À Archignac, la nuit était tombée sur le village. Une douceur immobile enveloppait les pierres anciennes, comme si le jour avait laissé derrière lui une chaleur résiduelle. La maison reposait dans ce calme dense propre aux soirs périgourdins, sans agitation, sans souffle. Fergus était seul, pleinement éveillé, et savait que ce qu’il s’apprêtait à entreprendre ne relevait ni du souvenir ni du rêve. Il était temps de reprendre un voyage en astral.
Fergus ne s’y engagea pas à la légère.
Depuis l’après-midi, il avait volontairement ralenti le rythme. Un repas léger, pris sans distraction, presque cérémoniel dans sa simplicité. Pas de café. Pas de Pécharmant ni de Rosette. Il laissa le corps s’alléger avant d’exiger quoi que ce soit de lui. Lorsque la nuit s’installa sur Archignac, il ferma les volets, tamisa la lumière, étendit une couverture au sol et s’assura que rien ne viendrait troubler ce qu’il s’apprêtait à faire.
Il s’allongea sur le dos, les bras légèrement écartés du corps, paumes tournées vers le haut. Il ajusta la couverture pour que la chaleur soit constante, enveloppante, sans pesanteur. Puis il ferma les yeux.
Il entra en yoga nidra.
La respiration se ralentit. Le corps s’enfonça dans l’immobilité. L’esprit demeura clair.
Il franchit le seuil.
L’espace dans lequel il se tint n’avait rien de stable. Une profondeur obscure, sans repères, saturée d’énergies fragmentées. Rien de précis. Rien de narratif. Seulement des tensions. Des formes incomplètes. Des fragments de volonté sans direction.
Il comprit qu’il était descendu. Pas appelé. Descendu dans le bas astral.
Aucun point d’ancrage lumineux. Très vite, il sentit que quelque chose le percevait. Non pas une entité distincte, mais une multitude diffuse, sensible à sa cohérence. Sa simple conscience éveillée créait une perturbation.
Une pression s’exerça. Subtile. Puis plus nette.
Il traça intérieurement un cercle de protection. Stabilisa sa respiration. Raffermit son axe. Il ne chercha pas à explorer. Il se retira. Le bas astral ne se visite pas. Il se traverse. Il remonta par le fil de sa respiration. La densité se délita. La vibration changea. Ce n’est qu’alors, lorsqu’il atteignit une fréquence plus claire, qu’une lumière pâle se manifesta devant lui.
Non pour l’accompagner. Pour l’arrêter.
Alinaelle.
Elle ne souriait pas.
Fergus comprit immédiatement que ce n’était pas une visite de simple guidance. Quelque chose en lui s’était déjà tendu avant même qu’elle parle. Depuis plusieurs jours, une pensée revenait avec insistance.
Le château.
Commarque.
Les parchemins.
L’Arche.
Il n’avait rien décidé officiellement. Mais il savait qu’il irait.
— Fergus.
Sa voix n’était ni grave ni douce. Elle était juste.
— Tu t’apprêtes à franchir un seuil que tu ne mesures pas encore.
Il ne chercha pas à feindre l’ignorance.
— Je dois y aller. Au château. C’est là que tout converge.
— C’est là que tout peut se rompre, répondit-elle sans élever le ton.
Autour d’eux, la strate claire vibrait d’une stabilité presque austère.
— Commarque n’est pas une ruine abandonnée. C’est un nœud. Un point de tension ancien. Ses pierres ont été travaillées, chargées, scellées bien avant ta naissance. Ce que tu crois chercher n’est pas simplement dissimulé. C’est gardé.
Fergus sentit une résistance monter en lui. Pas de la défiance. Une urgence.
— Les parchemins qui mènent à l’Arche s’y trouvent. Je le sais.
Alinaelle le regarda longuement. Il n’y avait ni reproche ni inquiétude dans ses yeux, seulement une lucidité sans concession.
— Ce que tu cherches au château n’est pas un objet que l’on s’approprie. L’Arche n’est pas un trésor dissimulé dans la pierre. C’est un point de convergence. Une concentration ancienne de forces que peu d’hommes ont su approcher sans s’y perdre. Elle ne se laisse pas prendre. Elle révèle. Et elle amplifie ce qui se présente devant elle.
Un silence. Puis, plus doucement :
— Et tu n’as pas encore scellé ta propre fondation.
Il voulut répondre, invoquer sa progression avec Athénor, ses exercices, la maîtrise des éléments, mais elle leva la main.
— Travaille encore. Ancre-toi. Fortifie ta lumière. Apprends à tenir seul dans la profondeur sans être vu.
