Le sommeil avait pris Fergus comme une marée lente, irrésistible. Sans secousse, sans rêve apparent. Juste un basculement. Une bascule douce, totale, vers un ailleurs. Il ne dormait plus. Pas vraiment. Il ne rêvait pas non plus. Il flottait. Une lumière douce, sans source identifiable, baignait l’espace. Il n’y avait pas de sol, pas de murs, mais tout semblait structuré. Cohérent. Chaque chose répondait à une logique différente de celle du monde physique. Il avançait sans marcher, porté plus que déplacé. Une sensation de présence l’enveloppait. Pas une silhouette, pas une voix encore — mais une conscience. Quelqu’un. Quelque chose.
Alors, elle apparut. Alinaelle.
D’abord comme un éclat diffus, une vibration dorée dans l’espace brumeux. Puis une forme se dessina. Féminine. Élancée. Immatérielle et pourtant intensément réelle. Des yeux d’ambre, une chevelure fluide comme de l’eau, une présence aussi douce qu’impérieuse. Elle parla sans ouvrir les lèvres.
— Tu es prêt.
Fergus voulut répondre, mais aucun mot ne sortit. Elle poursuivit, sa voix directement imprimée dans sa conscience.
— Tu ne rêves pas. Tu es dans le monde Astral. Ton sommeil aujourd’hui sera long, car nous allons voyager loin, ensemble. Ce monde n’est pas une illusion. C’est le miroir subtil du monde physique. Et c’est ici que résonnent toutes les conséquences de ce que tu apprends là-bas.
— Depuis que tu as ouvert certaines portes, repris l’étude des éléments, des plantes, des minéraux… tu brilles. Et ta lumière attire. Des entités te suivent. Certaines veulent t’aider. D’autres, te dévorer.
Elle s’approcha. Il ne ressentait aucune peur. Juste une immense clarté, une ouverture, comme s’il comprenait enfin ce qu’il ignorait depuis toujours.
— Tout ce que tu as appris jusqu’ici, toutes tes capacités anciennes, présentes et futures, prennent ici un autre sens. L’ Astral est le lieu où la pensée devient matière, où le symbole devient forme, où le moindre déséquilibre engendre des tempêtes. Tu dois y apprendre à marcher comme un mage, pas comme un homme. Et je vais t’y guider.
Elle lui tendit la main. Un geste simple, silencieux, mais d’une puissance irréversible. Il la saisit. Et le voyage commença.
Il sentit d’abord une vibration. À peine perceptible, comme si son propre être changeait de densité. Le décor autour d’eux se mit à onduler, se transformer, sans heurt, sans transition nette. Alinaelle ne le tirait pas, elle l’entraînait par sa simple volonté, et lui la suivait comme s’ils avaient toujours été liés.
— Le monde astral, murmura-t-elle sans bouger les lèvres, est un espace d’une infinie complexité. Il n’est ni au-dessus, ni au-dessous de ton monde. Il l’enveloppe. Il le traverse. Il le reflète.
Ce que tu vas voir ce soir, peu d’êtres incarnés peuvent le supporter sans perdre leur équilibre.
Fergus sentit une pression sur ses tempes, mais garda le silence. Il voulait comprendre.
— Nous allons traverser les strates, reprit-elle. Des couches les plus denses aux plus subtiles. Chacune correspond à une vibration, un plan de conscience, une forme de réalité.
Devant eux, un paysage se forma, à la fois brumeux et net. Un couloir infini, sans parois visibles, mais dont chaque seuil vibrait d’une teinte distincte.
— Voici la première strate. Le Bas Astral. C’est ici que séjournent les formes-pensées stagnantes, les égrégores dévoyés, les entités errantes et malveillantes. Des fragments d’âmes rongées par la peur ou le désir, qui n’ont pas trouvé d’issue.
Fergus n’eut pas à faire un pas. L’espace autour d’eux bascula soudainement. Une impression de chute lente, de descente fluide, comme à travers une eau épaisse. Le halo qui entourait Alinaelle se fit plus dense, plus chaud, comme pour le protéger.
— Nous entrons dans la strate la plus basse, dit-elle. Celle que les traditions appellent parfois les enfers. Mais il ne s’agit pas d’un lieu de châtiment. C’est un reflet. Le miroir des émotions humaines non transmutées. L’air devint poisseux. Une lueur rougeâtre baignait les lieux. Tout semblait déformé. Des paysages incertains, mouvants, faits de bribes de souvenirs collectifs : ruines, marais, murs suintants, brumes lourdes.
Des murmures s’élevaient de toutes parts, entrecoupés de gémissements, de rires cassés. Fergus plissa les yeux. Des formes rampaient au sol, d’autres flottaient comme des haillons. Il y avait là des silhouettes humaines aux visages creux, d’autres grotesques, bestiales, ou fondues dans la matière même.
— Ils sont légion, murmura Alinaelle. Certaines sont conscientes, d’autres à peine. Toutes sont attirées par ce qu’elles reconnaissent en toi.
Fergus sentit l’étau. Une angoisse sourde, ancienne, réveillée par la proximité de ces êtres. Des souvenirs sombres affleuraient, des peurs, des hontes, des colères oubliées. Il les sentait frémir, comme si ce lieu amplifiait tout ce qui restait en lui d’inachevé.
— Respire, souffla Alinaelle. Tu ne dois pas lutter contre ce que tu ressens. Observe. Reconnais. Mais ne t’identifie pas. Ce monde se nourrit de l’attachement.
Elle étendit la main. Autour d’eux, une sphère de lumière douce se forma. À l’extérieur, les créatures grognaient, grimaçaient, tournoyaient, mais n’osaient approcher.
