Chapitre 14 Le Réveil

Lentement, il remonta des ténèbres, traversant une matière lourde et collante comme un songe qui se défait. Une lourdeur inhabituelle engourdissait son corps, sa tête vibrait sourdement, et sa respiration paraissait étrangère, comme empruntée à un autre. D’abord, il ne sentit rien ni chaleur, ni froid, ni douleur précise. Seulement un vide, une suspension.

Puis, une à une, ses perceptions revinrent. Un goût métallique sur sa langue. Une odeur de plantes sèches et de fumée douce dans l’air un crépitement discret, celui d’un feu nourri dans l’âtre. Le contact d’un drap rêche sur sa peau. Ses paupières se soulevèrent avec peine. La lumière était tamisée, mouvante, rousse comme celle d’une flamme filtrée par un rideau. Des silhouettes se découpaient à contre-jour, indécises : un plafond bas aux poutres noircies, des flacons sur une étagère, une ombre humaine penchée près de lui. Son esprit, lui aussi, se débattait dans la brume. Où était-il ? La maison de Circé ? Non. L’air ici était plus dense, plus chargé d’odeurs végétales. Quelque chose vibrait, une présence… , protectrice.

Alors seulement, il comprit. Il n’était pas chez lui. Mais ce lieu, étrangement, il le connaissait déjà. Une odeur de sauge mêlée de cendre lui parvint, familière, presque rassurante. Le léger cliquetis d’un mobile suspendu, fait d’os et de racines sèches, vibrait dans l’air chaud. À sa droite, des bocaux de verre alignés sur une planche portaient des étiquettes à l’écriture fine et tremblée. Tout cela, il l’avait déjà vu… il y a peu.

La mémoire s’ouvrit lentement, comme un rideau qu’on écarte.
Oui. C’était ici qu’il était venu, quelques semaines plus tôt, sur le conseil de Christian le voisin. Boy, son fidèle compagnon, gisait alors sans force, victime d’une attaque occulte invisible. Une image lui revint, fugitive, traversant la brume de son esprit.
Le guérisseur, penché sur Boy. Un bol de pierre, quelques feuilles broyées, un onguent sombre, une flamme, et des mots murmurés dans une langue qu’il n’avait pas comprise. Quelques heures plus tard, le chat respirait à nouveau. Il se souvenait maintenant de la chaleur du feu, du craquement du bois, et du regard étrange de l’homme, un regard où se mêlaient savoir ancien et compassion muette. Tout, jusqu’à la disposition des herbes et la lueur dansante des flammes, lui revenait comme un rêve retrouvé.

Oui… c’était bien la maison du guérisseur. Mais cette fois, c’était lui le patient. Et il devinait, sans oser encore se retourner, que celui qui l’avait sauvé jadis de la mort de Boy venait peut-être, à son tour, de le ramener d’un feu plus profond encore. Un long silence s’étira, ponctué par le souffle régulier d’un soufflet alimentant le feu. La voix grave et calme de l’homme s’éleva enfin, venue d’un autre plan :

— Reviens doucement, Fergus Mauprey. Le corps se souvient encore du feu… mais l’âme, elle, est revenue entière et indemne.

Fergus voulut parler, mais sa gorge ne produisit qu’un râle rauque. Le guérisseur posa sur ses lèvres un doigt ferme.

— Pas encore. Bois d’abord.

Une cuillère de métal froid toucha ses lèvres, laissant couler un liquide épais, amer, qui lui brûla la bouche avant de descendre dans sa gorge. Un mélange d’herbes, de miel et de quelque chose d’indéfinissable, presque électrique. Ses membres picotèrent, ses doigts frémirent. Peu à peu, le monde se recomposa autour de lui : la table de bois massif, les fioles, les herbiers ouverts, les symboles gravés sur les murs. Le lieu tout entier respirait la médecine et la magie à parts égales. Alors, la mémoire lui revint en un éclair violent : la chouette, le château, la lumière fulgurante le feu. Puis le noir. Il voulut se redresser, mais une douleur fulgurante le traversa de la poitrine jusqu’à la tempe. Il retomba, haletant. Le guérisseur posa une main sur son front ; une chaleur étrange s’y répandit, apaisante, presque surnaturelle.

