Chaque matin, au moment de partir courir, Fergus découvrait parfois, posé à même le seuil, un petit présent. Un panier garni de légumes fraîchement cueillis, quelques œufs encore tièdes du poulailler, ou un sac en toile contenant des pommes, des noix, parfois même un morceau de pain encore tiède. Aucun mot. Aucune signature. Juste le geste. Il hésitait à y voir une attention pour Circé, dont l’absence restait un mystère soigneusement ignoré ou pas… des langues du village. Ou peut-être était ce pour lui ? Une manière, discrète mais sincère, de l’accueillir, de lui signifier qu’il était le bienvenu, qu’on le savait là, et qu’on ne lui tenait pas rigueur de son silence ou de ses airs perdus. Ces cadeaux matinaux étaient comme la rosée sur les herbes : naturels, simples, et porteurs d’une douceur ancienne. Fergus ne répondait jamais autrement que par un regard appuyé quand il croisait un voisin, un hochement de tête un peu plus lent que d’ordinaire. Mais dans son cœur, il sentait l’ancrage prendre. Archignac l’acceptait. Archignac veillait.
Ce matin-là, au retour du footing, alors que la lumière glissait sur les pierres blondes des façades, il remarqua un détail nouveau. La maison attenante à celle de Circé, inhabitée jusqu’alors, laissait entrevoir une silhouette affairée sur le pas de la porte. Une femme, agenouillée devant ses jardinières où elle taillait des géraniums rouges. Elle releva la tête à son approche, sourit immédiatement, se redressa, et vint à sa rencontre.
— Bonjour… excusez-moi si je vous dérange.
Elle marqua une légère pause, puis ajouta avec douceur :
— Je m’appelle Bénédicte. Je vie à Toulouse pour le travail, mais ma maison est ici. Et vous ? vous êtes de la famille de madame Mauprey sans doute.
Ils échangèrent quelques mots simples. Fergus se présenta, parla de Circé, de son arrivée récente. Elle hocha la tête à plusieurs reprises, comme si elle savait déjà tout cela.
— Votre maman, je l’apprécie beaucoup. Elle m’impressionne toujours, elle sait tant de choses ! Et vous, vous êtes son fils ! Vous avez hérité de ses yeux…
La conversation glissa avec naturel vers le village, ses habitants, les souvenirs de Bénédicte. Elle semblait tout connaître de la région, de ses chemins oubliés, de ses figures anciennes. Avant de se quitter, ils convinrent de se revoir un soir prochain.
— Vous aimez les apéros à la bonne franquette ? proposa-t-elle.
— J’ai été élevé au saucisson et au pain de campagne, répondit Fergus en souriant.
— Alors ça tombe bien. Barbecue Rosette ou Pécharmant, vous choisirez.
Ils se quittèrent ainsi, sur une promesse légère, presque complice. Et Fergus, en refermant la porte derrière lui, sentit que la journée s’annonçait lumineuse. Le monde avançait, doucement. Et il n’était plus seul. Le calme de la maison l’enveloppa aussitôt, doux comme une respiration contenue. Boy monta directement à l’étage, souple et silencieux. Fergus suivit, porté par un pressentiment. Depuis quelque temps, il ressentait une présence dans la maison. Non pas spectrale, mais construite, dense, protectrice. Ce matin, il avait décidé de comprendre. Il s’installa devant le Livre des Ombres ouvert à la section Via. Ses doigts feuilletaient presque seuls, guidés par l’habitude. La page qui attira son attention etait bordée de petits signes manuscrits qu’il reconnaissait désormais comme des indices d’importance. En haut, un titre :
« Égrégores — création et lien »
Il lut avec attention. La plume de Circé était claire, ferme, presque pédagogique.
L’égrégore n’est pas un esprit errant, ni une entité indépendante. Il est construit. Il est l’écho de la volonté condensée, nourri par la répétition, la visualisation, le rite.
Un passage barré, puis réécrit à l’encre plus noire, retint son souffle.
« J’ai forgé un etre dans cette maison. Il est discret, mais vigilant. Il a un nom, un sceau, une prière d’animation. Tout est consigné dans le Grimoire. »
Le Grimoire.
