Chapitre 12 : Les Masques et le Serpent

Melchior Mauprey occupait depuis des mois une chambre trop petite pour lui. Une ancienne résidence universitaire — Châtelet — à deux pas du CHU. Un lieu conçu pour des passages rapides, pas pour un homme qui cherchait le silence. Les murs y étaient minces, les couloirs bruyants, et les nuits rarement paisibles. Les portes claquaient sans cesse. Les rires, l’alcool, les musiques trop fortes remontaient des étages inférieurs jusqu’à l’aube. Plus de fêtards que de studieux, songeait-il souvent, sans colère, mais avec une lassitude croissante. La chambre n’était guère plus qu’un cube fonctionnel : un lit étroit, un bureau, une armoire métallique. Tout y semblait provisoire, interchangeable, comme si personne n’était censé y rester vraiment. Melchior s’y sentait à l’étroit, physiquement autant qu’intérieurement. Le bruit l’empêchait de dormir. L’exiguïté l’empêchait de penser. Il avait cru pouvoir s’en contenter. Il s’était trompé.

Ce fut un matin ordinaire, après une nuit hachée par une fête improvisée à l’étage, qu’il prit la décision de chercher ailleurs. Rien de théâtral. Une simple évidence. Il ne fuyait pas : il se déplaçait. Quelques jours plus tard, en passant devant un panneau d’affichage à la fac, qu’il ne regardait jamais, son regard fut accroché par une annonce manuscrite. Une colocation. Une maison ancienne en ville dans un quartier calme. Un loyer étonnamment raisonnable. L’écriture était nette, appliquée, sans emphase. Rien qui promette plus que ce qui était écrit.

Il hésita. Puis il nota le numéro.

La voix au téléphone était posée, jeune encore, mais déjà assurée. L’interlocuteur se présenta comme étudiant en médecine, tout comme lui. Cette seule information suffit à lever une partie de ses réticences. Le rendez-vous fut fixé simplement, sans discussion inutile, comme si les choses allaient de soi. La maison se situait à l’écart des axes fréquentés. Une bâtisse ancienne, solide, sans prétention. À l’intérieur, l’espace respirait. Les plafonds étaient hauts, les pièces silencieuses. Le contraste avec la résidence Châtelet était immédiat, presque apaisant.

L’autre occupant était déjà présent. Il se présenta sous le nom de Séraphin Slange. Même cursus. Même univers. Quelques mots échangés sur les stages, la fatigue, les nuits trop courtes. Une poignée de main franche. Un regard calme, attentif, difficile à lire sans être inquiétant. Slange parlait peu, mais avec justesse. Il n’y avait chez lui ni familiarité excessive ni froideur. Une retenue qui inspira aussitôt confiance. Ils évoquèrent les règles de la maison, les horaires, le partage des espaces. Rien de contraignant. Slange n’insista sur rien. Melchior apprécia cette sobriété. Elle lui donna l’impression d’un accord tacite, équilibré, presque évident.

La décision fut prise rapidement. Sans calcul. Sans arrière-pensée. En quittant la résidence universitaire, Melchior éprouva un soulagement inattendu. En refermant pour la dernière fois la porte de sa chambre trop étroite, il eut le sentiment de sortir d’un lieu qui n’avait jamais été qu’une transition inconfortable. Il ignorait que ce choix banal, dicté par le besoin de silence et de stabilité, venait de le placer exactement là où il devait être. Mais cela, ni lui — ni personne d’autre — n’en avait encore conscience.

La cohabitation s’installa sans heurts. Chacun respectait spontanément les silences de l’autre. Les journées étaient longues, rythmées par les cours, les stages, les allers-retours vers le CHU. Les horaires variaient, parfois imprévisibles, mais jamais conflictuels. Ils se croisaient le matin dans la cuisine, échangeaient quelques mots pratiques, puis repartaient chacun vers ses obligations. Slange poursuivait, lui aussi, un cursus exigeant. Les études médicales ne laissaient guère de place au repos, et Melchior reconnut chez son colocataire cette fatigue familière — celle des étudiants qui tiennent par habitude plus que par énergie. Rien d’exceptionnel. Rien qui distingue Slange de tant d’autres rencontrés sur les bancs de la faculté ou dans les couloirs de l’hôpital. Les soirées étaient calmes. Souvent silencieuses.