— Certains de ces êtres furent humains. D’autres sont des émanations, des pensées pensées toxiques, malédictions anciennes, fragments d’âmes. On les appelle larves, succubes, incubes, ombrettes. Ils ne peuvent survivre sans hôte.
Fergus aperçut l’une de ces ombres approcher. Elle n’avait pas de forme fixe : elle ondulait, émettant un son à peine audible, comme un gémissement couplé à un rire. Mais au moment où elle tenta de franchir le cercle, un éclat jaillit du halo d’Alinaelle. L’ombre recula en sifflant.
— Ton travail intérieur est ta meilleure défense. Ce que tu as accompli ces dernières semaines t’a rendu plus solide que tu ne le crois. Mais retiens ceci : si un jour tu reviens ici seul, sans protection, sans ancrage… ce monde pourrait s’emparer de toi.
Fergus hocha la tête. Il n’était pas prêt d’oublier.
La densité de l’air changea. Le rouge du Bas Astral s’estompa peu à peu, laissant place à une lueur grise, plus douce mais profondément mélancolique. Le sol n’existait toujours pas, mais l’espace semblait plus vaste, comme un monde suspendu entre deux dimensions. Ici, pas de monstres. Pas de déformations. Mais un silence troublant, et quelque chose dans l’air… une lourdeur émotionnelle difficile à nommer.
— Nous avons quitté le plus bas Astral, murmura Alinaelle. Nous sommes maintenant dans la strate des âmes errantes.
Fergus vit d’abord des ombres floues, immobiles, puis certaines se mirent à bouger lentement, à s’approcher. Ce n’était pas des spectres, ni des fantômes effrayants. C’étaient des êtres humains. Ou ce qu’il en restait. Leurs visages étaient parfois nets, d’autres fois effacés, flous comme dans un rêve à moitié effacé au réveil.
— Ce sont ceux qui ne savent pas qu’ils sont morts, expliqua Alinaelle. Ceux qui ont quitté le corps sans le comprendre, ou sans l’accepter. Ils revivent encore et encore les derniers moments de leur existence physique. Certains errent dans des boucles mentales, d’autres répètent des scènes intimes, tragiques, obsessionnelles.
L’un d’eux traversa lentement leur champ de vision. C’était un homme d’une quarantaine d’années, pieds nus, vêtu d’un costume froissé, le regard perdu. Il murmurait un prénom, encore et encore, sans entendre ni voir Fergus. Une femme le suivait de loin, la main tendue vers lui sans jamais l’atteindre.
— On pourrait les appeler, dit Fergus, d’une voix rauque.
— Oui. Mais leur réalité est fermée. Tant que leur conscience ne se fissure pas, ils ne t’entendront pas. Ils ne voient que ce qu’ils attendent. Ce qu’ils redoutent. Ce qu’ils refusent de lâcher.
Plus loin, un vieillard parlait à une table vide. Un adolescent pleurait sous un réverbère qui n’existait pas. Une jeune femme écrivait sans fin dans un carnet invisible.
Fergus sentit une émotion étrange le traverser. Ce n’était ni la peur, ni le chagrin, mais une forme de lucidité poignante. Il comprenait soudain combien l’âme humaine pouvait se piéger elle-même, par attachement, par regret, par refus.
— Peut-on les aider ? demanda-t-il.
— Parfois, répondit Alinaelle. Il faut une étincelle. Un mot. Un geste. Une pensée lumineuse émise depuis le monde des vivants. Certains passeurs d’âmes savent comment faire. Mais ce n’est pas ton rôle aujourd’hui.
Elle leva la main, et l’espace vibra doucement, comme pour éloigner la brume.
— Cette strate est vaste. Trop vaste. Mais n’oublie jamais : ce n’est pas un enfer. C’est un entre-deux. Certains de ces êtres finiront par remonter. D’autres… s’effaceront.
Elle se tourna vers lui, son regard d’ambre plein de calme.
— Nous poursuivons ?
Fergus acquiesça. Le cœur serré, mais l’esprit éveillé.
— Nous allons remonter. Il est temps.
Et déjà, le décor se dissipait, comme une encre diluée dans l’eau
Fergus frissonna. Il percevait des formes tapies, indistinctes, comme en embuscade.
— Ces entités vivent de tes failles. Elles se nourrissent de ce que tu refuses de voir en toi. Mais ne crains rien. Tu es protégé, tant que tu restes conscient.
Les incubes et les succubes sont des entités , souvent considérées comme des parasites énergétiques. Leur nom provient du latin incubare (« s’aliter sur ») et succubare (« s’aliter sous »), ce qui reflète bien leur manière d’agir : ils cherchent le contact intime avec les êtres humains pendant leur sommeil ou leurs états de conscience altérée, notamment dans les rêves lucides ou les sorties astrales.
Les succubes, de forme généralement féminine, séduisent les hommes pendant leur sommeil pour capter leur énergie vitale, principalement par le biais d’un contact sexuel ou émotionnel intense. Les incubes, à l’inverse, apparaissent comme des entités masculines séduisant les femmes, mais dans les faits, ces entités peuvent prendre la forme qui leur permettra le plus efficacement d’attirer, fasciner, ou dominer leur cible. Leur but n’est pas simplement de séduire : ils se nourrissent des émotions fortes générées par le désir, la peur, la honte ou la confusion. Ce ne sont pas toujours des formes indépendantes : certains sont des émanations d’anciens traumatismes, d’égrégores collectifs, voire de pensées obsessionnelles qui ont fini par s’incarner.