— Ne lutte pas, murmura-t-il. Tu es vivant, et c’est déjà beaucoup.

Fergus ferma les yeux. Sous ses paupières, la silhouette du château des Serpenti dansait encore dans la flamme.

Sa première pensée fut pour Boy. Où était-il ? Avait-il survécu ? Un instant, le silence sembla s’épaissir, presque lourd. Puis, sur le bord du lit, quelque chose bougea. Une présence familière. Une respiration légère, un frottement de poils. Et soudain, il sentit contre sa main la caresse d’une langue râpeuse, tiède, obstinée.

— Boy…

Un murmure à peine audible franchit ses lèvres. Il ouvrit les yeux : le chat était là, assis sur la couverture, les yeux mi-clos, la queue enroulée autour de ses pattes. Sa fourrure avait perdu un peu de son éclat, mais son regard bleu brillait, plein de vie. Fergus sentit sa gorge se serrer. Il voulut le prendre dans ses bras, mais le guérisseur l’en empêcha doucement d’un geste de la main.

— Il veille sur toi, dit-il simplement. Tout comme tu as veillé sur lui.

Boy ronronna, un ronron profond, presque tellurique, qui vibrait jusque dans le plancher. Fergus, épuisé, laissa retomber sa tête sur l’oreiller. Le chat s’installa contre sa poitrine, et le monde sembla reprendre son souffle autour d’eux. Le feu continuait de crépiter dans l’âtre, projetant sur les murs des reflets d’ambre et de cuivre. Ici, dans la maison du guérisseur, tout baignait dans une paix étrange, suspendue — comme si la vie, pour un instant encore, avait décidé de les épargner.

Quelques heures plus tard, Fergus retrouva pleinement ses esprits. La torpeur s’était dissipée, ne laissant qu’une fatigue sourde, comme un écho du feu intérieur qu’il avait traversé. Le crépitement régulier dans l’âtre emplissait la pièce d’une chaleur tranquille. Il se redressa lentement. Ses mouvements étaient prudents, mesurés. Autour du lit, il remarqua des symboles tracés à la craie blanche sur le sol : des cercles concentriques, des runes anciennes, et, à chaque angle, une pierre polie, luisante comme si elle respirait. Une odeur d’encens léger flottait encore dans l’air. Il comprit que ces signes formaient un espace de protection, une barrière invisible contre les forces qu’il avait dû affronter. Le souvenir du château, du feu, du cri de la chouette, le traversa comme une lame. En relevant la tête, il aperçut l’homme, assis près de la cheminée. Le guérisseur.
Il fumait une longue pipe de bois sombre, d’où s’échappaient des volutes bleutées qui montaient lentement vers les poutres. Sa silhouette se découpait sur la lueur orangée du feu, calme, immobile, comme hors du temps.

— Vous… comment suis-je arrivé ici ? demanda Fergus d’une voix encore rauque.

Le vieil homme tourna la tête vers lui, un sourire discret ourlant ses lèvres.
— Tu ne t’en souviens pas ?

Fergus secoua la tête.
— Non. J’ai vu… le feu, puis plus rien.

Le guérisseur aspira une bouffée de sa pipe, garda la fumée un instant avant de la relâcher dans un long souffle.Il marqua une pause, planta son regard dans le sien.
— J’ai reçu un message.

Fergus fronça les sourcils.
— Un message ? De qui ?

— D’Eloën, répondit l’homme calmement. Le messager des anges gardiens.

Le nom fit frissonner l’air. Fergus sentit une vibration sourde, la même qu’autrefois dans ses méditations les plus profondes.
— Eloën… murmura-t-il. Je le connais.

— Je n’en doute pas, fit le guérisseur. Il m’a prévenu qu’un péril imminent menaçait la demeure de mon amie Circé. Alors, j’ai pris la route avant l’aube.

Quand je suis arrivé à Archignac, la nuit brûlait encore au-dessus du bourg. L’air sentait la cendre et la pierre chaude. Tout annonçait l’incendie à venir.

Il marqua une pause, ses yeux perdus dans la flamme.
— Je suis monté jusqu’à la maison de Circé. Les vitres vibraient comme sous un souffle. À travers les rideaux, j’ai vu la lumière danser — un feu intérieur, pas celui du bois. J’ai compris que le péril était déjà là.

