Chapitre XV : Circé et Melchior

La journée du lendemain s’était écoulée comme les précédentes, réglée par la discipline que Fergus s’imposait désormais.

Un footing matinal sur les chemins autour d’Archignac, quelques exercices de respiration et de concentration, puis un repas simple — pain de campagne, fromage du Périgord, reste de confit réchauffé dans la poêle. L’après-midi avait été consacré à la lecture du Livre des Ombres et à la pratique des accumulations élémentaires.

Puis la nuit était venue.

La maison, fidèle à son silence, semblait attendre. Fergus resta un moment assis dans le fauteuil rouge, les coudes posés sur les genoux. Boy dormait roulé en boule à côté de lui. Il repensait à l’expérience de la veille. Pour la première fois, il avait franchi consciemment le seuil.

Avec le Yoga Nidra, il avait laissé son corps sombrer dans l’immobilité tandis que son esprit demeurait lucide. Le passage s’était ouvert comme une brume qui se déchire. Et au-delà… il avait retrouvé sa mère. L’émotion de cette rencontre vibrait encore en lui comme un accord suspendu. Ce soir-là, il voulait tenter à nouveau, avec une intention claire : retrouver ce passage invisible qu’il avait entrevu la veille… et, peut-être, y retrouver Circé. Il avait encore tant de questions à lui poser. Il déroula son tapis sur le parquet et s’allongea lentement sur le dos.

Les bras le long du corps.
Les yeux clos.
Respiration lente.

Il reprit mentalement la séquence apprise : relâcher chaque partie du corps, descendre dans l’immobilité, maintenir l’esprit éveillé.

Les pieds…
les jambes…
le bassin…
la poitrine…
les épaules…
le visage.

Peu à peu, le corps s’alourdissait. La conscience, elle, restait claire. Boy vint s’installer près de lui, silencieux gardien de ce passage étrange.

Puis la sensation familière apparut. Cette frontière subtile entre le sommeil et la veille. Fergus la reconnut aussitôt. La pièce sembla s’éloigner, comme si elle reculait lentement derrière un voile de brume.

Et bientôt…

la lumière du monde astral se déploya autour de lui. Les formes du paysage subtil prirent lentement consistance, baignées d’une clarté douce et irréelle. L’air semblait plus vaste que la veille, presque diaphane, comme si l’espace lui-même respirait. Fergus fit quelques pas, encore surpris par la sensation de légèreté qui accompagnait chacun de ses mouvements. Il savait désormais où il se trouvait. Et surtout… pourquoi il était venu. À quelques pas de lui, une silhouette se dessina peu à peu dans la lumière nacrée.

Circé.

Elle se tenait là, paisible, comme si elle l’attendait depuis longtemps. Fergus sentit un élan monter en lui. Tant de questions se pressaient déjà dans son esprit — sur son père, sur leur famille, sur cette étrange lignée dont il commençait à entrevoir les contours. Il ouvrit la bouche pour parler.

Mais Circé leva doucement la main.

— Ce que j’ai à te dire aujourd’hui ne peut plus attendre, dit-elle sans détour. Il est temps que tu saches… qui était ton père.

Fergus sentit son cœur astral se serrer. Ce nom, ce mystère, cette absence… jamais Circé ne lui en avait parlé. Pas une image, pas un mot, pas même un mensonge. Il s’assit à ses côtés, muet, prêt.

Circé fixa l’horizon.

— À dix-neuf ans, dit-elle, j’étais étudiante au conservatoire de Lille, en section piano. Ma vie tournait autour des études, de l’interprétation, des gammes sans fin, des partitions annotées à l’encre noire. Je croyais que la musique serait ma vie, mon seul langage. Et puis, un jour, l’événement tant attendu arriva enfin : un concert d’orgue allait être donné dans la chapelle royale de Versailles. L’orgue venait tout juste d’être restauré. Il n’avait pas sonné depuis des années. C’était l’événement de la décennie — peut-être même du siècle. Impossible de manquer cela.

Elle marqua une pause, comme si elle revivait chaque détail.

