La semaine suivante s’écoula comme un fil tendu entre deux mondes. Depuis les révélations d’Alinaelle et la traversée du monde astral, Fergus avait changé. Quelque chose en lui s’était aligné. Il se levait tôt, avant l’aube, quand la brume traînait encore au ras des prairies. Son footing matinal à travers les chemins d’Archignac n’était plus seulement un effort physique. C’était aussi une façon de parcourir les lieux, de sentir le village s’éveiller autour de lui, comme s’il cherchait, sans se l’avouer, la moindre trace qui pourrait le conduire jusqu’à sa mère.
Puis venait la méditation et le yoga. Selon la météo, Fergus s’installait soit dans la pièce du haut, face au cantou, soit dehors dans l’herbe encore humide de rosée. Boy restait toujours à proximité, assis ou roulé en boule, silencieux témoin de ces exercices devenus quotidiens. Fergus plongeait alors dans le silence. Il appelait tour à tour les éléments et les projetait en lui selon les protocoles appris : la chaleur sèche du Feu depuis le plexus, la légèreté de l’Air dans la cage thoracique, la densité de la Terre dans les jambes, la fluidité de l’Eau dans l’abdomen. Il sentait ces forces circuler, parfois s’entrechoquer, souvent résister. Mais il apprenait. Chaque jour, il affinait la conscience de son corps comme un instrument magique.
Il prenait soin aussi de la maison. L’autel de pierres de marbre était régulièrement nettoyé, les bougies changées, les encens choisis selon les jours planétaires. Les minéraux étaient rechargés à la pleine lune, le réseau de cristaux au soleil levant et réaligné au pendule.
Le cantou occupait le cœur de la pièce. Sa pierre blonde, légèrement patinée par les années, conservait la chaleur du foyer comme une mémoire lente. Fergus avait souvent entendu dire que, dans les maisons anciennes du Périgord, la cheminée n’était pas seulement un lieu où l’on faisait cuire la soupe ou sécher les vêtements mouillés. C’était le centre du foyer, le point autour duquel la maison respirait et se rassemblait. Circé le savait mieux que personne. Le feu, disait-on autrefois, protégeait la demeure. Il éloignait les influences mauvaises, maintenait la vie dans les murs, et reliait la maison aux forces profondes de la terre autant qu’au souffle du ciel qui montait dans la cheminée. Dans certaines familles, on ne laissait jamais le foyer mourir complètement. Avec le temps, Fergus comprenait que sa mère n’avait rien placé ici au hasard. Au-dessus de la table de pierre, sculpté directement dans le cantou, le blason aux trois fleurs de lys veillait en silence. Longtemps, Fergus n’y avait vu qu’un vestige héraldique, une trace ancienne laissée par quelque seigneur oublié. Mais depuis quelques semaines, quelque chose dans sa perception avait changé. Il sentait désormais que ce symbole ne relevait pas seulement de l’histoire. Il avait une fonction. Chaque matin, presque machinalement, son regard se levait vers les trois lys gravés dans la pierre. Lorsque les trois apparaissaient nettement, la maison semblait respirer dans une paix stable, comme si les murs eux-mêmes se tenaient en équilibre. Un jour, presque par réflexe, Fergus posa la main contre la pierre du cantou. Elle était tiède. Ce détail l’étonna. Aucun feu n’avait brûlé ici depuis plusieurs jours. Pourtant la chaleur persistait, douce et régulière, comme si la pierre conservait autre chose qu’un simple souvenir de braises. Mais il arriva aussi que l’un des lys disparaisse. Pas physiquement. Magiquement. Un effacement subtil, impossible à expliquer. La pierre restait intacte, et pourtant l’un des signes semblait s’être retiré de la surface du monde visible. Alors Fergus savait. Quelque chose avait tenté de franchir les limites de la maison. Il ne s’en étonnait plus. Il réagissait simplement : formules de bannissement, réalignement des cristaux, encens adaptés au jour planétaire. Le geste devenait presque aussi naturel que celui d’alimenter un feu pour empêcher la nuit de gagner le foyer. Peu à peu, il comprenait que le cantou n’était pas seulement la cheminée d’une vieille maison périgourdine. C’était un poste de veille. Et depuis que Circé avait disparu, c’était à lui d’y monter la garde.
Mais Fergus savait que cela ne suffirait pas éternellement. Slange n’était pas un homme ordinaire. C’était un stratège. L’ agent d’un ordre rival. Fergus ne disposait pour l’instant que de son instinct, de son chat, et d’un passé brisé. Il lui faudrait un plan. Et une arme.