Il arrivait qu’ils dînent ensemble, simplement, sans cérémonie. Les conversations restaient générales : les stages, les enseignants, la difficulté de rester concentré quand le corps réclame du repos. Slange parlait peu de lui. Il écoutait davantage qu’il ne racontait. Melchior appréciait cette retenue. Elle lui laissait de l’espace. La maison offrait ce que la résidence universitaire ne lui avait jamais donné : du recul. Du temps étiré. La possibilité de penser sans être interrompu. Parfois, une présence discrète se manifestait dans une autre pièce — un pas, une porte refermée, un objet déplacé — simple rappel qu’il n’était pas seul, sans que cela n’exige quoi que ce soit de lui.

Peu à peu, une forme de confiance tacite s’installa. Ils ne parlaient pas de leurs vies passées. Pas vraiment. Mais certaines phrases glissaient, au détour d’un repas tardif ou d’un moment de fatigue partagé. Des fragments. Des impressions. Slange ne posait jamais de questions directes. Il se contentait de répondre, parfois de reformuler, puis laissait le silence reprendre sa place. Melchior évoquait ses doutes, cette sensation diffuse d’être arrivé à un point d’équilibre instable. Il parlait de choix hésitants, de directions encore floues. Rien de précis. Rien qui appelle une réponse. Juste ce que l’on confie quand l’autre n’insiste pas. Un soir, presque distraitement, il laissa échapper :

— Il y a des choses… qu’on ne transmet pas vraiment.

Slange leva légèrement la tête, sans l’interrompre.

— Elles suivent leur propre logique, ajouta Melchior après un instant, comme si la phrase s’était imposée à lui.

Slange hocha lentement la tête. Il ne dit rien. Melchior eut alors le sentiment fugace d’avoir été compris sans s’être livré. Cette impression lui parut réconfortante. Il n’y vit rien de plus qu’une coïncidence heureuse, née d’une cohabitation équilibrée. Pour l’heure, il n’y avait là que deux étudiants fatigués, partageant un toit et un silence devenu confortable. Rien de plus. Rien d’autre.

Le temps passa sans heurt apparent. La maison avait trouvé son rythme. Les semaines s’écoulaient, portées par la fatigue ordinaire des études, les stages exigeants, les retours tardifs. Rien ne venait troubler l’équilibre qui s’était installé entre eux. Une cohabitation simple, presque évidente. Melchior se sentait mieux qu’il ne l’aurait cru. Il travaillait avec plus de constance. Dormait plus profondément. Le calme du lieu lui permettait de réfléchir sans être sans cesse interrompu. Peu à peu, une détente s’installait — non pas une insouciance, mais un relâchement intérieur, comme si quelque chose cessait enfin de résister. Slange y contribua sans jamais en avoir l’air. Il ne posait pas de questions directes. Ne cherchait pas à savoir. Il se contentait d’être là, attentif, disponible, sans curiosité apparente. Quand Melchior parlait, Slange écoutait vraiment. Il ne coupait pas. Ne corrigeait pas. Il laissait les phrases aller à leur terme, même lorsqu’elles hésitaient. Cette qualité d’écoute était rare.
Et Melchior, sans s’en rendre compte, s’y appuya. Les échanges restaient modestes, mais quelque chose se déplaça. Les conversations ne portaient plus seulement sur les cours ou les stages. Elles glissaient, parfois, vers des terrains plus personnels. Des remarques en apparence anodines, lancées sans intention particulière.

Un soir, Slange évoqua la difficulté de se construire quand on porte un nom, une histoire, des attentes que l’on n’a pas choisies. Il n’en fit pas un sujet. Il laissa simplement la phrase flotter, comme une pensée partagée. Melchior resta silencieux un instant.
Puis il répondit. Il parla de sa famille. Pas longuement. Pas en détail. Mais il parla. D’un héritage flou. D’une sensation ancienne de décalage, comme s’il avait grandi à côté de quelque chose qu’il ne comprenait pas tout à fait. Il évoqua des figures dont il respectait la mémoire sans toujours en saisir le poids. Des silences transmis plus sûrement que des paroles. Slange n’interrompit pas. Il se contenta, parfois, de reprendre un mot. Une expression. Comme pour s’assurer qu’il avait bien entendu — et pour inviter Melchior à continuer s’il le souhaitait.

— On ne choisit pas toujours ce que l’on reçoit, dit-il simplement à un moment.
— Non, répondit Melchior. Et parfois… on ne sait même pas ce que c’est.

