Chapitre 6 : Le Guerrisseur

Le vent s’était calmé, mais la maison portait encore les stigmates du passage invisible. Fergus ne s’accorda aucun repos. Boy dormait sur une couverture près du cantou, toujours fébrile. Il fallait agir. Et en tout premier lieu purifier et protéger.

Il enfila une veste légère, prit son sécateur, et sortit par la cuisine. Le jardin baignait dans une lumière verte et frémissante. La sauge, haute et généreuse, formait une touffe argentée au bord de la haie. Circé la cultivait manifestement avec soin. comme si elle en avait fait une alliée quotidienne. Il se pencha, coupa délicatement quelques rameaux, s’appliquant à remercier la plante à voix basse — comme il l’avait lu dans un des livres. Ses doigts, tachés de vert, effleuraient les feuilles épaisses au parfum pénétrant. C’était une plante-clef, il le savait : purificatrice, protectrice, puissante. La sauge était la première étape. Essentielle. Mais pas suffisante. Une voix familière s’éleva, de l’autre côté de la haie :

— Oh ! C’est vous, Fergus ?

Il se redressa. Christian, le septuagénaire du Nord, penché au-dessus de la haie de charmille, le saluait d’un geste.

— Je vous ai vu dans le jardin… Je me demandais… des nouvelles de votre mère ?

Fergus hésita une seconde. Comment dire ? Il se contenta d’un mouvement lent de la tête.

— Toujours rien. Sa voiture est là, ses affaires aussi. Mais elle reste introuvable.

Christian pinça les lèvres, soucieux. Fergus serra les rameaux de sauge contre lui. Il sentit une chaleur sourdre dans sa poitrine, colère, inquiétude, ou culpabilité ? Peut-être tout à la fois.

— Je pense alerter la gendarmerie, souffla-t-il.

— Faites-le. Ce n’est pas normal, tout ça.

Le silence s’était refermé une seconde autour de lui, mais Christian, toujours appuyé sur la haie, reprit la parole :

— Et vous, Fergus… Vous tenez le coup ? Ce n’est pas trop rude, le calme par ici ? Faut un temps d’adaptation, quand on vient de la ville.

Fergus esquissa un sourire, un peu forcé.

— Je m’y fais. C’est… reposant. En apparence.

Il marqua une pause, baissa les yeux sur les rameaux fraîchement coupés. Puis, relevant la tête :

— Mais ce n’est pas si tranquille que ça, en réalité, mon chat, Boy, a eu un problème.

— Ah ?

— Oui. Il est sorti une nuit, Quand il est rentré au matin, il avait une brûlure sur la patte. Pas une plaie classique, mais une sorte de… lésion, étrange, sèche, comme si quelque chose l’avait attaqué sans le toucher. Christian fronça les sourcils. Un silence plus grave s’installa.

— Écoutez… je ne veux pas vous inquiéter plus, mais s’il y a bien quelqu’un à qui vous pourriez en parler, c’est au guérisseur.

Fergus pencha légèrement la tête.

— Le guérisseur ?

— Oui. Enfin… les gens l’appellent comme ça. Un homme un peu sauvage, qui vit seul, entre Archignac et Salignac. Dans les bois. Je ne sais pas exactement où. Il paraît qu’il soigne les bêtes mieux que n’importe quel vétérinaire, et qu’il connaît les plantes comme personne.

— Il est connu dans le coin ?

— Connu… et évité, à la fois. Ce n’est pas un méchant homme, mais il fait peur à certains. Il ne parle pas beaucoup. Mais Circé… elle le connaissait, je crois. Fergus garda le silence un instant. Il sentait en lui le poids croissant de fils invisibles qui se tissaient entre les lieux, les gens, les silences.

— Et vous pensez qu’il accepterait de me recevoir ?

Christian haussa les épaules.

— C’est lui qui choisit… Mais si vous y allez seul, sans insister, il pourrait vous écouter. Surtout si vous venez de la part de Circé. Fergus hocha lentement la tête. Une nouvelle piste, un autre mystère. Il remercia Christian, puis rentra avec sa sauge. Cette terre ne voulait décidément pas le laisser tranquille. Mais elle commençait, peut-être, à l’accepter.

De retour à l’intérieur, il monta aussitôt à l’étage. Les étagères du fond regorgeaient de flacons étiquetés dans cet alphabet mystérieux qu’il commençait à apprivoiser. Il chercha, sonda du doigt les petits pots en grès, les boîtes en fer, jusqu’à trouver un bocal oblong dont le couvercle portait l’inscription « Ammôniaka – résine ». Il sourit. Il avait lu, dans  » Plantes et Encens de Purification  » ( Arnaud Thuly ) , que cette résine, extraite d’un arbuste d’Asie centrale, était utilisée depuis l’Antiquité pour chasser les entités enracinées dans les murs. Rien à voir avec l’ammoniac ménager — ce que les profanes ignoraient et confondaient souvent. Une voix intérieure , peut-être celle de Circé , lui soufflait de ne rien précipiter. Chaque étape devait être accomplie dans l’ordre, avec exactitude.

Il plaça les rameaux de sauge dans dans des coupelles . La résine attendrait. Il savait désormais que cette purification ne relevait pas d’un simple nettoyage, mais d’un engagement. Il allait devoir entrer en dialogue avec la maison. Et elle, cette maison, commençait enfin à lui répondre.

