Chapitre 5 : MAGUS PEREGRINUS

L’accumulation des éléments

Il le savait désormais : percevoir les éléments ne suffisait pas.
Les reconnaître autour de soi était une étape, mais une étape trompeuse si elle s’arrêtait là. Il fallait les faire entrer en lui, les accumuler consciemment, les contenir sans se dissoudre. Non comme des images, mais comme des forces vivantes, réelles, et disponibles.

Chaque matin, après le footing puis le yoga, il gagnait le jardin encore humide de rosée. Il choisissait toujours le même endroit, une parcelle d’herbe légèrement en retrait, à l’abri du vent. Le chant lointain d’un coq, parfois le claquement sec d’un volet qu’on ouvre au village, ponctuaient le silence. Il s’asseyait en tailleur, le dos droit, les mains posées sur les cuisses, paumes tournées vers le ciel.

Avant toute chose, il travaillait le vide.
Pas une absence molle, mais un silence tenu. Il observait les pensées surgir — souvenirs, inquiétudes, images fugaces — sans les repousser, sans les suivre. Il les laissait se dissoudre d’elles-mêmes, comme des bulles éclatant à la surface d’une eau calme. Lorsque le flux intérieur ralentissait enfin, il savait qu’il pouvait commencer. Il portait alors son attention sur l’air.

Il ne respirait pas plus fort. Il respirait autrement.
Chaque inspiration devenait une expansion consciente, comme si son thorax cessait d’être une limite. Il visualisait l’air non comme un gaz, mais comme un espace vivant, subtil, pénétrant. À chaque souffle, il se remplissait de légèreté, de clarté, de mobilité. Il avait parfois l’impression que son corps devenait poreux, traversé de courants invisibles. Ses pensées s’allégeaient, son esprit gagnait en hauteur.
Quand la sensation était stable, il la fixait. Il la retenait sans tension. Puis il appelait l’eau.

L’attention glissait vers l’intérieur. Il imaginait une fraîcheur douce, progressive, envahir ses veines. L’eau n’était pas froide : elle était fluide, enveloppante, souple. Elle circulait lentement, lavant les tensions, liant les sensations entre elles. Son rythme cardiaque semblait s’y accorder. Parfois, une émotion affleurait — sans forme précise — qu’il laissait passer, comme une vague.
Là encore, il maintenait l’état. Il apprenait à contenir sans figer. Le feu venait ensuite, toujours avec prudence.

Il concentrait sa conscience dans le plexus solaire. Une chaleur sourde apparaissait, d’abord diffuse, puis plus nette. Il ne cherchait ni l’excitation ni la violence. Le feu qu’il appelait était une force maîtrisée : énergie, volonté, capacité d’action. Des picotements parcouraient parfois ses bras, ses jambes. Une lucidité tranchante s’installait.
Il veillait à ne pas se laisser emporter. Le feu devait obéir, non dominer. Enfin venait la terre.

Il descendait son attention vers le bassin, les hanches, les jambes. Il sentait le poids du corps, son ancrage. Une densité rassurante s’installait, stable, immobile. La terre lui donnait la sensation d’être pleinement là, présent, indélogeable. Ses pieds semblaient s’enraciner dans le sol, comme si l’herbe elle-même le reconnaissait. Avec la terre, toute dispersion cessait.

Il restait ainsi de longues minutes, parfois plus d’une demi-heure, les yeux clos, tenant en lui ces forces distinctes, sans les mélanger, sans les confondre. Il avait la sensation de détourner un fleuve vers un réservoir secret, intérieur, invisible, mais bien réel. Ce n’est que plus tard qu’il comprit l’utilité de cet effort silencieux. Ces accumulations n’étaient pas un exercice abstrait. Elles serviraient.
Dans les rituels. Dans la défense. Dans la guérison.
Et, peut-être un jour, pour protéger ceux qu’il aimait.

La boule de cristal

Il n’avait jamais osé l’utiliser. La boule de cristal reposait depuis le premier jour dans la cheminée d’en haut, au centre de la nappe a carreaux bleus, comme une lune figée dans le silence. Mais ce soir-là, alors que le vent pliait doucement les branches autour de la maison, Fergus sentit un appel. Une nécessité muette, un frémissement intérieur, plus clair que mille voix. Il savait à présent visualiser. C’est cela qui avait tout changé. Il ne dépendait plus d’une révélation extérieure ; il pouvait faire surgir l’image depuis l’intérieur de lui-même, comme un reflet éveillé. Il comprit que la boule n’était pas un instrument magique en soi, mais un miroir de l’âme préparée. Elle ne montre rien si l’on ne sait pas déjà voir.