Fergus s’était déjà interrogé sur cet ouvrage supposé renfermer les rituels les plus opératifs de Circé. Il ne l’avait jamais trouvé. Pourtant, il avait fouillé cette pièce du sol au plafond. Mais cette fois, il utilisa le pendule. Il le prit dans son coffret de bois, le fit lentement osciller au-dessus des rayonnages. D’abord rien. Puis, une rotation très lente, presque paresseuse. Il ajusta son geste, se concentra, formula la question intérieurement. Le pendule vira net, désigna un coin bas de la bibliothèque, derrière un faux dos d’ouvrage. Fergus s’agenouilla, retira quelques livres, et découvrit un volume couché à l’horizontale. Un cuir brun, lisse, fermé par une lanière. Aucune inscription sur la couverture, mais dès qu’il le tint entre ses mains, il sut. C’était lui. Il l’ouvrit.
Les pages étaient remplies de signes. Des lettres mystérieuses — mais plus pour lui. Depuis plusieurs semaines, Fergus avait patiemment étudié l’alphabet magique. D’abord comme un jeu, puis comme un rite. À force de recopier, de tracer, de vocaliser, il en avait acquis une familiarité nouvelle. Et à présent, ces lignes lui parlaient. Il trouva rapidement ce qu’il cherchait :
CREATIO EGREGORIS
Des lignes en alphabet magique que Fergus traduisit à voix basse. Le texte s’ouvrait sur un avertissement solennel.
« Lorsque le Mage maîtrise la projection des Éléments hors de lui, il peut alors, par volonté et visualisation, façonner une entité vivante. Non pas une pensée fugace, mais une forme condensée. Un être. Un agent. »
Fergus sentit une tension lui traverser le dos. Il poursuivit :
« Ces êtres sont appelés Égregores. Ils ne pensent pas. Ils agissent. Ils accomplissent ce pourquoi ils ont été créés. Leur force dépend de la puissance de projection du Mage et de la clarté de son intention. »
« Un égrégore peut être façonné à partir de l’un ou plusieurs des quatre Éléments. Sa forme est libre — humaine, animale, abstraite, selon le besoin. Il agit sur les plans mental, astral, parfois matériel. S’il est trop chargé, il peut même devenir visible. »
Plus il lisait, plus Fergus comprenait qu’il ne s’agissait pas d’un simple exercice théorique. C’était un acte magique majeur. La fabrication d’un serviteur énergétique, fidèle mais potentiellement dangereux.
« L’égrégore reçoit une tâche unique, un nom secret, un lieu d’ancrage. Ce peut être un mur, une pierre, une sphère ou tout objet rituellement préparé. Il ne connaît ni le temps, ni l’espace. Il peut traverser la matière comme l’esprit. »
Il surligna mentalement une autre phrase :
« non dissous après son œuvre il devient parasite, Il cherche à survivre, se nourrit de son créateur. Il vampirise ses forces, influence ses pensées, s’ancre dans ses rêves. La dissolution est un acte sacré et indispensable.»
Le passage décrivait alors plusieurs méthodes possibles pour la dissolution : visualisation, incantation à l’envers, brûler le nom écrit, rituel de dispersion. Fergus comprenait : tout pouvoir donné devait pouvoir être retiré. Il fallait maîtriser les deux pôles — création et destruction. Un encadré précisait même :
« Pour les égrégores à usage personnel, extraire les Éléments depuis son propre corps. Pour les missions tournées vers autrui, les tirer directement de l’Univers. »
Et plus loin encore :
« Une fois l égrégore créé, couper le lien. Trancher net. Ne plus penser à lui. L’oubli est sa liberté. L’oubli est le salut. ».
Fergus marqua une pause puis poursuivi sa lecture : » création d Athenor » : s’ en suivait tous le processus d’ élaboration auquel Circé s’était astreint pour créer son égrégore. Ce n’était pas un esprit bienveillant, ni une entité de lumière. Ce n’était pas un démon non plus. Athenor était au-delà de ces distinctions. Circé l’avait façonné pour une seule fonction : aiguiser. Révéler. Faire croître. Elle l’avait nourri de sa volonté, de ses lectures, de ses échecs, de sa rigueur. Elle ne voulait pas d’un protecteur. Elle voulait un outil d’évolution, un catalyseur pour ses capacités magiques. Fergus ferma lentement le Grimoire. Le texte vibrait encore en lui, comme une onde résiduelle. Il en mesurait la portée. Il tenait là une des clefs majeures de l’art magique.