— Je suis montée dans le TGV à Lille-Europe, un samedi matin pluvieux. J’avais réservé une place côté fenêtre. Et lui… il s’est assis juste en face de moi.

Elle eut un petit rire.

— Il avait des cheveux blonds très clairs, presque blancs à la lumière du wagon. De petites lunettes rondes. Un air concentré. Il n’a pas levé les yeux une seule fois. Il lisait un livre de physique, avec des notes griffonnées au crayon dans la marge. Il semblait absorbé, ailleurs. Et pourtant… je sentais quelque chose.

Fergus l’écoutait sans l’interrompre, suspendu à ses mots.

— J’ai passé tout le trajet à essayer de ne pas le fixer, à regarder le paysage flou, à faire semblant de lire moi aussi. Puis le train est arrivé à Paris. Il s’est levé, m’a adressé un sourire poli, presque gêné, et il a disparu dans la foule.

Elle fit une pause, comme si elle y était encore.

— Moi, je me suis dirigée vers le RER C, direction Versailles-Rive-Gauche. Et là, au moment de monter dans la rame… je l’ai aperçu. Debout sur le quai, son sac en bandoulière, le même livre toujours à la main. Il ne m’avait pas vue. Je suis montée à l’autre extrémité du wagon, comme une idiote. Comme si je craignais qu’il me reconnaisse.

Fergus sourit malgré lui. Circé poursuivit, la voix plus douce.

— Arrivée à Versailles, j’ai pris un taxi pour me rendre au château. J’étais encore un peu en avance, une heure peut-être, et j’ai flâné dans les jardins avant d’entrer dans la chapelle royale. J’étais tendue. Émerveillée aussi. Ce lieu… cette musique… c’était comme un rêve qui devenait réalité.

— Et lui ? demanda Fergus.

— Dix minutes avant le début du concert, la chaise à ma droite, vide jusque-là, se mit à craquer sous un poids. Je tournai la tête. Et c’était lui…

Elle ferma les yeux, revoyant la scène.

— Il m’a regardée, cette fois. Il a souri. Un vrai sourire. Et il a dit : « On dirait que le destin a choisi notre duo. »

Fergus resta silencieux. Dans sa poitrine, un écho lointain vibrait. Circé garda un instant les yeux clos, comme pour retenir le parfum exact de ce souvenir.

— Il y avait quelque chose dans l’air ce jour-là. Dans la lumière qui filtrait par les vitraux, dans la façon dont la musique s’élevait, timide et grandiose à la fois. Et lui… il était là. Juste à côté de moi.

— Le concert avait commencé. Bach. Un choral lent, profond, comme un murmure d’éternité. Puis Vivaldi, transcrit pour orgue, avec cette légèreté presque céleste… Et, au fur et à mesure que les œuvres défilaient, que les harmonies emplissaient la nef, quelque chose de plus intime se jouait entre nous.

Elle sourit, yeux mi-clos.

— D’abord un regard, lorsque nos têtes se tournèrent en même temps vers les grandes orgues dorées. Puis un autre, un peu plus long. Je crus qu’il allait détourner les yeux. Il ne l’a pas fait. Au contraire. Il a souri, et j’ai senti mes joues devenir roses comme une idiote.

Elle éclata de ce petit rire qu’on n’entend qu’une fois dans une vie.

— Puis ce furent nos mains. Elles reposaient à peine à quelques centimètres l’une de l’autre sur nos genoux. À un moment, un léger frôlement. Comme par hasard. Mais ce n’en était pas un. Il aurait pu s’écarter. Il ne l’a pas fait. Nos doigts sont restés côte à côte. Et l’un d’eux… le sien… a doucement effleuré le mien.

Fergus, bouleversé, ne dit rien. C’était sa mère. Mais en cet instant, elle était aussi une jeune femme amoureuse.

— Quand l’Adagio d’Albinoni a commencé, je n’ai pas pu retenir une larme. Pas seulement à cause de la musique. Mais aussi à cause de lui. Je sentais… non, je savais… que ma vie était en train de basculer. Il ne m’avait encore presque rien dit. Et pourtant, j’étais déjà à lui.