Les poltergeists — du terme allemand poltern (« faire du bruit ») et Geist (« esprit ») — sont aussi des entités du plan astral inférieur, mais leur nature est particulière : ils sont souvent liés aux émotions humaines fortes et non maîtrisées. Ils ne se manifestent pas directement sous une forme visible, mais par des phénomènes physiques inexplicables : coups dans les murs, objets déplacés ou projetés, bruits soudains, portes qui claquent, appareils qui se dérèglent, etc.
Un poltergeist n’est pas toujours un esprit autonome. Il peut être généré par une personne vivante, souvent un adolescent ou un adulte psychiquement instable, traversant une période de stress intense. Cette énergie psychique se matérialise alors en événements perturbateurs. D’autres fois, c’est bien une entité désincarnée, souvent frustre, confuse, parfois agressive, qui cherche à attirer l’attention ou à expulser un intrus. ils peuvent apparaître dans des lieux où des traumatismes non résolus ont eu lieu, meurtres, violences, invocations incomplètes, portails laissés ouverts. Ils sont attirés par les trous vibratoires, c’est-à-dire des lieux où la structure énergétique est fissurée, comme après une attaque occulte, une séance spirite mal conduite ou la chute psychique d’un mage ou d’une sorcière. Ils ne peuvent pas être combattus comme des entités conscientes : il faut reconstruire la paix vibratoire du lieu, refermer les brèches, et trouver la cause de leur ancrage. Autrement dit : purification + réparation + compréhension. Ils savent provoquer des tempêtes locales à l’intérieur des maisons, forcer un passage entre deux strates, révélant involontairement un indice ou une menace. Mais aussi, ce sont ces esprits qui cependant on fait tomber un livre clé au bon moment…
— Est-ce ici… demanda Fergus après un silence, que vivent les Dames Blanches ?
Alinaelle ne répondit pas tout de suite. Autour d’eux, la lumière astrale sembla se voiler, comme si le monde lui-même retenait son souffle.
— Oui… et non, dit-elle enfin. Les Dames Blanches ne sont pas des poltergeists. Elles ne naissent ni de la peur brute, ni des fissures violentes. Elles appartiennent à une strate plus subtile, intermédiaire entre la mémoire du monde et la conscience humaine. Ce sont des formes de persistance émotionnelle, souvent liées à une promesse rompue, un amour trahi, une attente figée hors du temps. Elles sont généralement vêtue d’une robe blanche ou d’un vêtement similaire,. Elle marqua une pause, puis poursuivit :
— Certaines furent humaines. D’autres ne l’ont jamais été. Elles apparaissent dans les lieux de passage : lisières, ponts, carrefours, ruines, chemins oubliés. Leur blancheur n’est pas un signe de pureté, mais de dépouillement. Elles ont laissé derrière elles le poids du corps, mais pas celui du souvenir.
— Sont-elles dangereuses ? demanda Fergus.
— Elles ne cherchent ni à nuire ni à protéger, répondit Alinaelle. Elles avertissent. Leur apparition signale une fracture temporelle ou morale : un drame ancien qui résonne encore, un futur qui menace de se répéter. Mort accidentelle ou imminente, meurtre ou suicide, amour non partagé. Les ignorer est une erreur. Les provoquer est une faute. Mais les comprendre… Elle le regarda droit dans les yeux.
— Les comprendre peut sauver une vie. Ou en condamner une autre.
Apres ce court séjour dans le bas astral Alinaelle et Fergus s’élevèrent, ou plutôt changèrent de vibration.
Juste au dessus vivent les élémentaux, continua Alinaelle. Des forces primordiales, brutes. Le feu, l’eau, la terre, l’air — non comme tu les connais, mais dans leur forme consciente, mouvante. Ils ne te veulent ni bien ni mal.
Les Élémentaux
Le paysage changea. La grisaille morne des âmes errantes s’éclaircit en une clarté bleutée, vive, mouvante. L’air vibrait, chargé de particules lumineuses qui dansaient, libres, comme de minuscules éclats conscients. Fergus ressentit une soudaine vitalité parcourir son corps subtil. L’espace autour de lui n’était plus triste, ni pesant. Il respirait l’énergie à pleins poumons — même s’il n’avait pas de poumons ici. Tout était mouvement. Flux. Force en circulation.
— Nous y voici, annonça Alinaelle, sa voix résonnant plus vive, plus résonnante dans cette sphère.
— Ce sont des esprits ? demanda Fergus, troublé par la netteté de ses perceptions.
— Non. Ce sont des forces. Des archétypes vivants. Ils ne sont ni bons ni mauvais. Ils sont. Ils incarnent les principes bruts des éléments. Tu ne peux pas les raisonner, ni les amadouer. Tu peux seulement les observer, les comprendre, et apprendre à dialoguer avec leurs reflets dans le monde physique. À mesure qu’elle parlait, les paysages se structuraient devant eux. Quatre zones distinctes se mirent à vibrer autour d’eux, comme les faces mouvantes d’un cristal :
À l’Est, un vent puissant tournoyait autour d’un vortex azuré, et dansait une forme translucide, changeante, faite d’air et de chant :
— Esprit de l’Air. Il porte la pensée, la clarté, l’élan créatif. Mais aussi la dispersion, la sécheresse, et l’instabilité.
Au Sud, une colonne de flammes vives, crépitante, au centre de laquelle une silhouette fauve semblait danser avec jubilation :
— Esprit du Feu. Il donne la volonté, la transformation, la passion. Mais il détruit sans remords s’il n’est pas maîtrisé.