Fergus écoutait sans un mot.

— Je suis entré par le jardin, tout était silencieux, mais au-dessus, la chaleur était étouffante. J’ai gravi l’escalier et je t’ai trouvé dans la pièce du haut, au centre d’un cercle encore incandescent. Tu étais étendu là, immobile, le visage noirci de suie, les paupières closes. Autour de toi, le tapis se consumait par endroits, exhalant de fines fumerolles. La maison n’attendait qu’une étincelle pour s’embraser.

Il se tut un instant, laissant retomber la cendre de sa pipe dans le foyer.
— J’ai vu aussi le chat, recroquevillé juste à la limite du cercle, haletant, les poils hérissés. Il n’avait pas franchi la ligne.

Un léger frisson parcourut Fergus. Il se souvenait à présent : le feu, la lumière, puis ce silence absolu avant le néant.

Le guérisseur reprit, d’une voix plus basse :
— Si je n’avais pas reçu l’avertissement d’Eloën, vous seriez tous deux partis avec la maison.

Fergus, encore pâle, fronça les sourcils.
— Mais comment… comment ce message t’est-il parvenu ? Eloën ne parle pas.

Le guérisseur esquissa un sourire tranquille, ses yeux d’ambre mi-clos.
— Non, il ne parle pas. Il ne l’a jamais fait. Il agit, simplement. Et celui qui sait regarder comprend.

Il se pencha pour attiser la braise dans le foyer. Les flammes s’élevèrent aussitôt, révélant au fond de la cendre un éclat bleu pâle, semblable à une gemme enfouie.

—Les signes sont venus d’eux-mêmes :
Tout d’abord, les pierres de ma porte ont suinté une rosée inhabituelle, alors que le vent venait du nord.
Puis l’eau dans le chaudron s’est mise à tourner à contre-sens, comme si quelque chose cherchait à y dessiner une spirale.
Et sur ma table, les feuilles de gui se sont dressées d’elles-mêmes, comme animées d’un souffle intérieur.

Il tira une bouffée de sa pipe, laissa la fumée s’étirer dans la lumière du feu.
— J’ai reconnu la signature d’Eloën. C’est ainsi qu’il se manifeste. Par la matière, par la loi silencieuse des correspondances.
Il n’envoie pas de mots : il fait vibrer les choses.

— Et tu as su ce que cela signifiait ? demanda Fergus, fasciné.

— Oui. À travers ces signes, j’ai perçu la forme d’un danger imminent. La rosée sur la pierre annonçait la présence d’un esprit du Feu en marche. Le tourbillon dans l’eau marquait le passage d’une force qui franchissait les plans. Et le gui dressé… c’était l’appel d’un allié céleste. Une urgence.

Il se tourna vers Fergus, le regard pénétrant.
— Alors j’ai pris ma besace, quelques sels de protection et quelques herbes, Je savais que c’était chez mon amie Circé que le feu allait frapper, et que celui qu’elle avait désigné pour lui succéder y était menacé.

Fergus sentit un frisson remonter le long de sa nuque.
Le guérisseur poursuivit, plus doucement :
— Je n’avais aucun doute : le message venait d’Eloën, et il me conduisait à toi.

Il tira une dernière bouffée de sa pipe, puis ajouta d’une voix grave :
— Quand j’ai franchi le seuil de la maison, les murs vibraient déjà sous la poussée du Feu astral.
Mais au centre, ton cercle tenait bon. C’est lui qui vous a protégés, toi et l’animal.

Fergus resta silencieux. Le souffle de Boy, roulé contre sa poitrine, se mêlait au sien. Dans la cheminée, la flamme prit un instant la forme d’une aile lumineuse avant de se dissoudre dans l’ombre.

Fergus demeura un instant silencieux, les yeux fixés sur les flammes. Le nom d’Eloën flottait encore dans l’air, léger comme un encens invisible. Puis il releva la tête vers l’homme assis près du feu.

— Comment vous appelez-vous ? demanda-t-il enfin.