Il se leva, et fouilla les rayons de la bibliothèque à la recherche d’un texte  » mode d’emploi  » de la boule de cristal. Il en trouva plusieurs et notamment un petit volume au cuir brun, à la reliure souple, sans titre apparent. À l’intérieur, sur la première page, une inscription manuscrite : Speculum Lucis. Le Miroir de la Lumière. Il lut longtemps, à la lumière d’une chandelle. Tout y était : l’heure propice (celle de la Lune), la disposition du corps (stable mais détendu), la respiration (égale et silencieuse), l’état d’esprit (vide de volonté). Puis venait le cœur du travail : former intérieurement une image claire, et la projeter dans la sphère sans forcer. Il s’assit devant la boule, Boy à ses cotés siégeant comme un sphinx de velours. Sans fermer les yeux, il régla son souffle. Et lentement, il vit.

La clarté monta dans la sphère. Flottante d’abord, comme une brume laiteuse. Puis l’image se forma : une nef d’église, baignée d’un rayon d’or, silencieuse, vide. L’église d’Archignac. Ses pierres séculaires, ses vitraux hauts, et là un sarcophage en pierre. Ce n’était pas un symbole. Ce n’était pas une allégorie. C’était une direction. Une porte. Et Fergus comprit : demain, il irait à l’église d’Archignac. Pas pour prier. Pas pour chercher. Mais pour recevoir ce que la vision lui avait désigné. Quelque chose l’attendait là-bas. Quelque chose qui avait survécu au silence, au temps et aux regards.

Les pierres et les planètes

Le soir même, il poursuivit ses recherches méthodiques. La vision ne l’avait pas quitté, mais il sentait qu’il devait d’abord se renforcer, se structurer. Il découvrit sur une étagère basse une série de petits ouvrages reliés de vélin, chacun orné de symboles alchimiques. L’un d’eux s’intitulait Correspondances minérales. Il ouvrit. Des pierres y étaient décrites avec une précision savante, accompagnées de leurs influences planétaires.

  • Améthyste — Jupiter : pour la sagesse, la tempérance.
  • Cornaline — Mars : pour la vigueur et la combativité.
  • Cristal de roche — Soleil : pour la clarté, l’élévation.
  • Lapis-lazuli — Vénus : pour l’amour harmonieux et la vérité.
  • Obsidienne — Saturne : pour la protection, la lucidité froide.

À chaque minéral, un astre. À chaque astre, une qualité invisible. Fergus sortit les pierres de leurs flacons alignés dans le cantou. Il les classa, les toucha, les observa à la lumière rasante des bougies. Certaines semblaient pulser entre ses doigts. D’autres restaient inertes, comme closes. Circé avait noté en marge d’un feuillet :

“Les pierres sont les os des étoiles. Elles murmurent ce que le ciel a oublié.”

Le Liber Militiæ Arcanæ

Le nuit venue, Fergus entreprenait la lecture du Liber Militiæ Arcanæ, un livre que Circé avait entouré d’un fil rouge, comme pour prévenir : “Celui-ci ne pardonne pas les lectures distraites.” Il n’était pas écrit comme les autres. En écriture ancienne, son ton était plus tranchant. C’était un manuel de guerre, mais d’une guerre intérieure et invisible. On y parlait de tactiques mentales, de forteresses spirituelles, d’ennemis sans forme. Des phrases comme des énigmes :

“Celui qui craint sa propre ombre sera dévoré par celle des autres.” “L’initié n’attaque pas. Il occupe l’espace.” Et aussi :“Avant de porter l’épée invisible, le souffle doit être pur, le mental clair, le cœur libre.” Il comprit que ce livre avait été écrit pour des combattants de l’ombre, des mages soldats, des veilleurs. Il n’y trouverait pas de sortilèges. Il y trouverait des principes.

Les premières pages, tracées à l’encre séchée sur un vélin épais, étaient rédigées dans l’écriture antique, où chaque lettre semblait taillée dans le silence. Puis, brusquement, le texte basculait en latin. Non pas le latin de messe ou de scolastique, mais un latin clair, grave, taillé pour durer. Fergus lut à voix basse, comme s’il redoutait que les mots s’animent :

In nomine Luminis Interioris et sub sigillo Silenti, ego Arnaudus de Talleyrand, filius domus Vetustæ Taillefer, scribo hoc volumen non ad gloirem meam, sed ad tutelam Arcanorum traditorum mihi per manus invisibiles.

