Fergus émergea lentement de sa torpeur. Ses membres lui semblaient engourdis, ses pensées cotonneuses. L’expérience qu’il venait de vivre — ce voyage sans corps, cette rencontre dans les hauteurs de l’Invisible — le laissait épuisé, comme vidé de toute substance. Était-il encore dans le rêve ? Ou bien avait-il franchi une frontière que peu d’êtres osaient seulement concevoir ? Il resta un moment assis , le dos courbé, les coudes sur les genoux, les mains pendantes. Il avait parlé avec sa mère. Pas un souvenir flou ou onirique, mais une véritable rencontre, dense, palpable. Pourtant, son esprit rationnel luttait. Était-ce une hallucination ? Le contrecoup d’un sevrage mal géré ? Un manque trop brutal de Subutex ? Devait-il en reprendre ? Ou même avaler un comprimé de tramadol, juste pour redescendre, redonner un contour au réel ?
Il secoua la tête, comme pour en chasser les idées confuses. Non. Pas maintenant. Ce dont il avait besoin, c’était de chaleur, de matière, de réconfort.
Il descendit de l étage, se dirigea jusqu’à la salle de bain, et fit couler un bain brûlant. Il s’y glissa lentement, laissant l’eau chaude délier ses muscles, calmer les frissons qui le traversaient encore. Il s’enfonça jusqu’au menton, ferma les yeux. Boy, comme toujours, l’observait, couché en sphinx sur le tapis de bain. Il cligna des yeux lentement, comme pour lui dire tu es encore ici, avec moi.
Après le bain, Fergus s’habilla sommairement : jean, pull en laine, veste en toile. Il n’avait ni l’énergie ni l’envie de cuisiner. Son estomac criait famine, mais ses mains tremblaient encore. Il prit la route à pied, traversa la ruelle bordée de murets moussus et bifurqua vers la petite auberge du Roustigou, dernière maison du bourg et l’orée du cimetière. L’enseigne en fer forgé grinça légèrement dans le vent du soir. À l’intérieur, cela sentait bon le feu de bois et la graisse de canard. Une patronne aux cheveux auburn le reconnut d’un signe de tête, sans poser de question. Il s’installa à une table près de la fenêtre.
On lui servit, sans même qu’il commande, ce que l’on servait toujours aux affamés d’ici : une soupe chaude aux légumes du jardin, suivie d’un généreux plateau de charcuteries — pâté de foie, rillettes, saucisson sec, accompagné de pain de campagne. Puis vint le plat du jour : cuisse de canard confite, pommes de terre sarladaises. Un cabécou tiède sur son lit de salade. Et pour finir, une tarte aux pommes maison, dorée, croustillante. Il accompagna le tout d’un verre — puis deux — de Pécharmant sombre, tannique, qui lui réchauffa le ventre mieux que toutes les potions magiques.
Il ne parla à personne. Il mâchait et buvait lentement, savourant chaque bouchée comme une ancre dans la réalité. Ragaillardi, presque lucide, Fergus reprit la route vers la maison. La nuit tombait, mais ses pas étaient assurés. Il sentait le vin et la graisse, et tant mieux. Il était redevenu chair, redevenu homme. Demain, il reprendrait ses études. Demain, il retournerait à la magie. Mais ce soir, il s’accordait le droit de n’être que Fergus Mauprey, fils de Circé, et de Melchior.