Il s’étonna lui-même de cette confidence. Elle lui sembla naturelle, presque nécessaire. Comme si le cadre s’y prêtait. Comme si la maison elle-même retenait ce qui devait rester à l’intérieur. Les jours suivants, Melchior y repensa sans malaise. Il n’avait pas l’impression de s’être trop livré. Au contraire. Il avait le sentiment diffus d’avoir mis des mots sur quelque chose qui, jusque-là, restait confus. Slange, de son côté, demeurait inchangé. Même retenue. Même discrétion. Mais Melchior sentait désormais, sans pouvoir l’expliquer, qu’il pouvait parler devant lui sans risque. Que certaines choses trouvaient là un espace sûr pour émerger. Il ignorait que cette confiance, patiemment installée, n’était pas un hasard. Qu’elle avait une fonction. Une direction.

Rien n’était encore nommé.
Rien n’était encore compris.

Mais le seuil avait été franchi — non par une révélation, mais
par un simple accord tacite.

*

*

Bien des années étaient passé depuis ces jours-là. La maison, la colocation, les silences partagés appartenaient désormais à un autre temps. À une autre vie. Ce qui s’y était joué continuait pourtant de produire ses effets, loin de Melchior, loin même de toute conscience humaine. Les choix faits alors, sans le savoir, avaient tracé des lignes que nul ne pouvait plus effacer.

À Archignac, Fergus Mauprey n’en connaissait pas encore l’origine précise, mais il en ressentait désormais les conséquences. La nuit était tombée sur le village. Une douceur immobile enveloppait les pierres anciennes, comme si le jour avait laissé derrière lui une chaleur résiduelle. La maison reposait dans ce calme dense propre aux soirs périgourdins, sans agitation, sans souffle. Fergus était seul, pleinement éveillé, et savait que ce qu’il s’apprêtait à entreprendre ne relevait ni du souvenir ni du rêve. Il était temps de reprendre un voyage en astral.

Fergus ne s’y engagea pas à la légère.

Depuis l’après-midi, il avait volontairement ralenti le rythme. Un repas léger, pris sans distraction, presque cérémoniel dans sa simplicité. Pas de café. Pas de Pecharmant ni Rosette. Il laissa le corps s’alléger avant d’exiger quoi que ce soit de lui. Lorsque la nuit s’installa sur Archignac, il ferma les volets, tamisa la lumière, étendit une couverture au sol et s’assura que rien ne viendrait troubler ce qu’il s’apprêtait à faire. Il savait qu’il irait seul. Cette certitude n’était ni une bravade ni une mise à l’épreuve. Simplement un constat. Alinaelle ne serait pas là cette fois-ci. Il s’en souvenait pourtant avec précision. Ses conseils lui revinrent, non comme une voix, mais comme des phrases gravées dans la mémoire :

Ne confonds jamais profondeur et élévation.
Plus tu descends, plus tu es visible.
Et tout ce qui te perçoit ne te veut pas du bien.

Fergus s’allongea sur le dos, les bras légèrement écartés du corps, paumes tournées vers le haut. Il ajusta la couverture pour que la chaleur soit constante, enveloppante, sans pesanteur. Puis il ferma les yeux. Il entra en yoga nidra.

La respiration se ralentit naturellement. Il guida son attention à travers le corps, méthodiquement : les pieds, les jambes, le bassin, le thorax, les épaules, la nuque, le visage. Chaque zone se relâchait, non pas en s’éteignant, mais en se vidant. Le mental suivit. Les pensées se raréfièrent, puis cessèrent de s’imposer. Le corps sombra dans une immobilité profonde, tandis que la conscience demeurait claire, intacte. Il reconnut le seuil. Cet instant précis où le corps dort, mais où l’esprit veille. Là où l’on n’a plus besoin de volonté. Là où l’on glisse. Le monde se dissout sans rupture. Fergus sut immédiatement qu’il ne rêvait pas.

Il se tenait dans un espace sans forme stable. Ni sol, ni ciel. Une profondeur sombre, mouvante, saturée de résidus émotionnels. L’air — s’il pouvait encore être nommé ainsi — était dense, presque collant, chargé de traces anciennes. Rien à voir avec les strates claires qu’Alinaelle lui avait fait traverser autrefois.

Il était descendu. Dans le bas astral.