Le guérisseur esquissa un sourire discret.
— Serge, répondit-il simplement. Serge de la Borie, pour ceux qui tiennent encore aux noms de famille.

Fergus répéta le nom à mi-voix, comme pour l’ancrer dans sa mémoire.
— Et… vous connaissiez ma mère ?

Serge hocha lentement la tête, ses yeux d’ambre se plissant dans une expression à la fois tendre et lointaine.
— Depuis son arrivée à Archignac. Cela remonte à une dizaine d’années maintenant. Nous nous sommes rencontrés par hasard, un matin de printemps, sur le chemin des Meuniers. Un sourire remonta à ses lèvres.
— Nous étions tous deux penchés sur les mêmes plantes, tu sais. Elle cueillait de la mercuriale et du muguet, moi de la quintefeuille et de la salsepareille. Il était environ huit heures, sous la gouverne de Mercure.
Nous avons tout de suite compris, sans avoir besoin de parler, que nous obéissions aux mêmes lois, aux mêmes rythmes.

Il marqua une pause, puis ajouta :
— C’est ainsi que les choses commencent entre ceux qui œuvrent avec le même dessein : un regard, une intuition, et la reconnaissance d’une lumière commune.

Fergus écoutait avec attention, comme s’il redécouvrait un pan secret de sa mère.
— Vous étiez amis ?

— Oui. L’amitié s’est tissée naturellement, au fil des saisons et des échanges. Nous nous retrouvions parfois pour les cueillettes, d’autres fois pour échanger des herbes, des recettes, ou simplement une tasse de thé. Circé avait ce don rare d’écouter sans juger, et d’enseigner sans même parler. Elle savait tout ce qu’il faut taire pour laisser l’autre apprendre.

Il tira sur sa pipe, fit danser la fumée dans la lumière du feu.
— Nous avons beaucoup travaillé ensemble, elle et moi.
Nos chemins étaient différents, mais nos buts identiques : comprendre ce qui relie les règnes — le minéral, le végétal, l’humain — et rétablir l’équilibre lorsqu’il se rompt.

Un silence doux suivit ses mots.
Fergus sentit naître en lui une chaleur étrange, une gratitude mêlée de chagrin. Il aurait voulu que Circé soit là, pour confirmer ce lien, pour sourire de cette complicité née dans la nature, au détour d’un talus fleuri. Serge, comme s’il avait perçu ce sentiment, ajouta doucement :
— Elle parlait souvent de toi, Fergus. Pas comme d’un fils à sauver, mais comme d’un héritier à éveiller.
Elle savait que le jour viendrait où ton chemin croiserait le mien.

Fergus resta pensif, les yeux perdus dans la danse des flammes.
Les mots de Serge éveillaient en lui un mélange de curiosité et de crainte. Il sentit néanmoins qu’il pouvait aller plus loin.

— Vous disiez que vous vous retrouviez souvent, reprit-il.
Mais… vous deviez sentir qu’elle portait quelque chose en elle.
Un secret peut-être ?

Serge hocha lentement la tête.
— Oui. Je l’ai compris dès les premières semaines. Circé n’était pas une femme ordinaire, tu t’en doutes. Elle vivait comme si chaque geste pesait d’un poids ancien, comme si tout ce qu’elle faisait devait réparer une faute ou prolonger une mission qui ne lui appartenait pas entièrement.

Il se leva, alla poser sa pipe sur la tablette près du foyer.
— Je n’ai jamais osé lui poser de questions directes. Ce genre de silence, on le respecte. Mais son regard… son regard parlait parfois plus que ses mots. Il y avait en elle la tristesse des êtres qui savent trop de choses.

Il revint s’asseoir lentement.
— J’ai fini par comprendre qu’elle portait un fardeau lié à son défunt mari. Une histoire ancienne, enracinée dans des forces plus profondes que la simple douleur humaine. Quelque chose qu’elle n’avait pas choisi, mais qu’elle assumait avec cette dignité tranquille qui la caractérisait.

Fergus releva la tête, le cœur serré.
— Vous savez ce qui est arrivé à mon père ?

Serge soupira longuement, les mains jointes sur ses genoux.
— Pas tout. Mais j’ai deviné l’essentiel.
Ton père n’était pas étranger au monde des Arcanes. Il avait touché à des choses anciennes, et dangereuses.
Circé a passé le reste de sa vie à contenir ce qui en avait fui.

