.

— J’ai encore besoin de toi.

Un léger souffle au bout du fil.

— Vas-y.

— Cette fois, c’est plus ancien. Un accident de parachutisme. Mai 1998. Aérodrome de Cerny-la-Ferté-Alais.

— Région parisienne ?

— Oui.

— Tu as un nom ?

Fergus regarda la lumière filtrer sur les carreaux.

— Non. Pas pour l’instant.

— Tu veux que je cherche quoi exactement ?

— Je veux savoir si une enquête technique approfondie a été menée. Pas seulement le rapport météo. Je veux les expertises sur le matériel. Le contrôle des parachutes.

Au bout du fil, Looten ne parlait plus. On devinait le bourdonnement lointain d’un couloir.

— Tu penses à quoi ?

— Je pense à la possibilité d’une intervention humaine.

Le mot n’était pas prononcé. Il n’en avait pas besoin.

— Sabotage ? finit par dire Looten.

Fergus garda le silence une fraction de seconde.

— Je veux savoir qui a plié le parachute défaillant. À quelle date. Sous quelle qualification. S’il y a eu une audition du plieur. S’il existe la moindre mention d’anomalie : suspente, élévateur, couture.

— Tu me demandes de rouvrir un accident vieux de presque trente ans, sans me donner le nom de la victime.

— Je te demande de vérifier si l’enquête a été complète.

Un souffle.

Looten réfléchissait.

— Il va me falloir plus qu’une date. Club organisateur ? Type de saut ?

— Mai 98. Manifestation aérienne civile. Cerny. Ça devrait suffire pour retrouver le PV initial.

Un silence plus dense.

— D’accord. Je vais interroger les archives centrales. Si le dossier est aux archives judiciaires de Paris, ça prendra un peu de temps.

— Prends le temps qu’il faut.

— Fergus…

— Oui.

— Pourquoi maintenant ?

Il leva les yeux vers l’étage. Vers la pochette refermée.

— Parce que certaines archives mentent par omission.

Looten ne posa pas d’autre question.

— Je te rappelle dès que j’ai quelque chose.

— Merci.

Il raccrocha.

La cuisine sembla soudain plus étroite. Cerny-la-Ferté-Alais. Un parachute défaillant. Et quelque part, dans un dossier jauni, un nom.

Fergus resta quelques secondes immobile. Puis il remonta lentement à l’étage. Il ne s’assit pas tout de suite. Le Grimoire était toujours ouvert sur la table basse. La flamme de la bougie avait laissé une trace de cire noire sur le plateau. Tout semblait attendre qu’il reprenne le fil magique. Mais ce n’était plus le moment des symboles. C’était le moment des procédures.

Il tourna à gauche vers la chambre d’amis, ouvrit l’ordinateur posé sur le bureau. L’écran s’alluma dans un léger souffle. Il resta un instant immobile devant la page d’accueil, puis tapa simplement :

Fédération française de parachutisme.

Le site s’ouvrit. Sobre. Institutionnel. Logos officiels. Onglets techniques. Il navigua méthodiquement : réglementation, sécurité, maintenance du matériel. Un paragraphe attira son attention.

Certificat de Qualification Professionnelle – Plieur de parachute

Il cliqua. Le texte était précis. Administratif. Sans ambiguïté. Le pliage des parachutes ne pouvait être effectué que par une personne titulaire d’un CQP plieur, certification professionnelle délivrée après examen technique. Formation encadrée. Validation des compétences. Attribution d’un numéro de qualification individuel.

Fergus se redressa légèrement.

Un numéro. Pas un simple savoir-faire. Une traçabilité. Il poursuivit sa lecture.

Le CQP était obligatoire pour toute structure affiliée proposant des sauts. Les clubs devaient faire appel à un plieur certifié pour le contrôle, l’entretien et le pliage des voiles principales comme des parachutes de secours..

Il fit défiler. Un autre encadré mentionnait le carnet matériel.

Chaque ensemble parachute — harnais, voile principale, secours — devait être référencé : numéro de série, date de mise en service, historique des interventions. Le carnet était conservé par le chef du matériel du club.

Dans ce document figuraient :

– les dates de pliage
– le nom du plieur
– son numéro de qualification
– les observations éventuelles
– les réparations
– les changements de composants

Rien n’était laissé au hasard. Un parachute ne tombait pas du ciel sans laisser de trace. Fergus sentit une tension froide s’installer dans sa poitrine.