À l’Ouest, une vague suspendue en l’air, dont émergeait une créature fluide, aux yeux profonds comme l’océan :
— Esprit de l’Eau. Elle berce, relie, soigne. Elle enseigne la mémoire, la douceur… mais aussi l’oubli, la dissolution.
Au Nord, une forme lourde, massive, presque minérale, couverte de mousse et de racines enchevêtrées :
— Esprit de la Terre. Il est soutien, silence, patience. Mais peut aussi enfermer, ralentir, figer.
Fergus tournait lentement sur lui-même. Les quatre forces ne l’agressaient pas. Elles l’observaient. Ou plutôt, elles le sentaient.
— Tu portes déjà ces éléments en toi, souffla Alinaelle. Tu as commencé à les travailler. Mais ici, dans leur forme pure, tu perçois leur puissance réelle.
Un éclair de feu jaillit vers lui, sans l’atteindre. Puis une bourrasque lui ébouriffa l’esprit. L’eau ruissela sur ses bras sans le mouiller, bien qu’il n’eût plus de corps. Et la Terre fit vibrer ses jambes comme une résonance grave.
— Ils te reconnaissent, ajouta Alinaelle avec un sourire. Tu es en chemin. Un jour, tu devras les invoquer consciemment. Et ils viendront.
Fergus se sentit empli d’un respect profond. Pas de peur, mais d’une forme de révérence.
— Où allons-nous maintenant ? demanda-t-il.
— Vers ceux qui leur donnent forme. Les Élémentaires. Ceux que l’on appelle souvent… les esprits de la nature.
Ils franchirent un seuil invisible. Cette fois, il n’y eut ni vertige ni lumière éclatante, mais une sensation d’immersion. Comme s’ils entraient dans un rêve végétal, un monde issu de la mémoire ancienne de la Terre. Partout, la nature était présente. Non pas sous forme de paysages figés, mais comme une conscience. Des arbres aux troncs torsadés, des pierres couvertes de signes vivants, des ruisseaux chantant à l’envers du silence. Et surtout… des présences.
— Les Élémentaires, dit Alinaelle à mi-voix. Ce sont les intermédiaires entre les forces brutes que tu viens de voir et le monde physique. Ils n’ont ni nom, ni visage, ni histoire. Certains sont anciens comme les montagnes. D’autres naissent avec chaque printemps.
Ils marchèrent sous une voûte de feuillage dont aucune feuille ne retombait, mais où des lueurs flottaient comme des lucioles conscientes. Fergus sentait autour de lui des regards. Non hostiles, mais vigilants.
— Circé les connaissait ? demanda-t-il.
— Oui. Elle leur parlait. Elle les respectait. Et eux la reconnaissaient. Ils apparaissent parfois dans le monde physique, poursuivit Alinaelle, mais très rarement. Leurs signes sont subtils : un arbre qui frémit sans vent, une flamme qui change de couleur, un rêve étrange au réveil. Tu dois apprendre à les écouter, sans vouloir les maîtriser.
Les quatre élémentaires s’approchèrent un instant, chacun posant brièvement une main — ou ce qui en tenait lieu — sur Fergus. Il sentit en lui une pulsation, une chaleur, une fraîcheur, une clarté, une gravité. Chacun laissa en lui une empreinte.
— Ils te reconnaissent comme l’un des leurs, murmura Alinaelle. Du moins, comme un apprenti sincère. Ici dans l’astral moyen, ils ne résident pas très loin du monde physique. Certains peuvent t’aider. D’autres se méfient des hommes. Tu devras apprendre à parler leur langage.
Les Gnomes — Gardiens de la Terre
Les gnomes sont des entités élémentaires rattachées à l’élément Terre. Dans la tradition hermétique et ésotérique, chaque élément du monde naturel est habité par une race d’êtres spirituels qui lui est propre. Les gnomes sont les esprits de la Terre, il sont solides, silencieux, et anciens. Profondément liés aux roches, cristaux, racines et cavernes. Dotés d’une conscience archaïque, lente mais puissante, imprégnée des secrets géologiques, des courants telluriques et des mémoires enfouies sous terre. Ils ne sont pas nécessairement petits — bien que souvent perçus ainsi par les voyants — mais leur forme réelle est fluide, minérale, changeante, parfois difficile à percevoir. Certains apparaissent comme de petits êtres ridés au visage sombre, d’autres comme de masses de terre animées d’une conscience. Les gnomes ont plusieurs fonctions dans la tradition magique : Gardiens des trésors : non pas de coffres remplis d’or, mais de connaissances oubliées, pierres de pouvoir, artefacts anciens enfouis sous terre. Protecteurs de certains lieux sacrés, dolmens, grottes, sources souterraines. Intermédiaires pour accéder à la sagesse de la Terre. Ceux qui savent les écouter peuvent percevoir les courants telluriques, l’état vibratoire d’un sol, ou l’histoire oubliée d’un lieu. Ils ne se montrent pas facilement. Il faut les approcher avec respect, Avoir une intention claire, exempte de cupidité. Travailler avec des pierres consacrées, du sel, ou des plantes telluriques comme la prêle, le chêne, la fougère ou le lierre. Les gnomes peuvent entrer en communication subtile avec un sorcier par des signes dans la matière : fissures, cailloux déplacés, éclats de pierre inhabituels, ou même dans les rêves, sous forme d’anciens mineurs ou d’ermites.
Fergus se souvenait de la carte. Celle qu’il avait retrouvée sur le bureau, couverte d’annotations, de symboles planétaires et de courbes qu’il n’avait pas su interpréter au premier regard. Parmi ces marques, il y avait un tracé curieux, s’enroulant comme une racine entre deux collines proches de la maison du guérisseur. Juste à côté, Circé avait inscrit au crayon « Entrée des anciens — silencieux mais éveillés. »
Il comprenait à présent.