Par ailleurs, il ne se réduisait pas à la condition d’apprenti sorcier. Il restait un enquêteur. Son instinct de flic n’avait pas disparu ; il s’était affûté, déplacé vers d’autres zones d’ombre. Avant d’agir, il lui fallait comprendre. Et pour comprendre, il devait mieux connaître son ennemi. Lors de chaque passage à Saint-Geniès, que ce soit pour un ravitaillement à la supérette ou un café pris chez Louise, Fergus ouvrait l’oreille. Il ne posait pas de questions. Surtout pas. Il savait trop bien que dans les villages, celui qui questionne attire les regards et les silences. Alors il écoutait.
À la caisse, entre deux paquets de café et un pain de campagne, il scrutait les bavardages. Chez Louise, accoudé au zinc, il laissait traîner son attention entre deux verres de vin blanc servis à des habitués. Il n’attendait pas de révélations fracassantes, juste un détail, une rumeur, un mot de travers. Quelque chose qui aurait grincé dans le tableau parfait du docteur Slange.
Mais rien. Les conversations tournaient en rond, comme les mouches autour des abricots mûrs : la météo changeante, le film de la veille à la télé, la plainte d’un client sur les prix du gasoil, ou encore untel qui s’était fait gauler à l’alcotest sur la route de Sarlat. Rien sur Slange. Pas même une allusion. Ni critique ni compliment. C’était cela, peut-être, le plus suspect : son absence dans les conversations. Comme s’il flottait au-dessus du village. Insaisissable. Ou soigneusement évité. Cela mit Fergus mal à l’aise. Ce silence, c’était une ombre. Pas celle du secret, mais celle du pouvoir. Une influence subtile, diffuse, presque magnétique. Il connaissait ça. Il l’avait déjà senti, à Dunkerque, chez certains chefs trop craints pour être moqués. Slange inspirait ce genre de prudence. Il faudrait donc creuser autrement.
Ce jour-là, de retour à Archignac, Fergus ralentit devant la maison et coupa le moteur. De l’autre côté de la rue, le vieil homme au béret avançait comme à son habitude, appuyé sur sa canne. La démarche lente, régulière. Presque ritualisée. Il leva brièvement les yeux vers la voiture. Rien d’insistant. Juste cette seconde d’observation, devenue familière. Autour de lui, la brume gris sale vibrait faiblement, striée par instants de lueurs rouge sombre. Fergus la percevait désormais sans effort. Puis le vieil homme reprit sa progression, le bois frappant la pierre à intervalles égaux.
Fergus sortit, récupéra ses sacs, entra dans la maison, les déposa dans la cuisine, caressa machinalement Boy venu l’accueillir, puis monta directement à l’étage. Il s’installa à son bureau, ouvrit son ordinateur et alluma son téléphone. Il hésita un instant, les yeux fixés sur l’écran. Puis il composa un numéro qu’il n’avait pas oublié.
— Allô ? fit une voix rocailleuse, un peu essoufflée.
— Salut Looten. C’est Mauprey.
Un court silence.
— Eh ben mon vieux… T’as pas disparu, toi ? On disait que t’étais parti élever des chèvres dans le Larzac.
— Pas loin, dit Fergus avec un sourire. J’ai juste besoin d’un petit service.
Il baissa la voix, par précaution, bien que personne ne pût l’entendre.
— Tu peux jeter un œil pour moi dans les fichiers ? Slange. Séraphin Slange. Médecin en Dordogne. Il a peut-être exercé ailleurs. J’aimerais savoir s’il y a quelque chose de pas net. Un vieux signalement, un changement d’identité, une bizarrerie.
Looten grogna.
— T’es pas censé être en repos thérapeutique, flic retraité malgré lui ?
— Justement. Ça me gratte encore. Et j’ai besoin de savoir à qui j’ai affaire.
— Bon… T’as encore ton identifiant actif ?
— Suspendu. Mais tu peux utiliser le tien, non ? Pour un “test de connexion”. Un truc rapide.
Looten souffla dans le combiné, comme s’il tirait sur une clope invisible.
— T’es censé être en repos thérapeutique, Fergus. Pas en train de monter une cellule clandestine.
— C’est pas une enquête. Juste… de l’hygiène mentale.
— Bon. Je regarde ce soir. Tu veux que je parte sur quoi ? Fichier des antécédents ? TAJ ? Casier ?
— Tout ce que tu peux. B1, B2… Mais surtout le TAJ. C’est là que traînent les trucs intéressants : procédures closes, signalements, plaintes classées. Et regarde aussi les dates, les lieux. Une infraction en apparence anodine peut pointer un endroit. Un moment. Une habitude.
Il ajouta après un silence :
— S’il a plus de soixante ans, y aura probablement rien avant 2002. La dernière amnistie présidentielle de Chirac a tout effacé au passage.
Looten siffla doucement.
— T’as bonne mémoire pour un mec censé méditer sur la nature et cueillir les pâquerettes.
— C’est ça, j’éveille mes chakras. Tu me dis si tu trouves un truc.
