Chapitre 8 : La baguette Magique

La semaine suivante s’écoula comme un fil tendu entre deux mondes. Depuis les révélations d’Alinaelle et la traversée du monde astral, Fergus avait changé. Quelque chose en lui s’était aligné. Il se levait tôt, avant l’aube, quand la brume traînait encore au ras des prairies. Son footing matinal à travers les chemins d’Archignac n’était plus seulement un effort physique — c’était une course de veilleur, une patrouille silencieuse autour de ce territoire qu’il s’était promis de défendre.

Puis venait la méditation et le yoga. Installé face au cantou, Boy à ses côtés, Fergus plongeait dans le silence. Il y appelait tour à tour les éléments, les projetait en lui selon les protocoles appris : la chaleur sèche du Feu depuis le plexus, la légèreté de l’Air dans la gage thoracique, la densité de la Terre dans les jambes, la fluidité de l’Eau dans l’abdomen. Il sentait ces forces circuler, parfois s’entrechoquer, souvent résister. Mais il apprenait. Chaque jour, il affinait la conscience de son corps comme un instrument magique.

Il prenait soin aussi de la maison. L’autel de pierres de marbre était régulièrement nettoyé, les bougies changées, les encens choisis selon les jours planétaires. Le réseau de cristaux était rechargé au soleil levant, puis réaligné au pendule. Et, chaque matin, son regard montait vers le blason sculpté dans la pierre du cantou : les trois fleurs de lys. Il les avait d’abord prises pour un ornement ancien, vestige d’un blason seigneurial. Mais il comprenait à présent leur fonction : elles étaient un l’indicateur du degré de protection en cours. Lorsque les trois fleurs étaient présentes, intactes, la maison baignait dans une paix tangible. Mais parfois, sans bruit, sans trace l’une d’elles disparaissait. Pas physiquement mais magiquement. Un effacement subtil, une absence impossible à expliquer rationnellement. Alors Fergus savait : les défenses avaient été percées. Une attaque avait eu lieu. Il ne s’en émouvait plus. Il réagissait. Il traçait de nouveau les sigils de protection à la craie blanche sur les pierres. Il récitait les formules de bannissement. Il renforçait les barrières invisibles.

Mais Fergus savait que cela ne suffirait pas éternellement. Slange n’était pas un sorcier ordinaire. Ce n’était pas seulement un médecin. C’était un stratège. Un agent d’un ordre rival, patient et dangereux. Fergus ne disposait pour l’instant que de son instinct, de son chat, et d’un passé brisé. Il lui faudrait un plan. Et une arme. Par ailleurs, il n’était pas qu’un apprenti sorcier. Il restait un enquêteur. Son instinct de flic n’avait pas disparu ; il s’était affûté, déplacé vers d’autres zones d’ombre. Avant d’agir, il lui fallait comprendre. Et pour comprendre, il devait mieux connaître son ennemi. Lors de chaque passage à Saint-Geniès, que ce soit pour un ravitaillement à la supérette ou un café pris chez Louise, Fergus ouvrait l’oreille. Il ne posait pas de questions. Surtout pas. Il savait trop bien que dans les villages, celui qui questionne attire les regards et les silences. Alors il écoutait.

À la caisse, entre deux paquets de café et un pain de campagne, il scrutait les bavardages. Chez Louise, accoudé au zinc, il laissait traîner son attention entre deux verres de vin blanc servis à des habitués. Il n’attendait pas de révélations fracassantes, juste un détail, une rumeur, un mot de travers. Quelque chose qui aurait grincé dans le tableau parfait du docteur Slange.

Mais rien. Les conversations tournaient en rond, comme les mouches autour des abricots mûrs : la météo changeante, le film de la veille à la télé, la plainte d’un client sur les prix du gasoil, ou encore untel qui s’était fait gauler à l’alcotest sur la route de Sarlat. Rien sur Slange. Pas même une allusion. Ni critique ni compliment. C’était cela, peut-être, le plus suspect : son absence dans les conversations. Comme s’il flottait au-dessus du village. Insaisissable. Ou soigneusement évité. Cela mit Fergus mal à l’aise. Ce silence, c’était une ombre. Pas celle du secret, mais celle du pouvoir. Une influence subtile, diffuse, comme un champ magnétique. Il connaissait ça. Il l’avait déjà senti, à Dunkerque, chez certains chefs trop craints pour être moqués. Slange inspirait ce genre de prudence. Il faudrait donc creuser autrement.