Circé connaissait des gnomes. Elle avait dû en rencontrer — pas en théorie, pas dans les livres — mais réellement, lors de ses excursions secrètes dans les bois et les failles de la région. La caverne signalée sur la carte n’était pas un simple repli géologique : c’était un lieu de passage, un sanctuaire tellurique, peut-être un ancien site d’échange entre humains et élémentaires. Les gnomes y veillaient, à leur manière lente et millénaire. Fergus se rappela avoir lu cette ligne énigmatique :
« Ils ne parlent qu’en présence du silence profond, et n’accordent leur aide qu’à ceux qui honorent la pierre. »
Circé avait gagné leur respect. Peut-être même leur confiance. Fergus, lui, ne savait pas encore s’il était digne de les approcher. Mais quelque chose, en lui, se mettait doucement en marche. Comme si la Terre elle-même, par cette caverne, par les symboles, l’invitait à descendre plus bas. Non pas pour fuir, mais pour apprendre.
Les ondines.
Circé en avait rencontré. Ces esprits élémentaires de l’Eau, féminins dans leur expression mais inhumains dans leur essence, habitent les ruisseaux, les sources, les fontaines oubliées et les bras morts des rivières. Elles se montrent rarement et jamais à ceux qui polluent, dérangent, ou manipulent. Mais pour un mage ou une sorcière respectueuse, silencieuse, offerte à la nature, elles peuvent chanter, guider, et même guérir. Fergus se rappela une phrase inscrite dans le Livre des Ombres, presque noyée entre deux recettes de teintures :
« Elles ne se laissent pas voir, mais elles savent. Si tu les entends pleurer, c’est que la Terre est en danger. »
Circé avait sans doute établi un lien, au fil du temps. Il imaginait sans peine sa mère, assise au bord de la Chironde, écoutant patiemment les bulles et le vent, jusqu’à ce que quelque chose d’aérien, de liquide, lui réponde. La source repérée sur la carte n’était pas qu’un point d’eau. C’était une veine vivante, un lieu habité. Peut-être une entrée vers un monde plus subtil. Une onde. Une conscience. Fergus, à présent, connaissait leur nom.
Il lui faudrait y retourner. Lentement. En silence. Et sans jamais chercher à les contrôler.
Il y avait aussi ce replat rocheux, au sommet d’une butte dégarnie, que Fergus avait d’abord cru anodin. Sur la carte de Circé, pourtant, il était encerclé d’un fin trait doré, , accompagné d’une inscription à peine lisible :
“Les ailes s’y croisent quand le vent change. N’y aller qu’en paix.”
Cela n’avait pas de sens, jusqu’à aujourd’hui.
Les sylphes.
Esprits de l’Air. Invisibles, insaisissables, mais présents.
Non incarnés, parfois ressentis comme des courants intelligents, des murmures dans le vent, ou des formes mouvantes entre les feuillages, ils habitent les hauteurs, les sommets, les clairières balayées par le souffle. Ils sont les plus difficiles à percevoir pour l’œil humain, car l’Air ne se laisse pas enfermer. Les sylphes se méfient des intentions troubles et des esprits trop lourds. Ils sont attirés par la légèreté intérieure, la clarté de pensée, et surtout par la sincérité du souffle. Sur ce promontoire battu par les vents, Circé s’était rendue souvent, seule, au lever du jour. C’était là que les sylphes la rejoignaient, lorsqu’elle méditait. Là qu’ils lui soufflaient parfois des visions, ou des avertissements, portés dans un simple frisson d’air. Leur domaine n’était pas un lieu fixe, mais un état vibratoire. Et ce replat, sur la carte, n’était pas un site géographique : c’était un point d’intersection, un croisement entre les flux visibles et invisibles. Un haut-lieu aérien, où l’on pouvait — si l’on était prêt — entendre l’Air murmurer les secrets oubliés.
à présent la dernière pièce du quatuor élémentaire : les salamandres, esprits du Feu, Fergus fouilla de nouveau dans ses souvenirs de la carte. Il y avait un point isolé, tracé en rouge ocre, vers Embes, juste au-dessus du mot “Calcinat”, au creux d’une clairière qu’il n’avait encore jamais visitée. Circé y avait inscrit une seule phrase, vibrante d’ambiguïté :
“Là où le feu danse sans brûler.”
Il n’avait pas su quoi en penser. Maintenant, il savait.
Les salamandres.
Non pas les petits amphibiens familiers, mais les esprits du Feu, tels que les décrivaient Paracelse, Agrippa, et les grimoires anciens. Créatures flamboyantes, inaccessibles, parfois redoutables, elles incarnent la puissance, la transmutation, la volonté pure.
Elles se manifestent dans le crépitement d’un feu de bois, la lueur fulgurante d’un éclair, la chaleur d’un métal en fusion, ou même dans le feu intérieur d’un être en transformation. Elles ne parlent pas. Elles brûlent, purifient, éveillent. Circé avait dû en invoquer. Peut-être pour obtenir leur aide dans un rituel de transmutation, ou pour réveiller une énergie endormie. Il l’imaginait, à la tombée du jour, traçant un cercle autour d’un feu nu, les mains ouvertes vers les flammes, les yeux fermés. Attendant. La clairière du Calcinat — ce mot étrange, alchimique — n’était pas un lieu ordinaire. C’était une zone de feu sacré, un sanctuaire thermique, où la pierre elle-même semblait contenir une mémoire de combustion ancienne. Là, Fergus le pressentait, quelque chose veillait. Une force capable de consumer le mensonge, mais aussi de raviver la lumière.