Il resta un moment figé, les yeux rivés aux lignes serrées, incapable d’en démêler le sens. Il reconnaissait vaguement quelques mots, mais l’ensemble demeurait opaque, comme un mur de signes dressé entre lui et la vérité. Il soupira, prêt à refermer le livre. C’est alors qu’une vibration ténue sembla parcourir l’air autour de lui. Rien de sonore. Plutôt une pression douce dans le crâne, une présence qui se glissait sous la pensée. Puis, une voix — familière, douce, grave — s’éleva dans sa tête, sans qu’aucune bouche ne l’ait prononcée.

« Ne cherche pas à comprendre. Ressens. Écoute. Laisse les mots passer sans résistance. »

Fergus reconnut aussitôt cette voix. C’était celle de Circé. Non celle d’un souvenir, mais d’une présence réelle, comme si elle venait de l’autre côté du voile, à portée de silence. Les lettres ne se transformèrent pas, mais leur poids, leur ton, leur rythme changèrent. Fergus n’avait jamais appris le latin. Pourtant, il comprenait. Comme si les phrases libéraient leur sens à mesure qu’il les lisait, non par savoir, mais par une forme de transmission directe. Il reprit la lecture. Et cette fois, chaque mot résonnait comme s’il l’avait toujours su.

Moi, Arnaud de Talleyrand-Périgord, autrefois miles in armis, aujourd’hui soldat du silence et de la lumière, ai reçu la garde d’un secret ancien, le chemin qui mène à l’ Artefact antique, transmis par voie occulte, scellée par serment, à l’écart du bruit des puissants. Ce legs ne fut point conquis par l’épée ni hérité par le sang seul, mais par l’épreuve, l’initiation, et l’appel. Il m’échoit, en tant que Milité Arcanus, de consigner ici non le secret lui-même — que nul homme ne saurait écrire sans en troubler l’équilibre — mais les clefs pour l’approcher avec droiture, discipline, et abandon du moi profane.

Sit hoc liberus viæ, non veritatis plena, sed compendiaria ad eam perveniendam. Quia veritas non docetur, sed revelatur. Non datur, sed paritur.

Que ce texte soit une voie et non une fin. Il guidera le prochain gardien — s’il existe — vers la conscience vraie, la vision droite, et le silence fécond. Le secret repose là où la pierre devient chair, et où le souffle traverse le voile. Tu ne trouveras rien sans dépouiller ton regard et ton nom. Ceux qui ne sont pas prêts périront dans l’ombre ou, pire, vivront dans l’illusion d’avoir vu.

Moi, Arnaud de Talleyrand Périgord, jure devant la Source et le grand architecte que ce fragment de manuscrit est désormais sous ma protection. Quand associé à l’autre fragment, il mènera, en temps voulu par le divin à la Sainte Arche, tabernacle de la loi et écrin de l’Artéfact.

Deus vult non per gladium, sed per lumen interius.

Il poursuivit sa lecture, bercé par cette étrange clarté intérieure. Les mots anciens lui parlaient maintenant d’épreuves à venir, de seuils à franchir, de portes invisibles qu’on n’ouvre qu’en se dépouillant de soi. À mesure que les pages défilaient, il sentait une part de lui-même s’éloigner — non pour fuir, mais pour faire place. Place au veilleur. Place à l’inconnu.

« Il ne s’agit pas de devenir plus fort. Il s’agit de devenir vrai. », souffla encore la voix de Circé.

Fergus ferma les yeux. Il tenait encore le livre ouvert sur ses genoux, la lueur des bougies dansant sur les lettres antiques. Il ne savait plus s’il lisait, rêvait ou se souvenait.

« Tu n’es pas seul, Fergus. Mais tu dois marcher seul. »

Un souffle léger effleura sa nuque, presque maternel. Puis plus rien. Le silence. Un silence dense, profond, protecteur. Boy, couché en rond sur un coussin, redressa lentement la tête. Ses oreilles frémirent, ses pupilles se dilatèrent, et il tourna les yeux vers le vide, comme s’il venait, lui aussi, d’entendre cette voix. Il ne miaula pas. Il resta immobile, digne et grave, le regard fixé sur un point que Fergus ne voyait pas. Fergus, lui, ne bougea plus. Il resta ainsi, assis dans le cantou, le front penché, la respiration apaisée. Et lentement, sans bruit, le sommeil le prit, avec dans le cœur la voix de sa mère, dans l’âme un cortège de questions encore sans nom, et dans un coin de la pièce, le regard d’un chat qui savait.