Sa voix se fit plus basse, presque imperceptible :
— Et surtout… n’entre pas seul au château.
La clarté qui entourait Alinaelle se mit à vibrer plus finement, comme si la fréquence qui les reliait atteignait son terme naturel. Son regard demeura un instant encore posé sur lui — non pour convaincre, mais pour sceller l’avertissement.
Puis la lumière se raréfia autour de sa silhouette. Non pas une disparition, mais un retrait. Une présence qui se retire comme la marée, laissant derrière elle une tension intacte. Le lien se dénoua sans rupture. Et le silence reprit sa place. Après cela seulement, Fergus sentit la strate autour de lui s’alléger. Il ne s’en retira pourtant pas immédiatement. Il demeura suspendu un instant, l’esprit encore tendu par l’avertissement.
La lumière autour de lui changea imperceptiblement.
Ce n’était pas la clarté austère d’Alinaelle. C’était plus dense. Plus chaleureuse. Une présence qu’il reconnut avant même qu’elle ne se forme.
Circé.
Elle n’apparut pas d’un seul bloc. Son visage se dessina comme à travers une eau calme.
— Tu avances vite, dit-elle simplement.
Il voulut parler du château. Elle l’arrêta d’un regard.
— Tu dois comprendre d’où cela vient avant de vouloir savoir où cela te mène.
Un silence passa entre eux, chargé d’années.
— Après la mort de ton père, je n’ai rien cherché à comprendre. Il y avait toi. Il fallait grandir. La musique me suffisait pour traverser.
Elle esquissa un sourire léger.
— Lille m’offrait le mouvement. Le rythme. J’étais pianiste à l’orchestre philharmonique. La musique occupait tout l’espace.
Des images traversèrent l’air subtil : une salle éclairée, un piano noir sous les projecteurs, les archets levés.
— L’épée de ton père était restée au fond d’un placard. Je l’avais laissée là.
Sa voix se fit plus basse.
— Ton père parlait d’héritage. Moi, je parlais d’équilibre. Ce n’était pas la même chose. Les années ont passé comme des feuillets qu’on tourne. Quand tu es entré à l’école, puis au collège… au lycée… j’ai commencé à avoir plus de silence. Et le silence, parfois, appelle ce que l’on croyait oublié.
Elle marqua une pause.
— J’ai repris l’épée. Je l’ai observée comme on observe une partition inconnue. Le pommeau… les trois fleurs de lys. C’était un signe évident. Trop évident pour être décoratif. Le lien avec les Templiers fut rapide. Puis celui avec notre nom.
Elle évoqua alors sa belle-mère.
— Après la mort de Balthazar, elle s’est perdue dans sa mémoire. La démence la gagnait. Mais il y avait des éclairs. Des moments de lucidité presque tranchants. Elle parlait de l’épée. Du gisant. Du « centre ». Toujours ce mot.
Centre.
— À sa mort, j’ai hérité de la maison d’Archignac. Je n’y ai pas vu un refuge. J’y ai vu un poste.
Fergus sentit la pierre blonde, le cantou, la place Saint-Étienne.
— Quand j’ai pris ma retraite de l’orchestre, je suis venue m’y installer. Ce n’était pas seulement une retraite. C’était aussi une prise de relais.
Sa voix se fit plus claire.
— Les recherches m’ont conduite vers autre chose. Les plantes. Les pierres. Les cycles. J’ai compris que protéger ne signifiait pas combattre. Cela signifiait maintenir un équilibre.
Elle leva légèrement la main.
— Le gisant n’est pas un souvenir. C’est un point d’ancrage. Ce que les Mauprey protègent ne se voit pas. Mais si ce centre cède, tout se déforme.
Un silence.
Elle fixa Fergus.
La lumière autour d’elle se fit plus diffuse.
— N’oublie jamais : la protection précède l’action.
Puis elle s’effaça doucement.
Cette fois, ce ne fut pas une disparition brutale. La clarté autour d’elle se mit à vibrer différemment, comme si l’accord subtil qui les reliait atteignait sa limite. Son visage se diffusa dans la lumière bleutée. Non aspiré. Non arraché. Simplement hors de portée.
Le lien céda.
Fergus sentit la strate lui échapper, comme une note trop haute qu’on ne peut plus soutenir. Puis il ouvrit les yeux. Il faisait encore nuit. Boy dormait, roulé en boule à ses pieds. Le silence de la maison était dense, intact. Il fixa le plafond un long moment.