Mai 1998.

Si une intervention avait eu lieu sur le principal ou le secours, elle avait été inscrite quelque part. Si une suspente avait été changée, si une anomalie avait été notée, cela devait figurer dans un carnet. Et si rien ne figurait… Alors il faudrait se demander pourquoi. Il passa une main sur son visage.

Un plieur certifié.
Un numéro de qualification.
Un chef matériel détenteur du carnet.
Un nom.

Quelqu’un avait plié ce parachute avant le saut. Et quelqu’un avait signé. La vérité était peut-être écrite à l’encre noire dans un carnet oublié depuis vingt-sept ans — comme si toute main agissante finissait, malgré elle, par laisser la trace de son passage. Fergus referma l’onglet du site. Il resta quelques minutes immobile, les mains posées sur le bureau. L’écran était noir désormais. La pièce silencieuse.

Puis le téléphone vibra.

Une fois. Puis une seconde. Il regarda l’écran.

Looten.

Il décrocha aussitôt.

— Oui.

La voix de Looten était plus basse que tout à l’heure. Plus tendue.

— Ça a été plus rapide que je le pensais.

Fergus se redressa légèrement.

— Je t’écoute.

— Cerny-la-Ferté-Alais est en zone gendarmerie. Pas police. J’ai appelé la brigade compétente, celle de Guigneville-sur-Essonne. Ils ont encore des archives locales. Et j’ai réussi à parler à l’adjudant qui s’était occupé du dossier à l’époque.

Un battement.

— Il se souvenait de l’affaire ?

— Oui. Parce qu’il avait trouvé un détail étrange.

Le souffle de Fergus se ralentit.

— Il avait creusé la piste du parachute, continua Looten. Pas juste le rapport météo. Il a fait vérifier le matériel. Il a consulté le carnet du parachute.

Fergus sentit son estomac se contracter.

— Et ?

— Il a retrouvé le numéro de certification du plieur. Tout était consigné. Nom. Numéro de qualification.

— Donc le pliage était régulier.

— Officiellement, oui.

Un silence.

— L’adjudant a contacté la Fédération française de parachutisme à l’époque. Ils lui ont transmis un double du diplôme du plieur. Certificat officiel. Numéro valide. Formation validée.

— Et ?

Looten marqua une pause.

— Nom. Adresse. Et photographie d’identité.

Le cœur de Fergus battait plus fort, mais son visage resta impassible.

— Et les recherches ?

— Infructueuses.

Le mot tomba comme une pierre.

— L’adresse n’existait pas. Ou plus. Pas de trace fiscale. Pas d’inscription durable dans les registres. Rien de cohérent.

— Un homonyme ?

— Non.

Une pause.

— Un fantôme.

Le silence se fit plus dense.

— L’adjudant a fini par soupçonner que le type s’était inscrit à la formation sous un faux nom. Fausse adresse. On ne sait pas comment c’est passé à travers les mailles. Peut-être moins de contrôles à l’époque. Peut-être une complicité. Il n’a jamais pu l’établir.

Fergus fixa le mur en face de lui.

Un plieur certifié.
Un numéro valide.
Un diplôme officiel.

Et un homme qui n’existait pas.

— Pourquoi le dossier a été classé ? demanda-t-il calmement.

— Faute de preuve. Aucune trace d’intervention matérielle démontrable. Pas de coupure nette constatée à l’époque, rien d’objectivable juridiquement. L’adjudant n’avait qu’une intuition. Pas un élément.

Fergus ferma les yeux une seconde.

— Il m’a envoyé la copie du diplôme scanné, reprit Looten. Je viens de t’envoyer la photo en MMS.

Un silence bref suivit.

— J’ai aussi reçu les identités des deux parachutistes impliqués.

Fergus ne répondit pas.

— Slange. Séraphin Slange.

La voix de Looten changea imperceptiblement.

— Et l’autre… Melchior Mauprey.

Fergus sentit le nom s’alourdir.

— Mauprey… c’est bien ton nom.

— Oui.

— C’est quelqu’un de ta famille ?

— Mon père.

Un souffle au bout du fil.