Le silence tomba, lourd et dense.
Le feu sembla se faire plus discret, comme s’il écoutait lui aussi.

— Elle ne m’en a jamais parlé, reprit Serge d’une voix plus basse.
Mais je sentais, dans sa manière de choisir les plantes, dans ses rituels de purification, qu’elle œuvrait pour maintenir un équilibre menacé. Ce n’était pas de la magie, c’était de la garde. Une veille, un combat silencieux.

Fergus resta longtemps silencieux. Ses pensées tournaient, s’entrechoquaient, s’organisaient peu à peu comme les pièces d’un puzzle qu’on remet en ordre après l’orage.
Les paroles de Serge, celles de Circé, les visions qu’il avait eues dans ses méditations, tout prenait soudain un sens.

— Alors… murmura-t-il, mon père, Melchior, faisait partie de ces milites dont parle le Liber Militiæ Arcanæ ?

Serge hocha lentement la tête.
— Oui. un membre officiel de leurs descendants, sans doute, le dépositaire d’un fragment d’un savoir que les Milites Arcani ont protégé pendant des siècles. Un secret ancien, aussi dangereux que sacré.

— Le fragment… fit Fergus, pensif. Vous voulez dire… un morceau du plan ?

— Exactement. Un fragment de parchemin ancien, porteur de signes cryptés. Ensemble, ces fragments indiqueraient l’emplacement d’un artefact d’origine prébiblique. Certains disent qu’il provient de l’Arche de l’alliance elle-même, d’autres qu’il en est une extension. Quoi qu’il en soit, il s’agit d’un objet de puissance, conçu pour relier les plans.

Fergus se redressa légèrement.
— Et ce fragment, mon père l’a caché ?

Serge posa sa pipe, le regard fixe.
— Le fragment repose, depuis des siècles, dans le sarcophage du gisant de ton aïeul, Arnaud Talleyrand-Périgord de Mauprey, dans l’église d’Archignac. Melchior en était le gardien et c’est en le protégeant qu’il a attiré l’attention de ceux qu’il redoutait le plus : l’Ordre des Serpentis.

Fergus sentit son cœur se serrer.
— Les Serpentis… toujours eux.

— Oui, répondit Serge. L’ ordre rival, issu d’une déviation ancienne comme les Arcani de la puissante confrérie des templiers. Ils
recherchent eux aussi les fragments du plan, mais pas pour préserver l’équilibre. Leur but est de réactiver l’artefact, d’en libérer la force. Ils pensent qu’en le réactivant, ils pourraient s’approprier le Souffle originel — cette énergie primordiale qui liait jadis les mondes visibles et invisibles.

Il marqua une pause, le regard grave.
— On ignore combien de fragments existent encore, ni combien les Serpentis en ont déjà retrouvés. Mais une chose est certaine : celui d’Archignac était l’un des derniers.

Un frisson parcourut Fergus. Les images se bousculaient dans sa tête : le blason à trois lys, le gisant dans l’église, les visions de feu, la disparition de Circé, l’attaque au château. Les templiers.
Tout convergeait.

— Circé protégeait ce fragment depuis la mort de ton père, dit-il d’une voix blanche. C’est elle qui en était la gardienne. Elle avait juré de le protéger, de veiller sur lui jusqu’à ce que l’heure vienne de le transmettre. L’Ordre du Serpent n’a jamais cessé de rôder. Ils savaient qu’elle détenait quelque chose, sans savoir quoi exactement. Mais le danger se rapprochait, jour après jour.

Un silence lourd tomba entre eux. Dehors, on entendait le vent siffler entre les pierres du mur comme un souffle ancien.

— Alors elle a choisi, reprit Serge d’une voix plus basse. Choisi de se retirer avant qu’ils ne la vainque et s’emparent du fragment, de disparaître volontairement pour détourner les regards. Ce n’était pas une fuite, mais un sacrifice. Elle savait qu’en partant, elle rompait le lien qui la liait encore au monde visible.

Il marqua une pause, cherchant les mots.