Ce soir, pas d’exercice. Pas de projection, ni de visualisation. Fergus n’en avait ni la force ni l’envie. Il monta simplement à l’étage, et s’assit dans le fauteuil près de la bibliothèque. Boy le suivit, discret, sa silhouette blanche glissant comme un esprit au seuil du visible. Il reprit le Liber Militiæ Arcanæ, ce vieux manuscrit trouvé dans les archives de Circé. Il tourna lentement les pages, reprenant là où il s’était arrêté. Il relut certains passages annotés en marge, reconnut des noms, des symboles, des concepts déjà rencontrés. Mais rien de neuf. Aucune nouvelle révélation sur l’artefact. Ni sa nature, ni ses pouvoirs. Le livre semblait se refermer sur ses secrets dès que l’esprit de Fergus vacillait. Comme si certaines vérités n’étaient accessibles qu’à celui qui les méritait. Un soupir. Il referma le volume d’un geste lent, le posa sur la table basse, il salua du regard la grande cheminée, puis tourna à gauche vers la chambre d’amis. Boy le suivit sans bruit, et bondit aussitôt sur le fauteuil près du lit. Fergus ferma la porte derrière lui, se déchaussa lentement, posa sa veste sur le dossier de la chaise devant le bureau. Le lit aux draps frais semblait l’attendre. Allongé sur le dos, les bras croisés sur le torse, il respira longuement. Boy vint se pelotonner contre lui, son poids familier posé sur ses jambes. Alors, dans l’obscurité apaisante, Fergus entama l’un des rares exercices encore à sa portée ce soir : la respiration cutanée. Inspirer par la peau au même rythme que les poumons et expirer de la même manière. Sentir les éléments circuler doucement à travers son corps. Il laissa venir l’akasha, cette substance subtile, éthérée, le cinquième élément, que seul l’esprit apaisé pouvait percevoir, et capter.
Et c’est ainsi qu’il s’endormit. Un souffle calme. Un chat ronronnant contre lui. Et au-dehors, le silence profond d’Archignac, tissé de pierres, de racines, et d’étoiles. Le sommeil l’engloutit sans résistance. Pas une pensée pour s’y opposer, pas même le souvenir d’avoir posé la tête sur l’oreiller. Le corps de Fergus, alourdi par les jours d’intensité magique, les visions astrales et les batailles invisibles, réclamait enfin son dû : un repos absolu. Depuis l’obscurité tiède de la chambre d’amis, le silence s’était posé sur la maison comme une couverture. Un silence habité, familier, presque complice. Puis, un son. Léger. Régulier.
Hou-hou.
Le chant de la chouette. Celle qui, chaque nuit depuis son arrivée à Archignac, veillait sur ses songes. Il ne savait ni d’où elle s ‘adressait à lui, ni d’ailleurs si elle était réelle ou illusion de son esprit fatigué, mais elle était toujours là. Comme un battement d’ailes discret dans les ténèbres, elle traversait la nuit. Fergus glissa plus loin encore dans l’abîme du sommeil. Cette fois, pas d’images, pas de voix. Juste le noir. Un noir total, dense, réparateur. Il ne rêvait pas. Il ne flottait pas. Il dormait. Son corps s’abandonnait. Ses muscles se relâchaient. Sa respiration se fit plus lente, plus régulière.
Hou-hou.

Comme un signal lointain. Un écho. Une présence.
***
Le lendemain matin, Fergus s’éveilla sans effort, les paupières ouvertes d’un seul trait, comme on ouvre une fenêtre sur le jour. Il se redressa dans le lit , le corps encore engourdi, mais l’esprit clair. Ce réveil spontané, sans sonnerie ni réveil, était chez lui le signe d’une forme retrouvée. Il s’étira longuement, sans hâte, savourant la chaleur douce des draps. Boy qui finalement avait dormi sur le fauteuil bondit souplement pour venir frotter sa tête contre son flanc.
— Salut mon Boy, fit Fergus d’une voix grave et encore un peu rauque. T’as bien dormi toi aussi ?
Le chat miaula brièvement, puis fila vers la cuisine, comme chaque matin. Le rituel pouvait commencer.
Café noir. Œufs et bacon, légèrement grillés à la poêle. Un verre de jus de fruit bien frais. Croquettes pour Boy dans sa gamelle de céramique. La cuisine baignait dans une lumière dorée, le soleil perçant timidement les volets entrouverts. Fergus s’habilla sans réfléchir, sa tenue de course déjà prête sur le dossier de la chaise. Il noua ses lacets, fit craquer ses cervicales, puis sortit. L’air du matin était vif, vivifiant. Un léger voile de brume s’accrochait encore aux talus ombragés, mais le chemin des Meuniers s’ouvrait à lui comme un vieil ami. Il le connaissait par cœur désormais : chaque tournant, chaque pierre plate, chaque racine traîtresse sous la mousse. Les herbes folles le saluaient à son passage, et lui, en retour, les reconnaissait. Menthe, armoise, ortie, chardon : elles avaient cessé d’être des plantes. C’étaient des compagnes, presque des confidentes. Les chevreuils eux-mêmes semblaient moins farouches. Certains jours, il les voyait apparaître entre deux troncs, l’œil alerte, les muscles prêts à bondir — mais ils restaient là. À l’observer. À l’accepter.
