La journée s’était levée comme les autres, tiède et muette, traversée d’un silence vibrant. Fergus ouvrit les volets de la chambre d’amis et resta un long moment debout, les mains appuyées au rebord, le regard fixé sur la ruelle. Rien n’avait changé, et pourtant tout était en tension. Quelque chose approchait. Il passa la matinée à travailler, mais d’un geste machinal, distrait. Ses exercices magiques se déroulèrent sans cœur. L’élément Feu refusait de s’ancrer. L’ Air lui échappait. Il savait pourquoi. Son esprit était ailleurs — tourné vers le château, vers ceux qui l’habitaient, vers cette confrérie qui rôdait dans les marges de l’Histoire.
L’après-midi, il s’installa à son bureau, l’écran éclairé d’une lumière blafarde. Il ouvrit son navigateur, puis lança les mots-clés dans la barre de recherche :
« Ordre Serpenti » — rien de concluant.
« Chevaliers serpents + artefact » — une poignée d’articles ésotériques obscurs, trop vagues.
« Franc-maçonnerie + filiation templière + artefact caché » — cette fois, un document PDF scanné d’un vieux bulletin de la Société d’Études Occultes de Lyon, daté de 1976. Il téléchargea.
L’article évoquait une scission au sein de l’ordre du Temple au début du XIVe siècle. Une branche hérétique aurait fui vers le Sud-Ouest de la France, fondant une lignée discrète, fondée non sur la lumière christique, mais sur la puissance d’un serpent primordial, figure gnostique du savoir interdit. Ce groupe aurait établi des relais dans plusieurs confréries occultes ultérieures, parmi lesquelles, supposément, certains cercles rosicruciens.
Fergus fronça les sourcils. Une phrase retint son attention :
“La légende veut qu’ils soient en quête d’un artefact , un objet capable de relier les sphères, de percer les voiles entre les mondes.”
Il se redressa dans son fauteuil. Le mot revenait. Artefact. Le même qu’il avait vu dans ses lectures, dans les carnets de Circé, dans le Liber Militiæ Arcanæ. Il l’imaginait comme un anneau, ou peut-être une pierre, ou même un organe d’origine inconnue, dont la trace se trouvait scellé dans le sarcophage de l’église d Archignac.
Le soir, il éteignit l’ordinateur, mais l’angoisse ne retomba pas. Il fit quelques pas dans la maison, Boy sur ses talons. L’animal était agité. Il montait, descendait, s’arrêtait dans les coins, les oreilles dressées. Fergus ressentait lui aussi l’approche d’un tournant. Demain, il franchirait un seuil. Mais il avait besoin de certitudes.
Alors, cette nuit-là, il tenta de la rejoindre.
Il s’installa dans le lit, entra en respiration profonde, se laissa couler vers l’intérieur. Le monde glissa doucement sous lui, les contours s’effacèrent. Il appela :
— Maman… dis-moi… où dois-je aller ? Que vais-je trouver ? Aide-moi…
Mais ce ne fut pas Circé qui vint.
Une lumière pâle, bleutée, descendit doucement devant lui. Une silhouette se forma, diaphane, presque éthérée, baignée d’une douceur implacable. Alinaelle.
Elle ne souriait pas.
— Fergus. Tu n’es pas prêt.
— Je dois y aller. C’est là que tout commence.
— Justement. C’est là que tout peut finir. Tu ne mesures pas encore la force que recèlent ces lieux, ni la profondeur de leurs racines. Ce que tu appelles « artefact » n’est pas un outil. C’est une faille. Et les failles avalent ceux qui n’ont pas encore scellé leur propre fondation.
Il voulut protester, mais elle leva la main.
— Travaille encore. Ancre-toi. Fortifie ta lumière. Et surtout, n’entre pas seul…
Elle allait poursuivre, mais déjà son visage s’estompait, aspiré par les brumes du rêve. Fergus se réveilla en sursaut, le cœur battant. Il faisait encore nuit. Boy dormait, roulé en boule à ses pieds. Le silence était total. Il fixa le plafond un long moment. Le message était clair. Mais l’appel, plus fort encore.