Circé prit une grande inspiration.

— Quand le concert s’est terminé, j’ai mis un temps fou à me lever. J’avais peur que tout cela ne s’efface d’un coup. Que ce ne soit qu’une parenthèse enchantée. Mais il s’est tourné vers moi, avec ce sourire tranquille, et m’a demandé :
« Il paraît qu’il y a une ruelle tranquille à deux pas d’ici où l’on peut boire un verre… Vous me feriez l’honneur ? »

Elle tourna les yeux vers Fergus.

— Tu sais ce que j’ai répondu ?

Il secoua doucement la tête.

— Rien. Je n’ai rien dit. J’ai simplement pris sa main. Et nous avons marché dans Versailles, côte à côte, sans parler, comme si nous venions de nous reconnaître après mille ans de séparation.

La ruelle était pavée de silence et de lumière tamisée. À deux pas du château, les promeneurs s’étaient dissipés, happés par la soirée naissante. Il l’avait guidée sans hésitation vers un petit bistrot à la devanture discrète, presque effacée sous les glycines : Le Lys et l’Ombre. Une enseigne ancienne dorée oscillait doucement dans l’air tiède du soir.

À l’intérieur, le monde changea de texture. Boiseries sombres, banquettes de velours lie-de-vin, tables rondes nappées de lin blanc. Aux murs, de vieux miroirs piqués de lumière, des portraits fanés, des horloges arrêtées. Dans l’air flottait une musique ancienne, douce, indéfinissable, comme venue d’un rêve oublié. Ils s’installèrent à une table dans un renfoncement de la pièce, à l’abri des regards. Une bougie vacillante, posée dans un petit photophore de verre soufflé, projetait des éclats mouvants sur leurs visages.

— C’est à vous, me dit-il en souriant. J’ai parlé tout à l’heure… avec mes yeux. Il est temps que vous me disiez qui vous êtes.

Circé sentit son cœur battre plus fort. Pas de gêne, pas de crainte. Une étrange confiance. Elle jouait rarement franc jeu si tôt. Mais ce soir-là n’obéissait à aucune règle.

— Je m’appelle Circé, dit-elle.

Il haussa un sourcil amusé.

— Comme l’enchanteresse ?

— Oui. Mes parents avaient le goût des mythes. Et sans doute un certain sens de l’humour.

Ils rirent ensemble, doucement.

— Je suis étudiante au conservatoire de Lille. Section piano. J’y consacre tout mon temps, toute mon énergie. Je veux devenir pianiste de concert. Pas pour la gloire… mais pour vivre dans la musique. Être traversée par elle.

Il la regardait sans cligner, comme si chaque mot sculptait en lui quelque chose de plus grand que lui-même.

— Et vous ? demanda-t-elle en retour, plus timidement. C’est à vous maintenant…

Il redressa légèrement les épaules.

— Je m’appelle Melchior. Je suis originaire du Périgord, un petit village que personne ne connaît.

Il esquissa un sourire plus grave.

— Chez nous, on dit que les Mauprey ne choisissent pas toujours leur route. On la reçoit.

Circé haussa un sourcil amusé.

— Une tradition familiale ?

— Disons… une responsabilité. Rien d’aussi solennel que cela en a l’air. Juste l’idée que certaines choses doivent être veillées. Préservées.

Il marqua une pause, comme s’il pesait ses mots.

— Mon père me l’a dit un jour :
« Nous ne sommes pas propriétaires de ce que nous gardons. Nous en sommes les passeurs. »

Puis il retrouva son sourire léger.

— Mais ne t’inquiète pas, je ne passe pas mes week-ends en armure dans un donjon. Je suis en médecine à Lille II. Je commence l’internat. J’hésite encore entre l’imagerie et l’oncologie… mais je sais que je veux comprendre ce qui, dans le corps, échappe aux yeux.

Elle cligna des yeux, impressionnée.

— Ce n’est pas tout, ajouta-t-il en baissant un peu la voix. Je travaille aussi avec un groupe de chercheurs à l’INSERM. Dans un domaine que peu de gens prennent au sérieux pour le moment : la dimension informationnelle des tissus biologiques.