Après une nuit calme et réparatrice, Fergus se réveilla sans précipitation. Le soleil perçait à travers les volets de la chambre d’amis, dessinant des lignes dorées sur le mur. Boy dormait encore, roulé en boule sur le fauteuil près du lit. L’atmosphère était paisible, presque trop paisible après les derniers jours. Il déjeuna d’un café noir, de pain grillé et d’un reste de charcuterie. Puis, sans se presser, il enfila un jean, une chemise à col ouvert et sa veste en toile, glissa un carnet dans sa poche et sortit. L’air du matin était tiède, doux, et sentait la glycine en fleurs. Il descendit la ruelle et atteignit la place, Saint-Étienne, dominée par la mairie coiffée de sa treille blanche. Juste en face, l’église d’Archignac l’attendait. Massif de calcaire blond, clocher trapu, portail roman discret. Fergus leva les yeux vers le porche. Là, gravé dans la pierre au-dessus de l’entrée, un blason à trois fleurs de lys. Le même que celui qui ornait le cantou de la pièce d’étage, dans la maison de Circé. Une coïncidence ? Impossible. Ce symbole revenait trop souvent, trop précisément, pour être fortuit. Il s’approcha d’un petit panneau en bois scellé au sol, légèrement incliné. L’inscription était protégée sous un plexiglas légèrement rayé par les années. Il lut :

Église Saint-Étienne d’Archignac – XIIe siècle
Cette église romane, typique de l’architecture religieuse du Périgord noir, fut remaniée à plusieurs reprises entre le XIIIe et le XVIIe siècle.
Le portail est orné d’un blason à trois lys, probable marque d’un lignage noble local ayant financé la restauration du clocher au XVe siècle.
La découverte de sarcophages sous le sol de la place atteste de la présence d’un sanctuaire et d’une nécropole dès le VIIe siècle.
À l’intérieur se trouve un gisant en pierre calcaire, représentant un chevalier inconnu, parfois identifié dans les archives anciennes sous le nom d’Arnaud Talleyrand-Perigord de Mauprey, seigneur du lieu au début du XIVe siècle.
Des recherches sont en cours pour authentifier ce lien avec une confrérie chevaleresque dont la présence est attestée dans la région.

Le nom claqua dans sa mémoire comme un éclair : Arnaud Talleyrand-Perigord de Mauprey . Fergus sentit son pouls s’accélérer. Il se redressa, fronça les sourcils, les mains dans les poches. Mauprey. Comme Circé. Comme lui. Il laissa glisser son regard le long de la façade, puis poussa doucement la porte de l’église.

L’intérieur de l’église était sombre. Quelques vitraux laissaient filtrer une lumière diffuse, bleutée, presque irréelle. Le silence y était total, mais pas vide. Il avait une densité, une texture. Comme un voile ancien suspendu entre les pierres. Fergus entra à pas lents. Il referma doucement la porte derrière lui. Ses pas résonnaient faiblement sur les dalles usées. Face à lui, sur le mur opposé, une série de fresques occupait tout un pan. Ce n’était pas le traditionnel chemin de croix. Non. Ces scènes-là avaient quelque chose de plus doux, de plus humain. C’était la vie de Jésus, peinte sans pathos, dans une palette de terres et de bleus. Une main posée sur une épaule, un regard, un geste de pardon. Fergus s’approcha. La touche était reconnaissable entre toutes. Marcel Devier. Il avait signé là un cycle singulier, intime, presque fraternel. Rien de grandiloquent. Juste des éclats d’humanité saisis sur le vif. Au fond, dans la nef, trônait un autel de pierre, sobre, modeste. Pas de dorures, pas d’apparat. Au-dessus, un Christ crucifié — mais sans croix. Le corps suspendu semblait flotter dans l’air, bras ouverts, tête penchée. Là encore, une œuvre de Devier. Le Christ n’était pas martyrisé. Il semblait… apaisé. Comme s’il accueillait le visiteur. Fergus resta là un moment, fasciné par cette représentation hors norme. Puis son regard glissa vers la droite. Un sarcophage.

Pas un cénotaphe, pas une sculpture décorative. Un véritable tombeau de pierre, posé à même le sol. Le couvercle légèrement incliné portait les traces du temps. Pas de statue couchée, mais un blason gravé à même la pierre : trois fleurs de lys. Fergus s’en approcha. À mesure qu’il avançait, un frisson le parcourut. Quelque chose s’activait en lui. Pas une peur, pas une alerte, mais une énergie. Subtile, profonde. Arrivé à quelques pas, il s’arrêta. Une chaleur étrange montait de ses pieds à sa poitrine. Son ventre picotait. Ses doigts aussi. Une tension douce mais réelle, comme une onde de chaleur qui l’envahissait, l’enveloppait. Il ne bougea plus. Le sarcophage vibrait. Ou plutôt, c’était son propre corps qui résonnait avec lui. Il avait l’impression que quelque chose — ou quelqu’un — venait de le reconnaître. Il s’agenouilla lentement. Pas par foi. Pas par habitude. Mais par respect. Et par intuition.