Fergus était fermement décidé à approcher les Serpentis, malgré les avertissements d’Alinaelle. Il savait qu’il marchait sur un fil, mais quelque chose en lui brûlait. Pas de bravade. Pas de témérité. Juste cette certitude froide que s’il reculait encore, il perdrait l’élan et peut-être bien plus. Il se promit pourtant de ne pas franchir la limite, de rester à distance, d’observer sans intervenir. Il voulait voir. Comprendre. Ressentir.
Toute la journée du lendemain, Fergus s’y prépara.
Il savait que l’expédition du soir ne ressemblait à aucune autre. Il n’allait pas seulement s’aventurer vers le château des Serpentis : il allait franchir les limites de sa propre forme.
Le matin fut consacré au corps. Il sortit tôt dans le jardin, pieds nus dans la rosée, pour laisser la terre absorber les dernières traces de fatigue et d’appréhension. Il exécuta lentement les exercices appris par Athenor, respiration consciente, concentration sur les quatre pôles du corps, accumulation des éléments.
Chaque inspiration, chaque geste, devait purifier, aligner, fortifier.
Il s’imposait silence, rigueur, sobriété. Un repas frugal : pain, miel, quelques noix et de l’eau pure. Il savait que la métamorphose exigeait un corps léger, libre de tout poids inutile.
L’après-midi fut dédié à l’esprit.
Fergus s’installa dans le fauteuil de velours rouge, ferma les yeux, et plongea dans la sphère intérieure. Il visualisa l’animal qu’il allait devenir : la chouette effraie, messagère des seuils et des secrets.
Il répéta les formules du Liber Militiæ Arcanæ, laissant vibrer chaque mot dans sa poitrine jusqu’à sentir la frontière entre son souffle et celui de l’oiseau s’effacer.
À mesure qu’il avançait dans la méditation, les images s’affinaient : le plumage pâle, les yeux d’ambre, le battement des ailes dans le silence nocturne. Ce n’était plus une simple image, c’était un appel.
Vers la fin du jour, il prépara la pièce haute. Les rideaux furent tirés, les bougies disposées selon le cercle magique classique : rouge au sud, bleue à l’ouest, verte au nord, blanche à l’est.
Au centre, sur la nappe de lin, il déposa trois objets : une plume trouvée sous le chêne du jardin, un petit miroir noir et une pierre de lune. Il les oignit d’un peu d’huile de santal. Le soir approchait.
Fergus sentait déjà le monde se contracter, comme avant un orage. Dans ses veines montait une énergie neuve, un frisson ancien. Boy, silencieux, observait la scène depuis l’ombre, les pupilles dilatées. Tout était prêt. Le château des Serpentis l’attendait là-bas, dans la vallée, entre les chênes et la brume.
Et cette nuit, ce ne serait pas Fergus Mauprey qui s’y rendrait, mais l’œil d’une chouette, portée par le vent.
Fergus avait longuement préparé la journée. Son corps, allégé par le jeûne et la méditation, répondait à la perfection.
Il avait appris par cœur les formules en latin du grimoire, sans en omettre une syllabe, conscient que dans ces mots anciens résidait l’équilibre du rite. Le soir venu, alors que le ciel virait au cobalt et que la première étoile perçait au-dessus des noyers, la cérémonie pouvait commencer. il disposa la pièce selon l’ordre sacré.
Grimoire ouvert devant lui, il prit sa baguette de sureau au cœur de cuivre, gravée des runes qu’il avait lui-même tracées et se tint debout devant l’autel. Il respira profondément, ferma les yeux. Un souffle lent, un mot murmuré, et la baguette s’illumina d’une lueur pâle. Il traça dans l’air le cercle parfait, du nord au nord, scellant la frontière entre le monde visible et les sphères subtiles. Une vibration sourde emplit la pièce, pareille à un battement d’aile lointain.
— Ad Limen Mundi, aperiatur circulus, souffla-t-il.
Le cercle se referma sur lui, dense et clair. Puis il invoqua les forces élémentaires, selon l’ordre des points cardinaux.
Au Nord, à l’appel des gnomes il sentit d’abord un frisson, comme un souffle venu du sol. Ils se manifestairent, lourds, solides, presque rugueux dans leur présence. Ils portaient l’odeur de la terre humide et du fer.