Il posa lentement l’ouvrage, le front plissé. L’esprit encore englué dans la densité de ce qu’il venait de lire. Ces entités que les mages façonnaient par la seule force de leur volonté, capables d’interagir sur les plans mental, astral et même physique… L’idée lui trottait dans la tête comme une graine en train de germer. Ce que Circé avait créé dans cette maison ce n’était pas une simple forme-pensée. C’était un être. Il se leva, le cœur battant, sans savoir exactement si c’était de crainte ou d’impatience. Il fallait agir. Travailler. Affûter sa pratique, et peut-être un jour créer lui aussi un égrégore pour quelle fonction ?
La baguette n’attendait pas. Elle reposait là, sur la nappe, comme un prolongement oublié de sa main. Fergus la saisit. L’entraînement allait reprendre… Fergus sorti dans le jardin, se teint debout, jambes légèrement fléchies, pieds nus sur la terre tiède. Dans sa main droite, la baguette de sureau. Il inspira lentement, pointa la baguette vers une pierre ronde devant lui. Il ne s’agissait pas de la déplacer, mais d’en sentir la masse, d’entrer en lien avec son inertie, sa présence. il murmura :
— Elementum Terrae, per me manes.
La baguette vibra faiblement, comme un instrument à peine accordé. Il sentit une tension dans ses jambes, un poids agréable. L’air sembla soudain plus dense autour de lui. Lorsqu’il leva la baguette, la pierre sembla un instant peser davantage, comme si elle voulait s’enfoncer dans le sol.
De l’endroit ou il se trouvait, le rideau fin ondulait dans le chambranle de la porte. Fergus leva la baguette, bras détendu, et suivit du bout de l’esprit la danse du tissu. Cette fois, il voulait accompagner l’air, sans le contraindre. Il se concentra sur le mouvement, l’élan, l’absence de résistance.
— Elementum Aeris, cor meum tangis.
D’abord rien. Puis, au fil des respirations, le rideau s’agita à contre-courant. Un souffle plus vif traversa la pièce, sans que la porte n’ait bougé. Son bras frissonna. L’air avait répondu. Pas à lui. Mais à la baguette, prolongement exact de sa pensée.
Il devait finir son travail avec le dernier élément l’eau puisqu’il avait déjà expérimenté le feu la veille. il choisit un bol de porcelaine qu’il remplit d’eau au robinet. Il s’asseya, baguette tendue vers la surface de l’eau. Pas trop près. Juste assez pour établir un lien. . L’eau, c’est l’émotion. L’oubli. L’origine.
— Elementum Aquae, fluas ut voluntas mea.
L’eau semblait calme… mais un frémissement parcouru la surface, comme si une bulle invisible remontait. Puis une ondulation lente se forma, sans cause apparente. Pas un tourbillon. Plutôt une réponse. La baguette, chaude à sa paume, pulsait doucement.
Fergus posa la baguette sur la table, les doigts engourdis. Il se frotta les paupières pensant avoir fini. Son esprit flottait entre concentration et fatigue, comme suspendu dans un entre-deux. Et pourtant, quelque chose l’effleura. Une présence intérieure, dense, calme, ancienne. Il ne l’entendit pas vraiment, mais les idées venaient, précises, comme soufflées dans sa nuque. C’était Athenor, il était là. Invisible. Mais ferme. Instructeur silencieux.
“La légèreté ne vient pas du souffle, mais du silence.”
Athenor lui imposa un défi mental : baguette sur le front, il devait faire taire le bavardage intérieur. Pas de visualisation. Pas de mantra. Juste le vide. Si une pensée survenait, il devait la dissiper d’un geste net de la baguette, comme on chasse une mouche. Il y parvient trois secondes. Puis six. À la fin, une minute entière. Le silence intérieur résonnait plus fort que tout.
Nouvelle injonction : “L’eau conserve. L’eau sait. Trouve une mémoire qui ne t’appartient pas.”