À droite du sarcophage, taillé dans la même pierre calcaire, se dressait un fourreau. Sculpté avec soin, encastré verticalement dans la maçonnerie, il semblait vide depuis des siècles. Sobre, sans poignée ni décor excessif, il portait toutefois un médaillon discret gravé d’un même blason à trois lys. Fergus sentit son cœur battre plus fort. Ce fourreau avait été fait pour contenir une épée… Mais laquelle ? Ses pensées se télescopèrent.

Était-ce là le tombeau d’un de ses ancêtres ? Arnaud Talleyrand-Perigord de Mauprey… Le nom figurait sur le panneau à l’extérieur. Se pouvait-il qu’un lien de sang existe ? Et ce fourreau, là, si ancien, pouvait-il être celui qui avait jadis contenu l’épée qu’il avait vue chez Circé ? Lame étrange, posée devant l’âtre, accompagnée elle aussi d’un blason. Un fil invisible semblait relier tous ces fragments. Il ne comprenait pas encore le dessin. Mais il en sentait la trame. Une idée, peut-être saugrenue, germa alors dans son esprit. Et si… ?

Et si l’épée trouvée dans l’âtre de Circé — cette lame ancienne, lourde, au médaillon frappé du même blason — pouvait s’insérer dans ce fourreau de pierre ? Comme le pied de Cendrillon dans la pantoufle de verre. L’image lui arracha un souffle presque rieur. C’était absurde. Et pourtant, l’idée s’imposa avec une étrange logique. Comme si la pierre elle-même l’avait soufflée. Il recula de quelques pas, le cœur troublé, l’esprit tiraillé entre le scepticisme et une excitation grandissante. Il devait essayer. Il sortit de l’église comme on sort d’un rêve. L’air extérieur lui parut plus dense, plus réel, presque trop lumineux après la pénombre sacrée. Un dernier regard vers le porche, le blason, le clocher trapu. Ses pas, d’abord lents, gagnèrent en cadence. Une pensée, une seule, s’imposait désormais à lui, simple et impérieuse : retourner chez Circé, saisir l’épée, et revenir. Il devait savoir. Même si c’était absurde. Même si ce n’était qu’un jeu d’esprit. Il devait essayer.

Il entra et referma la porte de la maison. Un fracas retentit aussitôt, comme si l’air lui-même s’effondrait. Un souffle glacial le gifla en plein visage. Le silence du village venait de basculer dans une autre réalité. Devant lui, la pièce principale était méconnaissable. Un ouragan hurlait à l’intérieur.
Les rideaux tournoyaient comme possédés, les chaises étaient renversées, et le sol… inondé. Une eau noire, visqueuse, montait lentement jusqu’à ses chevilles, charriant des débris et des feuilles mortes comme venues d’une forêt ancienne. Le piano, pourtant silencieux depuis son arrivée, jouait. Mais ce n’était plus un instrument : c’était une bouche hurlante. Une mélodie immonde, dissonante, répétitive, cognait les murs avec la régularité d’un cœur malade. Une sonate d’outre-tombe, jouée avec rage. Chaque note semblait crier. Les murs vibraient, les vitres pleuraient, et une ombre glissait sous l’eau.

— Boy !

Sa gorge était sèche. Il cria plus fort.
— BOY !

Fergus monta les marches quatre à quatre, pieds trempés, cœur au bord de l’explosion. L’escalier tremblait sous ses pas. Le plafond craquait comme s’il allait s’effondrer. Il atteignit l’étage. La pièce sanctuaire. Il s’arrêta net. Le froid l’avait suivi jusqu’ici, mais ce qu’il vit lui glaça le sang.

La boule de cristal avait explosé. Les éclats gisaient en une constellation d’étoiles brisées sur le sol. Des traînées de sang noir maculaient le mur derrière le cantou. Mais ce n’était pas ça. Pas seulement. Là, au coin de l’âtre…
Un miroir. Celui de la chambre d’amis. Dressé à la verticale, posé sur la table comme un œil ouvert. Et dans le miroir, Un œil. Unique. Immense. Réel. La pupille… fendue verticalement. Comme une lame de rasoir dans une mer d’azur. L’œil du docteur Slange. Il fixait droit devant lui, vers l’autel de Circé, avec une intensité surhumaine. Une haine glaciale.

Fergus hurla. Il se retourna — personne derrière lui. Il regarda à nouveau dans le miroir : l’œil y était encore. Un bruit. Un gargouillis. À gauche. Il tourna la tête. Et là, le monde s’effondra.