— Salvete, Spiritus Terrae. Custodite corpus meum.
À l’Ouest, dès l’appel des ondines, il perçut leur murmure fluide et cristallin. Des reflets bleus couraient le long du cercle, l’air s’emplit d’un parfum de menthe et de rivière.
— Salvete, Spiritus Aquae. Custodite animam meam.
Au Sud, il appela les Salamandres,une chaleur discrète monta du sol, oscillant entre braise et lumière. Elles apparurent sous forme d’étincelles dansantes, silhouettes fugitives au cœur des flammes du foyer.
— Salvete, Spiritus Ignis. Custodite fortitudinem meam.
Enfin, à l’Est, les Sylphes répondirent elles aussi, un souffle clair s’éleva, frais comme l’aube. Elles effleurèrent la surface du cercle, agitant légèrement la flamme des bougies.
— Salvete, Spiritus Aeris. Custodite mentem meam.
Les quatre royaumes élémentaires ainsi éveillés, le cercle rayonnait d’une harmonie parfaite. Boy, tapi dans l’ombre, observait sans bouger, ses yeux bleus mi-clos, presque en prière.
Fergus resta un instant immobile. Le rituel qu’il avait choisi ce soir-là était volontairement simplifié, une version condensée, suffisante pour les travaux d’exploration astrale ou les transferts de conscience. Inutile d’invoquer les grands noms planétaires ni les sceaux protecteurs : la mission ne visait pas le combat, mais la vision. Il se releva lentement, leva la baguette au-dessus de sa tête, et déclara d’une voix claire :
— Per quattuor Elementa et per lumen interioris oculi, sit via aperta.
Le cercle vibra une dernière fois, puis s’immobilisa. Tout était prêt.
Dans quelques instants, il quitterait son corps, emprunterait la forme ailée qu’il avait choisie, la chouette, gardienne de la nuit et de la sagesse cachée pour s’envoler vers le château des Serpenti. Il s’allongea sur le sol.
Un souffle passa. il appela la chouette. Pas par des mots, mais par cette vibration ténue qu’il avait découverte lors de son premier vol : un appel silencieux, presque un souvenir de vol, de plume, de silence nocturne. Il ferma les yeux. La chouette était là. Sur une branche du vieux chêne, immobile, la tête tournée vers lui. Fergus allongé sur le parquet, son souffle ralentit. Maintenant, il savait et contrôlait ce qu’il faisait. Il se glissa doucement hors de lui-même, chercha le fil ténu qui reliait leur deux consciences, et s’y insinua avec douceur. Et soudain, il était.
Plus de bras. Plus de torse. Plus de peau. Seulement un cœur rapide, un souffle froid, des plumes autour d’un corps léger, un regard perçant qui voyait dans l’ombre. Il battit des ailes, non, la chouette battit des ailes, et Fergus accompagna le mouvement. Le monde bascula sous lui. Il volait.
Lentement, avec des battements réguliers, au ras des arbres. Il franchit la cime du bois, glissa au-dessus des champs, longea la lisière du cimetière. Il savait où aller. Il avait étudié la carte, repéré les sentiers. Le château n’était plus très loin. Et bientôt, il le vit.
Le château de la Croix Haute, silhouette massive, taillée dans la nuit, comme surgie d’un autre temps. Perché sur sa hauteur, ses tours découpées dans le ciel sans lune, il semblait attendre. La lumière de quelques lampes filtrée à travers des fenêtres étroites dessinait des éclats jaunes sur la pierre grise. Il descendit en vol circulaire, en silence, profitant de la vision nocturne perçante de son hôte. En contournant lentement la bâtisse, planant dans l’ombre des arbres, Fergus distingua un véhicule. Un SUV noir, massif, garé en retrait dans une cour secondaire, partiellement dissimulé par une haie de buis. Il le reconnut immédiatement. C’était celui du docteur Slange. Aucun doute. Sa présence ici, à cette heure, confirmait ce qu’il redoutait : le médecin était l’un des leurs. Peut-être l’un des plus hauts gradés. La chouette pivota légèrement sur l’aile, puis remonta lentement jusqu’à un vieux chêne noueux, dont les branches dominaient l’intérieur de la cour principale. Fergus s’y posa en silence, parfaitement stable malgré le souffle nocturne.
