Après une nuit de sommeil haché, Fergus s’était levé tôt, encore engourdi par des images dont il ne conservait que des éclats : des lettres anciennes qui brûlaient doucement sur une page, trois fleurs de lys dessinées en triangle au centre d’un cercle, et une voix neutre — ni masculine ni féminine — qui répétait un mot qu’il ne comprenait pas. Boy, assis au bord d’un cercle de pierres, le regardait sans ciller, comme s’il attendait qu’il lise enfin.
La lumière du matin filtrait à travers les rideaux de la chambre d’amis, teignant les murs d’un jaune pâle. Fergus enfila un sweat, passa dans la cuisine et mit la cafetière à chauffer. Dans le réfrigérateur, il trouva quelques œufs, un morceau de lard paysan et un reste de pain de campagne. Il se prépara rapidement une poêlée simple, accompagnée d’un café noir brûlant. Une atmosphère paisible régnait dans la maison, comme si elle retenait son souffle. Il resta un moment adossé à l’évier, la tasse chaude entre les mains, le regard perdu vers le jardin à travers la porte-fenêtre. Une pluie légère tombait depuis l’aube, régulière, presque silencieuse — juste assez pour assombrir les pierres et saturer l’air d’une odeur de terre.
Puis, par automatisme, il se dirigea vers sa chambre, enfila un short de sport et chaussa ses baskets. À Dunkerque, il commençait souvent la journée par un footing : un rituel salvateur, surtout depuis le début de son sevrage. Il comptait bien maintenir cette habitude ici. La veille, en conduisant vers Saint-Geniès, il avait remarqué une route étroite sur la gauche, peu après la sortie du bourg d’Archignac. Elle semblait s’enfoncer dans la forêt, bordée de châtaigniers et de fougères naissantes. L’endroit lui avait paru idéal.
Il traversa le village encore endormi, salua d’un hochement de tête un chat tigré posté sur le muret du cimetière, puis s’engagea sur la route. Au bout d’un kilomètre à peine, la voie goudronnée prenait fin et débouchait sur un chemin de terre. Un petit panneau indiquait :
Chemin des Meuniers — Itinéraire de randonnée de France
À gauche : Salignac — 3 km
À droite : Embés — 3 km
Fergus sourit. En poursuivant vers Embés, il resterait dans l’axe général de Saint-Geniès. Il ne pouvait pas se perdre. Il s’engagea, laissant derrière lui les pensées confuses de la veille, attentif désormais à son souffle, au rythme de ses pas et aux odeurs de sous-bois. Son esprit s’oxygénait à mesure que ses poumons se remplissaient de l’air clair des collines. Il observait la vie autour de lui : les troncs couverts de mousse, les chants variés des oiseaux, les vols furtifs entre les branches. Au loin, une silhouette rousse traversa un talus sans bruit : un renard, déjà effacé.
Porté par le rythme de sa foulée, Fergus tenta, presque malgré lui, d’entrer en contact avec ce que Circé appelait « les éléments ». C’était une idée nouvelle, encore maladroite, mais l’effort, la forêt et cette bruine légère lui donnaient des prises concrètes.
L’eau, d’abord : fraîche sur son visage, discrète et insistante.
La terre : lourde sous ses pieds, ralentissant, rappelant la gravité.
L’air : puissant dans ses poumons, vif, clair, presque coupant.
Le feu, enfin : chaleur de l’effort, combustion des muscles, battement accéléré du cœur.
Au détour d’un virage, une trouée dans les arbres révéla une clairière. Le sol y était tapissé d’une plante qu’il reconnut aussitôt : l’euphorbe. Il s’immobilisa, surpris par la densité végétale, par cette impression d’avoir trouvé un îlot d’un seul coup de pinceau, comme si la nature s’était acharnée ici plus qu’ailleurs. Un mince ru serpentait entre le chemin et la clairière. D’un bond souple, Fergus le franchit, attiré par une forme au centre du cercle herbeux. Au centre de la clairière, comme posée par un géant de pierre, se dressait une petite construction ronde au toit conique : une borie.