Fergus suivait toujours Alinaelle, suspendu à ses paroles. Son esprit s’ouvrait comme une carte ancienne que l’on déplie.
Une vibration nouvelle parcourut l’espace. Plus légère. Plus subtile. Presque cristalline. Le décor sembla se fragmenter en éclats de lumière. Et là, dans un battement d’ailes à peine perceptible, elles apparurent.
— Les Fées, murmura Alinaelle. Ni élémentaux, ni élémentaires. Elles sont à la lisière. Entre deux mondes. Esprits libres, parfois joueurs, parfois solennels. Certaines sont anciennes comme les étoiles, d’autres naissent de l’imaginaire des hommes. Elles protègent, elles défient, elles enseignent sans jamais se laisser enfermer.
Fergus vit une forme ailée tournoyer près de lui, plus rapide qu’un souffle. Puis une autre, immobile et radieuse, qui le fixait avec sérieux. Elles n’étaient pas semblables. L’une brillait d’une clarté bleutée, l’ autre semblait faite d’ombre douce. Une troisième émettait une musique sans instrument.
— Les fées ne vivent que dans les lieux où la beauté intérieure est encore possible, expliqua Alinaelle. On les voit rarement parce qu’elles se cachent aux regards secs. Mais elles sont là, dans les bois, les sources, les rêves d’enfant, et dans le cœur de ceux qui cherchent sans vouloir posséder.
L’une d’elles effleura la joue de Fergus. Un frisson de joie l’envahit, étrange et pur.
— Elles te reconnaissent, souffla Alinaelle. Circé les honorait. Elles se souviennent d’elle.
Fergus inclina la tête, instinctivement. Il ne savait pas ce que cela signifiait. Mais il savait que c’était important.
Alors Alinaelle parla une dernière fois :
— L’heure est venue de quitter ce monde végétal. Nous allons monter, maintenant… vers les sphères de l’esprit.
Et autour d’eux, la lumière s’éleva, emportant la forêt, les ruisseaux, les fées et les élémentaires dans un murmure de clarté.
— au-delà des voiles les plus fins, expliqua t-elle, résident les esprits de sagesse. Les guides, les saints, les anciens. Ils ne se montrent que si l’on est prêt. Leur passage fit frémir une lumière dorée, presque chantante et leur apparu :
La Cité des Anges — Civitas Caelorum
Ils l’atteignirent après un dernier palier de silence. Là, brusquement, le monde se reconfigura. La lumière, jusque-là diffuse et omniprésente, se rassembla en formes. Fergus n’aurait su dire ni comment ni pourquoi, mais la cohérence devint absolue. Devant lui s’étendait une cité suspendue, vaste, éclatante, sans fondation visible — et pourtant parfaitement stable. Elle semblait flotter dans un éther clair, au sein d’un azur si pur qu’il en devenait presque blanc.
Les bâtiments n’étaient pas faits de pierre, mais de lumière cristallisée, de pensée condensée, de formes géométriques vivantes. Certains rappelaient des temples, d’autres des tours, d’autres encore de vastes coupoles parcourues de lueurs intérieures. Chaque structure semblait à la fois unique et parfaitement accordée au reste, comme les notes d’un même chant sacré. Des ponts fins comme des fils d’argent reliaient les hautes plateformes, et au loin, des arcs suspendus vibraient doucement sous la caresse d’un vent qui n’était pas de l’air, mais une onde de paix. Ici vivaient les Anges.
Des êtres ailés, rayonnants, qui n’étaient ni hommes ni femmes, mais essences. Certains passaient à travers les rues suspendues comme des comètes douces. D’autres semblaient converser sans paroles, échangeant par lumière et résonance. Nul conflit, nulle tension. Tout respirait l’ordre, la beauté, l’amour sans possession.
— C’est ici que je réside, dit Alinaelle. C’est ma cité, ma patrie. Là où je reviens quand je ne suis plus appelée.
Elle marchait toujours à ses côtés, mais elle semblait plus légère, comme si elle-même s’était affinée en montant dans cette strate.
Derrière les formes lumineuses, un cercle plus vaste semblait s’ouvrir. Là, la lumière changeait encore de nature. Elle vibrait, non plus comme une clarté, mais comme une harmonie. Fergus y perçut une tension sacrée, un ordre caché.
Des chants sans voix, des géométries vivantes, des forces à la fois simples et écrasantes.
— Tu sens cela ? murmura Alinaelle.
— Nous voici maintenant dans la sphère des Esprits Saints, dit-elle doucement. Ici, résident ceux qui, au fil de leurs existences ou de leurs choix, ont transcendé la boucle des réincarnations. Ils ont atteint une forme de clarté. De service. D’amour pur.
Autour d’eux, des formes humaines commençaient à apparaître, sans jamais se figer. Des silhouettes translucides, sans sexe défini, parfois drapées de voiles, d’autres nimbées de lumière. Aucune ne parlait. Mais Fergus sentait leur présence. Bienveillante. Puissante. Stable.
— Ce sont des guides, poursuivit Alinaelle. Des êtres qui veillent sur l’humanité, sur certains lieux, certains lignages. Certains furent des sages, d’autres des soignants, des moines, des poètes, des mères. Leur vie humaine n’est plus qu’un fragment de leur essence. Ce qui les définit ici, c’est la lumière qu’ils ont su transmettre.