C’était son moment.
L’oxygène remplissait ses poumons, activait son sang, dérouillait les articulations. Il sentait son corps revenir à lui, chaque cellule vibrer à l’unisson. Et, plus subtilement, il sentait les éléments. Le feu dans le rythme de ses muscles. L’air dans chaque inspiration consciente. L’eau dans sa sueur qui perçait déjà. La terre sous ses pieds, qui le soutenait et le nourrissait.
Et Athenor n’était jamais loin…
L’égrégore de Circé, en coach indéfectible, et intangible s’immisçait dans sa conscience avec la précision d’un instructeur patient mais déterminé : Il lui indiquait de nouvelles nuances à percevoir, de nouveaux seuils à franchir. Jamais brusque, jamais bavard. Mais toujours là. À chaque pas, à chaque souffle, à chaque silence. Fergus ne se contentait plus de courir. Il fusionnait avec la forêt, avec les odeurs de mousse et d’écorce, avec les chants des merles et le cri lointain du pic-vert. Le chemin des Meuniers n’était plus un sentier : c’était une veine vivante, une ligne de force, un axe d’éveil. Et il s’y sentait bien. Fort. En paix.
De retour à la maison, le souffle encore accéléré par l’effort, Fergus rejoignit la salle de bain du fond, Il jeta ses vêtements dans le panier de linge, ouvrit le robinet de la douche à fond et se glissa sous le jet brûlant sans attendre. L’eau coulait sur lui comme une bénédiction. Chaque goutte semblait l’ancrer un peu plus, laver la fatigue, mais aussi préparer l’esprit. Il s’appuya contre le carrelage frais, la tête inclinée, les yeux mi-clos. Il ne pensait à rien… puis la pensée vint.
L’Ordre ennemi. Les Serpentis.
Qui étaient-ils vraiment, ceux qui se sont opposés à ses ancêtres ? Quel serment avaient-ils prêté, et à quel maître ? Avaient-ils simplement survécu dans l’ombre, ou avaient-ils évolué, infiltré, infecté des cercles de pouvoir, des confréries, des institutions ? Et Slange, le docteur de Saint-Geniès. Était-il l’un des leurs ? Un simple relais ? Un pion ? Ou bien un stratège, un officiant ? Était-il l’œil de l’Ordre dans ce siècle, dans ce lieu… dans ce drame ?
Fergus s’habilla mécaniquement, perdu dans ces pensées. Il savait qu’il ne trouverait pas toutes les réponses aujourd’hui. Mais il pouvait commencer. Par les livres. Par les indices. Par la mémoire des pierres et des pages. Avec l’appui de sa baguette. Car la connaissance seule n’est rien si elle ne mène pas à l’action. Il gravit les marches de l’escalier en châtaignier et pénétra dans la bibliothèque. La lumière matinale, tamisée par les rideaux de lin, jouait sur les dos des ouvrages anciens. Fergus se planta devant les rayonnages, scrutant les titres.
Rien.
Il passa en revue plusieurs étagères : ésotérisme, spiritisme, alchimie, astrologie médiévale, doctrines initiatiques, magie opérative… mais aucun volume ne semblait évoquer, même de loin, un Ordre opposé, un contre-pouvoir occulte, un groupe rival. Pas un titre, pas une annotation manuscrite ne vibrait à cette fréquence. Circé avait dû volontairement écarter toute trace de cette faction. Il poussa un soupir bref, fit glisser ses doigts sur la tranche d’un Corpus Hermeticum, puis abandonna la piste.