Constituée de pierres sèches empilées sans mortier, ses murs épais et légèrement inclinés soutenaient une voûte en encorbellement. Un abri rustique, parfaitement équilibré, qui semblait tenir debout par la seule patience de la pierre, chaque bloc trouvant sa juste place dans l’ensemble, comme si rien n’y avait été laissé au hasard, ni l’angle, ni la charge, ni l’accord secret entre les pierres.
Curieux, Fergus s’en approcha. L’entrée basse était à peine plus haute que ses épaules. À l’intérieur, une lumière diffuse révéla quelques détritus : mégots, canettes, papiers gras — probablement laissés là par des fêtards venus chercher un peu d’isolement. Il eut un rictus agacé, puis son regard s’éleva. Juste au-dessus de l’ouverture, taillé à même la pierre, un symbole se détachait, net, précis. Le blason aux trois fleurs de lys. Le même que celui qui ornait la grande cheminée de l’étage, chez Circé.
Son cœur manqua un battement. Il plissa les yeux, examina le dessin avec soin. Même style. Mêmes proportions. Un instant, il tenta de faire entrer cela dans une explication raisonnable — un hasard, un motif local, une vieille marque de maçon — mais quelque chose résistait. Parce que ce signe, il l’avait déjà vu à l’endroit où il devait être. Et que le retrouver ici, au-dessus d’une borie perdue dans les bois, n’avait rien d’anodin. Il recula d’un pas, scruta l’endroit plus attentivement. Une bouteille attira son regard : une bouteille de Rosette, encore fermée par un bouchon. Il la prit et l’examina. À travers le verre sali, il distingua une forme sombre, comme un morceau de papier roulé.
Il débouchonna avec précaution, glissa un doigt à l’intérieur et en sortit un petit rouleau humidifié, jauni. Il le déplia lentement.
L’écriture, tremblée mais lisible, apparaissait en encre noire légèrement effacée, dans l’alphabet ancien. Il lui était encore difficile de lire d’un trait, mais avec un effort de concentration — ce même effort qui, depuis quelques jours, semblait ouvrir en lui des portes inattendues — il parvint à déchiffrer :
« Magus Novicius, tu dois poursuivre ton initiation.
Les Milites Arcani t’ont reconnu : tu es porteur d’un destin. »
Fergus relut à voix basse, interloqué.
Cette tournure, presque liturgique, le fit hésiter. À qui pouvait s’adresser un tel texte ? À lui ? L’idée lui paraissait absurde. Était-ce un canular soigneusement préparé… ou le signe que quelque chose lui échappait encore ? Une plaisanterie laissée par un fêtard inspiré ? Il observa la bouteille un moment. Avait-elle pu rester là sans qu’il la voie en entrant ? Peu probable. Non… quelque chose sonnait faux. Le message, la bouteille, l’endroit exact où elle se trouvait : rien ne semblait laissé au hasard. Et au-dessus de l’entrée, les trois lys gravés dans la pierre… comme une signature. Le papier humide gardait une odeur sucrée de vin, mêlée à la froideur minérale de la pierre.
Milites Arcani.
Le nom résonna en lui avec une familiarité étrange, comme si un recoin de sa mémoire — ou peut-être de ses rêves — l’avait déjà rencontré. Cela sonnait comme un nom de dossier. Comme une affaire que l’on ne choisit pas. Il resta immobile à l’entrée de la borie, les mots résonnant encore dans sa tête, quand un froissement sec se fit entendre près de sa main. Un sifflement bas, inquiet.
Une vipère ondulait sur la pierre, la tête triangulaire relevée.
Fergus recula d’un mouvement réflexe, le cœur soudain affolé. Il n’eut même pas le temps de chercher une pierre, ni de se convaincre qu’il pourrait la contourner. Une forme brune jaillit de la broussaille.
Rapide, souple, silencieuse : une martre.