Au centre de la pièce, entre les quatre animaux empaillés, Boy.
Étendu sur le sol. Raide. Les yeux grands ouverts, révulsés, la gueule entrouverte, une bave rouge, épaisse, s’écoulait de ses babines. Son ventre se soulevait en soubresauts. Des spasmes. Des convulsions. Il tressautait. Comme électrocuté. Autour de lui, un cercle de bougies rouges, toutes allumées, brûlant à l’envers — la flamme se tordant vers le sol. Une odeur insupportable de soufre, de poils brûlés, de métal rouillé. Le miroir se mit à vibrer. Puis à rire. Un rire sans bouche. Un râle qui s’infiltrait dans la tête, dans les os, jusqu’au fond du crâne. Fergus chancela. Son souffle se bloqua. Ses jambes ployaient. Il voulut crier encore mais sa gorge se referma.

— Pas Boy… non… pas lui…

Il s’élança, les bras tendus vers son chat, mais au moment où il franchit le cercle de bougies, le miroir hurla. Un cri strident, inhumain, qui le repoussa physiquement en arrière. Fergus fut projeté contre la bibliothèque. Des livres tombèrent en cascade. Dans le miroir, l’œil se contracta, puis se dilata comme une pupille de serpent. Le reflet changea. L’autel de Circé était en feu. Et derrière, se tenait Slange. Vêtu d’une toge noire, les bras croisés, un sourire aux dents trop blanches, trop nombreuses. Et la voix résonna enfin, dans un murmure plus froid que la mort :

— Tu n’es pas prêt, Magus. Tu n’es qu’un intrus. Et tu paieras pour ton insolence…

Le miroir éclata d’un coup sec. Les bougies s’éteignirent toutes en même temps. Et Fergus rampa, les genoux écorchés, jusqu’à Boy. Il posa ses mains sur lui. Le corps était brûlant. Le cœur battait. Faiblement. Mais il battait encore. Il le serra contre lui. Et il jura.

Il s’effondra à genoux, le dos trempé, les mains glacées. Son regard accrocha le Christ de Dalí, suspendu sur le mur face à lui, comme en lévitation au-dessus d’un gouffre sans fond. Les bras écartés, le corps amaigri, les clous absents. Le supplice venait de l’intérieur. Le désespoir semblait couler du tableau. Fergus ferma les yeux. Il n’avait plus que ça : prier. Il joignit les mains. Les mots ne venaient pas. Ses pensées se brouillaient. Des ombres palpitaient sous ses paupières. Des formes. Des visages. Des bribes de la voix de Slange. Des souvenirs tordus. Une silhouette au bord du lit. Il sentit une chaleur monter de sa gorge — une nausée de peur. Et soudain, la voix.

— Regarde à ta gauche, Fergus. Le livre. Celui qui brille…

Circé...


Son cœur rata un battement. La voix n’était pas dans la pièce. Elle était en lui. Il tourna lentement la tête. Un ouvrage noir gisait au sol, mouillé mais intact. Le cuir semblait respirer. Des lettres dorées pulsaient à peine :
Clavis Inferni — Traité d’exorcisme et de bannissement.

Il le prit, les mains tremblantes. Il était déjà ouvert. La page semblait frémir.

“Invocation de renvoi – Entités hostiles et dominations mauvaises”
Traduction de Circé, en marge, à l’encre rouge.

Mais à peine eut-il commencé à lire que le miroir brisé derrière lui émit un son de verre froissé. Les tessons vibraient. Se relevaient. Tournaient dans l’air, lentement. Il poursuivit.

— “Esprits impurs, puissances mauvaises…

Un des morceaux se projeta contre le mur — clac ! Puis un second, un troisième luis pénétra les chairs dans le bras droit.
Les animaux empaillés se mirent à tourner lentement sur eux-mêmes. Le hibou moyen duc ouvrit un œil — un œil humain. Jaune. Fendu.

— “Je vous ordonne par la lumière éternelle…

Une voix se superposa à la sienne. Un grognement. Puis un chant. Grave, guttural, dans une langue inconnue. Un contre-sort.

— “De quitter ce lieu !

Les flammes des bougies rouges explosèrent d’un coup.
Une bourrasque noire les balaya, mais les mèches continuaient de brûler… sans flamme. Des ombres en feu. Boy fut de nouveau pris de spasmes. Un cri aigu, déchirant, s’échappa de lui. Fergus hurla à son tour.