— On va faire plus simple, murmura-t-il.
Il, passa devant Boy qui s’étirait dans un rai de soleil, et alluma son ordinateur, déjà installé sur le bureau de la chambre d’amis. Un clic. Le bruit familier du ventilateur. L’interface s’ouvrit. Il hésita un instant, les mains sur le clavier, puis il lança sur son navigateur :
Scribb.
Un site sur lequel il flânait parfois le soir, pour consulter des vieux manuels militaires ou des catalogues d’armes anciennes. Mais aussi, de temps en temps, quelques magazines de tuning, ou des brochures confidentielles scannées par des passionnés.
Dans la barre de recherche, il tapa lentement :
« ordre ancien serpent chevalier »
Il relut la phrase. Hésita. Puis ajouta :
« confrérie secrète magie »
Il valida.
L’écran afficha une suite hétéroclite de résultats : romans d’heroic fantasy, extraits d’essais conspirationnistes, mémoires d’universitaires obscurs. Fergus fronça les sourcils. Il affina :
« Arcanes serpentis chevalerie Europe médiévale »
Un des documents attira son attention. Titre en lettres gothiques, mal numérisé :
« Fragmentum Arcanum : Notes sur les chevaliers du Serpens Antiquus »
Auteur inconnu. Langue : latin, et vieux Français avec quelques passages traduits en marge. Mise en ligne par un certain Lux Ferrata. Il cliqua. Le document mit un moment à s’ouvrir. Le cœur de Fergus accéléra légèrement. Quelque chose, dans ce titre, résonnait avec une mémoire ancienne.
Le document s’ouvrit enfin. Un PDF de mauvaise qualité, numérisé à partir de pages jaunies, couvertes d’annotations en marge. Le style était dense, parfois elliptique, mais Fergus avait l’œil entraîné. Il lut à voix basse les premiers passages traduits :
« À la veille de la chute officielle de l’Ordre du Temple, vers l’an de grâce 1307, une dissension profonde se fit jour au sein de ses plus hauts dignitaires. Un groupe restreint, composé de chevaliers initiés à des savoirs non reconnus par l’Église, choisit de se séparer de la branche officielle. »
« Refusant de remettre leur connaissance au roi Philippe ou au pape Clément, ils prirent la fuite, emportant avec eux non seulement des objets sacrés, mais aussi les fondements d’une doctrine alternative, plus ancienne encore que celle du Temple lui-même. »
Fergus sentit un frisson le parcourir. Ce récit n’avait rien d’un délire new age : il sentait entre les lignes une structure, une cohérence. Il poursuivit.
« Dissimulés dans l’ombre, ces dissidents ne cherchèrent jamais à restaurer un ordre chevaleresque visible. Leur ambition était autre : maintenir vivante une filiation initiatique secrète, transmettre des savoirs ésotériques profonds à travers les siècles. »
« Certains furent à l’origine de courants occultes européens majeurs. L’auteur évoque, entre autres, la fondation indirecte de la Golden Dawn à la fin du XIXe siècle, comme une tentative — déguisée, cryptée — de relier l’héritage templier aux mouvements spiritualistes contemporains. »
Fergus se redressa légèrement. Il connaissait ce nom.
La Golden Dawn. Un ordre ésotérique britannique fondé en 1888, qui avait accueilli nombre d’occultistes célèbres. Dont un, surtout, revenait dans toutes les sources : Aleister Crowley.
Le document poursuivait :
« On retrouve la trace de plusieurs membres du Serpens Antiquus — nom supposé de cette branche occulte — jusque dans les derniers degrés des loges maçonniques irrégulières du XXe siècle. Aleister Crowley, figure controversée mais incontestablement érudite, aurait été mis en contact avec certains fragments doctrinaux de cette lignée. » « L’auteur, s’appuyant sur des correspondances privées et des documents d’archives confidentielles, laisse entendre que Crowley lui-même aurait tenté, sans succès, de raviver cette filiation, ou de s’en proclamer héritier. »
Fergus sentit son cœur battre plus fort. Un réseau. Un lien souterrain. Une continuité. Et peut-être, aujourd’hui encore… une présence. Il survola les dernières lignes du chapitre. Une annotation en marge, gribouillée à la main, attira son regard :
« Voir aussi les écrits de Balthazar Mauprey, non publiés. Croisements troublants. »
Il recula d’un centimètre de l’écran, sidéré.