— Donc, si je résume… Slange. Ce même Slange pour lequel tu m’as déjà demandé des recherches. Et ton père. Dans la même affaire…

Silence.

— Tu vois comme moi que ça commence à faire beaucoup, Fergus.

Un silence pesa encore quelques secondes. Puis la voix de Looten reprit, plus directe.

— Parce que tu es à Archignac depuis quoi… quelques semaines ? Et tu me fais ressortir un accident classé depuis presque trente ans. Un dossier où apparaissent ton père… et ce même Slange dont tu m’as déjà demandé des infos.

Il marqua une pause.

— Ça ne peut pas être du hasard. Alors dis-moi comment tu travailles, là-bas.

Le ton n’était pas accusateur. Mais il n’était plus détendu non plus.

— Tu as quelqu’un sur place ?

Le téléphone vibra presque aussitôt dans la main de Fergus.

Il l’éloigna légèrement de son oreille.

— Je te rappelle.

Il raccrocha.

L’écran de son téléphone venait de s’allumer. Le message de Looten. Il l’ouvrit. Une image y était attachée. Une photographie d’identité légèrement jaunie s’afficha : fond neutre, regard droit, visage fermé.

Fergus sentit le sang quitter son visage.

Il connaissait ces traits. Ou plutôt ce regard. Moins jeune. Plus marqué. Mais identique. Le même regard qu’il avait vu sur une autre photo au congrès de Bordeaux. Sous un bracelet en forme d’ouroboros…

Il posa le téléphone sur le bureau. L’image du vrai faux plieur restait gravée derrière ses paupières. Une question surgit aussitôt. Devait-il tout dire à Looten ?

Le faux nom.
La photographie.
Le lien avec les Serpentis.
Le congrès de Bordeaux.

Esteban Serna.

Son premier réflexe fut policier : partager. Croiser. Mettre en réseau. Mais la réflexion s’imposa presque immédiatement. Looten était droit. Walewale efficace. Mais ils travaillaient dans un cadre rationnel : procédures, preuves matérielles, hiérarchie. Ce qu’il venait d’effleurer dépassait ce cadre.

Une organisation capable d’infiltrer une formation officielle. D’obtenir un diplôme sous une fausse identité. De disparaître des registres administratifs. Et, si son intuition était juste, d’organiser une chute mortelle sans laisser de trace exploitable. Ce type de structure ne laissait pas seulement tomber des hommes du ciel. Elle protégeait ses arrières. Et ceux qui creusaient trop profondément pouvaient devenir… gênants.

Fergus resta immobile.

S’il transmettait ses soupçons sans preuve formelle, il exposerait Looten. S’il parlait de Serpentis, de réseau ésotérique, de filiation templière, il perdrait toute crédibilité. Pire : il déclencherait peut-être une réaction. Il sentit une lucidité glacée s’installer en lui. Non. Pour l’instant, il ne dirait rien. Il laisserait Looten travailler sur les éléments factuels. Les archives. Les dates. Les signatures. Mais la lecture occulte du dossier… la dimension invisible de l’affaire… cela, il le garderait pour lui. Pas par défiance. Par protection.

Il se redressa lentement.

S’ils étaient capables d’agir dans l’ombre depuis des décennies, il ne les affronterait pas frontalement. Il leur répondrait autrement. Avec méthode. Avec préparation. Avec une force qu’ils n’anticiperaient pas. Le combat ne serait pas juridique. Il serait initiatique. Et il devait s’y préparer seul.

La maison semblait attentive.

S’il voulait comprendre ce qui se jouait réellement, il lui fallait changer de plan. Quitter l’investigation pour l’élévation. Il ralluma l’ordinateur. Il lui fallait un cadre clair, non une intuition.

Il consulta plusieurs sources évoquant la théurgie, puis s’arrêta sur une définition synthétique :

Selon Pierre A. Riffard :

« La théurgie est une forme de magie qui permet de se mettre en rapport avec les puissances célestes bénéfiques afin de les voir ou d’agir sur elles (par exemple en les contraignant à animer une statue, à habiter un être humain, à révéler des mystères). »

Il lut plus loin :

« Théurgie symbolique ou cérémonielle : la théurgie symbolique œuvre par prières, silence, catharsis. La théurgie cérémonielle a recours aux symboles, formules, incantations, fumigations. »

Puis :

« Théurgie ascendante ou descendante : la théurgie ascendante cherche à élever l’âme de l’homme vers l’Esprit de Dieu ou vers quelque esprit — un ange, par exemple. La théurgie descendante cherche à faire descendre Dieu ou quelque esprit dans l’homme — par exemple un médium — ou dans une chose, comme une statue. »

Fergus referma les yeux un instant.