Une fois placées, les coupelles à même le sol, au centre de la pièce, Il alluma une allumette, observa la flamme trembler, puis l’approcha des rameaux. Une fumée épaisse et blanche s’éleva aussitôt, tourbillonnant lentement comme une conscience à peine éveillée. Fergus resta là, assis en tailleur, les yeux mi-clos. Il respirait par le nez, calmement, sans chercher à interpréter quoi que ce soit. Mais il sentait. La pièce se détendait. Quelque chose se relâchait. Comme un soupir ancien, venu des pierres elles-mêmes. Puis il leva les yeux. Le blason sculpté au-dessus du cantou — celui aux trois lys érodés — avait changé. Une des fleurs, celle de gauche, naguère presque effacée, paraissait plus visible. Plus nette. Comme ravivée par la fumée. Il se releva lentement, les jambes engourdies. Boy n’avait pas bougé, mais ses yeux brillaient étrangement dans la pénombre. Fergus descendit dans la cuisine, prit une gorgée d’eau, puis remonta sans hésiter. Il se dirigea vers le Livre des Ombres, toujours sur le bureau. Il tourna quelques pages, puis s’arrêta. Là, en lettres sombres, une entrée barrée de symboles planétaires :

Procédure de purification profonde – Résine ammoniaka

Il lut attentivement, plusieurs fois, chaque mot. La méthode était précise, rigoureuse, presque militaire. Il allait la suivre à la lettre

Fergus prépara les charbons un à un, avec méthode. Il les disposa dans quatre encensoirs en laiton patiné, trouvés sur l’ étagère du fond du cantou. Trois d’entre eux furent placés dans trois angles de la pièce, à environ un mètre des murs, chacun posé sur une assiette épaisse pour ne pas marquer le parquet. Il s’accroupit à chaque fois, vérifiant les distances, les alignements. Le quatrième encensoir resta à ses côtés.

La résine d’Ammôniaka, d’un brun doré légèrement translucide, dégageait une odeur sèche et poivrée. Il en prit une pincée entre ses doigts et la déposa sur le premier charbon. Le crépitement fut immédiat. Une fumée blanche et dense s’éleva, épaisse comme un voile de coton chauffé. Il répéta le geste pour les deux autres encensoirs immobiles. Puis il saisit le quatrième, le tenant à deux mains, et entreprit de faire lentement le tour de la pièce. À chaque angle, il ralentissait le pas. Là, il s’arrêtait un souffle, laissait la fumée danser, s’infiltrer dans les angles, sous les meubles, autour des objets. Boy, toujours recroquevillé près du cantou, suivait son maître des yeux sans bouger. Le silence n’était plus le même. Fergus sentait l’atmosphère s’épaissir, vibrer comme un tissu qu’on aurait secoué. Une onde parcourait la pièce, discrète, mais réelle. Il revint à sa position de départ, déposa enfin le quatrième encensoir dans le dernier angle vide.

Le rituel entrait dans sa phase profonde.

La résine, déjà partiellement consumée, noircissait par endroits. Il s’agenouilla, prit un petit stylet de cuivre, et gratta doucement la surface du charbon, soulevant les croûtes calcinées. Une légère volute noire s’en échappa. Il ajouta une nouvelle pincée d’Ammôniaka, plus généreuse cette fois. Puis il fit de même pour les trois autres encensoirs. Bientôt, la pièce fut saturée de fumée blanche. L’air devenait presque solide. Mais il n’y avait ni suffocation, ni brûlure, seulement cette étrange sensation que les murs respiraient. Que quelque chose se dissipait. Fergus recula, observant. La seconde fleur de lys du blason, au-dessus de la cheminée, semblait aussi renaitre. Comme si une fine couche de suie invisible avait été effacée par la fumée. La troisième restait à peine visible. Mais quelque chose en lui sut, sans l’ombre d’un doute : la maison entendait. Et elle répondait.

La fumée se répandait lentement, comme une brume d’un autre monde. Fergus restait là, debout, le regard rivé au blason du cantou. Deux fleurs de lys. Deux sur trois. Un murmure intérieur, presque une approbation.

Et puis, soudain, un bruit strident déchira le silence : le smartphone. Il sursauta. L’écran s’était allumé. Un appel. Waloal oal.
Son supérieur. Le commissaire divisionnaire. Fergus hésita une seconde, puis décrocha.

— Allô ?

Alors Mauprey, qu’est-ce que vous foutez, mon vieux ? lança la voix râpeuse, immédiatement reconnaissable. Ça fait une semaine que vous auriez dû reprendre le service. Vous êtes vraiment malade ou quoi ?

Un temps. Fergus inspira profondément, cherchant à repousser la tension qui montait déjà dans sa gorge.

— J’ai… j’ai dû rester ici. Pour m’occuper de ma mère.

Ta mère ?

— Oui… Je ne peux pas vous en dire plus. Pas maintenant.

Un silence plus lourd s’installa. Puis, plus calme :

T’es où, là ?

— En Dordogne.

Bon sang… Bon. T’as encore deux semaines de congés à solder, alors écoute : fais le point, remets-toi, et tiens-moi au courant. Mais pas de disparition totale, compris ?

— Compris.

Et éteins ce foutu répondeur la prochaine fois. On n’est pas à la retraite, que je sache.

— Je vous remercie, commissaire.

Et la ligne se coupa. Fergus reposa le téléphone, encore chaud, sur la table. Il resta un moment figé. Ce monde-là n’était pas mort. Mais il appartenait à un autre ordre. Un autre combat. Ici, il en avait un autre à mener. Il se tourna vers Boy, qui avait entrouvert les yeux. Fergus s’accroupit lentement et caressa sa tête.

— On a encore du travail, mon vieux.

Le silence était revenu. Dense, presque sacré. La fumée blanche s’était amenuisée, suspendue en nappes flottantes qui effleuraient les poutres. Fergus s’assura que Boy allait mieux — il buvait un peu d’eau, ses mouvements plus fluides, moins fébriles. Ce n’était qu’un début. Il le savait, sa convalescence serait longue.

Purifier, c’était bien. Protéger, c’était vital.

Parmi les ouvrages pratiques, un carnet était intitulé simplement « Défense des lieux » en lettres majuscules.