— Tu le sens comment, ce Slange ?
— Comme un mec trop propre. Et tu le sais, c’est souvent là que ça pue… Bon, OK, et merci… Tu me dis quoi…
Il raccrocha. Il avait confiance en Looten : il allait lui trouver quelque chose, c’était sûr.
Fergus reprit avec rigueur ses exercices. Il avait appris à capter les éléments, à les faire circuler en lui, à les accumuler dans les zones désignées par les anciens traités. Ce travail intérieur, il l’avait discipliné comme un entraînement martial. Mais maintenant, il devait aller plus loin. Il lui fallait apprendre à projeter ces forces hors de lui.
C’était la phase active, l’acte magique proprement dit : le moment où l’invisible se transforme en puissance agissante, dirigée. Chaque jour, Fergus s’y attelait. Il choisissait un élément — l’Air, par exemple — le faisait entrer en lui par ses poumons et sa peau, le laissait se concentrer dans le thorax, puis ressortir par ses bras jusqu’au bout de ses doigts. Il tendait la main vers un point de l’espace… et rien.
Il recommençait. Il s’épuisait. Il se concentrait au point de trembler. Rien.
Même chose avec le Feu. Il visualisait une étincelle allumer la bougie placée devant lui, ou au moins une sensation de chaleur. Mais l’énergie s’éteignait à la surface de sa peau. L’Eau refusait de couler hors de son ventre. La Terre restait bloquée dans ses jambes, inerte.
Fergus sentit monter en lui un découragement doux, collant. Il n’était peut-être pas fait pour ça. Peut-être n’était-il qu’un illusionniste de plus, un apprenti sans don ni avenir…
Puis un souvenir glissa dans son esprit. Une image.
— Merlin l’Enchanteur…, dit-il à mi-voix.
Il revoyait le dessin animé de son enfance. Le vieux mage à la barbe blanche. Sa robe bleue. Et surtout… la baguette. Cette baguette de bois qu’il brandissait pour faire apparaître, disparaître, transformer.
Fergus redressa la tête lentement.
— Mais bien sûr…, murmura-t-il.
C’était l’outil manquant. L’extension du magicien. Le conducteur. Le vecteur. Non un ornement, mais un instrument juste entre les mains de celui qui apprend enfin à diriger sa volonté.
Il ne perdit pas de temps. L’idée avait germé, et avec elle cette excitation fébrile qu’il connaissait bien, la même qui précédait autrefois la résolution d’une affaire : ce moment où les pièces du puzzle commencent à s’assembler.
Suivi de Boy, Fergus traversa la pièce du haut. La lumière de l’après-midi filtrait à travers les voilages, dessinant des stries dorées sur le parquet ancien. Il s’approcha des étagères et balaya les dos des ouvrages du regard.
Il y avait là des dizaines de titres, certains en français, d’autres en latin, et même en hébreu ancien. Des traités de magie opérative, des monographies d’auteurs oubliés, des grimoires de lignées disparues.
Il tendit la main vers une couverture, aux lettres gravées en relief :
Les mécanismes de la pratique magique B
Il s’assit au bureau et ouvrit le livre avec soin. Dans le chapitre consacré aux baguettes, la conviction se raffermit en lui : la baguette n’était pas un accessoire folklorique. C’était un outil essentiel. Elle permettait de concentrer, d’amplifier, puis de diriger l’énergie. Non seulement celle des éléments accumulés, mais aussi celle du mental, de la volonté pure. Sans elle, les gestes magiques restaient flous, l’intention se dissipait.
« Ce que la voix prononce, ce que l’esprit conçoit, la baguette le projette. »
Le livre détaillait tout : les essences de bois selon les correspondances planétaires, les cristaux et les métaux à intégrer selon l’usage prévu. Fergus poursuivit sa lecture avec une attention croissante, le cœur battant.
La baguette n’était pas un simple accessoire de tradition : elle constituait l’outil central du magicien, celui qui concentre, amplifie et dirige l’énergie. Il s’interrompit un instant, fixa la flamme immobile d’une bougie, puis sortit de sa poche son petit carnet d’enquêteur. Depuis toujours, il avait pris l’habitude d’y consigner l’essentiel : indices, hypothèses, détails qui méritaient d’être retenus.
Il y nota quelques lignes rapides avant de reprendre sa lecture.
Très vite, une évidence s’imposa : une seule baguette ne suffirait pas. Les sorciers aguerris travaillaient avec plusieurs instruments, chacun consacré à un usage précis. Une baguette universelle, simple et équilibrée, pour les opérations courantes. Et d’autres, plus spécialisées, façonnées selon une intention particulière : guérison, exorcisme, divination… ou combat magique.
Fergus devinait déjà lesquelles lui seraient nécessaires.