Elle fronça légèrement les sourcils.

— C’est-à-dire ?

Il sourit.

— Une médecine qui envisage le corps comme un champ d’énergie. Un ensemble de fréquences, d’ondes, d’informations. Une manière de diagnostiquer, de soigner, non plus seulement avec des molécules, mais avec des vibrations. Des interactions invisibles, encore difficiles à mesurer. Il y a peu de données cliniques pour l’instant. Mais le potentiel… est immense.

Le silence revint, non pas gênant, mais plein. Chargé.

Elle posa sa main sur la table. Il posa la sienne à côté, sans la toucher.

— Et vous y croyez vraiment ? demanda-t-elle doucement.

Il plongea son regard dans le sien.

— Ce que j’ai entendu aujourd’hui, dans cette chapelle… c’était plus que de la musique. C’était du vivant. Du sacré. Si vous croyez que les grandes orgues ou le piano peuvent ouvrir des mondes… alors vous me comprendrez.

Leurs mains finirent par se frôler. Cette fois, ce ne fut ni un accident ni une hésitation. C’était une évidence. Le temps semblait avoir perdu toute mesure. Dans le petit bistrot au velours fané, Circé et Melchior parlèrent encore pendant plus de deux heures. Parfois de musique, parfois de médecine. Mais aussi — et surtout — de ces choses qu’on ne sait pas expliquer : pourquoi on se sent en paix avec un inconnu, pourquoi une voix vous semble familière dès la première syllabe, pourquoi un regard posé sur vous donne soudain un sens à tout ce que vous avez traversé jusque-là. Leurs mots glissaient doucement, portés par les lumières dansantes des bougies et le murmure discret des conversations lointaines. Vers minuit, ils se regardèrent en souriant, presque gênés.

— Demain, c’est dimanche, dit-elle.

— Et nous ne reprenons nos vies que lundi, répondit-il.

Un silence heureux.

— On pourrait… se retrouver ici, proposa-t-elle.

Il acquiesça aussitôt, les yeux brillants.

— Et visiter le château, ajouta-t-il. Le parc, la galerie des Glaces… la chapelle royale !

Elle hocha la tête sans parler. Il ne restait plus de vin dans leurs verres. Plus de musique non plus. Seulement cette étrange mélodie entre eux deux. Ils quittèrent ensemble le bistrot. La rue était désormais déserte, nimbée d’une lumière jaune. En face, un petit hôtel charmant, à la façade couverte de jasmin. Deux chambres étaient encore disponibles : l’une au premier étage, l’autre juste à côté.

Ils signèrent chacun la fiche d’enregistrement sans se regarder. Mais leurs mains tremblaient un peu. Lorsqu’ils sortirent de la minuscule réception, un instant les retint. Devant l’escalier étroit, ils restèrent immobiles. Le silence n’était plus celui d’une rue déserte, mais celui d’un seuil invisible. Ils savaient que quelque chose se jouait là — pas seulement une nuit, mais la manière dont elle resterait dans leur mémoire. Circé sentit la chaleur de sa main encore posée dans la sienne. Elle aurait pu la retirer. Elle ne le fit pas.

— Je crois… murmura-t-elle d’une voix presque tremblante… que j’aurais aimé passer cette nuit avec toi.

Il ne répondit pas tout de suite. Il la regarda comme on regarde une chose fragile qu’on ne veut pas briser par un mot de trop.

— Moi aussi, dit-il enfin. Plus que tout.

Un battement.

— Mais je voudrais que notre première nuit soit un choix sans vertige. Pas une conséquence de la musique, ni du vin, ni du hasard. Je veux qu’elle soit… évidente.

Elle sentit ses yeux se remplir sans tristesse. Il porta sa main à ses lèvres. Cette fois, il ne se contenta pas de l’effleurer. Il y déposa un baiser long, lent, comme une promesse scellée. Leurs fronts se frôlèrent. Juste un instant. Suffisant pour que leurs respirations se mêlent.