Un passage avait été entouré par Circé, avec un petit pentacle dessiné en marge. Il lut :

“Après toute purification profonde, il faut ancrer les défenses dans la matière. Le sel, les ondes de forme, les pierres, les symboles agissent comme des digues. La mer noire reviendra toujours. Il faut apprendre à l’endiguer.”

Il descendit chercher dans la cuisine, où il avait repéré un sac de gros sel marin. Du vrai. Sec, cristallin, presque lumineux. Il prit aussi une pile de coquilles Saint-Jacques, trouvées dans un des nombreux tiroirs. Enfin, dans un coffret de bois, dans le cantou, il dénicha une dizaine de cristaux de roche, tous taillés avec soin, certains en pointe, d’autres naturellement facettés. Un petit feuillet glissé entre deux pierres portait une annotation manuscrite :
« Réseau prêt, charger l’intention avant disposition. »

Il se posa un instant, ferma les yeux, et posa ses mains sur les cristaux. Il pensa avec force et simplicité :
« Protégez ce lieux de toute influence et entité néfaste. »

Puis il les disposa selon un schéma trouvé dans le carnet : une forme pentagonale autour de la pèce, les pointes orientées vers l’intérieur. Il poursuivit avec le sel. Une bonne poignée dans des petits bols dans chaque coin de la pièce, en récitant mentalement une phrase simple :

— Ici, ni peur ni venin. Ici, la lumière.

Les coquilles, il les plaça dans les zones de circulation : une à côté de la porte d’entrée, deux autres aux extrémités du couloir à l’étage. Elles devaient orienter l’énergie, canaliser le flux, comme des phares fixes dans une mer agitée. Puis il recula.

L’air avait changé. Plus dense. Plus cohérent. Il n’y avait plus cette sensation d’effraction invisible. Quelque chose, dans la maison, tenait debout. Solidement. Il s’approcha de Boy, s’assit sur le sol, l’attira contre lui.

— Voilà. On a dressé les remparts.

La troisième fleurs de lys était réapparue sur le blason…

Le chat poussa un faible miaulement, avant de poser la tête contre sa cuisse. Fergus ferma les yeux. Le combat n’était pas fini. Mais , la maison était en paix. Il avait scellé la maison.

Cristaux alignés, encens consumés, sel aux 4 coins de la pièce. Chaque espace avait été pensé, repensé, imprégné de cette intention simple : protéger. Et pourtant… quelque chose résistait. Il répéta la procédure pour chaque pièce de la maison. Deux heures plus tard, Fergus s’assit au bord de la table du cantou. Le silence autour de lui bourdonnait, lourd d’invisibles réponses. Il regarda Boy, toujours lové dans sa couverture, faible, sa respiration restait irrégulière. Les pupilles, mi-closes.

Il aurait donné tout ce qu’il possédait pour savoir quoi faire. Maintenant. Vite. L’adrénaline de l’attaque était retombée. Mais dans le vide qu’elle laissait, affluait un chaos de pensées. Le sarcophage. Le blason à trois lys. Son nom gravé dans la pierre des siècles. Et cette impression, tenace, d’être observé et à la fois guidé depuis longtemps. Slange, Circé, Les Milites Arcani.
Et lui, au milieu, marionnette ou pièce maîtresse ? Il se leva. Fit quelques pas. Puis revint vers Boy, s’accroupit, posa sa main sur sa fourrure tiède. « Il nous faut trouver ce guérisseur… » Le mot l’avait échappé. À voix haute. Comme une supplique.

Mais comment le trouver ?

Il se rappela alors une conversation de couloir, dans un commissariat. Un ancien, un type un peu farfelu, qui évoquait ces affaires jamais élucidées… et les moyens parallèles utilisés qui finalement apportaient de nouvelles pistes : des sourciers, des femmes au pendule, des radiesthésistes qui posaient leur index sur une carte, la laissaient frémir au rythme de l’invisible et qui retrouvaient des corps, des traces, des preuves, là où les officiels échouaient.

Fergus ferma les yeux. Inspirer. Expirer. Est-ce que lui aussi… désormais… pouvait essayer ? Il se dirigea vers la bibliothèque. Ses doigts fouillèrent presque seuls. Ils semblaient savoir. Un tiroir s’ouvrit. Au fond, dans une boîte de velours, un objet pendait au bout d’une chaînette. Une pierre d’obsidienne, parfaite. Froide. Lourde dans la main. Un pendule. Il le saisit. Le tint à hauteur de regard.

La pointe noire semblait capter la lumière sans la réfléchir. Comme un œil de nuit. Immobile. Muet. Fergus resta là, suspendu à cette forme, sans savoir comment procéder. Il trouva une explication dans le Livre des Ombres, sur les outils du mage. Circé avait écrit :

“Un pendule n’est pas un oracle. Il ne sait rien par lui-même. Il est un miroir, une antenne. Il donne forme à ce que l’âme sait déjà, ce que l’esprit refuse d’admettre, ce que le monde invisible murmure sans cesse.”

Ce n’est pas le pendule qui répond, comprit-il, c’est l’opérateur. Ou plutôt, une partie de lui. L’inconscient : Celui qui voit sans les yeux, celui qui entend sans les oreilles, celui qui dialogue avec les plans subtils. Il se leva sans réfléchir. Ouvrit un tiroir de la bibliothèque. Puis un autre. Il trouva une carte IGN détaillée des alentours d’Archignac. Les courbes de niveau, les sentiers, les hameaux, les ruisseaux, les anciens lieux-dits oubliés du cadastre. Tout y était.