Athenor le poussa à s’asseoir devant l’évier, sans un mot, mais avec cette insistance muette qui ne souffre aucun refus. La baguette était dans sa main, comme toujours, naturellement. Elle prolongeait son bras, son intention. Fergus resta là un moment, immobile, face à l’acier pâle, à la céramique blanche, au silence de l’eau contenue. Puis, sans savoir pourquoi, il ouvrit lentement le robinet. Un filet mince s’échappa, clair, régulier, et vint frapper la paroi de l’évier en un clapotis doux et rythmé. Ce son, si simple, si banal, l’aspira presque aussitôt. Un voile descendit. Le monde se retira un peu. Il n’y avait plus que l’eau. Le bruit. Le flux.
Et dans ce flux… quelque chose.
Une impression d’abord. Une atmosphère. Puis une image, nette comme un souvenir, mais qui n’était pas le sien. Circé. De dos. Dans cette même cuisine, un matin ancien. Les cheveux noués en chignon bas, le dos droit. Elle tenait entre ses doigts une petite tige de romarin, qu’elle effleurait du regard. Elle parlait. À la plante. Mots silencieux, lèvres en mouvement. Un souffle de tendresse et de mystère. Fergus pencha la tête. Il voulait entendre, comprendre. Mais aucun son ne lui parvenait. L’eau coulait toujours, régulière, imperturbable. Puis l’image se dissipa. Pas brusquement mais comme une buée qui se retire. Le filet d’eau sembla reprendre sa banalité. La pièce redevint la cuisine. Mais Fergus restait immobile. Quelque chose en lui savait. Ce n’était pas une illusion, ni une rêverie.
Cette mémoire n’était pas la sienne… mais elle avait traversé l’eau pour lui parvenir.
C’est alors que Boy, jusque-là couché en rond sur une chaise à l’observer, se redressa . Il fixait un point précis, à gauche de Fergus. Ses yeux s’agrandissaient, ses oreilles frémissaient.
Mais il ne grogna pas. Il ne fuit pas. Il observait, attentif, presque respectueux. Puis, lentement, il inclina la tête. Comme s’il saluait.
— Tu l’as vu? lui demanda Fergus
Boy sauta souplement de sa chaise, vint se frotter contre sa jambe, puis miaula doucement… comme pour clore le rituel.
Il est vrai aussi que c’était l ‘heure de sa ration de croquettes….
Les jours avaient passé. Depuis sa courte visite du monde astral, Fergus scrutait chaque nuit comme un veilleur impatient. Mais rien ne venait. Aucun rêve lucide, aucune brume dorée, aucune voix familière. Le sommeil restait lourd, opaque. Anaëlle lui avait pourtant promis qu’elle reviendrait, qu’il retrouverait Circé. Une promesse gravée dans son esprit comme un pacte silencieux. Et pourtant… silence. Assis dans le fauteuil rouge, Boy contre sa hanche, il soupira longuement.
— Pourquoi ça ne revient pas ? murmura-t-il.
Il se leva, traversa la pièce. La nuit était tombée, mais il ne ressentait ni fatigue ni faim. Juste ce besoin tenace de comprendre. Il se dirigea vers la bibliothèque. Ses doigts glissèrent sur les reliures, hésitants. Puis il choisit cette fois ci un volume relié sans titre sur le dos, mais orné d’un disque d’argent finement gravé. Il s’assit, ouvrit le livre. Les premières pages évoquaient les techniques d’extériorisation de la conscience. Certaines lui étaient familières : la respiration en quatre temps, l’induction hypnotique, la projection mentale accompagnée d’un guide visuel. Mais d’autres approches le surprirent.
“Il est possible d’induire le voyage astral par des méthodes issues du Yoga Nidra, du rêve lucide induit, ou des techniques de yoga tantrique telles que le Yoga du sommeil ”
Le nom lui revint : yoga nidrā, la “relaxation consciente”. Un état entre veille et sommeil, où le corps s’endort mais où l’esprit veille, lucide. Il prit des notes, souligna les passages essentiels.
“D’autres écoles, plus radicales, utilisent des plantes ou substances visionnaires, à l’image de certains rituels chamaniques ou expérimentations alchimiques.”