De là, il voyait tout.
Dans la cour intérieure, trois silhouettes. Des hommes. Ils portaient des capes noires, longues, à capuchon. Leurs gestes étaient calmes, mesurés, précis. Ils se parlaient sans hâte, comme s’ils attendaient quelqu’un. Ou quelque chose. Plus loin, contre un mur, un cercle était tracé au sol. Il était orné de symboles anciens pas seulement ésotériques : sacrificiels. Fergus reconnut, malgré la distance, des runes sanglantes, des glyphes martiens, des signes de contrainte et d’évocation. Ce n’était pas un cercle de protection. C’était une porte. Il sentit un frisson parcourir la colonne vertébrale de l’oiseau. Ou était-ce le sien ? Une peur viscérale, animale. Quelque chose clochait. L’un des hommes se tourna. Son visage était masqué, mais Fergus frissonna. Derrière le masque, il avait senti… une autre présence. Une conscience double. Quelque chose d’inhumain. Ou d’habité.
S’il restait trop longtemps si près, il pourrait être perçu. Alinaelle l’avait prévenu : même en chouette, même dans le corps d’un autre, un regard insistant peut créer un pont. Il reprit son souffle — ou celui de la chouette — puis déploya lentement les ailes, prêt à s’éloigner.
Mais, en contrebas, l’un des hommes s’était figé. Il levait lentement les yeux vers la cime du chêne. Vers lui. Puis, sans hésiter, il pointa sa baguette. Un flux invisible s’échappa de l’extrémité du bois sculpté. Aussitôt, Fergus sentit l’air vibrer autour de lui, comme si les particules elles-mêmes avaient changé de densité. Une prison électromagnétique venait de se refermer autour de la chouette. Il tenta de bouger. Ses serres crispées. Ses ailes repliées. Impossible de bouger. Un champ oppressant, invisible, maintenait son corps figé dans un étau de silence. Il luttait, mentalement, viscéralement, mais chaque mouvement était absorbé, annulé. En bas, un autre homme s’avança. Plus grand. Plus lent. Plus froid. Le chef, sans doute. Il portait une cape plus longue, bordée d’un liseré argenté. Et sans relever la tête, il parla. Sa voix était grave, caverneuse, chargée d’une haine froide, presque clinique.
— Tu vas mourir, Mauprey.
Fergus sentit son cœur — ou celui de la chouette — se figer.
— Nous t’avions pourtant prévenu. Aussi médiocre que ton père… et aussi tetu que ton idiote de mère.
Il leva sa propre baguette, bras tendu, et la pointa vers le ciel nocturne.
…Un éclair.
Surgi de nulle part. Un trait de foudre vertical, pur, aveuglant, s’abattit sur le chêne dans un vacarme cosmique. L’arbre vibra de toutes ses fibres, comme frappé par la colère d’un dieu ancien. L’écorce éclata. Le bois rugit. Les flammes jaillirent aussitôt, violentes, affamées. Fergus sentit la chaleur l’engloutir. La chouette hurlait de tout son être, les ailes toujours figées, prisonnière de la bulle invisible. Le feu s’insinuait, léchait les plumes, attaquait les pattes, les serres, les nerfs. La conscience de Fergus s’effilochait, partagée entre la douleur animale et une peur primale, humaine, qui hurlait en lui : Reviens !
Mais il ne le pouvait pas.
Quelque chose le maintenait là, comme un crochet planté dans sa nuque astrale. Et, à Archignac, au même instant, son corps, allongé dans la pièce du haut, frémit. Son visage se crispa. Ses poings se serrèrent, les ongles plantés dans le parquet. Ses lèvres tremblèrent puis s’ouvrirent sur une plainte rauque, étranglée, non humaine. Boy, jusque-là roulé contre lui, bondit et miaula avec violence, les yeux dilatés, le poil hérissé.
un feu magique apparu dans l’âtre du cantou, qui se mit à trembler. Une odeur étrange, métallique, se répandit dans la pièce. L’air vibra, chargé d’électricité, comme si une tempête invisible avait traversé les murs. Fergus convulsait. Son torse se soulevait par à-coups, sa respiration hachée, arythmique. Sa tête bascula sur le côté, puis se redressa brutalement, les yeux toujours fermés, mais les orbites agitées sous les paupières. Un cri silencieux se forma dans sa gorge, étranglé, tordu, comme s’il se débattait dans un cauchemar qui n’était pas un rêve.