Il déplia la carte sur le bureau, Boy dormait encore, son souffle à peine perceptible. Fergus prit une inspiration. Puis une autre. Il suspendit le pendule au-dessus de la carte. La chaînette vibrait faiblement, comme une tige de roseau dans un souffle d’air. Il ferma les yeux. Son intention était claire. Trouver. Trouver le guérisseur, celui qui pourrait sauver Boy. Le pendule oscilla. D’abord sur place, en petits cercles. Puis dériva, lentement. Vers l’est. Un angle net. Une inclinaison soudaine.
Le mouvement s’amplifia, jusqu’à frôler un point précis. Ce lieu se trouvait le long du chemin des meuniers, qui suivait le cours d’un ruisseau affluent de la Chironde. Mais dans la direction opposée à celle que Fergus empruntait lors de son footing matinal. Ce n’était pas vers Embés et Saint Genies, mais de l’autre côté. Vers Salignac. Le pendule tournoyait au-dessus d’un repère tracé à la main : un petit caducée, à peine visible. Circé l’avait inscrit là volontairement, et ce n’était pas le seul symbole : En observant mieux, Fergus distingua d’autres signes épars : des glyphes planétaires, des croix aux formes variées, des annotations en écriture magique qu’il maîtrisait encore avec difficultés. La carte était bien plus qu’un outil de navigation. C’était un parchemin vivant.

Pas un instant à perdre.

Il replia la carte, rangea le pendule, et se pencha vers Boy. Le chat ouvrit un œil, puis referma doucement les paupières, comme pour dire oui. Fergus l’enroula dans sa couverture, le tint contre lui. Son souffle était toujours faible, mais régulier. Il descendit les marches, traversa la pièce principale sans un regard en arrière, sortit, referma la porte. Il monta dans la C5. Moteur. Lignes droites. Virages. Il descendit vers l’est, longea les terres basses, coupa par le vieux sentier agricole jusqu’à une barrière de bois moussue, posée en travers du chemin des meuniers. Plus loin, on ne pouvait aller qu’à pied. Il coupa le contact. Silence. Le monde autour semblait suspendu. Boy contre lui, il s’engagea dans le sentier. Le ruisseau coulait en contrebas, mince filet d’eau entre les pierres. L’air était plus frais ici, chargé d’humus, de mousse, de racines invisibles. Il avançait vite, mais sans brusquer ses gestes. Les arbres s’épaississaient. Les feuillages fermaient le ciel. Pas un bruit. Deux biches venaient d’apparaître, juste à l’orée d’un taillis. Immobiles. Majestueuses. Il fut surpris par la taille de ces cervidés, leur envergure silencieuse. Puis, d’un bond souple, elles détalèrent avec une grâce irréelle. Il resta figé un instant. Une étrange impression. Comme s’il était observé. Mais qu’importe. Il reprit sa marche. Il n’y avait plus de carte, plus de pendule. Juste un cap. Un repère gravé dans l’esprit. Il connaissait la direction. Il la sentait. Son cœur battait fort. Non pas de peur, mais d’attente. Quelqu’un l’attendait au bout de ce chemin. Boy remua faiblement contre sa poitrine. Fergus resserra ses bras. Il ne s’arrêterait pas. Pas tant qu’il ne l’aurait pas trouvé : le guérisseur.

Le sentier devint plus étroit. Des pierres plates, couvertes de mousse, affleuraient sous ses pas. Une odeur de fougère et de terre retournée s’élevait à chaque enjambée. Boy ne bougeait plus. Ses pattes pendaient, légères. Puis, soudain, au détour d’un repli du chemin, le décor s’ouvrit. Une clairière. Petite, presque circulaire. Et là, à flanc de pente, enchâssée entre deux blocs de calcaire, une maison d apparence très ancienne en pierres . Mais elle n’était pas en ruine : Le toit de lauzes était intact. Des herbes médicinales séchaient suspendues à un fil tendu entre deux piquets. À côté de la porte, un vieux bâton noueux planté dans le sol, orné de plumes, de ficelles tressées et d’un petit miroir rond. Fergus ralentit. Son souffle se fit plus court. Il n’y avait pas de sonnette, pas de poignée, pas de panneau. Juste cette porte entrouverte. Il s’approcha. Une voix grave, lente, presque rocailleuse se fit entendre de l’intérieur :

— Entre.

Il poussa la porte. À l’intérieur, une seule pièce. Faiblement éclairée. Une lumière dorée filtrait à travers une ouverture au sommet de la voûte. Une senteur de myrrhe, de résine et de plantes sèches emplissait l’air. Un homme était assis sur un banc bas, dos droit, les mains posées sur ses genoux. Il portait une tunique sombre, sans âge. Barbe blanche, longue, mais soignée. Peau burinée. Des yeux d’un vert profond, qui semblaient faits pour voir au travers des choses. Il regarda Fergus, puis Boy.

— Pose-le là, dit-il en montrant une table recouverte d’un tissu d ‘un blanc impeccable. Fergus obéit, sans un mot. L’homme se leva. Ses gestes étaient calmes, précis. Il posa ses mains au-dessus du corps du chat, sans le toucher. Ferma les yeux. Un long silence. Puis il rouvrit les paupières, fixa Fergus.

— Il a pris pour toi. C’est une lame noire qui l’a touché. Mais il vivra. Il est fort. Plus que toi, peut-être.

Fergus sentit un frisson lui remonter l’échine. Il n’avait encore rien dit.

— Tu viens de loin, continua l’homme. Et pas seulement en kilomètres… Mais ce n’est pas moi que tu dois chercher…

Il se tourna vers une étagère basse, prit un petit bol de pierre, y écrasa quelques feuilles, ajouta un liquide sombre. Il fabriquait un onguent. Il l’appliqua sur le flanc de Boy, en silence. Puis il alluma une bougie, la plaça près de la tête du chat, et récita quelques mots dans une langue que Fergus ne reconnut pas. Quand il eut terminé, il s’assit à nouveau, et dit doucement :

— Il dormira. Et il guérira.

Fergus voulait parler. Demander. Comprendre. Mais l’homme leva la main en lui indiquant la porte de sortie.