Là encore, des noms surgirent : ayahuasca, psilocybine, soma, artémisia absinthium… La liste s’étendait, parfois ésotérique, parfois plus chimique. Fergus grimaça. Il connaissait trop bien les pièges des substances pour envisager ce chemin. Ce n’était pas par l’altération chimique qu’il reverrait Circé. Il le sentait au plus profond de lui. Non. S’il voulait provoquer un nouveau voyage, il lui faudrait ruser avec les portes de l’esprit. Travailler sur l’état liminal entre le sommeil et l’éveil. Revenir aux fondamentaux. Discipline, répétition, ouverture. Il referma le livre, le serra un instant contre sa poitrine.
— Il faut que je sois prêt… et humble, souffla-t-il. C’est elle qui viendra à moi. La voie du yoga nidra lui parut la bonne.
Jusqu’ici, Fergus associait le voyage astral à des images confuses : transes violentes, sorties brutales, pratiques réservées à des initiés dangereux.
Mais Athénor veut lui révéler qu’il existe plusieurs voies, très différentes dans leur nature et leurs risques : certaines passent par la projection volontaire, exigeant une concentration extrême et une maîtrise mentale absolue ; d’autres par le rêve lucide, instable, souvent parasité par l’imaginaire ; d’autres encore par l’extase mystique ou la dissociation — voies puissantes, mais périlleuses pour un esprit encore en formation. Et puis, Athénor évoque une voie plus rare. Plus silencieuse. Une voie que Fergus ne connaît pas : Le Yoga Nidra. Fergus pratique déjà le hatha yoga. Il connaît le souffle, les postures, l’ancrage du corps. Il a aussi effleuré certaines notions de yoga Kundalini, avec prudence, trop de puissance, trop tôt. Mais le Yoga Nidra, qui lui est encore inconnu, n’est ni un yoga de mouvement, ni un yoga d’élévation. C’est un yoga de l’immobilité absolue. Athénor le formule simplement :
— Le Nidra n’élève pas. Il ouvre.
Dans le Yoga Nidra, le corps est endormi, profondément, totalement. Mais la conscience, elle, reste éveillée. Pas vigilante.
Pas active. Présente… C’est un état intermédiaire, fragile, situé entre la veille et le sommeil, là où les défenses de l’ego s’effacent sans que l’esprit ne s’éteigne. Et c’est pourquoi le Nidra permet le voyage astral. Fergus comprend peu à peu ce qui rend cette pratique si particulière :
- le corps est perçu comme lourd, lointain, parfois absent ;
- la respiration devient presque imperceptible ;
- le temps se dissout ;
- les images ne sont plus fabriquées, elles émergent.
Ce n’est pas l’esprit qui part en astral, c’est l’astral qui vient à lui. Dans cet état, la conscience n’est plus arrimée aux sensations physiques, mais elle n’est pas non plus livrée aux rêves chaotiques. Elle devient réceptacle. Athénor insiste : Le Nidra est la seule voie où l’on ne force rien. C’est pour cela qu’elle est sûre… et redoutable. Une pratique faite pour Fergus : Son passé de policier lui a appris l’immobilité attentive, son sevrage l’a entraîné à traverser des états liminaux sans fuir. L’ Aïkido et le hatha yoga lui donnent l’ancrage corporel nécessaire pour ne pas se dissoudre. Le Yoga Nidra ne lui demande rien de plus. Seulement de lâcher. Et c’est précisément ce qu’il n’a jamais vraiment su faire. Pourtant Athénor ne lui enseigne pas encore la pratique. Il se contente de planter une graine :
— Le Nidra n’est pas un exercice. C’est un passage. Quand tu seras prêt, tu n’auras pas besoin de technique. Tu reconnaîtras l’instant.
Fergus referme le Livre avec une sensation étrange.
Il ne ressent ni excitation, ni peur. Seulement cette certitude calme et dérangeante : Le jour où il s’allongera sans intention de rêver, sans intention de voyager, alors seulement… la porte s’ouvrira.
Boy émit un ronronnement discret, comme pour approuver.