L’une des formes s’approcha de Fergus. Elle n’avait ni visage ni nom, mais il ressentit en elle une intimité étrange, comme si cette âme connaissait déjà son chemin, ses combats, ses doutes.
— Est-ce un de mes ancêtres ? demanda-t-il.
— Peut-être, répondit Alinaelle. Ou un guide qui veille sur ta lignée. Tu comprendras plus tard.
Fergus sentit une larme couler. Sans tristesse. Comme un trop-plein de beauté.
— Ce n’est pas encore ton lieu, Fergus Mauprey. Mais il est bon que tu en aies entrevu le seuil.
Fergus n’osa rien dire. Il sentait que toute pensée négative, tout doute, toute rancune, se dissolvait ici avant même d’exister. Son être entier était tenu par l’harmonie, comme une goutte d’eau portée par l’océan sans jamais s’y perdre.
Plus loin, au centre de la cité, s’élevait une structure plus haute encore, d’un éclat doré presque insoutenable. C’était le Cœur. Là résidaient les Séraphins, les Chérubins, et les Archanges supérieurs — les plus proches du noyau divin. Mais ce centre était voilé. Fergus ne pouvait y pénétrer. Alinaelle le retint doucement par la main.
— Ici, tu es un invité. Pas un habitant. Mais un jour peut-être, si tu poursuis ta voie avec justesse, tu franchiras les arches du Cœur.
Et pour la première fois, Fergus comprit ce que signifiait le mot sacré. Elle s’inclina brièvement. Fergus sentit ses genoux fléchir. Il était submergé, non de peur, mais de grandeur.
— Ce soir, conclut-elle, tu n’iras pas plus loin. Mais tu auras assez vu pour ne plus jamais douter.
As-tu compris ?
Fergus acquiesça. Le cœur serré, mais l’esprit éveillé.
Il hocha la tête. Oui. Il avait compris. Et pourtant… tout restait à découvrir. Et déjà, le décor se dissipait, comme une encre diluée dans l’eau. Fergus regardait Alinaelle avec intensité. Ses ailes vibraient à peine, comme un souffle dans un monde sans vent. Quelque chose en elle lui rappelait la paix de l’enfance — ou peut-être celle d’avant la naissance.
— Mais qui es tu ? Tu es un esprit ?, un guide ?… lui demanda t il.
Elle inclina la tête, sans détourner les yeux.
_Je suis ton ange gardien Fergus. Oui. Ton âme m’a connue avant ta naissance, Fergus. Tu m’as oubliée, comme tous oublient. Mais je ne t’ai jamais quittée.
Un frisson lui parcourut la peau, invisible ici, mais bien présent dans sa conscience.
— Et Circé ?… Est-ce qu’elle est là elle aussi ? Dans ce monde avec toi ?
Alinaelle sourit. Son visage s’illumina d’une douceur nouvelle.
— Bien sûr. Tu le savais déjà, n’est-ce pas ?
Il acquiesça lentement. Une évidence qu’il portait sans oser y croire.
— Elle a franchi les seuils. Elle s’est élevée. Elle veille sur toi, à sa manière. Vous êtes liés, plus profondément que par le sang. Le lien d’âme à âme dépasse les incarnations, les voiles, les mondes.
Fergus sentit sa gorge se nouer.
— Est-ce que… je pourrai lui parler ? La revoir ?
— Oui. Mais pas maintenant. Le chemin doit être préparé. Les songes sont des ponts. Lors d’un prochain sommeil, quand le moment sera juste, elle viendra.
Elle tendit la main, effleura la sienne sans le toucher.
— Mais d’ici là, je suis là. Pour toi. À chaque pas.
— Merci, dit-il, presque dans un souffle.
Elle lui sourit.
Fergus resta un instant silencieux. Puis une autre question monta, irrésistible.
— Si tu es mon ange gardien… alors, comment puis-je entrer en contact avec toi, dans le monde réel ? Comment savoir si tu es là ?
Alinaelle baissa doucement les yeux, comme si la réponse exigeait une forme de délicatesse.
— Je ne peux pas me manifester dans le monde physique, Fergus. Pas directement. Les lois de ton plan l’interdisent. Mon domaine est celui de l’astral, des rêves, des signes subtils.
Elle s’approcha, ses ailes effleurant à peine l’espace.
— Mais tu peux apprendre à me percevoir. À entendre ma voix, à ressentir ma présence. Pour cela, il te faut éveiller en toi des sens oubliés. Ton œil astral. Ton ouïe astrale. Ton cœur subtil.
Fergus plissa les yeux, perplexe.
— Et je fais ça comment ? Ce n’est pas très… instinctif.
Alinaelle eut un rire léger, comme un frémissement de lumière.
— Non. Mais tu n’es pas seul. Tu as un allié précieux, que tu ignores encore.
Il fronça les sourcils.
— Qui ça ? demanda Fergus.
Alinaelle se détourna légèrement, comme si son regard se posait sur une strate plus basse, plus dense.
— L’un de mes émissaires, murmura-t-elle. Il n’est pas comme moi. Il vient d’un plan inférieur… plus proche du monde des formes, du monde où les pensées deviennent matière, où l’intention agit sans obstacle.
Elle s’approcha, sa voix se fit plus grave, plus précise.
— C’est un ancien. Un esprit loyal, rattaché à la strate médiane. Il n’a ni nom humain, ni forme fixe. Mais tu peux l’appeler Eloën. Il circule entre les couches, glissant là où les frontières sont poreuses. Il a la faculté d’agir légèrement sur la matière — pas pour transformer, mais pour orienter. Influencer. Prévenir. Soutenir.
Fergus fronça les sourcils.
— Il m’a déjà approché ?