— Bonne nuit, Circé.

— Bonne nuit, Melchior.

Il la regarda entrer. Elle se retourna une dernière fois. Ils échangèrent un sourire. Puis la porte se referma doucement.

Et derrière deux cloisons minces comme du papier, deux cœurs veillèrent jusqu’à l’aube, battant à l’unisson sans se voir.

La lumière du souvenir s’effaça alors, comme une buée que l’on chasse du bout des doigts. Fergus se tenait de nouveau dans la clarté nacrée du monde astral. Alinaelle restait proche, mais silencieuse. C’était Circé qui parlait, sa voix douce mais précise, semblant traverser les couches du temps avec la force tranquille des choses sincères.

— Le lendemain, nous avons visité le château, dit-elle. Nous avons flâné dans les jardins, longé les bassins comme deux adolescents trop sages, ri d’un rien, partagé une glace à la vanille. Il faisait un temps radieux, et j’avais cette impression étrange que le monde entier conspirait pour que cette journée reste parfaite. Ce fut… idyllique.

Un sourire flotta sur ses lèvres immatérielles, suspendu dans l’éther.

— Puis il a fallu repartir. Il habitait Lille, moi aussi. J’étais logée dans un petit appartement rue de la Monnaie, juste derrière le Conservatoire. Une mansarde charmante, avec des poutres apparentes et une minuscule terrasse donnant sur les toits. Lorsque j’étudiais mon piano, j’entendais parfois les cloches de Notre-Dame-de-la-Treille. La musique était mon monde.

Fergus buvait ses paroles comme un élixir rare, absorbant chaque détail, chaque note de cette existence qu’il n’avait jamais connue.

— Melchior, lui, partageait un appartement en colocation, près du CHR, avec un autre étudiant en médecine. Un garçon enthousiaste, curieux de tout, mais déjà orienté vers d’autres voies. Pas la cancérologie, non : lui s’intéressait à la médecine du sport, à l’ostéopathie et à la rééducation fonctionnelle.

Circé marqua une pause. Son regard s’assombrit à peine, mais Fergus perçut le frémissement subtil d’une ombre dans la lumière astrale.

— Il s’appelait Séraphin Slange. Il avait une façon de sourire sans que ses yeux ne suivent. Comme si, derrière la conversation, il observait toujours quelque chose d’autre.

Le nom claqua dans l’espace comme une dissonance. Une vibration plus dense, plus grave. Fergus sentit l’air changer, comme si la strate astrale elle-même se tendait.

— Oui, continua Circé. C’est là que je l’ai rencontré pour la première fois. Dans ce salon exigu, encombré de livres de physiologie, de diagrammes musculaires et de traités de physique quantique.

Sa voix semblait se mêler au flux de lumière du monde astral, comme une musique douce portée par l’éther.

— Quelques mois passèrent, reprit-elle. Nous étions jeunes, pleins d’élan… mais la distance qui nous séparait devint pesante. Mon petit appartement, si charmant soit-il, était un peu exigu. Et lui, de son côté, devait sans cesse faire des allers-retours entre l’hôpital et les trajets en métro. On finissait par ne se voir qu’à la hâte, entre deux partitions et trois tours de garde.

Elle marqua une pause, les yeux plongés dans un souvenir vivant.

— Alors nous avons pris une décision. Simple, naturelle. Chercher un endroit à nous. Un espace qui serait notre nid, notre tremplin. Et nous avons trouvé un appartement place Rihour. Un trois-pièces coquet et lumineux, avec de grandes fenêtres donnant sur les toits et la place animée. Juste au-dessus d’un petit café.

Fergus sourit malgré lui. Il connaissait l’endroit.

— Pas très loin du Conservatoire pour moi, reprit Circé, mais surtout à deux pas du métro avec une ligne directe vers le CHR. C’était parfait. L’équilibre rêvé. Il pouvait partir tôt sans me réveiller, et je pouvais répéter sans déranger personne. Et le soir… nous nous retrouvions.

Son visage s’illumina d’une douceur rare.