En un éclair, elle se jeta sur le serpent, le saisit au cou et le secoua violemment. Le sifflement s’éteignit net. La martre maintint sa prise un instant, puis releva la tête. Ses yeux sombres croisèrent ceux de Fergus. Il y lut une intelligence troublante, presque humaine. Et, plus étrange encore, la sensation absurde d’avoir déjà senti cette présence-là — pas sa silhouette, pas sa taille : sa densité. Un éclat doré traversa fugitivement son pelage, puis elle disparut entre les pierres, emportant sa proie.
Fergus resta pétrifié, le cœur battant à tout rompre.
Une pensée s’imposa, brute : si elle n’avait pas surgi… Il imagina un instant l’autre version de la scène — la morsure, la panique, l’isolement au milieu des bois. Alors seulement, il comprit. Ce n’était pas un hasard. La vipère était venue pour lui.
Et la martre… l’avait défendu.
Avait-on pu l’observer ? Était-ce une mise en scène ? Mais rien ne bougeait, si ce n’est la cime des arbres frémissant sous la pluie légère. Pas une âme à l’horizon. Il fit le tour de la clairière, examina les abords, l’amas d’euphorbes, le sol assombri. C’était peut-être ici que Circé était venue le jour de sa disparition… mais aucun indice visible, aucune trace, aucun objet ne venait confirmer cette hypothèse.
Déçu, songeur, il reprit le chemin du retour vers Archignac, le papier roulé soigneusement rangé dans sa poche. Le trajet se fit dans un silence dense. Sa respiration redevenait calme, mais dans sa poche le rouleau semblait peser plus que son poids de papier, comme si le simple fait de l’avoir lu avait modifié quelque chose.
De retour à la maison, Fergus ôta ses chaussures et monta directement à l’étage. Boy l’attendait là, assis en sphinx sur le bureau.
Le ragdoll tourna lentement la tête vers lui. Ses yeux bleus se posèrent sur Fergus avec cette intensité calme propre aux chats, comme s’il cherchait à lire en lui quelque chose de plus profond que sa simple présence.
Fergus eut un léger sourire.
Les chats n’interprètent pas l’absence comme les humains. Un maître qui quitte la maison ne disparaît pas : il part simplement chasser ailleurs dans le territoire. L’idée d’abandon leur est étrangère. Ils savent — avec cette certitude tranquille propre aux félins — que celui qui appartient au lieu finit toujours par y revenir. Et lorsqu’il revient, il rapporte quelque chose : une odeur nouvelle, une trace du monde extérieur, parfois même une proie invisible que seul le chat semble percevoir. Certains scientifiques parlent de mémoire olfactive, d’autres de repères magnétiques ou vibratoires. Fergus avait lu quelque part que les chats pourraient percevoir des champs énergétiques subtils que l’homme ne détecte pas encore. Il n’en savait rien. Mais une chose était sûre : Boy semblait toujours pressentir quand il revenait chargé de quelque chose d’invisible.
Pour lui, Fergus était parti chasser.
Et ce matin, le chat paraissait curieux de découvrir quel étrange butin son maître rapportait des bois. Fergus soutint son regard quelques secondes. Puis il posa sa veste sur le dossier de la chaise et entrouvrit la fenêtre. L’air entra aussitôt, chargé d’odeurs de terre mouillée et de pierre fraîche.
En contrebas, un bruit sec se fit entendre : le claquement régulier d’une canne frappant la chaussée.
Fergus se pencha légèrement et jeta un coup d’œil vers la rue. Un vieil homme passait devant la maison. Il portait un béret sombre et avançait lentement, appuyé sur une canne dont l’embout marquait le rythme de ses pas sur les pierres. Fergus l’avait déjà aperçu plusieurs fois depuis son arrivée au village, toujours seul, progressant avec cette patience obstinée des gens qui marchent sans se presser. L’homme ne leva pas les yeux. La tête légèrement inclinée, il semblait absorbé par sa marche, comme si le monde autour de lui n’avait que peu d’importance.