— Tu as d’autres chemins à prendre. Il te faut te hater.

Il ajouta, dans un souffle :

— N’oublie pas : ce que tu cherches est plus ancien que ta peur, et plus vaste que ta volonté. Puis il ferma les yeux. Fergus resta là encore quelques secondes. Boy respirait mieux. Plus profondément. Il le reprit dans ses bras. Et ressortit sans bruit.

Le sentier paraissait plus large à présent. Moins menaçant. Peut-être était-ce la lumière qui avait changé, ou quelque chose en lui. Boy reposait dans ses bras, plus calme, son souffle était régulier. Fergus descendait lentement, les sens en éveil, l’esprit ailleurs. Il ne se sentait plus seul. Plutôt accompagné. Guidé, peut-être. La C5 l’attendait, intacte. Il s’y installa avec précaution, calant Boy dans sa couverture sur le siège passager. Puis il repris la direction d’Archignac.

Sur le bureau, à son retour, la carte était restée ouverte. Il s’en approcha, reprit le pendule entre deux doigts. Mais cette fois, ce n’était plus pour interroger. C’était pour comprendre. Il observa de nouveau les annotations laissées par Circé : le petit caducée… et les autres symboles. Là, une croix ansée. Plus loin, une croix suspendue à un cercle — le signe de Vénus. il en reconnaissait quelques-uns maintenant : Mars, Jupiter, Saturne… Tous des glyphes planétaires. Mais ce n’était pas tout. À proximité de chaque symbole, de petits noms, presque effacés, notés à l’encre brune : menthasalviaverbenadigitalis… Des noms de plantes : des lieux de cueillette. De rencontres ?

Un mot l’intrigua, entouré d’un cercle :Ondines – 13 mai – dans l e ruisseau, plus bas : Gnomes – 2 avril – sortie de la petite grotte . Et encore : Fée blanche – 21 juin – aurore / entre les pierres en rond.

Fergus resta longtemps penché sur la carte. Ce n’était pas une simple topographie magique. C’était un journal secret. Un carnet d’exploratrice de l’invisible. Circé avait cartographié bien plus que la terre. Elle avait dressé une géographie subtile de la Dordogne invisible, mêlant les règnes végétaux et élémentaux, les astres et les saisons. Il murmura, presque malgré lui :

— Tu savais bien plus que ce que je ce que je pouvais imaginer…

La maison était silencieuse. Paisible, à nouveau. Les entités s’étaient dissipées. Le calme n’était pas feint. C’était un calme reconquis. Boy reposait sur un coussin , près de lui. Fergus avait disposé autour du coussin des grenats de la collection de Circé, cette pierre bien connue des lithotherapeutes qui stimule l’énergie vitale, renforce le cœur, excellent soutient en période de fatigue physique ou psychique. Sa respiration était lente, régulière. Sa fourrure soulevée par vagues douces, comme si chaque battement de son cœur lavait peu à peu l’empreinte obscure qu’on avait tenté de lui imprimer. Fergus, lui, ne trouvait pas le repos.

Il était assis dans le fauteuil rouge, l’unique source de lumière un rayon pâle venu de la fenêtre.

Il repensait à ce qui venait de se produire, et malgré l’apaisement retrouvé, une question demeurait. Comment, au juste, agissent les guérisseurs ? Pas uniquement sur le corps physique — ça, il en était de plus en plus convaincu — mais ailleurs. Ailleurs et en amont. Il se rappelait certaines lectures, certaines intuitions anciennes, presque refoulées. Les véritables soins ne se faisaient pas sur le corps, mais au-delà du plan physique et éthérique, dans ce qu’on appelait le plan astral. Et ce plan astral, lui, influençait le physique par résonance, comme une onde vibratoire qui traverse la matière sans la toucher.

C’était là tout ce que la médecine conventionnelle ne pouvait admettre, trop enfermée dans le visible, le quantifiable, l’organique. Pourtant, c’était ainsi que fonctionnaient tant de choses que la science refusait d’expliquer : le magnétisme, l’homéopathie, les chaînes de prière, les intentions envoyées à distance. Tout cela agissait dans les sphères invisibles, avant de se répercuter ici-bas. Il faudrait, pour reconnaître cela, un changement de paradigme complet. Une révolution de la pensée. Quelque chose d’aussi radical que la relativité générale révélée par Einstein au début du siècle dernier. À son époque, cela avait bouleversé toutes les certitudes des physiciens. Fergus se disait que le monde de la guérison attendait encore sa propre révolution.

Une autre question l’obsédait, et qui revenait sans cesse.
Comment Slange avait-il pu lire en lui ?
Ce regard, ces pupilles étranges, ce nom prononcé — Mauprey — comme s’il avait arraché un souvenir enfoui au plus profond de sa mémoire. Une intrusion. Une violation.

Peut-on réellement entrer dans la pensée d’un autre ?
Et si oui… peut-on y semer une idée, une peur, un ordre ?

Il se leva, gravit l’escalier, traversa la pièce du haut. D’un geste sûr, il ouvrit le placard contenant les ouvrages plus anciens, ceux reliés en cuir, parfois sans titre apparent. Il repris en main l ouvrage théorique de Franz Bardon, celui qu’il avait déjà étudié au sujet des différents plans de l’existence.
« le civm » [1]. Fergus frissonna. Il tourna lentement les pages. Pas de sortilèges, pas de formules. Juste des principes. Des lois. Des exercices. Mais tout y était clairement et rigoureusement expliqué : Le double mental. L’invisibilité. La barrière mentale. L’aura psychique. Le miroir noir. L’influence par la pensée.

Il lut à voix basse :

« Celui qui ne sait pas gouverner sa propre pensée sera gouverné par les pensées d’autrui. »

Il comprit soudain. Ce n’était pas Slange qui était trop puissant,
C’était lui qui était encore trop ouvert. Trop vulnérable.