S’il devait affronter Slange un jour — et ce jour viendrait — il lui faudrait une baguette de combat. Le traité expliquait que, pour fabriquer un tel instrument, toutes les analogies liées à la planète Mars devaient être réunies. Chaque correspondance devait vibrer à l’unisson : bois, plantes, métaux, pierres, symboles, jour et heure planétaires.
Il ressortit alors son petit carnet et dressa la liste nécessaire à cette baguette martienne. Il écrivait vite, comme on prépare des munitions avant une bataille :
Plantes de Mars : menthe, armoise, ortie, chardon, belladone. Il en avait déjà récolté plusieurs, qu’il avait fait sécher dans des bocaux étiquetés.
Métal : le fer, naturellement.
Pierre : hématite, jaspe rouge, ou peut-être grenat. Il vérifierait leurs propriétés.
Bois : il devait choisir un arbre martien — aubépine, houx, peut-être olivier sauvage. Il chercherait dans les bois alentour. Le rameau devrait être coupé un mardi, jour de Mars, de préférence à l’heure martienne, donc au lever du soleil.
Fil conducteur : un fil de cuivre, à glisser à l’intérieur de la baguette comme un nerf secret, pour conduire l’énergie.
Il se souvint des instructions précises de Circé dans le Livre des Ombres :
« Jamais un outil magique ne doit être fabriqué en dehors des conditions planétaires. Ce que l’on enfreint dans l’invisible rejaillit dans la matière. »
Il se leva, rangea soigneusement le traité, puis nota sur une feuille de son carnet deux colonnes : Baguette universelle à gauche, Baguette de Mars à droite.
La première serait neutre, simple, consacrée au travail quotidien. La seconde, une arme — au sens le plus sacré du terme. Et cette fois, il ne se contenterait pas de théories.
Tout en poursuivant la collecte des matériaux destinés à la fabrication de ses baguettes, Fergus continuait ses exercices de transfert de conscience. Boy, docile et curieux, se prêtait à l’expérience avec un naturel désarmant, comme s’il savait que ce jeu n’en était pas vraiment un.
Les premières fois, Fergus n’avait perçu qu’un glissement flou, une sorte de brouillard épais à travers lequel filtraient des sensations diffuses : odeurs, bruits étirés, impressions de mouvement. Mais à mesure que la technique se précisait, il découvrait un monde nouveau — ou plutôt une façon radicalement différente d’habiter celui qu’il croyait connaître.
La vision de Boy, d’abord, l’étonna profondément. Le monde paraissait à la fois plus restreint et plus intense. Les lignes se dessinaient avec netteté, mais dans un rayon de quelques mètres seulement ; au-delà, tout devenait flou, comme vu à travers une vitre embuée. Fergus comprit alors que les chats sont probablement myopes : leur monde se concentre sur le proche, l’immédiat, l’essentiel.
La perception des couleurs acheva de le troubler. Le rouge, l’orange et, dans une moindre mesure, le jaune semblaient absents ou atones. À la place, une dominance de bleus, de verts, de gris argentés. Un monde atténué, mais plus apaisé, moins criard. Ce qui le bouleversa vraiment, pourtant, ce fut la perception instinctive des distances. Aucune hésitation, aucun calcul : les volumes se lisaient dans la contraction ou la dilatation de la pupille fendue, comme si cette fente verticale modulait en temps réel la profondeur du monde. Les obstacles étaient évalués sans effort, les hauteurs intégrées d’un seul coup d’œil.
Mais surtout… il y avait l’aura.
Elle était là, partout. Nul besoin de la chercher, de se concentrer ou de fixer son attention. Autour de chaque être vivant, une lueur se déployait spontanément, vibrante, mouvante. Une sorte de halo coloré, jamais figé, pulsant comme une respiration invisible. Fergus avait déjà compris que Boy percevait les auras. Mais, en les contemplant désormais à travers le regard du petit félin, il en découvrait la richesse avec une acuité nouvelle.
Le troisième œil des chats, songea-t-il, est sans aucun doute bien plus affûté que celui des hommes — peut-être parce que ces derniers, depuis des siècles, ont relégué cette vision intérieure au silence, en se fiant exclusivement à leurs seuls yeux de chair.
Tous les êtres vivants en étaient entourés : humains, animaux, arbres, fleurs. Certaines auras étaient éclatantes ; d’autres ternes, brouillées, comme malades. Chaque brin d’herbe, chaque tige semblait émettre une note silencieuse dans une symphonie de couleurs imperceptible au simple regard oculaire. Fergus, à travers les yeux de Boy, découvrait que le monde n’était pas seulement vivant : il était habité, vibrant, irisé. Cette faculté, cette vision nouvelle, ne lui serait pas seulement utile pour progresser dans l’art magique. Elle serait une arme. Un révélateur.
Lors de l’un de ces transferts, une idée étrange lui vint.
