Chapitre 4 :Magus Discens

Après une nuit de sommeil entrecoupé, Fergus s’était levé tôt, encore engourdi par les images vagues de rêves dont il ne conservait que des fragments – un feu dans la forêt, une voix lointaine, et Boy assis sur un cercle de pierres.

La lumière matinale filtrait à travers les rideaux de la chambre d’amis, teignant les murs d’un jaune pâle. Il enfila un sweat, passa dans la cuisine, fit couler un café et grignota un quignon de pain restant de la veille. Une atmosphère paisible régnait sur la maison, comme si elle retenait son souffle. Il s’attarda quelques instants, adossé à l’évier, le regard perdu vers le jardin à travers la porte fenêtre. Une petite bruine tombait depuis l’aube, fine et régulière, enveloppant le village d’un voile de silence.

Puis, par automatisme presque, il se dirigea vers sa chambre, enfila un short de sport et chaussa ses baskets. Chez lui, à Dunkerque, il commençait souvent la journée par un footing – rituel salvateur, surtout depuis le début de son sevrage. Il comptait bien maintenir cette habitude, même ici. La bruine, fraîche et légère, ne le gênerait pas outre mesure – il avait connu bien pire, là-haut, dans le Nord, sous des pluies épaisses et des rafales mordantes.

La veille, conduisant vers Saint-Geniès, il avait remarqué une route étroite sur la gauche, peu après la sortie du bourg d’Archignac. Elle semblait s’enfoncer dans la forêt, bordée de châtaigniers et de fougères naissantes. L’endroit lui avait paru idéal pour le footing du matin. Il traversa le village encore endormi, salua d’un hochement de tête un chat tigré qui surveillait son territoire depuis le mur du cimetière, puis s’engagea sur la route en question. Au bout d’un kilomètre à peine, la voie goudronnée prenait fin et débouchait sur un chemin de terre. Un petit panneau indiquait :
Chemin des Meuniers – Itinéraire de randonnée de France.
À gauche : Salignac – 3 km.
À droite : Embés – 3 km.

Fergus sourit. En poursuivant vers Embés, il resterait dans l’axe général de Saint-Geniès. Il ne pouvait pas se perdre.
Il s’engagea, laissant derrière lui les pensées confuses de la veille, concentré sur son souffle, le rythme de ses pas, et les odeurs de sous-bois.

Son esprit s’oxygénait à mesure que ses poumons se remplissaient de l’air pur des collines. Il prenait le temps d’observer la biodiversité alentour : les troncs couverts de mousses, les chants variés des oiseaux, les vols furtifs entre les branches. Il aperçut même, au loin, la silhouette d’un renard qui détalait sans bruit à travers un talus.

Porté par le rythme de sa foulée, Fergus tenta un instant d’entrer en contact avec les éléments. Il se concentra : la bruine, fraîche sur son visage, le reliait à l’eau. La terre, sous ses pieds, pesait et ralentissait sa course, lui rappelant sa gravité. L’air emplissait ses poumons, le vivifiait à chaque inspiration. Le feu, enfin, circulait en lui : chaleur de l’effort, combustion de ses muscles, le rythme accéléré de son cœur.

Au détour d’un virage, une trouée dans les arbres révéla une clairière. Le sol y était entièrement tapissé d’une plante qu’il reconnut aussitôt – l’euphorbe. Il s’immobilisa, surpris par cette densité végétale. Un petit ru serpentait entre le chemin et la clairière. D’un bond souple, Fergus le franchit, attiré par une forme au centre du cercle herbeux.

Là, comme posée par un géant de pierre, se dressait une petite construction ronde au toit conique : une borie. Constituée de pierres sèches empilées sans mortier, ses murs épais et légèrement inclinés vers l’intérieur soutenaient une voûte sommitale en encorbellement. Ces abris rustiques, typiques du Périgord, servaient autrefois de refuge aux bergers, ou d’abri pour les outils agricoles. Curieux, Fergus s’en approcha. L’entrée basse était à peine plus haute que ses épaules. À l’intérieur, l’ombre régnait, mais une lumière diffuse suffisait à révéler quelques détritus épars : mégots de cigarette, canettes de bière, papiers gras – probablement laissés là par des fêtards venus chercher un peu d’isolement. Mais ce fut une autre chose qui attira son attention : juste au-dessus de l’ouverture, taillé à même la pierre, un symbole qu’il reconnut immédiatement. Le blason aux trois fleurs de lys. Le même que celui qui orne la cheminée de l’étage, chez Circé. Son cœur manqua un battement. Il plissa les yeux, examina le dessin avec soin. Même style, mêmes proportions. Ce n’était pas une coïncidence.