— Oui, dit-elle doucement. A plusieurs reprises : Tu as trouvé un écrit dans la borie, sur le chemin des Meuniers. Ce n’était pas l’œuvre du hasard. C’était lui. C’était Eloën. Il t’observait depuis longtemps, et quand tu t’es éveillé à certaines réalités… il a choisi de se manifester. Elle marqua une pause, ses yeux ambrés plongés dans ceux de Fergus.
— C’est lui aussi, ajouta-t-elle, qui veille sur les trois fleurs de lys gravées dans la pierre du cantou. Ce symbole ancien est bien plus qu’un ornement. Il marque la présence d’un pacte, d’un serment oublié, que tu portes en toi sans encore l’avoir pleinement reconnu. Fergus hocha lentement la tête.
— Le blason… dans la cheminée ?
— Oui. Il est vivant, en quelque sorte. Un sceau vibrant. Tant qu’il reste visible avec ses trois fleurs, cela signifie que la maison est entièrement protégée. Mais si une fleur disparaît, c’est que la barrière faiblit. Avec deux fleurs, l’équilibre est précaire. S’il n’en reste plus qu’une — ou aucune — la maison est vulnérable. À l’inverse, lorsque les fleurs réapparaissent, c’est le signe qu’Eloën a restauré les protections, ou que tes actions les ont renforcées.
Elle se tut un instant, puis ajouta :
— Les entités de sa strate ne parlent pas. Elles gravent. Elles montrent. Elles poussent la matière à prendre forme selon leur volonté. Il t’a écrit ce qu’il pouvait, comme il le pouvait. C’était un signe. Un appel.
Fergus sentit un frisson lui remonter la nuque. Il se souvenait parfaitement du message gravé, de cette étrange sensation de présence qu’il avait eue en entrant dans la borie. À l’époque, il avait pensé à une trace laissée par Circé. Mais maintenant, les choses prenaient un autre sens.
— Pourquoi lui ? demanda-t-il enfin. Pourquoi m’aiderait-il ?
— Parce qu’il m’est obligé, répondit Alinaelle et que je l’informe et le dirige. Parce que tu portes en toi un héritage que même le monde astral n’ignore plus. Ce que tu fais dans le monde des vivants résonne déjà dans les plans subtils. Tu n’es pas seul, Fergus. Tu ne l’as jamais été.
Elle le fixa avec une intensité brûlante.
— Accepte son aide Fergus. Mais surtout, accepte son langage. Tu ne comprendras rien si tu cherches des mots. Ce monde parle en symboles. En intuitions. En rêves. Et parfois… en traces sur la pierre. Un silence profond s’installa. Le monde astral sembla alors se dilater, comme une mer qui s’apaise après la houle. Les formes perdirent peu à peu leur netteté. Les couleurs s’adoucirent, devenant translucides, presque nacrées. Autour d’eux, les strates se superposèrent lentement, comme des voiles que l’on rabat avec précaution. Alinaelle recula d’un pas. Sa lumière, toujours douce, commença à se diffuser dans l’espace, moins concentrée, moins incarnée.
— Il est temps, murmura-t-elle, sa voix déjà plus lointaine, comme portée par un courant invisible.
Fergus voulut parler, poser une dernière question, retenir quelque chose, un mot, un visage, une certitude. Mais le monde ne lui en laissa pas le temps. Une sensation de glissement l’envahit, semblable à celle d’un souffle qui s’échappe lentement de la poitrine. Alinaelle sourit une dernière fois. Puis elle se fondit dans la trame même du lieu, non pas comme une disparition, mais comme une présence redevenue diffuse, intégrée, veillant sans se montrer. Le silence se referma.
Une lumière pâle filtrait à travers les volets. Douce. Printanière. Le chant d’un rouge-gorge perçait le silence, net, presque cristallin et avait remplacé le hululement de la chouette. Fergus ouvrit les yeux lentement. Il resta allongé, immobile, le regard perdu dans les raies dorés qui striaient le plafond.
Tout était silencieux. Et pourtant… tout avait changé.
Il se redressa sans brusquerie. Boy dormait à ses pieds, paisible, roulé en spirale. D’un geste lent, Fergus lui caressa le flanc. Le pelage était tiède, vibrant d’un souffle profond. Un lien invisible, palpable, les unissait depuis toujours.
Il porta une main à son front. Ce n’était pas une douleur, ni même une fatigue. C’était comme si un autre regard avait été allumé en lui. Une lucidité neuve. Une conscience dilatée. Il se leva. Marcha jusqu’à la fenêtre. Souleva le volet. La campagne d’Archignac s’étirait sous une brume légère. Les pierres blondes de la maison faisaient face à un monde qui lui paraissait soudain habité de signes. Chaque branche, chaque ombre, chaque rayon de soleil avait une texture plus dense, plus vraie. Il murmura :
— Je comprends mieux…
Des mots tournaient dans sa mémoire : œil astral, ouïe subtile, rêve comme passage, Circé dans l’au-delà… Tout s’emboîtait. Des fragments épars, étudiés, lus, perçus dans les pages des grimoires anciens et du Livre des Ombres ou du Liber Militiæ Arcanæ, reprenaient maintenant leur juste place. Il ne possédait pas encore la totalité du savoir, mais il avait rassemblé un grand nombre des pièces essentielles.
L’ésotérisme ne lui semblait plus une énigme impénétrable. Il en discernait désormais la structure, la cohérence secrète. Il avait ouvert une porte et s’était engagé sur le chemin des mages . Il ne pourrait plus revenir en arrière. Et tout allait maintenant pouvoir commencer…
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