De retour à Archignac, Fergus déposa les sacs dans la cuisine, caressa machinalement Boy venu l’accueillir, puis monta directement à l’étage. Il s’installa à son bureau, ouvrit son ordinateur, et alluma son téléphone. Il hésita un instant, les yeux fixés sur l’écran. Puis il composa un numéro qu’il n’avait pas oublié.

— Allô ? fit une voix rocailleuse, un peu essoufflée.

— Salut Looten. C’est Mauprey

Un court silence.

— Eh ben mon vieux… T’as pas disparu, toi ? On disait que t’étais parti élever des chèvres dans le Larzac.

— Pas loin, dit Fergus avec un sourire. J’ai juste besoin d’un petit service.

Il baissa la voix, par précaution, bien que personne ne pût l’entendre.

— Tu peux jeter un œil pour moi dans les fichiers ? Slange. Séraphin Slange. Médecin en Dordogne. Il a peut-être exercé ailleurs. J’aimerais savoir s’il y a quelque chose de pas net. Un vieux signalement, un changement d’identité, une bizarrerie.

Looten grogna.

— T’es pas censé être en repos thérapeutique, flic retraité malgré lui ?

— Justement. Ça me gratte encore. Et j’ai besoin de savoir à qui j’ai affaire.

— Bon… T’as encore ton identifiant actif ?

— Suspendu. Mais tu peux utiliser le tien, non ? Pour un “test de connexion”. Un truc rapide.

Looten souffla dans le combiné, comme s’il tirait sur une clope invisible.

— T’es censé être en repos thérapeutique, Fergus. Pas en train de monter une cellule clandestine.

— C’est pas une enquête. Juste… de l’hygiène mentale.

— Bon. Je regarde ce soir. Tu veux que je parte sur quoi ? Fichier des antécédents ? TAJ ? Casier ?

— Tout ce que tu peux. B1, B2… Mais surtout le TAJ. C’est là que traînent les trucs intéressants : procédures closes, signalements, plaintes classées. Et regarde aussi les dates, les lieux. Une infraction en apparence anodine peut pointer un endroit. Un moment. Une habitude.

Il ajouta après un silence :

— S’il a plus de soixante ans, y aura probablement rien avant 2002. La dernière amnistie présidentielle de Chirac a tout effacé au passage.

Looten siffla doucement.

— T’as bonne mémoire pour un mec censé méditer sur la nature et cueillir les paquerettes.

— C’est ça, j’éveille mes chakras. Tu me dis si tu trouves un truc.

— Tu le sens comment, ce Slange ?

— Comme un mec trop propre. Et tu le sais, c’est souvent là que ça pue… Bon OK et merci…. Tu me dis koi…

Il raccrocha, il avait confiance en Looten, il allait lui trouver quelque chose c’est sur.

Fergus avait reprit avec rigueur ses exercices. Il avait appris à capter les éléments, à les faire circuler en lui, à les accumuler dans les zones désignées par les anciens traités. Ce travail intérieur, il l’avait discipliné comme un entraînement martial. Mais maintenant, il devait aller plus loin. Il lui fallait apprendre à projeter ces forces hors de lui.

C’était la phase active, l’acte magique proprement dit : le moment où l’invisible se transforme en puissance agissante, dirigée. Chaque jour, Fergus s’y attelait. Il choisissait un élément — l’Air, par exemple — le faisait entrer en lui par ses poumons et sa peau, se concentrer dans le thorax puis ressortir par ses bras jusqu’au bout de ses doigts, tendait la main vers un point de l’espace, et… rien. Il recommençait. Il s’épuisait. Il se concentrait au point de trembler. Rien. Même chose avec le Feu. Il visualisait une étincelle allumer la bougie placée devant lui , ou au moins une sensation de chaleur . Mais l’énergie s’éteignait à la surface de sa peau. L’Eau refusait de couler hors de son ventre. La Terre restait bloquée dans ses jambes, inerte. Fergus sentit monter en lui un découragement doux, collant. Il n’était peut-être pas fait pour ça. Peut-être n’était-il qu’un illusionniste de plus, un apprenti sans don ni avenir… Puis un souvenir glissa dans son esprit. Une image. Une voix.