À peine cette certitude s’imposa-t-elle qu’il sentit des présences. Elles n’apparurent pas : elles étaient déjà là. Autour de lui. Attirées. Sensibles à sa conscience éveillée, à sa cohérence intérieure. Certaines s’approchaient maladroitement. D’autres restaient à distance, hésitantes, comme retenues par leur propre confusion. Il comprit qu’il était sollicité. Pas par des mots. Par des flux. Des fragments d’émotions brutes : peur, colère, attente, incompréhension. Fergus se concentra aussitôt. Il posa une intention claire, ferme, comme on trace un cercle invisible. Il ne repoussa pas — il délimita. Les présences reculèrent légèrement. Alors il en perçut une autre : Elle ne cherchait pas à s’imposer. Elle restait en retrait, plus lourde, plus dense. Sa vibration frappa Fergus avec une netteté immédiate, presque douloureuse.

Quelque chose, dans cette présence, accrocha aussitôt Fergus. Ce n’était ni une forme précise, ni un visage. Plutôt une sensation familière, une dissonance subtile, comme une note fausse qu’il aurait déjà entendue. Il se figea, attentif. Cette vibration là, il la connaissait. Des images surgirent malgré lui. Un dossier resté ouvert trop longtemps. Des auditions incomplètes. Des témoignages contradictoires. La foule, les masques, l’alcool, la nuit interminable du carnaval de Dunkerque. Une enquête menée avec Looten, patiente, méthodique, et pourtant laissée sans conclusion faute d’élément décisif. Il comprit alors. Cette entité n’était pas une errance quelconque. Elle portait encore la trace d’un événement précis, d’un nom, d’une affaire qu’il n’avait jamais pu refermer. Une histoire qui continuait de peser, sourdement, comme une dette professionnelle et intime à la fois.

La vérité lui parvint sans détour, mais chargée d’un poids brut. le meurtrier n’était pas un inconnu de la victime : C’était un collègue. Un homme du même bureau, du même quotidien, de ces visages que l’on croise chaque jour sans méfiance. Quelqu’un avec qui il avait partagé des pauses, des plaisanteries, peut-être même des confidences. La promotion récente de la victime à un poste convoité avait ouvert une fissure invisible. Une humiliation silencieuse, ruminée longtemps, nourrie par le sentiment d’injustice. Rien d’exceptionnel. Rien de spectaculaire. Juste cette jalousie ordinaire, poisseuse, qui attend son moment.

Le carnaval avait fourni le terrain. L’alcool coulait sans mesure. Les corps titubaient, les voix montaient, les repères se brouillaient. Dans cette nuit particulière, tout semblait permis. Les règles ordinaires perdaient leur poids. Les masques n’étaient pas qu’un jeu : ils offraient l’illusion d’une impunité, d’un monde inversé où les interdits reculaient d’un pas. L’agression avait été brutale.
Et clairement criminelle. Pas un coup perdu. Pas un geste isolé.
Un acharnement. Plusieurs coups de couteau portés au thorax, répétés, désordonnés, comme si la rage avait pris le pas sur toute conscience. Une violence déchaînée, libérée par l’alcool, amplifiée par la confusion générale. Personne, autour, n’avait compris tout de suite. Les cris se mêlaient aux chants. Le sang à la bière renversée. Et quand la lucidité revint, il était déjà trop tard.

Ce qui retenait encore cette âme ici, ce n’était pas la haine. C’était l’incompréhension. L’impossibilité d’admettre qu’une vie ait pu s’achever ainsi. Pour si peu. Pour une rancœur mesquine, décuplée par l’ivresse et par ce sentiment trompeur que, cette nuit-là, les règles ne s’appliquaient plus. Il ne comprenait pas. Il ne comprenait toujours pas comment un collègue, avait pu devenir son meurtrier. Et tant que cette question restait sans réponse, il demeurait là — suspendu, incapable d’avancer. Fergus sentit que c’était précisément cette incompréhension qui l’avait cloué dans le bas astral.

Autour d’eux, les autres entités s’agitaient de nouveau, attirées par ce qui venait de se produire. Fergus comprit qu’il ne devait pas s’attarder. Le bas astral ne se visite pas. Il se traverse. Il se retira consciemment, sans précipitation, en remontant le fil de sa respiration intérieure. Le retour fut net. Il ouvrit les yeux dans la pénombre de la pièce. Le corps était lourd, mais intact. L’esprit, lui, était d’une clarté presque tranchante. Il resta immobile quelques instants, laissant les sensations se stabiliser, puis se redressa lentement.

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