Il allait devoir apprendre à fermer la porte. Le livre reposait sur ses genoux. Boy s’était lové contre sa jambe, comme pour veiller sur lui. Fergus n’avait pas bougé. Il avait relu la phrase de Bardon à plusieurs reprises.

« Celui qui ne sait pas gouverner sa propre pensée sera gouverné par les pensées d’autrui. »

Pas une métaphore. Une loi. Une alerte. Il tourna les pages. Un chapitre s’intitulait Maîtrise de la pensée. L’auteur, méthodique, n’invitait pas à rêver, mais à faire.

Fermer les yeux. Observer ses pensées. Noter celles qui surgissent. Ne pas les chasser, juste les reconnaître. Puis les laisser partir. Recommencer. Des dizaines de fois.

Fergus referma le livre un instant. Il écouta le silence autour de lui. Puis il s’installa en Padmasana, sa position favorite de méditation, les paumes vers le haut. Ses paupières se fermèrent. Une image surgit aussitôt : le regard de Slange. Il la laissa passer. Puis une autre : la forêt, la borie, la mousse sombre. Il inspira. Expira. Une odeur de résine lui revint. Puis s’effaça. Trente secondes. Pas plus. Mais il avait vu ce qui se tramait dans son esprit : un marché, un carrefour, un théâtre.
Et aucune barrière. Il était ouvert comme une maison sans porte.

Créer un seuil.

Bardon insistait : une fois les pensées ralenties, il fallait bâtir une barrière. Une forme. Un symbole. Une porte mentale. Fergus visualisa une plaque de métal rouillé, barrée d’un triple cercle. Au centre, l’inscription : Mauprey. Il en fit sa sentinelle. Il recommencera chaque jour, parfois deux fois, sans chercher à réussir. Juste à revenir, encore, et encore. Au bout d’une semaine, la porte tiendrait.

Il reprit le livre. Une nouvelle étape l’attendait :
le transfert de conscience.

Commencer par un objet simple. Une pierre. Une branche. Se fondre en elle. Respirer à son rythme. Sentir son inertie. Son silence. Sa densité. Ressentir son environnement

Il choisit un fragment de pierre blanche, dans le cantou, Une pierre calcaire, douce au toucher, de forme irrégulière, avec une nervure plus sombre courant sur un flanc. Il la posa devant lui, sur la table du cantou. L’éclairage était tamisé, l’air stable. Fergus la fixa longuement. Puis ferma les yeux. Avec la concentration au bout de quelques minutes, il sentit quelque chose. Comme si le temps s’était ralenti. Comme si la pierre, minuscule fragment du monde, contenait une mémoire. Il respira lentement, profondément.
Il imagina son esprit s’allégeant, se détachant de son corps, glissant le long de ses bras, de ses doigts, et quittant la peau pour entrer dans la pierre. Tout devint lourd. Le monde n’était plus mouvement, mais immobilité. Plus temps, mais durée.
Pas de pensée. Pas de forme. Juste une présence silencieuse, dense, millénaire. Il sentit une fraîcheur persistante, comme l’humidité de la terre en profondeur. Une pression sur toutes les faces à la fois, comme si le monde entier pesait doucement sur lui. Il n’y avait pas d’yeux, pas de souffle. Mais une conscience. Une mémoire enfouie. Le souvenir d’avoir été arrachée à la falaise, il y a longtemps. De la pluie. Du soleil. Des saisons. De racines l’ayant frôlée, de lombrics en procession au-dessus d’elle.
Puis le choc d’une pelle, le creux d’une main, la lumière. Elle avait dormi des siècles. Puis quelqu’un l’avait prise.
Circé. Elle l’avait lavée, et purifiée aux quatre éléments sur son autel. Parfois, elle lui parlait. Elle ne répondait pas — mais elle se souvenait. Fergus sentit alors en lui une paix étrange. Une immobilité active, sans tension, sans désir. Il n’y avait pas d’ambition dans la pierre. Pas d’ego. Seulement la durée. Il rouvrit les yeux. Sa respiration était ralentie. La pierre était toujours là, inchangée. Mais il la regardait autrement, maintenant. Elle n’était pas un objet. Elle était un monde.

Ensuite Bardon suggérait le passage à l’animal familier.

Il posa la main sur Boy, très doucement. Le chat ne broncha pas. Fergus ferma les yeux. il se laissa glisser dans la respiration du félin. Et soudain, l’étrange sensation d’être allongé… à quatre pattes. De sentir l’odeur de la laine, l’air humide. La texture du coussin sous le ventre. La tiédeur qui montait du tissu. La pulsation d’un cœur plus rapide que le sien, mais régulier. Le monde n’était plus vu, il était ressenti. Des courants d’air légers se faufilaient sous la porte — et portaient avec eux des odeurs : poussière ancienne, cire d’abeille, traces de pain grillé. Chaque effluve avait un goût. Une intention. Une couleur presque. Les sons devenaient formes. Le tic-tac de la pendule était une vibration sourde dans le sternum. Le lointain chant d’un oiseau s’inscrivait comme une ligne sur l’air. Il perçut la silhouette de Fergus — c’est-à-dire de lui-même — comme une masse de chaleur stable, familière, enveloppante. Une montagne tiède au centre du monde. Pas d’émotion humaine, mais une impression de sécurité absolue. Puis quelque chose. Une tension, très fine, dans le mur du fond. Un grésillement énergétique à peine perceptible, mais noté. Noté et tenu à l’œil. Une paupière s’ouvrit — pas la sienne. Celle de Boy.
Le monde fut une image floue, lentement balayée par un clignement lent. Et à nouveau, le calme. Le ronronnement naquit de l’intérieur, comme un moteur doux qu’on aurait allumé sous la poitrine. Fergus rouvrit les yeux. Il haletait. Le contact était rompu. Mais Boy ronronnait toujours, paisible.