Il scruta à nouveau les détritus, plus attentif cette fois. Une bouteille vide attira son regard : une bouteille de Rosette, encore scellée par un bouchon. Il la prit, l’examina. À travers le verre sali, il distingua une forme sombre, comme un tissu ou un morceau de papier roulé. Il débouchonna avec précaution, glissa avec difficulté un doigt à l’intérieur, et en sortit un petit rouleau humidifié, jauni. Il le déplia lentement. L’écriture, tremblée mais lisible, se révélait dans une encre noire légèrement effacée, en alphabet ancien. Il lui était encore difficile de décrypter cette écriture d’un trait, mais avec un peu de concentration il lut :

“Magus Novicius, ton initiation poursuivre tu dois. Par les Milites Arcani choisi tu fus, porteur d’un destin tu es.”

Fergus relut le message à voix basse, interloqué. Cette tournure étrange – presque théâtrale – le fit tiquer. A qui pouvait s’adresser ce message ? à lui ? Mais qui s’adresserait à lui ainsi ? Un maître Jedi ? Était ce un canular ? Une plaisanterie étrange laissée par un fêtard inspiré ?

Il regarda à nouveau la bouteille. Était-elle réellement pleine la veille ? L’avait-il ouverte sans s’en souvenir ? Avait-il, par mégarde, bu ce vin et déliré seul dans la borie ? Il secoua la tête. Non. Tout cela semblait trop précis, trop cohérent.

Milites Arcani. Ce nom résonnait étrangement en lui, comme s’il l’avait déjà entendu, ou peut-être rêvé. Il répéta mentalement ces mots anciens, s’efforçant de leur donner un sens. Un frisson lui parcourut l’échine. Quelque chose, au fond de lui, venait de s’ouvrir. le message à voix basse, comme pour l’ancrer dans la réalité. Milites Arcani.

Il resta un instant immobile à l’entrée de la borie, les mots anciens résonnant encore dans sa tête. Autour de lui, la campagne demeurait silencieuse, suspendue. Pas un souffle d’air, pas un cri d’oiseau. Il fit un pas dehors, la bouteille toujours à la main. Un léger bruissement s’y fit entendre — un froissement sec, puis un sifflement bas, inquiétant. Une vipère. Elle ondulait lentement sur la pierre, sa tête triangulaire levée, prête à frapper. Fergus eut un mouvement de recul.

Mais avant qu’il n’ait le temps de réagir, une forme brune jaillit de la broussaille. Rapide, souple, silencieuse : une martre. En un éclair, elle se jeta sur le serpent, le saisit au cou et le secoua violemment. Le sifflement s’éteignit net. Tout se figea à nouveau. La martre, fine et nerveuse, garda un instant sa prise, puis releva la tête. Ses yeux sombres croisèrent ceux de Fergus. Il y lut une intelligence troublante, presque humaine. Un éclat doré sembla traverser son pelage, fugitif, avant qu’elle ne disparaisse entre les pierres, emportant sa proie.

Fergus resta pétrifié, le cœur battant à tout rompre. Une pensée fugace lui vint : si elle n’avait pas surgi…
Alors seulement, il comprit. Ce n’était pas un hasard. La vipère était venue pour lui. Et la martre… l’avait défendu.