Fergus et Boy étaient installés dehors, dans les fauteuils profonds du petit jardin. Le soleil de fin d’après-midi projetait des ombres douces sur les murets, et l’air tiède portait les effluves entêtants de lavande et de thym en fleurs. À quelques mètres de là, un couple de merles s’acharnait sur les framboises encore pâles du buisson de Circé, y plongeant leur bec sans vergogne. Fergus les observait d’un œil distrait, tout en glissant peu à peu sa conscience dans celle de Boy…
Et si…
L’idée était simple. Presque puérile. Et pourtant elle le fascina : et s’il pouvait agir depuis l’intérieur ? Non plus seulement percevoir à travers les sens du chat, mais lui insuffler une intention, une impulsion, une volonté ?
Il se concentra. Il imagina le mouvement du corps de Boy se levant, s’étirant, puis avançant vers les framboisiers d’un pas lent mais décidé. Il ne donna pas d’ordre, pas de mots. Juste une image. Un désir.
Et Boy bougea.
Le chat se leva sans hâte, s’étira, puis se dirigea d’un pas souple vers les buissons. Les merles s’envolèrent dans un éclat d’ailes noires. Fergus sentit dans son propre corps le frisson léger du déplacement, le frottement de l’herbe contre ses pattes, la vibration du sol à chaque pas. Il n’était plus simple observateur. Il était devenu acteur de la conscience de Boy. L’expérience dura à peine quelques secondes. Mais elle changea tout.
Quand il reprit pleinement possession de lui-même, Fergus resta un moment sans bouger, comme sidéré par ce qu’il venait d’accomplir.
Boy revint aussitôt vers lui. Sa démarche nonchalante trahissait un plaisir tranquille. Il sauta sur les genoux de Fergus et s’y pelotonna, ronronnant doucement.
— Merci, mon Boy… murmura Fergus en caressant sa tête. On vient de franchir un cap, tous les deux.
Quelques heures plus tard, alors que le ciel virait au rose sombre au-dessus des toits en lauze, le téléphone vibra sur la table en pierre du jardin.
Fergus décrocha aussitôt.
Looten.
— J’ai gratté ce que j’ai pu sur ton bonhomme, annonça la voix nasale et fatiguée. Slange, Séraphin. Rien de répréhensible sur son casier. Pas même une prune. C’est propre.
Fergus serra la mâchoire. Le silence encouragea Looten à dérouler.
— Diplômé en 89 de la fac de médecine de Lille. Mention passable, rien d’extra. Ensuite, poste dans une clinique privée à Bondues, dans le Nord. Médecine du sport et soins post-trauma, si tu vois le genre. Il a tenu une dizaine d’années avant de disparaître des radars. Puis il s’est installé à Saint-Geniès il y a dix ans. Pratique rurale pépère, médecin de famille.
Fergus hocha lentement la tête.
Trop lisse. Et pourtant, quelque chose coinçait.
— J’ai aussi fouiné dans La Voix du Nord, ajouta Looten. À l’époque, il avait fait quelques modestes podiums dans des compétitions de judo. Pas du niveau pro, mais il se défendait. Un petit niveau régional. Et depuis, plus rien. Pas de réseaux sociaux, pas de publications médicales. Il existe à peine.
Un silence.
— T’en penses quoi, toi ? demanda Looten.
Fergus soupira.
— Je pense que ce type a tout fait pour effacer ses traces. Trop carré pour être un simple généraliste paumé dans un village paumé. Et il m’a regardé…
Il marqua une pause.
L’image du cabinet lui revint malgré lui. Et surtout ce moment précis — infime — où les pupilles de Slange s’étaient contractées d’une façon anormale, verticale, presque fendues. Il aurait pu en parler. Il aurait pu dire à Looten que, l’espace d’une seconde, il avait cru voir autre chose.
— …comme on examine un patient qui ment sur ses symptômes.
Il n’ajouta rien. Fergus n’avait pas encore raccroché. Un doute, un angle mort dans le portrait trop net.
— Au fait, Looten… Tu sais s’il est marié ? Des gosses ? De la famille ?
— Rien. Nada. Pas de mention de conjoint, ni de PACS, ni d’enfants. Pas de parents en vie selon les registres de population. Pas de fratrie connue. Le vide.
— Tu veux dire qu’il n’a personne ?
— Je te dis que si ce mec était tombé du ciel en blouse blanche, ça serait pareil. Il est administrativement vivant, mais affectivement et socialement inexistant.
Fergus se frotta les tempes.
— Et avant 89 ? T’as pu remonter ?
— Non. Le dossier universitaire commence à la fac de Lille. Avant ça, rien de centralisé. Faudrait fouiller dans les lycées ou les registres d’état civil à l’ancienne. Mais pour l’instant, Slange, c’est un fantôme avec une carte de sécu.