Enfin… viendront les humains. Connu, puis inconnu. Mais cela… plus tard. Fergus referma le CVIM. Il n’avait fait que les premiers pas. Mais la porte… était là. Solide. Ancrée. Et Slange, s’il tentait de revenir, trouverait désormais un seuil. Et un gardien

Le silence était revenu. Mais ce n’était plus le même. Plus dense. Chargé. Comme si la maison, purifiée, retenait maintenant son souffle. Fergus se tenait debout, face à l’étagère des ouvrages anciens. Boy dormait dans son panier, roulé contre une améthyste. Sur le bureau, le Livre des Ombres était ouvert à la section Progression. La plume de Circé semblait encore vibrer à la surface du papier.

« Quand ton lieu est protégé et ton âme alignée, le travail peut commencer. Le prétendant Magus Peregrinus doit apprendre à sentir, puis à attirer en lui, l’essence des quatre éléments. Un à un. Sans se presser. Le corps est un creuset. Le souffle, un canal. »

Fergus relut plusieurs fois le passage. Il sentit quelque chose d’étrange en lui : une excitation neuve, mêlée à une forme d’élan presque physique. Il n’avait pas oublié les exercices précédents. Il avait déjà ressenti la fraîcheur de l’Eau en méditation, la légèreté de l’Air en course, la densité de la Terre lors de ses ancrages. Mais là, c’était autre chose. Il ne s’agissait plus d’imiter. Il fallait accueillirabsorberconcentrer. Il poursuivit la lecture. Le protocole était détaillé.

« Commence par l’Air. Ouvre la fenêtre, fais entrer le vent, le souffle, l’invisible. Visualise-le. Inspire-le. Que ton ventre devienne ciel. »

Puis venait l’Eau : à pratiquer, près d’un bassin ou d’un verre d’eau pure. Puis le Feu, sous le soleil de midi ou à la flamme d’une bougie. Enfin la Terre, pieds nus posés sur le sol, le dos droit, la mâchoire détendue.

« Chaque élément possède un poids. Une densité subtile. Si tu tentes de les accumuler tous d’un coup, tu éclateras. »

Un sourire apparut sur ses lèvres. Circé avait toujours eu ce ton entre le sérieux et l’ironie tendre. Fergus referma les yeux. Il se souvenait de ses cours de respiration abdominale à l’aïkido à Dunkerque. Il savait faire le vide. Il pouvait le faire. Et il allait commencer.

Du côté des exercices, Fergus était servi. Le Livre des Ombres regorgeait d’instructions, chacune plus exigeante que la précédente. Visualisation, respiration, accumulation d’énergies… Ce n’était pas tant le corps qui peinait, mais l’attention. Tenir le fil de la concentration sans le rompre. Éviter de glisser dans la rêverie, ou pire, dans l’ennui. Il avait passé une bonne partie de l’après-midi à pratiquer, concentré, presque tendu. Quand il rouvrit les yeux après l’exercice de l’Eau, la lumière du jour avait décliné. Boy, resté dans la pièce sans bruit, semblait veiller. Fergus soupira, se frotta les tempes. Il en avait assez pour aujourd’hui.

Il grimpa à l’étage, entra dans la pièce de travail, s’assit dans le grand fauteuil placé près du cantou. Il posa la main sur l’ouvrage qu’il avait soigneusement mis de côté : le Liber Militiæ Arcanæ et reprit la lecture là ou l avait arrêtée. Le texte, écrit dans cette langue mêlant latin et alphabet magique, était encore obscur, mais il en comprenait désormais la plus grande partie. À mesure que ses yeux suivaient les lignes, une voix intérieure lisait pour lui.

« Le Milite Arcanus n’est pas un soldat ordinaire. Il ne combat pas avec des armes de fer, mais avec la force du monde caché. Sa loyauté va à la Source invisible et divine. Sa mission : garder les secrets qui mènent à l’artefact, même au prix de sa vie ou de son âme. »

Fergus sentit un frisson courir le long de sa nuque. L’artefact. Encore lui. Cette présence constante dans les textes. Il tourna quelques pages. Une illustration se détachait sur fond doré : un chevalier agenouillé, tenant un objet indistinct entre ses mains, comme une sphère lumineuse ou un cœur cristallin. Au-dessus de lui, trois fleurs de lys stylisées. Il s’attarda longuement sur cette image. Le symbole des Mauprey. Le gisant. L’église. Tout semblait relié. Boy sauta sur ses genoux sans un bruit. Fergus posa sa main sur son pelage tiède

Il releva la tête du livre. Ce ne fut pas une pensée, ni une intuition. Ce fut une évidence. Son ancêtre, Arnaud Talleyrand de Mauprey, avait été un gardien des secrets qui mènent à l’Artefact. Il l’avait protégé de son vivant. Et plus encore : il l’avait conservé dans la mort, emporté avec lui dans son propre sarcophage. Comme un dernier rempart. La lignée avait hérité de cette charge. De génération en génération. Depuis le moyen âge. Et lui, Fergus… par son ignorance, par sa faiblesse… il avait failli. La piste de l’artefact avait été volée.

Il se leva lentement. Le parquet craqua sous ses pas. Il faisait soudain trop chaud, ou trop froid… L’air avait changé. Boy, couché près du bureau, leva la tête, les yeux brillants d’un éclat étrange. Comme s’il savait. Fergus tourna en rond dans la pièce. La piste de l’Artefact avait été volée. Il l’avait compris sans pouvoir l’expliquer, sans preuve. Mais il le sentait. Comme une douleur sourde dans la poitrine. Une faille. Il avait négligé les signes. Il n’avait rien protégé. Rien compris. Circé le savait. Elle avait tenté de le préparer. Et lui… il s’était contenté de lire, de méditer, de récolter des plantes, comme si tout cela n’était qu’un jeu d’initiation. Mais c’était une guerre. Une guerre ancienne. Invisible. Et lui était le maillon faible. Il s’appuya contre la cheminée, la main posée sur la pierre. Le blason aux trois lys semblait le juger.