À cet instant, dans un souffle silencieux, les trois fleurs de lys sculptées dans la pierre du cantou disparurent. Non pas effacées, non pas altérées mais absorbées. Comme si la matière elle-même avait renoncé à les porter. La pierre vacilla brièvement, frissonnante, avant de redevenir immobile.
Et puis, dans la pénombre de la pièce, le tableau accroché face à la bibliothèque. Celui représentant le Christ crucifié, version Dalí, aux couleurs vibrantes, suspendu dans une extase cosmique. Là aussi, quelque chose bascula. Le visage du Christ s’assombrit. Son regard, jadis tourné vers l’infini céleste, se baissa lentement, imperceptiblement, vers le corps convulsé de Fergus. Une ombre se glissa dans ses traits. Et alors que Fergus se tordait encore, haletant, étranglé par la brûlure intérieure de son retour, une larme unique, translucide, roula sur la joue droite du Christ peint. Elle glissa lentement jusqu’au bord du cadre, suspendue un instant au bois doré puis tomba. Sans bruit. Sur le sol.
Au château, le chêne entier brûlait, torche gigantesque plantée dans la nuit. La chouette, enfin libérée de la barrière invisible par l’onde de choc de l’explosion, chuta. Fergus sentit tout : la chaleur, la perte d’altitude, la panique. Son esprit voulait fuir, mais la conscience animale se débattait, désorganisée, affolée. Un choc. Le sol. L’écrasement. Une dernière étincelle — puis le néant.
Note de l’auteur :
Ici, le récit lui-même est suspendu.
Car à ce point précis de l’histoire, deux chemins s’offrent à celui qui lit :
S’il souhaite clore l’aventure de Fergus Mauprey, qu’il termine ce douzième chapitre et referme doucement ces pages.
Qu’il garde en mémoire ce magicien moderne, fils d’une lignée oubliée, parvenu à la lisière du visible, suspendu au point d’équilibre, là où le réel cède la place à l’occulte, où l’œil du corps s’éteint et celui de l’esprit s’éveille.
Mais si le lecteur, curieux et vaillant, désire poursuivre le voyage, qu’il avance immédiatement vers le chapitre XIII.
Là, au-delà de la nuit et du vol, l’attendent d’autres révélations, d’autres secrets enfouis dans la pierre, d’autres ombres à percer.
Car l’histoire du Sorcier d’Archignac ne fait que commencer.
Suite et fin du chapitre 12
Lorsque les premiers appels parvinrent au centre de secours, il était déjà trop tard. Une lueur rougeoyante avait été aperçue depuis la route de Condat sur les hauteurs d’Archignac. Un champ voisin, à moitié éclairé par la lune, projetait des ombres tremblantes sur les murs des maisons alentour. Une voisine, réveillée par une odeur de fumée étrange, avait ouvert ses volets pour découvrir une lumière inhumaine dans le ciel noir d’Archignac. Elle appela.
Les pompiers de Sarlat, rejoints par ceux de Montignac, mirent moins de vingt minutes à arriver. Mais le feu avait eu le temps d’engloutir tout.
La maison de Circé flambait comme une cathédrale païenne.
Le toit s’était effondré en partie. Les poutres noircies craquaient encore sous le souffle incandescent. Les vitres avaient explosé. La façade suintait de suie et d’eau mêlées. Les grands arbres juste en face, pleuraient leurs feuilles calcinées dans un silence de mort.
Ils arrosèrent pendant des heures.