« Merlin l’Enchanteur », dit-il à mi-voix.

Il revoyait le dessin animé de son enfance. Le vieux mage à la barbe blanche. Sa robe bleue. Et surtout… la baguette. Cette baguette de bois qu’il brandissait pour faire apparaître, disparaître, transformer.

Fergus redressa la tête lentement.

— Mais bien sûr, murmura-t-il.

C’était l’outil manquant. L’extension du magicien. Le conducteur. Le vecteur. Une baguette magique. Il ne perdit pas de temps. L’idée avait germé, et avec elle cette excitation fébrile qu’il connaissait bien, la même qui précédait autrefois la résolution d’une affaire : ce moment où les pièces du puzzle commencent à s’assembler.

Il monta les marches quatre à quatre, Boy sur ses talons, et pénétra dans la pièce du haut. La lumière de l’après-midi filtrait à travers les voilages, dessinant des stries dorées sur le parquet ancien. Fergus s’approcha des étagères, balaya les dos des ouvrages du regard. Il y avait là des dizaines de titres, certains en français, d’autres en latin, et même en hébreu ancien. Des traités de magie opérative, des monographies d’auteurs oubliés, des grimoires de lignées disparues. Il tendit la main vers une couverture , aux lettres gravées en relief :

De Virga Magica

Essai sur la baguette dans les traditions hermétiques recueilli par abraxas

L’ouvrage était dense, en parfait état. Sur la première page, une dédicace manuscrite : À Circé, qui sait que toute magie vraie a besoin d’un vecteur loyal au dessus d’ une représentation du christ réveillant Lazare d’entre les morts avec une baguette.

Sarcophage paléochrétien Musée du Vatican

Il s’assit au bureau, ouvrit le livre avec soin. Dès les premiers chapitres, la conviction se raffermit en lui : la baguette n’était pas un accessoire folklorique. C’était un outil essentiel. Elle permettait de concentrer, d’amplifier, puis de diriger l’énergie. Non seulement celle des éléments accumulés, mais aussi celle du mental, de la volonté pure. Sans elle, les gestes magiques restaient flous, l’intention se dissipait.

« Ce que la voix prononce, ce que l’esprit conçoit, la baguette le projette. »

Jésus Christ ressuscitant Lazare
Catacombes de Calixte, Rome, 3ème siècle de notre ère

Le livre détaillait tout : les essences de bois selon les correspondances planétaires, les jours de coupe selon les influences lunaires, les cristaux à intégrer selon l’usage prévu — guérison, protection, attaque, invocation. Fergus referma le livre lentement, le cœur battant. Il allait devoir fabriquer sa baguette.

Fergus lut d’une traite le premier tiers du traité. Puis il s’interrompit, fixa un instant la flamme d’une bougie, et reprit lentement sa lecture, cette fois en prenant des notes. Il comprit vite qu’une seule baguette ne suffirait pas. Les sorciers aguerris travaillaient avec plusieurs baguettes, chacune consacrée à un usage précis. Une baguette universelle, simple, équilibrée, pour les opérations courantes. Et une ou plusieurs autres, plus complexes, façonnées selon une intention spécifique : guérison, exorcisme, divination… ou combat magique. Il savait déjà lesquelles lui seraient indispensables.

« S’il devait affronter Slange un jour — et ce jour viendrait — il lui faudrait une baguette de combat. »

Le traité expliquait que pour fabriquer une telle baguette, il fallait réunir toutes les analogies liées à la planète Mars. Chaque correspondance devait vibrer à l’unisson : bois, plantes, métaux, pierres, symbole, jour et heure planétaires.

