Les sorcières et le taureau

Page rédigée par Asteria

Dans ce tableau, la scène semble flotter hors du temps, suspendue entre le rêve et le cauchemar. Au centre, un taureau massif, noir, impassible, regarde fixement devant lui. Il n’est ni agressif, ni en mouvement — il est présence, pure et terrible, comme une divinité archaïque surgie du fond des âges. Autour de lui gravitent des corps nus de femmes, certaines jeunes, d’autres âgées, toutes sorcières, toutes déliées des lois de la pudeur humaine.

Elles ne dansent pas, elles planent, ou plutôt, elles volent, dans des postures irréelles, comme libérées de la gravité terrestre. Leurs corps nus ne sont pas sexualisés : ils sont instruments d’un autre rite. Un sabbat muet se joue ici, mais il échappe à tout folklore. Ce n’est pas une farce paysanne, mais un rituel cosmique, primitif, brutal, presque incompréhensible.

Le taureau, dans ce contexte, n’est pas seulement un animal. Il est l’archétype du pouvoir brut, de la fertilité, de la force, mais aussi de la bête sacrifiée ou adorée, selon le regard que l’on porte. Dans les traditions anciennes, le taureau est tantôt Minotaure, tantôt dieu Mithraïque, tantôt simple vecteur d’énergies terrestres. Goya le fige ici dans une ambiguïté radicale : gardien ou victime ? Divinité ou démon ? Miroir ou abîme ?

Les sorcières, elles, n’invoquent rien à proprement parler. Elles sont le rite, elles forment le cercle, elles incarnent l’invisible. Leurs bras levés, leurs yeux révulsés ou absents, parlent de transe, d’un état modifié de conscience. L’une d’elles, la plus proche du spectateur, semble nous regarder, mais sans voir, comme si elle perçait au-delà du réel.

Le ciel est ocre, lourd, étouffant. Aucune lumière divine ici. Ce tableau n’est pas chrétien. Il est païen, souterrain, inframonde.


Circé aurait dit que ce tableau ne se regarde pas, il se lit en silence, comme un miroir tendu à l’initié. Le taureau est le Gardien du Seuil, celui que tout magicien doit affronter avant de franchir les portes de la connaissance interdite. Les sorcières nues symbolisent la dépouille des illusions, l’abandon des masques. Elles ont quitté les apparences, les convenances : elles redeviennent puissances brutes, en lien avec la Terre et les Forces.

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