— C’était une parenthèse. Une bulle. Nous avions nos habitudes : un marché le samedi matin, un vin chaud en hiver sous les arcades, des éclats de rire dans les escaliers. Je me souviens d’une fois où nous avons déplacé le piano jusqu’au salon, juste pour que la lumière tombe sur les touches au moment où je jouais le matin. Il m’écoutait les yeux mi-clos, une tasse de café à la main, comme s’il captait autre chose que les notes. Quelque chose de moi.

Elle s’interrompit, puis regarda Fergus avec une intensité soudaine.

— Il était là pour moi, Fergus. Vraiment. Et moi… j’étais là pour lui.

Elle marqua un temps.

— À cette époque, je croyais que rien ne pourrait jamais troubler cette paix.

Elle ne disait pas nous étions amoureux, ni c’était parfait. Cela dépassait ces mots. C’était un engagement sans cérémonie, une promesse muette nouée dans la simple beauté du quotidien partagé. Le silence revint, feutré, presque cotonneux.

Fergus hésita, puis la question lui échappa, douce, prudente :

— Et… Slange ? demanda-t-il. Vous le revoyiez ?

Circé leva les yeux vers lui, le visage serein, sans surprise.

— Oui, de temps à autre. Il lui arrivait de venir à certaines soirées étudiantes. Des anniversaires, des soutenances de thèse, ce genre de choses. Il était toujours entouré, toujours volubile. L’entente restait cordiale, sans plus. Il y avait… une distance, sans que nous ayons besoin de la nommer. Il gravitait, comme beaucoup d’autres, à la périphérie de notre petit monde.

Elle sembla fouiller sa mémoire, comme si une scène lointaine cherchait à remonter à la surface.

— Je me souviens d’une soirée d’hiver, chez un interne de dermatologie. Il était là, élégant comme toujours, en chemise sombre et blazer. Il parlait de médecine orientale, de techniques de mobilisation articulaire, de traditions oubliées. Certains le trouvaient fascinant. Moi, je ne l’écoutais qu’à moitié. J’étais avec Melchior… et il suffisait qu’il me prenne la main pour que tout le reste disparaisse.

Un mince sourire effleura ses lèvres.

— Il n’était qu’un visage dans la foule. À ce moment-là.

Elle marqua une pause.

Mais quelque chose, dans la manière dont elle prononça ces derniers mots, fit frémir imperceptiblement l’espace astral. Non pas une alarme. Plutôt une note tenue. Une vibration encore inaudible.

— Le printemps suivant, reprit Circé, Melchior m’a demandé en mariage.

Sa voix avait pris un éclat nouveau — plus chaud, presque joyeux. Autour d’eux, la lumière vibrait doucement, comme si l’émotion nourrissait la strate elle-même.

— Nous ne voulions pas d’un grand mariage mondain. Mais la famille de Melchior insistait. C’était leur fils unique, leur fierté, et ils tenaient à ce que tout soit digne de leur nom.

Elle sourit légèrement.

— Finalement, ils ont loué le château de Beynac, en Dordogne, pour célébrer la cérémonie.

Fergus cligna des yeux, presque incrédule.

Beynac…

Il connaissait ce lieu, bien sûr. Mais l’entendre surgir ainsi dans le récit de sa mère avait quelque chose d’étrange — comme l’éclair d’une mémoire transmise.

— Je n’étais encore jamais venue en Dordogne, reprit Circé. Et pourtant… tout m’a semblé familier. Les pierres blondes, le chant des oiseaux, la cour du château baignée de soleil.

Elle ferma les yeux un instant.

— Ta grand-tante jouait du clavecin dans une salle voûtée. Et moi… j’avais une robe ivoire brodée de petites perles. Je me suis sentie comme une princesse.

Elle sourit doucement.

— Juste pour un jour.

Un éclat de tendresse passa dans sa voix.

— C’est ce jour-là que j’ai rencontré la famille de Melchior. Les Mauprey. Tes grands-parents, Marguerite et Balthazar, appartenaient à une lignée ancienne, droite et fière. Je ne savais pas encore ce que ce nom portait… ni ce qu’il réveillerait plus tard.