Il commença à lister :

  • Plantes de Mars : menthe, armoise, ortie, chardon, belladonne — il en avait déjà récolté plusieurs, et séché dans des bocaux étiquetés.
  • Métal : le fer, naturellement. Il pensa à la vieille lame de l’athamé posé sur l’autel.
  • Pierre : hématite, jaspe rouge, ou peut-être grenat. Il vérifierait leurs propriétés.
  • Fil conducteur : un fil de cuivre rouge, à glisser à l’intérieur de la baguette comme un nerf secret, pour conduire l’énergie.
  • Bois : il devait choisir un arbre martien. L’aubépine, le houx, ou peut-être l’olivier sauvage — il chercherait dans les bois alentour.

Le bois devrait être coupé un mardi, le jour de Mars, et de préférence à l’heure martienne, donc au lever du soleil . Il se souvint des instructions précises de Circé dans le Livre des Ombres : “Jamais un outil magique ne doit être fabriqué en dehors des conditions planétaires. Ce que l’on enfreint dans l’invisible rejaillit dans la matière.” Il se leva, rangea soigneusement le traité, et nota sur une feuille deux colonnes : Baguette universelle à gauche, Baguette de Mars à droite. La première serait neutre, simple, consacrée au travail quotidien. La seconde, armée. Une arme, au sens le plus sacré du terme. Et cette fois, il ne se contenterait pas de théories.Tout en poursuivant la collecte des matériaux destinés à la fabrication de ses baguettes, Fergus continuait ses exercices de transfert de conscience. Boy, docile et curieux, se prêtait à l’expérience avec un naturel désarmant, comme s’il savait que ce jeu n’en était pas vraiment un.Les premières fois, Fergus n’avait perçu qu’un glissement flou, une sorte de brouillard épais à travers lequel filtraient des sensations diffuses : odeurs, bruits étirés, impressions de mouvement. Mais à mesure que la technique se précisait, il découvrait un monde nouveau, ou plutôt une façon radicalement différente d’habiter celui qu’il croyait connaître. La vision de Boy, d’abord, l’étonna profondément. Le monde paraissait à la fois plus restreint et plus intense. Les lignes se dessinaient avec netteté dans un rayon de quelques mètres seulement, au-delà tout devenait flou, comme vu à travers une vitre embuée. Fergus comprit alors que les chats sont probablement myopes : leur monde se concentre sur le proche, l’immédiat, l’essentiel.Mais la perception des couleurs acheva de le troubler. Le rouge, l’orange, et dans une moindre mesure le jaune, semblaient absents ou atones. À la place, une dominance de bleus, de verts, de gris argentés. Un monde atténué mais plus apaisé, moins criard. Ce qui le bouleversa vraiment, pourtant, ce fut la perception instinctive des distances. Aucune hésitation, aucun calcul : les volumes se lisaient dans la contraction ou la dilatation de la pupille fendue, comme si cette fente verticale modulait en temps réel la profondeur du monde. Les obstacles étaient évalués sans effort, les hauteurs intégrées d’un seul coup d’œil. [ la vision du chat ] Mais surtout… il y avait l’aura.

Elle était là, partout. Nul besoin de la chercher, de se concentrer ou de fixer son attention. Autour de chaque être vivant, une lueur se déployait spontanément, vibrante, mouvante. Une sorte de halo coloré, jamais figé, pulsant comme une respiration invisible. Fergus avait déjà compris que Boy percevait les auras. Mais, en les contemplant désormais à travers le regard du petit félin, il découvrait leur richesse avec une acuité nouvelle. Le troisième œil des chats, songea-t-il, est sans aucun doute bien plus affûté que celui des hommes — peut-être parce que ces derniers, depuis des siècles, ont relégué cette vision intérieure au silence, en se fiant exclusivement à leurs seuls yeux de chair.