Balthazar Mauprey, son grand père !
Écrit noir sur blanc dans les marges d’un manuscrit oublié. Sur un site d archives mondiales. Il cliqua sur l’annotation, espérant un lien, une piste. Rien… Juste cette mention. Suspendue. Inexplicable. Mais parfaitement lisible.
il entra d autres mots clés : Golden Dawn – héritiers modernes – société secrète – France – docteur Slange .
Il consulta plusieurs articles, fragments de thèses universitaires, publications confidentielles numérisées. Il ouvrit un document intitulé “Descendance de la Golden Dawn au XXe siècle”. Il lut lentement, prenant des notes dans son carnet noir.
La Golden Dawn fut la matrice des ordres magiques modernes. Ses scissions donnèrent naissance à l’Argentum Astrum(Crowley, 1907), à la Stella Matutina (Felkin), au B.O.T.A. (Case), puis à l’Ordo Templi Orientis (Crowley à partir de 1910).
Le courant thelémite radical, né avec Crowley, donna lieu à de nombreuses branches officieuses, dont certaines actives aujourd’hui en Europe. Parmi elles, un groupe mystérieux nommé Ordo Serpentis Thelemicus aurait été observé en région aquitaine dans les années 1990, réunissant médecins, chercheurs, et personnalités autour d’un enseignement ésotérique mêlant Golden Dawn, Thelema, et gnosticisme .
Fergus fronça les sourcils.
« Serpentis… » murmura-t-il. « Encore ce serpent. »
Il repensa au cabinet médical. À Slange, d’abord — ce nom qui, en néerlandais, signifie serpent. Puis à la constellation du Serpent, fixée sur le mur de la salle d’attente, et à ce mot de passe Wi-Fi reprenant le nom de son étoile la plus éclatante, Unukalhai.
Même l’Adagio, songea-t-il, semblait né d’une lente méditation reptilienne, comme si chaque note glissait sur la peau froide d’un monde ancien.
Tout s’emboîtait, tout se répondait. Trop de coïncidences. Trop de cercles qui se refermaient. Et dans le silence qui suivit, Fergus crut sentir un souffle — long, discret, venu d’ailleurs — le frôler comme le soupir d’un serpent cosmique éveillant une mémoire qu’il n’avait pas encore reconnue.
Il fit défiler le document. Une page montrait une photographie ancienne, prise lors d’un colloque médical à Bordeaux en 2016. Légende : Congrès international de médecine intégrative et énergétique. Au second plan, debout, les bras croisés, un homme au costume sombre, les tempes grisonnantes, le regard acéré. Il le reconnut aussitôt.
« Slange », souffla-t-il. « Tu y étais. »
Mais il y avait autre chose. Fergus agrandit la photo, joua avec le contraste, zooma sur le poignet gauche d’un autre participant, au premier plan. Un bracelet. Finement gravé. Un serpent qui se mordait la queue. Un ouroboros, mais stylisé selon un modèle qu’il avait vu dans un ouvrage de Circé consacré aux symboles ésotériques, sigils et talismans. Il se leva, saisit le livre en question sur l’étagère de la grande bibliothèque. Il feuilleta nerveusement. Page 74 : un dessin en noir et or, légendé “Insigne des maîtres de la troisième voûte”. Oui Le même ouroboros.
« Ce n’est pas une simple société. C’est un ordre. Un réseau. Et Slange en fait partie. »
Fergus se rassit, la gorge nouée. Il sentait une angoisse monter en lui. Pas celle du doute. Celle de la lucidité.
« Tout s’imbrique : la scission des templiers, la Golden Dawn, l’héritage ésotérique, le serpent, Slange.