Elle haussa légèrement les épaules.

— On me parlait de seigneurs d’Occitanie, de chevaliers, de terres perdues et de secrets. Mais ce jour-là, je n’y voyais que des histoires de famille. Des anecdotes de cousins, des récits de vendanges et de chasses à courre.

La lumière astrale sembla s’adoucir, comme pour respecter le souvenir.

— Après le mariage, nous avons passé une semaine à parcourir le Périgord noir. Nous avons visité les châteaux, longé la Dordogne et la Vézère, marché dans Sarlat aux ruelles pavées et aux volets clos.

Sa voix se fit presque émerveillée.

— Nous avons découvert Lascaux. Ses fresques vivantes… presque vibrantes. C’était comme plonger dans une autre époque. Dans les racines du monde.

Elle se tut un instant.

Fergus sentit que ce souvenir vivait encore en elle, intact — comme une perle suspendue dans le temps.

— Puis il a fallu rentrer à Lille. Reprendre la musique, les gardes, le métro, les réveils trop tôt.

Elle leva les yeux vers lui.

— Mais j’étais heureuse. J’étais amoureuse. Et pour la première fois, je portais un nom… sans savoir encore combien de mémoire il contenait.

Elle le regarda alors dans la lumière dorée du monde astral et murmura :

— Ce nom que toi aussi, tu portes aujourd’hui.

La lumière ondulait autour d’eux, douce comme un berceau de brume dorée.

Fergus aurait voulu que le temps s’arrête.

Il ouvrait la bouche pour poser une autre question — peut-être sur leur retour à Lille, sur les débuts de leur vie à deux — lorsqu’une vibration se fit sentir. Plus profonde. Plus nette.

Une autre présence.

Alinaelle apparut à ses côtés.

Son visage rayonnait d’une sérénité ferme. Ses yeux d’ambre pur reflétaient à la fois la tendresse… et la nécessité.

— Il est temps, dit-elle doucement.

Fergus se tourna vers elle, le souffle suspendu.

— Non… pas encore. J’ai encore tant de questions. Je dois lui parler. Je dois savoir…

Il se retourna vers Circé, presque suppliant.

— Maman… quand est-ce qu’on se reverra ? Et… qu’est devenu papa ?

Circé s’approcha de lui.

Ses traits n’étaient ni tristes ni résignés. Ils étaient emplis d’une lumière intérieure, comme si elle avait toujours su que ce moment viendrait.

— Bientôt, mon fils. Plus tôt que tu ne crois. Ce lien qui nous unit ne peut être rompu.

Elle posa une main éthérée sur sa joue. Fergus sentit une chaleur douce, un amour ancien. Alinaelle posa alors une main légère sur son épaule. Aussitôt, le monde astral commença à se dissoudre. Non pas brutalement, mais comme un voile que l’on replie avec soin.

— Il est temps de revenir, répéta-t-elle. Ton corps t’attend. Il t’a attendu longtemps.

Elle le fixa avec gravité.

— Plus de trois heures ont passé. Tu es vulnérable, Fergus. Tu dois réintégrer.

Il voulut protester encore.

Mais déjà la lumière se rétractait. Les formes s’effaçaient. Le silence devenait de plomb. Et puis— le noir.

Il se réveilla brusquement, haletant. La pièce était froide, presque irréelle. Le sol semblait dur sous son dos. Sa nuque était engourdie. Il était allongé sur le tapis, près du cantou, la couverture rejetée à moitié.

Boy, blotti contre lui, miaulait doucement, inquiet.

Fergus tenta de bouger.

Ses muscles étaient lourds, ses mains glacées. Il avait froid — un froid intérieur, celui qui survient lorsque l’âme est partie trop loin… trop longtemps. Il se redressa lentement. Son cœur battait faiblement mais régulièrement. Il se sentait vidé, creux, comme si toute son énergie avait été aspirée hors de lui. Il regarda autour de lui. La pièce n’avait pas changé.

Et pourtant…

quelque chose en lui avait changé.

Chapitre XVI : L’ombre des Serpentis