Avait-on pu l’observer ? Était-ce une mise en scène ? Mais rien ne bougeait, si ce n’est la cime des arbres frémissant sous la bruine. Pas une âme à l’horizon. Il retourna un instant dans la clairière, examinant les abords, l’amas d’euphorbes, le sol humide. C’était peut-être ici que Circé était venue le jour de sa disparition… mais aucun indice visible, aucune trace, aucun objet ne venait confirmer cette hypothèse. Il resta un instant figé, attentif au moindre détail, avant de baisser les bras, bredouille. Déçu, songeur, il reprit le chemin du retour vers Archignac. Encore des questions. Toujours plus de mystères. le message à voix basse, comme pour l’ancrer dans la réalité. Milites Arcani. L’attaque de vipere…

Le chemin du retour se fit dans un silence méditatif. Fergus avançait d’un pas lent, sa respiration redevenue calme. La bruine s’était allégée, presque imperceptible à présent, comme si la nature elle-même suspendait son souffle. Dans sa poche, le papier roulé semblait vibrer d’une présence muette.

De retour à Archignac, il poussa la porte de la maison, ôta ses chaussures humides dans l’entrée, et monta directement à l’étage. Boy l’attendait là, assis en sphinx sur le bureau. Le chat tourna lentement la tête vers lui, ses yeux bleus plantés dans les siens, comme pour sonder ce qu’il avait ramené de sa course. Pour le chat Fergus était parti à la chasse. Quel était donc son butin ?

Sans miauler ni bouger, Il se contenta d’observer, immobile, attentif, comme s’il savait que ce qui venait ne relevait ni du jeu ni de la simple fatigue humaine. Fergus soutint son regard quelques secondes, puis posa sa veste sur le dossier de la chaise. il ouvrit légèrement la fenêtre. L’air humide entra, chargé de l’odeur de la terre et des pierres froides. Il inspira profondément. Le papier roulé resta dans sa poche. Il n’était pas encore temps.

Il déroula son tapis au centre de la pièce, à l’endroit précis où le plancher grinçait à peine, là où il se plaçait chaque jour depuis son arrivée. Ce geste, il le connaissait par cœur. Il n’y avait plus rien à y penser.

Le yoga faisait partie de sa vie depuis une quinzaine d’années. Il s’en souvenait très bien. C’était lors d’un stage d’aïkido, à une époque où son corps protestait déjà contre sa raideur native, ses épaules verrouillées, ses hanches rétives. On leur avait proposé, presque en marge, quelques séances de hatha yoga, comme un complément. Il y était allé sans conviction, par curiosité plus que par foi. Et pourtant. Quelque chose s’était mis en place ce jour-là. Une évidence simple. Une autre manière d’habiter son corps. Là où l’aïkido travaillait l’engagement, la chute, l’élan et le centre, le yoga ouvrait des espaces oubliés, rendait au souffle sa profondeur, à l’immobilité sa force. Très vite, Fergus avait compris que ce n’était pas qu’un entraînement, mais une discipline de fond. Une hygiène de vie. Un socle.

Il s’assit a sol en Padmasana, « la position de base » ,le lotus, le dos droit sans raideur, les jambes pliées et croisées, pieds posés sur les cuisses controlatérales les mains posées paumes vers le haut. Boy sauta silencieusement du bureau et vint s’installer derrière lui, à quelques pas, comme un gardien discret. Fergus ferma les yeux. Le souffle descendit. Lentement. Profondément. L’inspiration ouvrait. L’expiration relâchait. Puis la respiration se fit abdominale, par le diaphragme, l’inspiration est alors déclenchée par l abaissement de celui-ci, gonflant le ventre alors que l’expiration devient elle aussi active en rentrant le ventre. Les postures s’enchaînèrent sans effort : étirement de la colonne, ouverture des épaules, flexions lentes, ancrage des pieds. Chaque mouvement était précis, contenu, dépourvu de toute recherche de performance. Il ne s’agissait pas d’aller loin, mais d’être juste. À mesure que le corps se déliait, quelque chose d’autre se mettait en ordre. Les pensées perdaient leur aspérité. Le bruit intérieur s’éloignait. Il sentait à nouveau son axe, ce fil discret qui le reliait au sol et au ciel, sans tension, sans mystique affichée. Dans cet état, les choses venaient d’elles-mêmes. Il termina par quelques minutes d’immobilité complète, assis, le souffle presque imperceptible. Le papier, dans sa poche, ne vibrait plus. Ou peut-être était-ce lui qui avait cessé de trembler.

Quand il rouvrit les yeux, Boy le fixait toujours. Fergus eut un léger sourire.

— Pas encore, murmura-t-il. Mais bientôt.