Tous les humains sont entourés d’une aura, bien sûr, certaines sont éclatantes, d’autres ternes ou troublées. Par ailleurs tous les autres êtres vivants ont aussi une aura : ainsi les animaux et même, les oiseaux, les arbres, les fleurs. Chaque brin d’herbe, chaque tige semble émettre une note silencieuse dans une symphonie de couleurs imperceptible au simple regard oculaire. Fergus, à travers les yeux de Boy, découvrait que le monde n’était pas seulement vivant : il était habité, vibrant, irisé. Cette faculté, cette vision nouvelle, ne lui serait pas seulement utile pour progresser dans l’art magique. Elle serait une arme. Un révélateur.

Lors de l’un de ces transferts, une idée étrange lui vint.

Fergus et Boy étaient installés dehors, dans les fauteuils profonds du petit jardin. Le soleil de fin d’après-midi projetait des ombres douces sur les murets, et l’air tiède portait les effluves entêtants de lavande et de thym en fleurs. À quelques mètres de là, un couple de merles s’acharnait sur les framboises encore pâles du buisson de Circé, y plongeant leur bec sans vergogne. Fergus les observait d’un œil distrait, tout en glissant peu à peu sa conscience dans celle de Boy…

Et si…

L’idée était simple. Presque puérile. Et pourtant elle le fascina : et s’il pouvait agir depuis l’intérieur ? Non plus seulement percevoir à travers les sens du chat, mais lui insuffler une intention, une impulsion, une volonté ? Il se concentra, imagina le mouvement du corps de Boy se levant, s’étirant, puis avançant vers les framboisiers d’un pas lent mais décidé. Il ne donna pas d’ordre, pas de mots. Juste une image. Un désir.

Et Boy bougea.

Le chat se leva sans hâte, s’étira, puis se dirigea d’un pas souple vers les buissons. Les merles s’envolèrent dans un éclat d’ailes noires. Fergus sentit dans son propre corps le frisson léger du déplacement, le frottement de l’herbe contre ses pattes, la vibration du sol à chaque pas.

Il n’était plus simple observateur. Il était devenu acteur de la conscience de Boy. L’expérience dura à peine quelques secondes. Mais elle changea tout. Quand il reprit pleinement possession de lui-même, Fergus resta un moment sans bouger, comme sidéré par ce qu’il venait d’accomplir. Boy revint aussitôt vers lui, sa démarche nonchalante trahissant un plaisir tranquille. Il sauta sur les genoux de Fergus et s’y pelotonna, ronronnant doucement.

— Merci, mon Boy… murmura Fergus en caressant sa tête. On vient de franchir un seuil, tous les deux.

Quelques heures plus tard, alors que le ciel virait au rose sombre au-dessus des toits d’ardoise, le téléphone vibra sur la table en pierre du jardin. Fergus décrocha aussitôt. Looten.

— J’ai gratté ce que j’ai pu sur ton bonhomme, annonça la voix nasale, fatiguée. Slange, Séraphin. Rien de répréhensible sur son casier. Pas même une prune. C’est propre.

Fergus serra la mâchoire. Le silence encouragea Looten à dérouler.

— Diplômé en 89 de la fac de médecine de Lille. Mention passable, rien d’extra. Mais après, c’est là que ça devient intéressant : médecin au GIGN de 91 à 92. C’était court. Très court.

— Pourquoi ?

— Tribunal militaire. Motif : insubordination. Le détail est classé, mais il a quitté la gendarmerie dans la foulée. A priori, pas viré. Une sorte d’accord. Ensuite, poste dans une clinique privée à Bondues, dans le Nord. Médecine du sport et soins post-trauma, si tu vois le genre. Là-bas, il a tenu une dizaine d’années avant de disparaître des radars. Il s’est installé à Saint-Geniès y a dix ans. Pratique rurale pépère, médecin de famille.

Fergus hocha lentement la tête. Trop lisse. Et pourtant, quelque chose coinçait.

— J’ai aussi fouiné dans La Voix du Nord, ajouta Looten. À l’époque, il avait fait quelques modestes podiums dans des compétitions de judo. Pas du niveau pro, mais il se défendait, un petit niveau régional . Et depuis, plus rien. Pas de réseaux sociaux, pas de publications médicales. Il existe à peine.

Un silence.