Des jets puissants, tournés vers les foyers encore vifs, tentaient de contenir ce qu’il restait d’une vie. Une odeur insoutenable de bois brûlé, de chair, de cendres et de souffre emplissait l’air, collant aux vêtements, à la peau, à l’âme. Quand les flammes se turent enfin, quand les poutres ne grondaient plus et que la vapeur s’élevait comme un encens funèbre, deux pompiers, harnachés, casqués, progressèrent dans la carcasse.
L’escalier intérieur, en châtaignier, n’était plus qu’un trou béant, une bouche noire dévorée par le feu. Une échelle fut hissée, lentement, entre les gravats et les poutres encore fumantes. Ils montèrent. Au sommet, dans les cendres tièdes de la pièce du haut, ils trouvèrent ce qu’ils n’espéraient plus.
Un corps. Ou ce qu’il en restait. Carbonisé. Recroquevillé. Les bras repliés, le torse effondré. Le visage méconnaissable. Fergus Mauprey.
Mais quelque chose frappait, au-delà de la mort, au-delà du feu.
Un chat. Calciné lui aussi. Son petit corps blanc, recouvert de suie et de silence, était blotti contre le flanc du défunt. Comme s’il l’avait protégé jusqu’au bout. Comme s’il avait choisi de mourir là, dans l’ultime chaleur, plutôt que de fuir. Il n’avait pas miaulé. Il n’avait pas couru. Il était resté.
Les pompiers se figèrent un instant. Il y a des silences qu’on ne dérange pas. Un des hommes baissa les yeux. L’autre détourna le regard. Puis ils déposèrent une couverture sur le corps, lentement, avec respect.
Et dans la nuit encore vibrante d’électricité, la vieille maison de Circé s’éteignit définitivement.
L’âme de Fergus avait quitté son enveloppe. Il n’y eut ni cri, ni sursaut. Simplement une dilatation. Un glissement. Il se retrouvait là, suspendu, sans poids, sans souffle, et pourtant intensément présent. En bas, sous lui, gisait son corps calciné, recroquevillé sur le parquet noirci. Boy, fidèle jusqu’au bout, était resté tout contre lui, réduit à une forme informe, une tâche de cendre douce. Le feu avait tout pris. Le feu… ou autre chose. Fergus flottait à hauteur d’homme, en cercle, incapable de s’éloigner. Il tournait autour de cette scène irréelle, comme prisonnier d’une boucle. Il criait, sans voix. Il appelait :
— Maman ! Alinaelle ! Par pitié… dites-moi que dois-je faire ?
Mais rien. Rien que le silence, épais et vibrant.
Il reconnut pourtant ce lieu. Non pas la ruine fumante, mais cette strate étrange, ce voile qu’il avait franchi une nuit, guidé par Alinaelle. Ce monde entre les mondes. Là où rien n’est vraiment fini, mais où tout se transforme. Autour de lui, d’autres présences. Des âmes errantes. Certaines regardaient fixement le sol, d’autres fixaient un passé invisible. Aucune ne parlait. Pas encore. Leurs regards étaient emplis d’une question muette. Fergus sentit la panique monter. Il voulait comprendre. Il voulait revenir. Il voulait… réparer. Mais il n’y avait plus de retour. Plus de chair à habiter. Plus de maison à défendre. Un souffle passa près de lui. Il se retourna brusquement. Une lumière s’était levée au loin. Quelque chose vibrait dans l’air. Un appel ? Une ouverture ?
Il fit un pas. Puis un autre. Lentement, l’angoisse recula. Une voix douce, connue, familière, vibra tout près de son cœur :
— C’est fini, Fergus. Tu as échoué cette fois.
Il voulut protester, mais aucun son ne franchit le seuil de ses lèvres.
— Ne crains rien, poursuivit la voix. Ce n’était qu’un passage. Ce que tu as vécu servira, ailleurs, autrement. Dans une nouvelle vie, tu reviendras parmi les vivants, plus fort, plus lucide, pour poursuivre la quête là où tu l’as laissée. Un éclat doré s’ouvrit dans la nuit de sa conscience. Boy apparut, paisible, lové contre lui. Tous deux glissèrent ensemble vers cette lumière qui les attendait.
Et tout se tut.
Ainsi s’acheva la route de Fergus Mauprey, fils de Circé et de Melchior, dernier dépositaire du secret d’Archignac.
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