Il se releva lentement. Le yoga avait fait son œuvre. Le corps était prêt. L’esprit aussi. Ce qu’il avait rapporté de sa course n’était pas un simple fragment de papier. Il le savait maintenant. Il resta un instant debout, immobile, comme s’il écoutait encore l’écho du silence en lui. Rien ne pressait. Mais quelque chose appelait. Son regard glissa vers le bureau. Le livre des ombres l’y attendait, fermé, épais, patient. Il n’était plus un objet parmi d’autres. Il avait désormais le poids des choses qui ne se livrent qu’à ceux qui savent se taire. Fergus comprit qu’il ne lirait pas pour comprendre, mais pour reconnaître.

Alors seulement, il fit quelques pas, s’assit à la table, prit une profonde inspiration, et l’ ouvrit. Il le feuilleta jusqu’à la section Via. Un sous-titre en lettres capitales apparaissait, calligraphié à l’encre violette :

MAGUS DISCENS

Un paragraphe introductif résumait la transition :

“Tu n’es plus un novice. À présent, ton apprentissage doit s’ancrer dans la structure du monde et dans ta propre maîtrise. Les épreuves à venir seront plus subtiles, mais plus exigeantes. Ce que tu devras acquérir, nul ne pourra le faire à ta place.”

S’ensuivait une liste numérotée, claire, comme une feuille de route intérieure :

  1. Connaître et comprendre les plans de l’existence : le plan physique, le plan astral, le plan mental. Les distinguer. Observer leurs interactions. Comprendre leur influence sur l’être.
  2. Savoir faire le vide mental : calmer les pensées, diriger l’attention, installer le silence intérieur. Base indispensable à toute pratique magique.
  3. Entretenir une bonne forme physique : exercice régulier, alimentation mesurée, et surtout aucun abus ni d’alcool, ni drogues ou médicaments non essentiels. Le corps est le temple du mage.
  4. Détecter et ressentir l’aura : percevoir les champs vibratoires des êtres vivants, humains ou non. Développer le toucher subtil.

Fergus s’adossa, les yeux fixés sur le texte. Il se rendit compte de l’âpreté de la tâche que Circé lui assignait — une rigueur, une exigence qu’il n’avait jamais affrontée auparavant. Mais surtout, ces questions le hantaient : A quoi bon tout ceci ?de la part de qui au juste? Et pourquoi lui ? Où est sa mère ? Qu’avait -elle avoir dans tout ca ? Cette fois, ce n’était plus une simple curiosité. Le message trouvé dans la borie résonnait comme un appel… devait-il devenir ce qu’on attendait de lui?

S’approchant de la bibliothèque, il contempla les rangées de livres, alignés avec un ordre précis. Son regard glissa sur les tranches : Agrippa, Papus, Lévi, Guaita… et soudain, un dos brun attira son attention. Il n’en avait pas encore remarqué la présence.

Le volume semblait plus récent que les autres ; reliure simple, couverture toilée sans fioriture. Sur la tranche, en lettres dorées légèrement ternies :
Franz Bardon — Le Chemin de la véritable initiation magique.

Fergus le sortit avec précaution. L’ouvrage était dense, mais bien conservé. Il le posa sur le bureau, caressa la couverture du bout des doigts, puis l’ouvrit.
Une odeur sèche de papier ancien s’en dégagea, familière.
Sur la page de garde, un ex-libris collé indiquait, dans une écriture qu’il reconnut aussitôt :
Circé Mauprey — Archignac, 1998.
Sous la signature, une phrase ajoutée au stylo rouge :
“Pour celui qui viendra après moi.”

Un frisson, Il se mit à lire. Les premières lignes parlaient de “plans d’existence”, de “correspondances entre le corps, l’âme et l’esprit”, de “ponts invisibles reliant les mondes visibles et subtils”.
Il comprit alors que ce livre n’était pas là par hasard. Circé avait voulu qu’il le trouve, que ces mots l’atteignent à ce moment précis. Chaque phrase résonnait en lui comme une vérité déjà sue : le monde matériel n’était qu’une façade, un miroir opaque qu’il fallait apprendre à traverser.