— T’en penses quoi, toi ? demanda Looten.

Fergus soupira.

— Je pense que ce type a tout fait pour effacer ses traces. Trop carré pour être un simple généraliste paumé dans un village paumé. Et il m’a regardé… comme on examine un patient qui ment sur ses symptômes. Fergus n’avait pas encore raccroché. Un doute, un angle mort dans le portrait trop net.

— Au fait, Looten… Tu sais s’il est marié ? Des gosses ? De la famille ?

Un léger bruit de clavier, des pages qui tournent peut-être.

— Rien. Nada. Pas de mention de conjoint, ni de PACS, ni d’enfants. Pas de parents en vie selon les registres de population. Pas de fratrie connue. Le vide.

— Tu veux dire qu’il n’a personne ?

— Je te dis que si ce mec était tombé du ciel en blouse blanche, ça serait pareil. Il est administrativement vivant, mais affectivement et socialement inexistant.

Fergus se frotta les tempes.

— Et avant 89 ? T’as pu remonter ?

— Non. Le Dossier universitaire commence à la fac de Lille. Avant ça, rien de centralisé. Faudrait fouiller dans les lycées ou les registres d’état civil à l’ancienne. Mais pour l’instant, Slange, c’est un fantôme avec une carte de sécu.

— Tiens, justement. J’ai trouvé deux autres éléments curieux. Le type possède un diplôme universitaire d’astronomie et d’astrophysique — université Paris XI, validé en 2002. Et… un brevet de pilote d’hélicoptère, classe légère, obtenu en 2005.

— Un médecin rural astronome pilote ? Rien que ça…

— Ouais. Et si tu veux mon avis, c’est pas pour promener les touristes au-dessus de la Vézère. Ce mec a coché trop de cases à double lecture. Il est fait pour l’infiltration, ou pour l’effacement.

— Et son nom ? Slange, c’est courant ?

— Très rare. J’ai vérifié. Il existe moins d’une dizaine de porteurs de ce nom en France. Aucun lien apparent entre eux. Et pas un seul dans le Nord ni en Dordogne. Comme si le nom lui-même était un masque.

Fergus laissa le silence s’installer.

— Tu veux que je creuse plus ? insista Looten.

— Pas tout de suite. J’ai assez de brouillard devant les yeux pour l’instant. Merci, vieux frère.

— Tiens-moi au courant. Et fais pas le con.

Le téléphone cliqueta. Fergus le posa sur la table, sans le lâcher des yeux. Un homme sans passé, sans attache, sans racine. Et pourtant implanté ici, à Saint-Geniès, depuis dix ans… Comme sa mère… En pleine Dordogne. Comme un pion qu’on aurait placé sur un échiquier silencieux, en attendant l’heure de jouer.

La journée s’acheva ainsi, dans le calme trompeur du crépuscule périgourdin. Cette nuit-là, aucun rêve. Pas d’Alinaelle. Ou, du moins, aucun souvenir au réveil. Un vide opaque, sans message ni symbole. Fergus se leva tôt, comme à son habitude. Le ciel était encore nacré d’humidité, et Boy dormait en boule sur le fauteuil du bureau. Il enfila ses chaussures, fit craquer ses épaules, puis sortit courir. La fraîcheur matinale le saisit avec la vivacité d’un rappel à l’ordre. Le souffle rythmé, les pensées en veille, il laissa son corps retrouver ses repères. Les foulées s’allongeaient naturellement, les muscles répondaient bien. Une demi-heure plus tard, il dépassa le sentier qui menait à la cabane du guérisseur. Un élan l’incita à poursuivre plus loin cette fois, au-delà de ce qu’il avait déjà exploré vers Salignac.

Le chemin montait légèrement, sinuant entre des chênes trapus et de jeunes pins. Après un bon kilomètre, la forêt s’éclaircit soudain. Il déboucha sur une vaste clairière cernée de haies basses et de barrières métalliques. À sa grande surprise, le terrain n’était pas abandonné : c’était un aérodrome. Un petit aérodrome rural, dont il n’avait jamais entendu parler. À droite, plusieurs hangars bas aux toits d’acier mat. Devant eux, alignés comme à la parade, une demi-douzaine de petits avions monomoteurs, des Cessna pour la plupart. Leurs carlingues blanches et bleues brillaient sous le soleil naissant. Mais c’est autre chose qui capta immédiatement l’attention de Fergus.