— Tiens, justement. J’ai trouvé un autre élément curieux. Le type possède un diplôme universitaire d’astronomie et d’astrophysique — université Paris XI, validé en 2002.
Fergus ne répondit pas tout de suite. Les photographies du ciel accrochées dans la salle d’attente de Slange lui revinrent en mémoire : nébuleuses, amas d’étoiles, galaxies lointaines, toutes signées de la même main. Ce détail, qui lui avait paru anodin sur le moment, prenait soudain une autre couleur.
Il se contenta d’un simple :
— D’accord. Continue.
— Ouais. Ce mec a coché trop de cases à double lecture. Il est fait pour l’infiltration… ou pour l’effacement.
— Et son nom ? Slange, c’est courant ?
— Très rare. J’ai vérifié. Il existe moins d’une dizaine de porteurs de ce nom en France. Aucun lien apparent entre eux. Et pas un seul dans le Nord ni en Dordogne. Comme si le nom lui-même était un masque.
Fergus laissa le silence s’installer.
— Tu veux que je creuse plus ? insista Looten.
— Pas tout de suite. J’ai assez de brouillard devant les yeux pour l’instant. Merci, vieux frère.
— Tiens-moi au courant. Et fais pas le con.
Le téléphone cliqueta. Fergus le posa sur la table, sans le lâcher des yeux.
Un homme sans passé, sans attache, sans racine. Et pourtant implanté ici, à Saint-Geniès, depuis dix ans… Comme sa mère… Au cœur du Périgord noir. Comme un pion qu’on aurait placé sur un échiquier silencieux, en attendant l’heure de jouer.
La nuit tomba sur Archignac avec lenteur. Une lumière ambrée persistait encore dans le ciel, glissant sur les pierres de la maison. Le silence du village avait cette densité particulière des fins de journée où tout semble suspendu.
Fergus ne parvenait pas à s’endormir.
Il se leva, parcourut la bibliothèque du regard, puis tira un volume relié de cuir noir. Le cuir était souple, patiné par les années. Aucune illustration sur la couverture. Seulement un titre gravé, à demi effacé.
Il revint s’asseoir dans le fauteuil rouge. Boy s’étira et vint se lover à ses pieds. L’ouvrage était l’œuvre d’un mage ancien. Les premières pages exposaient une idée simple et pourtant vertigineuse : chaque espèce vivante possède son propre système de communication, élaboré, cohérent, souvent invisible à l’œil humain.
Les oiseaux, expliquait l’auteur, ne dialoguent pas seulement par le chant. Ils utilisent l’orientation du corps, la tension des ailes, les micro-variations de tonalité. Les poissons échangent par vibrations dans l’eau. Les mammifères marins par infrasons capables de parcourir des distances immenses. Les fourmis et les abeilles par signaux chimiques et impulsions vibratoires d’une précision redoutable.
Rien n’était dû au hasard. Puis le texte basculait vers un territoire plus rare : la communication inter-espèce.
L’auteur expliquait que le vivant n’est pas cloisonné en royaumes étanches. Les espèces animales ne vivent pas simplement côte à côte ; elles vivent entrelacées. Dans un même biotope, les signaux circulent au-delà des frontières biologiques.
Un cri d’alerte lancé par un merle peut être compris par un écureuil. La fuite soudaine d’un chevreuil déclenche la vigilance des corbeaux perchés plus haut. Les poissons modifient leur trajectoire lorsque les oiseaux marins plongent en piqué. Un banc entier change de direction en percevant l’agitation d’un prédateur qui n’appartient pas à son espèce.
Le mage décrivait cela comme une grammaire des tensions.
Chaque espèce possède son vocabulaire propre, mais certaines structures — peur, menace, abondance, déplacement — sont universelles. Elles se propagent par contagion comportementale. Il citait les savanes où les zèbres, les antilopes et les girafes partagent un système d’alerte implicite. Il allait même plus loin. Certaines espèces, écrivait-il, occupent des positions nodales dans l’écosystème. Elles ne dominent pas nécessairement par la force, mais par leur capacité à capter et redistribuer l’information.
Les corvidés, par exemple, sont décrits comme des « collecteurs ». Les canidés comme des « amplificateurs territoriaux ». Les insectes sociaux comme des « propagateurs de flux ».
Ainsi, une information née dans une espèce peut voyager, se transformer, être interprétée, puis retransmise dans une autre — non pas comme un message conscient, mais comme une modulation du comportement collectif. Le mage concluait que la nature fonctionne comme un réseau sensible, où chaque espèce est à la fois émetteur et récepteur. Par ailleurs, selon lui, il existait depuis des millénaires une tradition discrète, transmise à quelques érudits seulement, permettant à l’homme d’entrer en résonance avec les autres règnes du vivant.