— “Par le Nom caché ! Par le feu, l’eau, la terre, le souffle…

Mais sa voix se brisa. Un poids invisible l’écrasa au sol. Il ne pouvait plus respirer. Ses poumons refusaient l’air. Le livre lui glissa des mains. C’est alors qu’elle apparut.
Circé.
Pas comme un fantôme. Pas comme un souvenir. Mais comme une présence. Une odeur de verveine, de cendre douce. Un frisson. Une chaleur contre son dos. Et la voix, plus proche que jamais :

— Relève-toi, Fergus. Tu n es pas seul. Je suis là. Tu dois finir la prière. Maintenant !

Il rampa. Le livre dans une main, le cœur dans la gorge.

— “Qu’il en soit ainsi. Que cette maison soit purifiée. Que toute ombre soit dissoute. Que tout lien soit rompu.

Il frappa la dernière phrase comme on claque une porte :

— “Par la Volonté Une, je vous bannis !

Un bruit de déchirure. L’air s’ouvrit. Littéralement.
Une fente noire apparut au-dessus du cercle de bougies, d’où sortit un cri inhumain, strident, monstrueux, comme si mille bouches hurlaient d’être expulsées. Puis le silence. Un silence cassant. Les bougies s’éteignirent. Les animaux retombèrent, inertes. Le miroir s’effrita comme du sel mouillé. Boy tressaillit. Une fois. Puis encore. Il miaula faiblement. Fergus éclata en larmes. Et sur le mur derrière lui, le Christ de Dalí semblait avoir changé d’angle. Sa tête, un peu inclinée vers Fergus et Boy. Comme s’il veillait.

— Merci… Merci… maman…

Fergus resta prostré de longues minutes, les mains serrées sur le flanc de Boy, sentant sous ses doigts le souffle encore fragile de son compagnon. La pièce était silencieuse, mais pas paisible. Elle portait les stigmates de la violence invisible qui venait de s’abattre. Autour de lui, les bougies éteintes formaient un cercle de suie, les éclats du miroir luisaient comme des crocs au sol, et la nappe du cantou était noircie en son centre. Le bois des étagères fumait encore par endroits. Il n’avait pas protégé la maison.
Il s’était poutant promis de le faire, dès les premiers signes, dès sa première lecture du Livre des Ombres. Il s’était dit que ce lieu devait devenir un bastion, un rempart. Mais il n’avait rien fait. Trop lent. Trop distrait. Trop sûr que les choses viendraient à leur rythme. Trop tard…

Et Boy…Boy aurait pu y rester. Il aurait pu mourir. À cause de lui.

Un goût de fer monta dans sa gorge. Il se leva lentement, tenant toujours son chat contre lui. Il redescendit avec précaution, posant Boy dans le fauteuil rouge, enveloppé dans une couverture sèche.

Puis il revint à l’étage.

Il regarda la pièce comme on regarde une scène de crime.
Tout avait parlé ici : les objets, les murs, le miroir.
Mais ce qui le hantait le plus, c’était la voix. La voix de Circé.
Clair. Présente. Intérieure. Pas un souvenir. Pas un écho mental.
Mais une communication réelle, consciente. Un contact.

Était elle simplement disparue ou réellement morte ? En tout cas elle n’était plus ici dans ce monde. Elle ne reviendrait jamais physiquement — il le savait à présent, avec une certitude presque douloureuse. Mais elle vivait quelque part. Dans un niveau supérieur. Un plan au-delà des plans. Et elle l’observait, le protégeait, le guidait.

Il n’avait pas le droit d’échouer, il ne pouvait pas la décevoir.

Mais ses premières intentions furent pour Boy.

Dès son enfance, Circé lui avait transmis les fondements de l’homéopathie. Une médecine décriée, souvent moquée par les mandarins en blouse blanche — au nom du manque de preuve, disaient-ils. Et pourtant… Il suffisait de la pratiquer pour en percevoir la subtilité, la justesse, l’efficacité silencieuse, parfois supérieure à celle des molécules chimiques standardisées. Fergus, lui, n’en doutait pas. Il en avait vu les effets. Et depuis des années, il emportait toujours, dans sa trousse de toilette, un petit nécessaire homéopathique. Il alla le chercher dans la salle de bain. Un petit coffret de bois clair contenant des tubes verts et bleus alignés comme des soldats discrets.

Les trois grands médicaments d’urgence : BelladonnaArnicaGelsemium.

Il prépara un petit verre d’eau, y laissa fondre deux granules de chaque, puis en tira quelques gouttes à la seringue pour les déposer doucement dans la gueule de Boy, toutes les heures.

Belladonna, remède des douleurs aiguës, violentes, accompagnées de rougeur : la plante du feu intérieur.