Un hélicoptère. Noir. Sans aucun marquage visible.

Stationné à l’écart, à l’ombre d’un hangar, il détonnait dans le décor champêtre. Il n’était pas là pour faire de la voltige touristique. La forme fuselée, le cockpit sombre, l’allure prédatrice… Fergus s’en approcha lentement, en restant sur le chemin, à distance. L’engin semblait en parfait état. Pas de bâche, pas de cadenas. Prêt à décoller. Fergus hésita. Son instinct lui criait de rester discret, mais la curiosité était plus forte. Il s’avança lentement, quittant le sentier pour marcher à pas mesurés vers l’hélicoptère. La bête noire semblait l’attendre, comme un corbeau prêt à s’élever d’un battement de pales. C’est alors qu’un bruit derrière lui le fit se retourner. Un homme approchait, assis sur un vélo électrique aux pneus larges. Il portait un casque à visière relevée, un blouson clair, et une sacoche en bandoulière. Son visage était buriné, probablement la soixantaine, l’œil vif et la bouche prudente.

— Vous cherchez quelque chose ? demanda-t-il d’une voix neutre, sans hostilité, mais sans chaleur non plus.

Fergus fit un pas de côté, sourit.

— Non, pas vraiment. Je cours souvent par ici… Je ne connaissais pas l’aérodrome. Et cet appareil… il est magnifique.

L’homme suivit son regard vers l’hélicoptère. Il acquiesça.

— Il appartient au docteur de Saint-Geniès.

Fergus haussa un sourcil, feignant la surprise.

— Ah bon ? C’est… pas banal.

— Non. Mais c’est un type pas banal non plus, si vous voulez mon avis. Il vole surtout le week-end. Des trajets rapides, jamais bien loin. Il loue l’un des hangars depuis plusieurs années. Paie toujours en avance. Et pas vraiment causant.

— Vous travaillez ici ?

— Bénévole. Je fais l’entretien des clôtures et du terrain. On a deux clubs d’aéromodélisme qui viennent le dimanche. Le reste du temps, c’est calme.

Il jeta un coup d’œil vers Fergus, comme pour l’évaluer.

— Et vous, vous êtes du coin ?

— Je suis chez ma mère, à Archignac. Enfin… j’y passe un moment.

L’homme opina, sans rien ajouter. Fergus le remercia d’un geste de la tête, puis recula lentement, reprenant le chemin par lequel il était venu. Il sentait les battements de son cœur accélérer, mais pas à cause de l’effort.

Slange. Encore lui.

Et cette fois, avec une machine capable de disparaître à tout moment dans les cieux. Sans trace. Sans témoin. Sur le chemin du retour, Fergus s’arrêta net. Deux rameaux gisaient au sol, fraîchement tombés, comme offerts par la forêt elle-même. L’un était un rameau de houx sauvage, l’autre de sureau noir. Il les ramassa avec respect, conscient que rien n’est jamais tout à fait dû au hasard — surtout pas en ces temps où les signes semblaient veiller à chacun de ses pas. Ces bois-là, puissants, étaient parfaits pour la confection de ses baguettes magiques.

Ce mercredi après midi fut consacré à la fabrication des baguettes. Il décida de commencer par la baguette universelle, celle qui l’accompagnerait dans les actes les plus fréquents et les plus subtils. Il relut soigneusement les instructions du Livre des Baguettes. Mais Fergus, désormais attentif à croiser les sources, consulta également d’anciens feuillets retrouvés sur Scribb, attribués à Aleister Crowley lui-même. Ces pages, dactylographiées et annotées à la plume noire, exhalaient un parfum de soufre et de sorcellerie puissante.