Ascendante. Descendante. Élever l’âme… ou faire descendre l’esprit.

Il comprit que ce qu’il avait vécu avec Alinaelle relevait peut-être déjà d’une forme de théurgie ascendante. Mais la descendante…

La descendante était une autre affaire. L’écran restait allumé, mais Fergus ne le regardait plus. La théorie posait un cadre. Il lui fallait maintenant la pratique. Il referma l’ordinateur, se leva et se dirigea vers les bibliothèques qui encadraient la fenêtre. Les volumes y étaient rangés avec un ordre précis, presque méthodique. Circé ne conservait rien au hasard. Ses doigts glissèrent lentement sur les reliures. Il cherchait le mot.

Théurgie.

Il tira d’abord un ouvrage au dos brun patiné :

Cours de haute magie B, du docteur Fernand Rozier.

Plus loin, un volume plus dense, presque austère :

Traité méthodique de magie pratique B, de Papus.

Enfin, dans un rayon plus retiré, relié de toile sombre :

La pratique de la magie évocatoire B, le second ouvrage pédagogique de Franz Bardon.

Puis son regard s’arrêta sur deux volumes jumeaux, à la reliure noire sobre, frappée d’un symbole discret.

Theurgia Magica – Tome I et Tome II

En sous-titre :

Manuel d’étude théurgique selon la tradition des Élus Coëns et de la Golden Dawn.

Il les sortit avec une précaution particulière. Ces deux derniers volumes n’étaient pas des livres de vulgarisation. C’étaient des manuels destinés aux étudiants sorciers. Des ouvrages d’application.

Rozier exposait.
Papus expliquait.
Bardon structurait.

Mais Theurgia Magica semblait transmettre.

Fergus posa les volumes sur la table et les contempla un instant.

La masse de savoir accumulée entre ces reliures dépassait largement une simple lecture. Il comprit qu’il lui faudrait des jours. Peut-être des semaines. Non seulement pour assimiler les principes, mais pour en éprouver la cohérence.

La théurgie ne se résumait pas à des définitions. Elle exigeait préparation, purification, discipline. Et puis il y avait le reste :

Les instruments.
Les encens.
Les sceaux.
Les correspondances planétaires.
Les matières premières qu’il faudrait récolter ou consacrer.

Il sentit, non pas une crainte, mais le poids exact de l’engagement. Ce n’était plus une enquête.

Il prit son téléphone et rappela Looten.

— Oui ?

— C’est moi. Merci pour le MMS. J’ai bien reçu la photo.

— Parfait.

— Je vais creuser de mon côté.

Un court silence.

— La recherche faciale a donné quelque chose ?

— Non. Rien de concluant. Aucune correspondance exploitable pour l’instant.

— D’accord.

Fergus marqua une pause.

— Écoute… tu m’as demandé comment je travaillais ici.

— Oui.

— Disons que j’ai un informateur.

Un froissement léger au bout du fil.

— Ah ?

— Mais ce n’est pas une personne.

Silence.

— Pardon ?

— Ce n’est pas un contact humain. Pas un indic. Encore moins un collègue local…

Looten attendait.

— On pourrait appeler ça une forme d’intelligence artificielle.

— Tu plaisantes ?

— Non. Sauf que ce n’est pas artificiel.

Il marqua un temps.

— C’est… naturel.

Un silence plus long.

— Fergus…

— Je t’expliquerai quand je reviendrai à Dunkerque. Ce sera plus simple en face-à-face.

Looten souffla doucement.

— Je ne sais pas si je dois m’inquiéter.

— Ne t’inquiète pas. Je garde les choses sous contrôle. Après tout… c’est le résultat qui compte, pas vrai ?

Un court silence s’installa.

— Fergus…

— Oui ?

— Fais attention à la ligne sur laquelle tu marches.

Un silence bref.

— Je sais.

Puis Fergus conclut simplement :

— On reste en contact.

Ils raccrochèrent.

chapitre XXII : Sous le sceau de Saturne