Il releva la tête. Dans le silence, la maison semblait écouter.
Il y avait donc plusieurs plans : celui du corps, celui de l’âme, celui de l’esprit. Et la magie, loin d’être illusion, consistait à savoir les unir. Il posa la main sur la couverture du livre et murmura :
C’est donc par toi que tout commence.

Il ignorait encore que ce livre allait transformer sa vie, comme un pont entre son monde et celui de Circé.

 De tribus mundis – Les trois plans de l’existence »

« Tu ne progresseras dans la Voie que si tu apprends à distinguer les plans où l’âme, la pensée et la matière prennent racine. Chacun a ses lois, ses habitants, ses périls et ses promesses. »

Il s’assit plus confortablement, Boy lové à ses pieds. La suite du texte s’offrait à lui comme une initiation silencieuse :

Le Plan Physique est celui que perçoivent nos cinq sens. C’est le monde tangible des objets, des corps, des minéraux, des plantes, des souffles et des battements. Ici règnent la pesanteur, la durée, la matière. Il est le théâtre de l’action visible, du travail, de la douleur et de la joie incarnée. Les énergies y sont lentes, denses, obéissant à la causalité linéaire. Le corps humain y est enraciné, et toute magie qui s’y exerce doit tenir compte des cycles naturels.

Le Plan Astral est celui des émotions, des désirs, des images. C’est le monde des formes fluides, des rêves, des symboles vivants. Ici se meuvent les égrégores, les entités psychiques, les souvenirs anciens et les peurs sans nom. Il est comme un miroir mouvant du monde physique, mais traversé de forces subtiles. C’est là que naît le pouvoir magique : dans l’intention soutenue, l’émotion maîtrisée, la visualisation claire. On y entre souvent sans le vouloir, au seuil du sommeil ou lors d’intenses émotions. Il peut être beau, mais trompeur.

Le Plan Mental est celui de la pensée pure, des idées, des structures immatérielles. Il échappe à l’émotion comme à la sensation. C’est le monde des archétypes, des vérités intemporelles, de la logique supérieure. Les lois qui y règnent sont abstraites, mais puissantes : un seul concept, bien maîtrisé, peut influencer les plans inférieurs. C’est là que résident les principes des sciences occultes, les formes-pensées les plus pures, et le souffle froid de l’intellect transcendant.

Une phrase finale, soulignée à l’encre violette :

« Le mage véritable agit dans le monde physique, œuvre dans le monde astral, mais pense à partir du plan mental. »

Fergus resta pensif. Les trois plans… Était-ce là le secret de l’équilibre ? Corps, âme, esprit. Chaque plan avec ses règles, mais interconnectés. Peut-être que la clé de son pouvoir à venir résidait moins dans les gestes que dans la capacité à habiter ces mondes sans se perdre dans aucun.

Alors qu’il cherchait d’autres sources afin d’approfondir ces notions nouvelles, Fergus debout devant la bibliothèque faisait lentement glisser ses doigts sur les reliures, attentif à la moindre aspérité, à ce frémissement à peine perceptible qui, parfois, précédait une découverte. Son regard fut attiré par un ouvrage plus étroit que les autres, au cuir noir mat, inséré entre deux traités de géométrie sacrée. Il le saisit. La couverture ne portait aucun titre lisible pour un œil ordinaire — mais Fergus, désormais familier de l’écriture ancienne, reconnut aussitôt les lettres gravées :

𐌌𐌉𐌋𐌉𐌕𐌄𐌔 𐌀𐌓𐌂𐌄𐌍𐌉
— Milites Arcani, murmura-t-il.

Le cuir, bien qu’ancien, était parfaitement lisse. Aucune trace d’usure, aucune poussière, comme si le livre avait été protégé du temps — ou comme s’il n’attendait que lui. Il l’ouvrit.

La première page s’offrait dans une calligraphie précise, en écriture ancienne. Chaque lettre semblait dessinée plus qu’écrite, obéissant à une esthétique rigoureuse. En regard, un schéma finement encré : un cercle parfait, au centre duquel figuraient trois fleurs de lys stylisées, disposées en triangle. En-dessous, une phrase en latin classique et en écriture magique:

« Nulli te reveles nisi probatus es. »
Ne te révèle à personne, à moins d’avoir été éprouvé.