Il suivit les rituels de préparation pas à pas pour sa première baguette : purification du rameau à la fumée de benjoin, choix du jour et de l’heure planétaire — un mercredi, sous l’influence de Mercure, pour favoriser la communication entre les mondes — puis ouverture délicate du bois à l’aide de l’athamé. À l’intérieur, il inséra un fil de cuivre spiralé, conducteur naturel d’énergie, qu’il avait préalablement exposé à la lumière lunaire. Une extrémité du rameau fut ensuite creusée et taillée en douille, dans laquelle il scella un petit cristal de roche poli, orienté pour canaliser et amplifier les intentions magiques.

Chaque geste était lent, médité, accompagné d’un souffle intérieur. À mesure qu’il avançait, il sentait l’énergie du rameau s’éveiller sous ses doigts. La magie, dense et silencieuse, s’y glissait comme une sève nouvelle. Lorsque la dernière rune fut gravée au creux du bois encore tiède, Fergus sut que la baguette respirait. Mais l’ouvrage n’était pas encore achevé. L’outil devait être consacré : lié à lui, accordé aux éléments, éveillé à sa fonction magique. Il consulta une nouvelle fois les indications du Livre des Baguettes.

Dans la pièce du haut, sur l’autel de Circé, il disposa les symboles des quatre éléments :
– une petite coupe d’eau de source, mêlée à une goutte de son propre sang ;
– un bol de sel béni, mêlé à de la terre prélevée dans le bois sacré ;
– une chandelle blanche, haute, à la flamme immobile ;
– un encens de benjoin et d’oliban, dont les volutes dessinaient des arabesques presque vivantes.

Il plaça la baguette au centre, dans une diagonale nord-est / sud-ouest, puis ferma les yeux. Lentement, il tourna autour de l’autel dans le sens solaire, effleurant les éléments l’un après l’autre et prononçant les paroles anciennes, telles qu’inscrites dans le grimoire :

Que cette baguette reçoive l’eau de la mémoire, qu’elle porte le souvenir du monde…

Il l’effleura de quelques gouttes.

Qu’elle reçoive la terre de la stabilité, qu’elle soit fondation et fidélité…

Il la saupoudra de sel et de poussière brune.

Qu’elle reçoive le feu de l’intention, qu’elle soit volonté claire et discernement…

Il la passa brièvement au-dessus de la flamme.

Qu’elle reçoive l’air de l’esprit, qu’elle devienne souffle et mouvement…

Il l’encercla trois fois de la fumée parfumée.

Enfin, il posa la baguette entre ses paumes, la serra contre sa poitrine, au niveau du cœur, et murmura l’intention finale :

Je te consacre. Tu es mon prolongement. Que ton bois me serve, que ton esprit me guide, que ta lumière me protège.

Un frisson subtil remonta ses doigts. Le bois semblait plus chaud. Le cristal de roche vibrait, très faiblement, comme s’il avait capté une onde invisible. Fergus rouvrit les yeux. C’était fait. Sa première véritable baguette magique était née Il resta un moment immobile, la baguette entre les mains, comme pour s’imprégner encore de sa présence. Puis son regard glissa vers une chandelle posée sur le rebord d’un meuble — fine, blanche, intacte. Il la déposa sur l’autel, face à lui. Un test. Un simple test. Faire jaillir une flamme, rien de plus. Mais par sa seule volonté. Par la baguette.

Il inspira profondément, ramena le silence en lui. Puis, d’un geste lent, il pointa la baguette vers la mèche, visualisant le feu, le voyant déjà danser, minuscule et droit. Il prononça une parole ancienne, une incantation courte, murmurée plus qu’articulée. Rien. Juste un frémissement dans l’air. Il ferma les yeux. Se concentra plus encore. Visualisa à nouveau la flamme, mais cette fois comme déjà présente dans le bois, dans la pierre, dans lui. Il leva doucement le bras, traça un petit cercle invisible au-dessus de la bougie, et recommença :

Accende…

La mèche grésilla. Une étincelle. Puis une flamme, fine et droite, s’éleva comme si elle avait toujours été là. Fergus resta silencieux. Son cœur battait fort, mais son visage restait impassible. Il avait réussi.

La baguette lui obéissait.

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