Arnica, médicament des muscles par excellence — et les siens, à Boy, avaient enduré convulsions, crampes, spasmes…

Gelsemium, enfin. Pour les muscles fourbus, l’épuisement nerveux, la chaleur interne. Mais surtout pour l’anxiété silencieuse. L’état de sidération qui pouvait suivre une agression invisible.

Il répéta le geste avec soin, douceur et confiance. Boy, lové sous sa couverture, ne résistait pas. Il l’observait avec des yeux clairs, fatigués mais pleins de gratitude.

— On va tout réparer, mon vieux. Je te le promets. Slange ne nous aura pas comme ca, on va s’occuper de lui comme il le mérite.

Le reste de la journée fut donc consacré au nettoyage méthodique de la maison. Fergus travailla en silence, concentré, comme on lave un lieu sacré profané. Il balaya les débris de verre du miroir, nettoya la suie laissée par les bougies, recolla mentalement chaque fragment de l’espace. Il changea la nappe du cantou, ouvrit grand les fenêtres, fit circuler l’air. À chaque geste, il ressentait comme une purification intérieure, une remise en ordre des choses. Il frotta, brossa, essuya, rangea. C’est en essuyant la suie au-dessus de l’âtre qu’il remarqua un détail étrange.

Le blason. Celui-là même, sculpté dans la pierre, orné jusque-là de trois fleurs de lys. Il le connaissait par cœur — il l’avait encore vu ce matin sur l’église. Mais là, sous ses yeux, les trois fleurs de lys avaient disparues. Comme polies, gommées, fondues dans la pierre. Il se figea, le chiffon à la main. Un frisson lui parcourut la nuque. Il monta sur un tabouret pour observer de plus près. La pierre n’était ni cassée, ni érodée par le temps. C’était comme si le motif avait été… rétracté, effacé, volontairement ou magiquement, il ne savait. Un avertissement ? Une perte ? Un indice ? Il descendit du tabouret, l’esprit troublé. En revenant vers le centre de la pièce, son regard fut attiré par un vide inattendu. Il s’arrêta net. L’épée de Circé avait disparu. Elle était toujours là, posée sur son support devant le cantou. Il en était sûr. Il l’avait encore vue hier, en rangeant les fioles. Il fouilla des yeux les environs. Rien. Pas tombée. Pas déplacée. Disparue. Un poids glacé s’installa dans sa poitrine. Slange ? Avait-il lu dans ses pensées ? Avait-il eu la même idée que lui, au même instant, poussé par une force obscure et prévoyante ? Replacer l’épée dans son fourreau de pierre. Il fallait s’en assurer. Et vite.

Fergus descendit l’escalier, enveloppa Boy dans sa couverture. Il ne voulait pas le laisser seul. Pas après ce qui s’était passé. Il le sentait encore fébrile, vulnérable. Et il savait, au fond de lui, que ce qu’il allait découvrir à l’église concernait aussi Boy. Il ne l’abandonnerait pas. Dehors, l’air avait changé. Moins de lumière. Un calme feutré, comme suspendu. La place était vide, les pierres pâlies par la fin d’après-midi. Il marcha droit, rapide, sans regarder autour de lui, poussa la porte de l’église. L’ombre fraîche l’enveloppa aussitôt. Il longea la nef comme on traverse un rêve oublié, Boy toujours lové contre son torse. Et là, en s’approchant du gisant, il s’arrêta net.

Le sarcophage était ouvert.

Pas déplacé. Pas fracassé. Juste entrouvert. La dalle de pierre, jadis scellée, reposait légèrement de travers. Une fente mince courait sur le côté, comme si un mécanisme ancien, invisible, avait cédé. Fergus sentit son souffle se bloquer. Il s’approcha. Lentement. Très lentement. Et ce qu’il vit le glaça. À l’intérieur, enchâssé dans une rigole de pierre taillée à la mesure exacte, reposait l’épée de Circé. Ou plutôt : ce qui avait été son épée.
Elle avait été replacée là, a coté de son fourreau de pierre… comme une clé dans sa serrure. Il comprit. Cette épée n’était pas qu’un héritage. C’était le mécanisme. La clé. Et Slange s’en était servi. Il était venu et fait avant lui. Il avait su. Il avait compris. Ou il avait été guidé.

Un vertige le prit. C’est lui Fergus qui lui avait suggéré. Il serra Boy contre lui, comme pour se rattacher au réel.

Et maintenant ?

Il recula d’un pas. La dalle entrouverte semblait dormir à nouveau, paisible, comme si rien ne s’était passé. Mais il le savait : le sceau avait été brisé.
Et ce qui dormait là-dessous… ne dormait plus.

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