Le lendemain, Fergus se leva avant l’aube. Il n’avait presque pas dormi, mais il n’était pas fatigué. Une tension douce et déterminée l’habitait. Ce matin, il le sentait, il franchirait le seuil. Il le devait. Dans la pièce du haut, baignée d’une lumière pâle, il déroula une couverture au sol, face à la cheminée, entre les regards impassibles des animaux empaillés. Il prit le temps d’ouvrir les fenêtres, de faire brûler un peu d’encens d’oliban. Puis il s’allongea, bras écartés, paumes tournées vers le ciel. Boy se coucha à ses pieds, sans un bruit. Il ferma les yeux. Le protocole était clair dans son esprit.
« Détends ton pied droit… ta cheville… ton mollet… »
Sa conscience glissa lentement, comme une barque sur une eau noire. « Observe ta respiration… n’interviens pas… » Le corps disparut. Fergus n’était plus qu’un souffle, suspendu entre deux mondes. Les sons du dehors s’éloignèrent, puis cessèrent. La pièce n’était plus qu’un souvenir. Une lumière naquit dans son esprit. D’abord faible, presque tremblante, puis vive, dorée, familière. Elle descendit lentement, comme un fil de soie en spirale. Et avec elle, une chaleur. Une paix.
Le décor se forma autour de lui sans qu’il n’ouvre les yeux. Il était là. Un sentier pavé de brume. Un ciel de crépuscule. Une colline douce, familière. Et devant lui, une silhouette. Fine, élancée, drapée d’une lumière pâle, elle avançait sans bruit. Sa chevelure semblait flotter derrière elle comme une traîne d’étoiles. Ses yeux d’ambre, paisibles et pénétrants, rencontrèrent les siens. Elle s’inclina légèrement, les paumes ouvertes.
— Alinaelle ?
Le nom franchit ses lèvres sans hésitation. Il le savait. C’était elle. L’ange qu’il avait perçu dans sa précédente vision.
— Tu es prêt, murmura-t-elle d’une voix qui n’était ni voix ni pensée, mais un écho vibrant à l’intérieur de lui.
Fergus voulut parler, poser mille questions, mais elle leva doucement une main.
— Ce que tu cherches est plus profond. Tu n’as pas franchi ce seuil pour rester sur le pas de la porte. Viens.
Elle tourna les talons, et le paysage autour d’eux se transforma. La colline disparut, le sentier devint rivière de lumière. Ils glissèrent ensemble, portés par un souffle invisible. Le ciel changeait de teinte, du pourpre au doré, puis au bleu nocturne constellé de signes mouvants. Puis ils s’arrêtèrent. Une clairière émergea de la brume astrale, baignée d’un halo blanc. Une silhouette s’y tenait. Fergus la reconnut avant même de la voir vraiment.
— Maman…
Le mot vibra dans l’espace. Circé était là, droite, paisible, vêtue d’une robe noire étoilée. Elle semblait nimbée d’une tendresse plus vaste que le monde. Ses cheveux flottaient doucement, son regard — vert sombre, profond — l’atteignit avant qu’elle ne dise un mot.
— Te voilà, Fergus, dit-elle avec un sourire d’âme.
Il s’approcha, le cœur en feu. Il voulut la toucher, mais ce fut inutile. Sa présence l’enveloppait déjà, chaude, rassurante, infinie. Alinaelle, légèrement en retrait, observait, silencieuse. Sa mission était remplie. Elle s’effaça dans la lumière sans un mot.
— J’ai tant de questions… murmura-t-il.
Circé posa un doigt sur ses lèvres.
— Tu es déjà en train de comprendre. Je ne suis pas morte, Fergus. Je suis ailleurs. Là où tu es capable de venir, désormais.
— Mais… pourquoi es-tu partie ? Qui t’a…
Elle leva doucement la main. Le décor vacilla. Des ombres passèrent, fugitives, comme des souvenirs douloureux. Une clairière. Une plante arrachée. Une silhouette. Trop floue encore.
— Pas maintenant, dit-elle. Tu n’es pas prêt à tout voir. Mais tu avances. Continue. Pratique. Protège. Ils t’observent.
— Qui, “ils” ?
Elle s’approcha, colla son front au sien. Sa voix se fit souffle.
— L’Ordre du Serpent. Celui que j’ai combattu. Celui que tu dois affronter, toi aussi.
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