Les messages d’Alinaelle et de Circé étaient clairs. Mais l’appel était désormais impossible à ignorer.
Fergus resta un moment allongé, les yeux ouverts dans l’obscurité. Le corps avait retrouvé son poids familier, mais l’esprit demeurait en éveil, traversé par ce qu’il venait de vivre. Les paroles d’Alinaelle et celles de Circé continuaient de résonner en lui. Se rendormir paraissait impossible.
Son esprit dériva malgré lui vers l’objet qui se trouvait désormais au centre de toutes ces énigmes.
L’Arche.
Le mot revenait avec une insistance obstinée. Fergus se redressa et alluma la lumière. La pièce de travail apparut aussitôt autour de lui : les bibliothèques ordonnées, la grande table du cantou recouverte de sa nappe à carreaux bleus, les flacons et bocaux alignés sur les étagères du fond. L’endroit portait encore les traces discrètes de la vie de Circé, à la fois laboratoire, bibliothèque et lieu d’étude. il se leva et se dirigea vers les bibliothèques.
Ses doigts glissèrent lentement sur les reliures. Les ouvrages consacrés aux traditions anciennes occupaient toute une étagère. Il en tira un volume épais consacré aux textes bibliques et à leur interprétation historique. Il revint s’asseoir et ouvrit le livre.
L’Arche d’Alliance.
Selon la tradition, elle avait été construite sur ordre direct de Dieu lui-même, transmis à Moïse sur le mont Sinaï. Les textes de l’Exode en donnaient une description étonnamment précise : un coffre de bois d’acacia recouvert d’or pur, long de deux coudées et demie, large d’une coudée et demie, haut d’une coudée et demie. Deux anneaux d’or fixés sur les côtés permettaient d’y glisser des barres pour la transporter sans jamais la toucher.
Son couvercle, appelé propitiatoire, était une plaque d’or massif sur laquelle se dressaient deux chérubins aux ailes déployées. Leurs visages se faisaient face, inclinés vers le centre. C’était là, disaient les textes, que se manifestait la présence divine. À l’intérieur de l’Arche se trouvaient d’abord les Tables de la Loi — les pierres gravées des Dix Commandements.
Mais les traditions mentionnaient également d’autres objets.
Un vase contenant la manne, cette substance mystérieuse qui aurait nourri les Hébreux durant leur traversée du désert. Et le bâton d’Aaron, celui qui, selon le récit biblique, avait fleuri pour désigner le grand prêtre.
Trois symboles puissants : la loi, la subsistance et l’autorité spirituelle.
Pourtant, Fergus savait que ces descriptions ne suffisaient pas à expliquer la réputation redoutable de l’Arche. Les récits anciens étaient formels : l’Arche n’était pas seulement un objet sacré. Elle semblait dotée d’une puissance redoutable.
Durant l’Exode, elle marchait à la tête du peuple hébreu. Les textes racontaient que les eaux du Jourdain s’étaient ouvertes devant elle. Lors de la prise de Jéricho, les prêtres la portèrent en procession autour des remparts pendant sept jours. Au septième tour, les murailles de la ville s’effondrèrent. D’autres passages évoquaient des hommes frappés de mort pour avoir simplement posé la main sur elle.
Même ses ennemis semblaient redouter sa présence.
Lorsque les Philistins s’en emparèrent, racontent les chroniques, des calamités s’abattirent sur leurs cités : maladies, désordre, morts inexpliquées. Terrifiés, ils finirent par renvoyer l’Arche aux Hébreux.
Fergus tourna lentement une page.
Certains historiens modernes considéraient ces récits comme des mythes religieux. D’autres, plus audacieux, avaient proposé des hypothèses inattendues : l’Arche aurait pu être un dispositif capable de produire de puissants phénomènes énergétiques — une sorte de condensateur ancien, dont les effets auraient été interprétés comme des manifestations divines.
Fergus referma lentement le livre.
Quelle qu’ait été sa nature réelle, une chose semblait certaine : l’Arche n’avait jamais été un simple coffre rituel. Elle représentait à la fois une alliance spirituelle… et peut-être une force que peu d’hommes avaient su approcher sans danger.
La maison resta silencieuse autour de lui. Boy dormait toujours, indifférent aux mystères des hommes. Fergus referma le livre et éteignit la lumière. Lorsqu’il se rallongea enfin, les images de l’Arche continuaient de flotter dans son esprit.
Mais peu à peu, la fatigue reprit le dessus. Et cette fois, le sommeil vint. Et quelque part, dans l’ombre des collines de Dordogne, Commarque attendait.