Slange n’est pas seulement le paisible médecin de campagne dont il veut donner l’image, Il garde quelque chose. Il protège un secret. Ou pire : il surveille ceux qui s’en approchent. »
« Je dois fouiller plus loin. Trouver qui d’autre est impliqué. Trouver comment ce serpent est arrivé ici… dans ce coin perdu du Périgord. »
Fergus se redressa dans son fauteuil. L’image du congrès restait affichée à l’écran, figée comme un arrêt sur image dans un film d’espionnage. Slange était là, c’était un fait. Mais l’homme au premier plan, celui au bracelet serpentiforme, attirait maintenant toute son attention. Il portait un costume gris perle, parfaitement taillé, et se tenait droit, presque rigide, le regard perdu hors cadre. Quelque chose dans sa posture, dans l’autorité silencieuse qu’il dégageait, le désignait comme un supérieur hiérarchique. Un maître. Peut-être même le maître.
Fergus captura l’image, la recadra, l’agrandit. Aucun nom dans la légende, mais un fond d’écran visible derrière le pupitre de conférence portait le logo du congrès : une double spirale encadrée de deux lions affrontés, avec en exergue :
Centre Médical d’Études Avancées – Domaine de la Croix-Haute – Département 24
Il tapa immédiatement « Domaine de la Croix-Haute + Périgord » dans le moteur de recherche. Un site vitrine, sobre, apparut. Domaine privé, propriété d’une fondation médicale, situé en lisière d’un bois, entre Salignac et Jayac. Ancien château du XVIIIe siècle reconverti en centre de séminaires et de retraites thérapeutiques.
Fergus sentit un frisson lui courir le long du dos. Le château existait. Et il n’était qu’à une dizaine de kilomètres d’ici à peine.
« C’est là qu’ils se réunissent », souffla-t-il. « C’est là qu’il l’a emmené. »
Il pensait au fragment de parchemin, celui que Slange avait subtilisé dans la tombe du gisant. Fergus n’avait pas encore les preuves matérielles de ce vol, mais les intuitions s’imbriquaient avec trop de précision. Depuis ce jour étrange dans l’église, il savait que quelque chose avait été déplacé. Arraché à sa place d’origine. Protégé jusque-là par les sortilèges des Mauprey et de Circé.
Et maintenant… il était probablement détenu au cœur d’un repaire ésotérique moderne, dans un château de pierre dont personne ne parlait, dissimulé sous le vernis d’une fondation respectable.
« Je vais devoir y entrer. Trouver un moyen. Me rapprocher de cet homme. »
Fergus ferma lentement l’ordinateur. L’écran s’éteignit, laissant la pièce retomber dans l’obscurité feutrée. Un silence ouaté enveloppait la maison, à peine troublé par le froissement des rideaux. Il passa les mains sur son visage. L’enquête avançait, oui mais il atteignait les limites du raisonnement. Ce qu’il avait vu, compris, déduit, le menait à une impasse de chair et d’os. Il lui fallait pénétrer un lieu protégé, surveillé, probablement gardé par des rites et des entités. Ce château, il ne pourrait y entrer par la porte. Il devait y voler. Boy releva la tête, comme s’il avait deviné le mot. Ses yeux bleus fixèrent Fergus avec intensité. Et soudain, une voix s’éleva en lui. Une présence familière, brûlante, éthérique.
— « Tu ne dois pas te contenter de tes exercices avec Boy. »
Fergus se figea.
— « L’âme du magicien ne doit pas s’attacher à une seule enveloppe. Le chat t’a ouvert une porte. Mais tu dois apprendre à en franchir d’autres. »
Il connaissait cette voix. C’était Athenor, l’égrégore de Circé, l’instructeur tenace qui l’avait guidé dans les premières strates de l’apprentissage. Sa voix était revenue, plus nette, plus vibrante que jamais.