— Je réparerai. Je le retrouverai, dit-il à voix basse. Même s’il faut que je retourne chaque tombe du Périgord. Même si je dois affronter ce que je ne comprends pas encore.

Il rouvrit le livre. Le parchemin exhalait une odeur d’herbier ancien, de cire et de sang séché. Les pages suivantes étaient rédigées dans un latin serré, le style était direct. Guerrier. Comme une chronique de siège.

« Depuis l’aube des âges, les Milites Arcani protègent l’artefact contre ceux qui voudraient le soumettre, le détourner ou le vendre. Car il n’est pas une arme. Il est un seuil. »

« Mais en face de nous, une autre force agit. Tapie dans les replis du monde et des esprits. Elle change de nom, de visage, d’alliances. Mais son cœur reste intact. Nous la nommons : Ordo Serpentis. »

Fergus s’interrompit. L’encre noire semblait s’épaissir sur ces deux mots.

« Leur voie est celle de la domination, de l’illusion, du détournement. Ils prennent la forme de ce qu’on attend. De ce qu’on désire. Mais leur essence est la corruption. Ils ont infiltré les trônes, les temples, les écoles. Ils ont brûlé nos sanctuaires, disséqué nos morts, déformé nos rites. Ils ont mis à mort les nôtres. Souvent. »

« Mais ils n’ont jamais obtenu l’artefact. Jusqu’à ce jour et jusqu’à la fin des temps. »

Il sentit ses doigts trembler. L’Ordo Serpentis. Une fraternité froide, ancienne. Le serpent comme emblème : la ruse, le venin, la mue. Ils ne cherchent pas à comprendre. Ils veulent posséder. Déformer. Soumettre.

A n’en pas douter, le docteur Slange en faisait partie ! Il se mit debout, le livre ouvert sur le bureau. Les mots vibraient encore en lui comme une incantation funèbre.

Ordo Serpentis.

Le souvenir remonta. Brutal. Glacial. Les pupilles fendues de Slange, l’espace d’un instant, à la lecture du nom Mauprey. L’éclat froid, clinique, inhumain. Puis le ton, trop parfait, trop lisse. Comme un masque. Et l’attaque. Le hurlement intérieur de la maison, le vent hurlant sans ouverture, l’eau noire montant jusqu’à ses chevilles, les débris comme venus d’un autre temps. Ce n’était pas une simple perturbation. C’était un message. Une signature. Il n’y avait eu aucune hésitation, aucun avertissement. Ils étaient venus frapper. Violemment. Pour blesser. Pour tuer. Il serra les poings. Une colère froide montait en lui. Une lucidité nouvelle. Slange n’était pas un simple médecin. C’était un agent. Un serviteur du Serpent. Peut-être même un prêtre. Et lui, Fergus Mauprey, s’était présenté devant lui… comme un patient.

— Ça ne se reproduira pas, dit-il à voix basse.

Il referma lentement le Liber Militiæ Arcanæ. Il savait désormais qui étaient ses ennemis. Et il ne serait plus une simple cible.

Puis Il se leva, ramassa doucement Boy sans le réveiller, et partit se coucher dans la chambre d’amis, attenante à celle de Circé, l’air était tiède et apaisé. Fergus déposa Boy sur le lit, qui s’étira paresseusement avant de se rouler en boule contre lui. La maison ne lui joua pas de musique, cette fois. Pas de mélodie énigmatique, pas de notes venues d’un ailleurs. Seulement le silence… et, dans la nuit derrière les volets entrouverts, le hululement lointain d’une chouette. Un chant ancien, discret, presque complice. Fergus s’allongea sur le dos, les bras posés le long du corps. Il laissa son regard se perdre dans les ombres du plafond. Les pensées tournaient encore, lentes, épaisses, mais sans l’angoisse d’avant. Un calme doux s’insinuait dans ses muscles, dans sa poitrine, dans sa mâchoire. Boy ronronnait tout contre lui, chaleur vivante qui battait au même rythme que son cœur. Peu à peu, ses paupières devinrent lourdes. Il écoutait encore, dans un demi-sommeil, le hululement régulier qui semblait rythmer sa respiration. La chouette veillait. Le monde s’éloignait.

Il s’endormit.

Le rêve vint sans heurt, comme une caresse légère au front. Il ne s’agissait pas d’un cauchemar, ni même d’un souvenir. Mais d’un déplacement. Le corps dormait, oui, mais l’être, lui, voyageait. Fergus se retrouvait ailleurs, sans surprise ni peur, dans un espace aux contours changeants, baigné d’une clarté douce qui ne venait d’aucun soleil. Le rêve, il le comprenait à présent, était un passage. Un couloir discret vers le plan astral qu’il commençait à percevoir, un monde supérieur où l’âme se déleste de la pesanteur terrestre. Ici, les pensées devenaient formes, les émotions, couleurs, et chaque chose répondait à une autre logique, plus vaste, plus fluide. C’était l’expression de l’inconscient, une mise en scène subtile de ce qui ne pouvait encore se dire. Il n’obéissait pas aux lois ordinaires de la raison, mais à celles du langage symbolique, celui de l’âme. En lui surgissaient des images, des lieux, des sensations chargées de sens — mais un sens voilé, à décoder. L’inconscient, libéré du filtre de la vigilance, révélait à Fergus ses vérités profondes, sous une forme que seul le silence intérieur permettait de recevoir. Le rêve n’était pas un refuge. C’était un lieu d’enseignement.

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