Derrière Fergus, Boy s’était redressé. Le chat fixait maintenant la fenêtre avec une attention inhabituelle. Ses oreilles s’étaient légèrement rabattues et sa queue décrivait un mouvement lent, contrarié. Il ne quittait pas le vieil homme des yeux, comme s’il percevait quelque chose que Fergus, lui, ne voyait pas.
Fergus inspira profondément et déroula son tapis de yoga au centre de la pièce. Ce geste, il le connaissait par cœur. Le yoga faisait partie de sa vie depuis une quinzaine d’années. Il l’avait découvert lors d’un stage d’aïkido où l’on leur avait proposé, presque en marge, quelques séances de hatha-yoga. Il y était allé sans conviction. Et pourtant, quelque chose s’était mis en place ce jour-là : une autre manière d’habiter son corps.
Il s’assit au sol en padmāsana, le lotus, le dos droit sans raideur, les mains posées paumes vers le haut. Boy sauta silencieusement du bureau et vint se placer derrière lui, à quelques pas, comme un gardien discret.
Fergus ferma les yeux.
Le souffle descendit. Lentement. Profondément. L’inspiration ouvrait. L’expiration relâchait. Puis la respiration devint abdominale, guidée par le diaphragme. Les postures s’enchaînèrent sans effort : étirement de la colonne, ouverture des épaules, flexions lentes, ancrage des pieds. Chaque mouvement était précis, contenu, dépourvu de toute recherche de performance. Il ne s’agissait pas d’aller loin, mais d’être juste. À mesure que le corps se déliait, quelque chose d’autre se mettait en ordre. Les pensées perdaient leur aspérité. Le bruit intérieur s’éloignait. Il termina sa séance par quelques minutes d’immobilité complète, assis, le souffle presque imperceptible.
Quand il rouvrit les yeux, Boy le fixait toujours.
Fergus eut un léger sourire.
— Pas encore, murmura-t-il. Mais bientôt.
Il se releva lentement. Le yoga avait fait son œuvre : le corps était prêt. L’esprit aussi. Son regard glissa vers le bureau. Le Livre des Ombres l’y attendait, fermé, épais, patient. Il n’était plus un objet parmi d’autres. Il avait désormais le poids des choses qui ne se livrent qu’à ceux qui sont prêts.
Fergus savait qu’il ne lirait pas pour comprendre, mais pour reconnaître. Il s’assit, prit une profonde inspiration et l’ouvrit. Il feuilleta jusqu’à la section quatre. Un sous-titre en lettres capitales apparaissait, calligraphié à l’encre violette :
MAGUS DISCENS
Un paragraphe introductif résumait la transition :
« Tu n’es plus un novice. À présent, ton apprentissage doit s’ancrer dans la structure du monde et dans ta propre maîtrise. Les épreuves à venir seront plus subtiles, mais plus exigeantes. Ce que tu devras acquérir, nul ne pourra le faire à ta place. »
S’ensuivait une liste numérotée, claire, presque implacable :
Connaître et comprendre les plans de l’existence : le plan physique, le plan astral, le plan mental. Les distinguer, observer leurs interactions, comprendre leur influence sur l’être.
Savoir faire le vide mental : calmer les pensées, diriger l’attention, installer le silence intérieur. Base indispensable à toute pratique magique.
Entretenir une bonne forme physique : exercice régulier, alimentation mesurée, et surtout aucun abus ni d’alcool, ni drogues ou médicaments non essentiels. Le corps est le temple du mage.
Détecter et ressentir l’aura : percevoir les champs vibratoires des êtres vivants, humains ou non. Développer le toucher subtil.
Fergus s’adossa, les yeux fixés sur le texte. Il sentit l’âpreté de la tâche que Circé lui assignait — une rigueur, une exigence qu’il n’avait jamais affrontée auparavant.
Mais plus que tout, des questions le hantaient.
À quoi bon tout ceci ?
Dans quel but ?
Et pourquoi lui ?
Mais où était sa mère ?
Cette fois, ce n’était plus une simple curiosité. Le message trouvé dans la borie résonnait comme un appel.
Devait-il devenir ce que l’on attendait de lui ?