— « Cherche la chouette. Tu l’ entends depuis des jours. Elle t’observe depuis le grand chêne, à la lisière du jardin. Elle sait. Elle t’ attend et te montrera »
Fergus se leva. Ses jambes tremblaient, mais une excitation neuve bourdonnait dans ses veines. La chouette… oui. Il l’avait croisée plusieurs fois au crépuscule. Elle l’accompagnait toutes les nuits depuis son arrivée à Archignac. Une Hulotte au masque pâle, figée dans le feuillage, impassible comme une statue. Fergus hocha la tête, les yeux mi-clos, déjà en train de se projeter. « Tu dois devenir plume et silence. Et voir ce que nul œil humain ne peut voir. » poursuivit Athenor.
La soirée serait donc consacrée à la prise de contact avec le rapace et s’initier comme il l’avait fait avec Boy, à pénétrer sa conscience. Quelques heures plus tard, le crépuscule gagnait Archignac, le vent s’était levé, une brise tiède, venue des collines, glissait entre les branches du grand chêne au fond du jardin. Fergus, assis en tailleur près de la cheminée, les paumes ouvertes sur les genoux, respirait lentement. Athenor lui avait parlé. Les instructions étaient claires :
ouvrir la conscience, stabiliser le corps, appeler la hulotte.
Boy restait tapi à ses côtés, immobile, gardien fidèle. Dans la pièce obscure, la seule lumière venait d’une bougie noire au cœur d’un triangle de sel. Fergus murmura : « Je suis un souffle. Je suis un point. Je suis un regard sans nom. » Il ferma les yeux, abaissa sa respiration jusqu’au seuil du silence, et commença l’exercice. La première tentative fut un échec. À peine sa conscience flottait elle qu’il était aussitôt rappelé à son corps, pris d’un vertige. Son cœur battait trop vite, ses pensées trop humaines.
Athenor, se fit entendre de nouveau :
— « N’essaie pas de fuir ton corps. Invite plutôt l’autre en toi. Que la hulotte te montre comment elle respire, comment elle sent. Ne cherche pas à voir : sens comme elle. »
Alors, il changea de méthode. Plutôt que de vouloir s’échapper de lui-même, il invoqua doucement l’oiseau. Depuis la fenêtre ouverte, il l’aperçut. Sur la branche la plus basse du chêne, la hulotte l’observait, presque fondue dans l’écorce.
« Je ne veux pas te dominer », pensa-t-il. « Je veux simplement voir par ton regard. »
Il entra alors dans un état de bascule. Sa respiration s’était calée sur un rythme inconnu. Il sentait des choses minuscules, des pulsations dans l’herbe, des souffles à peine nés dans la haie. Son cœur ralentit, sa température chuta. Une vision brève, fulgurante, lui apparut : il volait entre les branches. Puis tout cessa. Mais il avait franchi une nouvelle étape, son transfert de conscience vers un autre animal que Boy.
Fergus passa le reste de la soirée à travailler sa baguette et la projection des éléments mais aussi à imaginer un plan d’exploration du château de la croix haute. Mais pour cela il devait encore perfectionner son transfert de conscience.
Le lendemain il se sentait prêt pour un nouveau vol, il avait minutieusement préparé la séance : . Il s’allongea sur le sol, recouvert d’un drap noir. Boy, immobile, lui léchait doucement la main. Il ferma les yeux, récita la formule qu’il avait lue dans le Liber Via Animæ, et laissa sa conscience se délier.
Au début, rien. Juste le noir. Le battement lent de son cœur, comme un tambour lointain. Puis quelque chose se forma.
Un souffle. Un frisson dans l’air. Un silence encore plus dense que le silence. Il attendait. Il ne devait pas appeler la chouette. Pas avec sa volonté humaine. Il devait ouvrir l’espace intérieur, créer en lui un nid d’accueil, un creux invisible où l’autre pourrait se poser. Les minutes passèrent. Il ne pensa à rien. Pas même à Boy.
Juste… à l’arbre. À l’écorce. À la lune au-dessus des collines. Et alors, il la sentit.
Présence discrète, d’abord à la lisière de son champ mental.
Un éclat d’ambre. Un clignement dans l’ombre. Deux yeux immenses, globuleux. Elle ne parlait pas. Elle n’émettait rien.