Cette connaissance n’était pas domination, mais accord. Elle supposait une cohérence intérieure, une intention claire et une absence de duplicité. Un chapitre entier était consacré à l’apprentissage nécessaire pour accéder à cette faculté. L’auteur y évoquait l’aide d’une hiérarchie angélique particulière — une intelligence subtile capable d’ouvrir chez l’homme la compréhension des langages non humains.
Fergus releva légèrement la tête. Il poursuivit.
Le chapitre suivant prenait la forme d’un glossaire classé par espèces. Pour chacune, l’auteur décrivait les seuils de perception, la sensibilité aux impulsions mentales, la portée possible d’une intention transmise. Et, chose plus troublante encore, il consignait un certain nombre de formules. Des formules anciennes, directement compréhensibles par les animaux. Des suites de mots ou de syllabes acquises au fil des siècles, conservées dans des cercles restreints.
Beaucoup étaient en latin :
Pax et intentio clara.
Veni in concordia.
Audi voluntatem sine metu.
D’autres semblaient provenir d’une langue plus archaïque, composée de syllabes brèves et vibratoires, impossibles à rattacher à une origine connue. L’auteur précisait que ces formules pouvaient être prononcées à voix humaine, mais aussi emprunter un chemin plus subtil : la transmission pouvait s’opérer par le monde astral.
Dans cet espace intermédiaire où circulent les intentions pures, une pensée formée avec netteté pouvait atteindre un animal sensible, qui la relayerait ensuite à ses congénères — voire à d’autres espèces — selon son rang, son autorité naturelle ou son charisme dans son propre monde. La dernière page ouvrait une hypothèse encore plus audacieuse : une communication existerait également dans le monde végétal.
Des observations suggéraient des échanges souterrains entre racines, une forme de réseau silencieux reliant arbres et plantes. Mais, écrivait le mage, des études supplémentaires demeuraient nécessaires.
Fergus referma lentement le livre. Boy avait levé la tête et l’observait. Si une intention pouvait être transmise… si elle pouvait voyager d’un esprit humain vers un animal… et de cet animal vers d’autres… alors le monde n’était peut-être pas composé d’individus isolés, mais d’un réseau vivant, relié par des fils invisibles.
Boy cligna lentement des yeux. Fergus posa une main sur son pelage. Il ne prononça aucune formule. Pas encore. Mais il se demanda si le silence n’était pas déjà une langue.
Cette nuit-là, aucun rêve. Pas d’Alinaelle. Ou, du moins, aucun souvenir au réveil.
Fergus se leva tôt, comme à son habitude. Le ciel était encore nacré d’humidité, et Boy dormait en boule sur le fauteuil du bureau. Il enfila ses chaussures, fit craquer ses épaules, puis sortit courir. La fraîcheur matinale le saisit avec la vivacité d’un rappel à l’ordre. Le souffle rythmé, les pensées en veille, il laissa son corps retrouver ses repères.
Les foulées s’allongeaient naturellement, les muscles répondaient bien. Une demi-heure plus tard, il dépassa le sentier qui menait à la cabane du guérisseur. Un élan l’incita à poursuivre plus loin cette fois, au-delà de ce qu’il avait déjà exploré vers Salignac.
Il courut encore, porté par un souffle ample et régulier. Le chemin s’étrécissait, devenait plus sauvage. Les ronces mordaient les bas-côtés, les pierres affleuraient sous la terre battue. À mesure qu’il avançait, une sensation étrange l’accompagnait — non pas une menace, mais une vigilance diffuse. Comme si le paysage observait en retour celui qui le traversait.
Après quelques centaines de mètres supplémentaires, il ralentit. Inutile d’aller plus loin pour aujourd’hui. Ce n’était ni une fuite ni une fatigue, plutôt l’impression d’avoir atteint une limite invisible. Il s’immobilisa un instant, inspira profondément l’air chargé d’odeurs végétales, puis fit demi-tour, le cœur apaisé.
Sur le chemin du retour, Fergus s’arrêta net. Deux rameaux gisaient au sol, fraîchement tombés, comme déposés là par une main invisible. L’un était un rameau de houx sauvage, l’autre de sureau noir.
Il se pencha, les observa un instant, puis les ramassa avec précaution. Un léger sourire passa sur son visage. Était-ce un simple hasard, une branche arrachée par le vent de la nuit ? Ou bien un discret coup de pouce venu d’ailleurs… peut-être d’Eloën, cet esprit dont la présence s’était déjà manifestée plus d’une fois à la frontière du monde visible ?
Fergus ne chercha pas à trancher. Dans ces territoires, le doute valait souvent mieux qu’une certitude trop rapide. Il glissa les deux rameaux sous son bras. Houx et sureau — deux bois puissants, parfaitement adaptés à la confection de ses baguettes magiques.