— Elle t’a appelé, Fergus. Pas seulement comme son fils… mais comme son héritier. C’est toi qu’elle voulait voir poursuivre la mission, reprendre la garde du fragment, poursuivre ce qu’elle avait commencé avec ton père. Elle savait que tôt ou tard, les Serpentis reviendraient.

Le silence s’installa, épais, chargé de sens.
Fergus comprit alors que son chemin n’était plus seulement celui d’un fils cherchant la vérité sur sa mère. C’était celui d’un héritier appelé à reprendre le flambeau d’une guerre ancienne, un combat dont il ignorait encore les règles.

Serge demeura un moment silencieux, les yeux dans la flamme. Puis, lentement, il parla :

Depuis plusieurs mois, elle sentait les sceaux d’Archignac s’affaiblir. Les protections anciennes, celles qu’elle entretenait chaque saison dans la pierre du gisant vibraient d’une manière étrange. Quelque chose cherchait à les rompre, de l’intérieur comme de l’extérieur.

Serge posa sa pipe, l’air grave.
— Elle m’en avait parlé, à demi-mot. Elle disait : “Quand le gardien faiblit, il doit quitter la tour, sinon c’est la tour qui tombe.”
Je n’avais pas compris sur le moment. Mais aujourd’hui, je sais.
Elle s’est retirée volontairement, non pas pour fuir, mais pour maintenir les sceaux depuis un autre plan, là où les Serpentis ne pouvaient la suivre. Il marqua une pause.
— Ce retrait, les anciens l’appelaient le passage dans l’ombre. Un départ conscient du plan terrestre, sans rupture du lien vital. Le corps disparaît, mais la conscience demeure, opérante, ailleurs.

Fergus serra les poings.
— Elle a… choisi de partir avant que les Serpentis n’agissent ?

— Oui, confirma Serge. Elle avait senti leur approche.
Ils rôdaient déjà autour du sanctuaire, cherchant la faille.
Sa disparition a retardé leur œuvre : privés de sa présence, ils ont cru la victoire acquise.

Fergus se redressa lentement, les épaules tendues, le regard fixe sur le feu qui palpitait dans l’âtre comme un cœur incandescent.

— Alors… ils l’ont eu, murmura-t-il. Le fragment. Celui que Circé protégeait.

Serge hocha la tête, les traits tirés.

— Oui. Ils ont profané le gisant, croyant s’en emparer sans conséquences. Mais ce qu’ils ignorent, c’est que l’artefact n’est pas complet. Le fragment d’Archignac n’est qu’une pièce du tout. D’autres existent, éparpillés depuis des siècles, chacun confié à une lignée de gardiens.

Fergus resta silencieux un long moment. Le feu s’était calmé, ne laissant plus qu’un lit de braises rougeoyantes qui pulsaient faiblement, comme un cœur fatigué. Dans la pièce, tout semblait suspendu, même le tic-tac de l’horloge s’était effacé.

Il finit par se lever, fit quelques pas, puis s’arrêta devant la fenêtre. Dehors, la nuit d’avril s’étendait sur le village, claire et froide. Une lune haute glissait entre les nuages, projetant sur les pierres de la place des reflets d’argent.

— Ils ont pris le fragment… souffla-t-il. Celui qu’elle gardait.

Sa voix trembla à peine, mais Serge l’entendit.

Il posa la main sur le rebord de la fenêtre, les yeux perdus dans l’obscurité.
— Je dois le récupérer. Peu importe le temps, le risque, ou la voie. Mais avant cela… je dois comprendre. Combien de fragments existe-t-il ? Où sont-ils ? Qui les garde encore ?

Ses pensées tournaient, rapides, brûlantes. Chaque mot de Serge faisait désormais écho à quelque chose de plus grand, un réseau de signes qui prenait forme lentement dans sa mémoire. Circé avait disparu pour le protéger, oui mais surtout pour le préparer.

Fergus ferma les yeux, inspira profondément.
— Très bien, Maman… murmura-t-il. Tu as ouvert la voie, je la suivrai. Je retrouverai ce qu’ils ont volé, et je saurai pourquoi tu m’as choisi.

Derrière lui, Boy sauta silencieusement du lit et vint s’enrouler contre sa jambe, comme pour sceller ce serment.

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