Elle était. Fergus ralentit sa respiration encore. Il se laissa tomber un peu plus loin de lui-même. Plus bas. Là où les sensations n’ont plus de nom. Il tendit un fil invisible, fait d’écoute, de respect, de silence. Et elle l’accepta. Le contact fut soudain.
Un vertige le traversa, comme s’il chutait à travers un puit rempli de plumes. Puis une chaleur sourde l’enveloppa. Non pas une chaleur humaine. Plutôt une densité tiède, régulière.
Il percevait à présent deux cœurs : le sien, battant dans la chambre obscure… et un autre, plus petit, plus rapide, quelque part là-haut, dans le chêne. Leurs respirations s’accordèrent.
Les sens de la hulotte affluèrent. Une palette nouvelle se déployait : Des sons minuscules. Des odeurs de mousse et d’humus. Des rythmes, des présences. Des vies nocturnes qui passaient sans bruit sous les feuillages. Et surtout, la vision.
Non pas nette comme celle d’un humain, mais plus sensible au contraste, au mouvement, à la profondeur. Chaque nuance de gris devenait une information. Fergus se sentit glisser.
Il ne pensait plus. Il s’était fondu dans l’esprit de la hulotte. Le sol était loin, très loin. Il se tenait maintenant sur une branche, dans l’arbre ancestral, les serres fermement ancrées dans l’écorce.
Son corps d’homme dormait en bas. L’oiseau, lui, était éveillé. Un instant encore, la chouette cligna lentement des yeux.
Puis, sans un bruit, elle se laissa tomber de la branche, et le monde s’ouvrit en silence.
Il battit des ailes. Sans poids. L’air glissait contre ses plumes.
Le monde était différent. Plus vaste. Plus net. Chaque brin d’herbe scintillait dans l’ombre, chaque insecte vibrait comme une cloche invisible. Il prit de l’altitude en silence. Aucun battement, juste des souffles. Le jardin de Circé s’étalait sous lui, comme un autel abandonné. Le potager, les bouquets de menthe sauvage, les carres de plantes magiques, la glycine sur le mur de la grange, tout semblait baigner dans une lumière fantomatique. Il pivota sur la droite. Le jardin de Christian. Une lumière était allumée à l’intérieur. Christian lisait, penché sur son journal. Le chat noir de la maison s’étira sur le rebord de fenêtre. Le regard de la hulotte et celui du félin se croisèrent. Pas d’agression. Juste… une reconnaissance. Fergus-hulotte s’éleva plus haut encore. Le toit de la maison disparut. En contrebas, les ruelles d’Archignac s’enroulaient comme des veines anciennes. Il survola l’église.
Le clocher se dressait, lourd, muet, orné de ses pierres anciennes. Un filet de brume rampaient le long de la place Saint-Étienne. Fergus descendit en rase-mottes, frôla la croix en fer forgé, puis remonta brusquement. Un appel étrange résonna depuis la nef.
Une vibration… ou un souvenir ? Circé avait foulé ce sol. La hulotte tourna une dernière fois au-dessus du clocher, puis glissa vers le nord. L’oiseau plongea entre les haies, suivant la route déserte. Il passa devant Le Roustigou, là où les pierres étaient plus anciennes, comme des os sortis de la terre. Puis il atteignit le cimetière. Fergus sentit sa conscience frissonner. Les tombes, la mousse, les ifs noueux. Il capta quelque chose. Une présence. Non pas hostile, mais attentive. Quelqu’un — ou quelque chose — veillait. La hulotte ne resta pas. Elle déploya ses ailes dans un battement presque imperceptible et reprit la direction du hameau.
Le réveil fut brutal.
Une lumière grise perçait à travers les volets. Boy miaulait doucement, les pattes posées sur son torse. Fergus ouvrit les yeux. Il était en sueur, mais bien là, vivant. Et… illuminé. Il connaissait désormais les courants d’air d’Archignac, le vol rasant entre les ruelles, l’odeur des ifs du cimetière. Il était la hulotte.
« Prochaine étape, » murmura-t-il, le regard perdu au plafond, « le château. »
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