Ce mercredi après-midi fut donc consacré à la fabrication des baguettes. Il décida de commencer par la baguette universelle, celle qui l’accompagnerait dans les actes les plus fréquents et les plus subtils.
Il relut soigneusement les instructions, mais Fergus, désormais attentif à croiser les sources, consulta également d’anciens feuillets retrouvés sur Scribd, attribués à Aleister Crowley lui-même. Ces pages, dactylographiées et annotées à la plume noire, exhalaient un parfum de soufre et de sorcellerie puissante.
Il suivit les rituels de préparation pas à pas pour sa première baguette : purification du rameau à la fumée de benjoin, choix de l’heure planétaire sous l’influence de Mercure pour favoriser la communication entre les mondes, puis ouverture délicate du bois à l’aide de l’athamé.
À l’intérieur, il inséra un fil de cuivre, conducteur naturel d’énergie. Une extrémité du rameau fut ensuite creusée et taillée en douille, dans laquelle il scella un petit cristal de roche poli, orienté pour canaliser et amplifier les intentions magiques. Chaque geste était lent, médité, accompagné d’un souffle intérieur. À mesure qu’il avançait, il sentait l’énergie du rameau s’éveiller sous ses doigts. La magie, dense et silencieuse, s’y glissait comme une sève nouvelle.
Lorsque la dernière rune fut gravée au creux du bois encore tiède, Fergus sut que la baguette respirait. Mais l’ouvrage n’était pas encore achevé. L’outil devait être consacré : lié à lui, accordé aux éléments, éveillé à sa fonction magique.
Il consulta une dernière fois ses notes et recoupa les indications des différents ouvrages.
Sur l’autel de Circé, il disposa les symboles des quatre éléments :
– une petite coupe d’eau de source ;
– un bol de sel, mêlé à de la terre prélevée dans le bois ;
– une chandelle orangée, haute, à la flamme immobile ;
– un encens de benjoin et d’oliban, dont les volutes dessinaient des arabesques presque vivantes.
Il plaça la baguette au centre, dans une diagonale nord-est / sud-ouest, puis ferma les yeux.
Lentement, il tourna autour de l’autel dans le sens solaire, effleurant les éléments l’un après l’autre et prononçant les paroles anciennes, telles que préconisées le mage de la Golden Dawn :
— Que cette baguette reçoive l’eau de la mémoire, qu’elle porte le souvenir du monde…
Il l’effleura de quelques gouttes.
— Qu’elle reçoive la terre de la stabilité, qu’elle soit fondation et fidélité…
Il la saupoudra de sel et de poussière brune.
— Qu’elle reçoive le feu de l’intention, qu’elle soit volonté claire et discernement…
Il la passa brièvement au-dessus de la flamme.
— Qu’elle reçoive l’air de l’esprit, qu’elle devienne souffle et mouvement…
Il l’encercla trois fois de la fumée parfumée.
Enfin, il posa la baguette entre ses paumes, la serra contre sa poitrine, au niveau du cœur, et murmura l’intention finale :
— Je te consacre. Tu es mon prolongement. Que ton bois me serve, que ton esprit me guide, que ta lumière me protège.
Un frisson subtil remonta ses doigts. Le bois semblait plus chaud. Le cristal de roche vibrait très faiblement, comme s’il avait capté une onde invisible.
Fergus rouvrit les yeux. C’était fait. Sa première véritable baguette était née.
Il resta un moment immobile, la baguette entre les mains, comme pour s’imprégner encore de sa présence. Puis son regard s’arrêta sur une chandelle posée sur le rebord d’un meuble, fine et blanche, encore vierge de toute flamme.
Il la prit et la posa sur l’autel, face à lui. Un test. Rien de plus. Faire jaillir une flamme. Mais par sa seule volonté. Par la baguette.
Il inspira profondément, ramena le silence en lui. Puis, d’un geste lent, il pointa la baguette vers la mèche, visualisant le feu, le voyant déjà danser, minuscule et droit. Il prononça une parole ancienne, une incantation courte, murmurée plus qu’articulée.
Rien.
Juste un frémissement dans l’air.
Il ferma les yeux et se concentra davantage. Dans son esprit, il visualisa la flamme déjà présente sur la mèche de la bougie : fine, droite, stable. Il la vit danser doucement, comme si elle brûlait depuis toujours.
Puis il leva lentement le bras, traça un petit cercle invisible au-dessus de la bougie, et recommença :
— Accende…
La mèche grésilla. Une étincelle. Puis une flamme, fine et droite, s’éleva comme si elle avait toujours été là. Une odeur de cire chaude se répandit aussitôt dans la pièce, simple et terrestre, presque banale — et pourtant bouleversante.
Fergus resta silencieux. Son cœur battait fort, mais son visage demeurait impassible. Il avait réussi.
La baguette lui obéissait.