« Signum ordinis : tria lilia « 
(Signe de l’ordre : trois lys)

Fergus sentit un frisson dans l’espace, un souffle à peine perceptible. Le symbole des lys… le même que celui gravé au-dessus de la cheminée. Sur le pommeau de l’épée, et dans la borie. Ce n’était pas une simple coïncidence. C’était un rappel. Une signature.

Les pages suivantes étaient d’une netteté absolue, rédigées à l’encre sombre sur un vélin ivoire. Il y était question d’un ordre ancien, né dans l’ombre après la dissolution des grands collèges initiatiques du Moyen Âge. Un ordre discret, disséminé, mais toujours actif.

Un passage, encadré d’un simple trait, capta son attention :

« Les Milites Arcani sont les gardiens des seuils. Ils veillent là où les plans de l’existence s’effleurent.

Fergus referma lentement l’ouvrage. Il ne savait pas encore quel lien unissait sa mère à cet ordre. Mais à cet instant, il comprit une chose : ce n’était pas seulement une enquête qu’il menait. C’était une révélation de quelques chose de plus grand, une initiation.

Fergus rouvrit le livre à la deuxième page. Une lettrine somptueusement enluminée introduisait le début du texte, comme dans un manuscrit médiéval. Les mots, parfaitement tracés, semblaient briller faiblement sous la lumière oblique.

Tout a commencé juste après l’instant zéro, lorsque l’espace, le temps, la matière et l’énergie ne formaient qu’un seul principe indifférencié. Une unité originelle, sans nom, sans forme, sans mouvement.

De cette unité naquirent les plans. Non point successivement, mais par séparation vibratoire. Le plan physique fut le plus dense. Le plan astral, le plus fluide, Le plan mental, le plus lumineux.
D’autres encore demeurent au-delà, mais ils ne concernent que les initiés du dernier cercle.

À chaque plan, ses lois. À chaque loi, une brèche. Et dans chaque brèche, un péril. C’est pour cela que les Milites Arcani furent institués.

Fergus s’interrompit. L’écriture paraissait ancienne, mais elle vibrait avec une clarté étrange, comme si elle avait été pensée pour lui parvenir au bon moment. Il poursuivit, captivé:

ils furent d’abord sept, chacun maître d’un plan, chacun porteur d’un sceau. Sept noms, désormais oubliés des hommes, mais dont les empreintes subsistent dans certaines pierres, certaines plantes, certaines étoiles. Ils jurèrent de ne jamais gouverner, mais de veiller. De ne jamais contraindre, mais d’éveiller. De ne jamais apparaître, mais d’agir à travers ceux qui peuvent comprendre.

Puis venait une incantation codée, illisible pour l’instant. Fergus s’attarda sur la dernière phrase de la page :

L’ordre ne choisit pas. Il reconnaît.

Il referma le livre, bouleversé. L’impression d’avoir mis la main non sur un texte, mais sur une clef. Une clef ancienne, taillée pour une serrure qu’il portait peut-être en lui sans le savoir. Fergus tourna la page. La calligraphie changeait légèrement, plus serrée, comme si le scribe s’était incliné davantage sur la page. Au centre, un mot unique, encadré d’un double cercle :

ARTEFACTUM

Il lut à voix basse, les mots résonnant en lui comme une prière oubliée.

Dans le même souffle que naquirent les plans, naquit également l’Artefact, quintessence de ce qu’il fut, de ce qu’il est, et de ce qu’il sera. Né de l’unité originelle, l’Artefact contient la vibration source, celle qui unit le visible et l’invisible, la forme et le sens,
le feu, l’eau, l’air, la terre et l’éther.

Fergus sentit sa nuque picoter. Chaque mot semblait avoir été écrit non pour être lu, mais pour être déclenché.

Il agit en silence dans tous les plans. Sur le plan physique, il transforme. Sur le plan astral, il influence. Sur le plan mental, il décrète.

Celui qui le possède — s’il est pur, aligné, éveillé — peut voir au travers des voiles, nommer les choses cachées, et les faire plier sous sa volonté. Mais celui qui l’approche sans y être prêt, se dissout dans les fragments de son propre désordre. Car l’Artefact ne se laisse pas prendre.il se révèle.

Fergus referma un instant les paupières. Le mot quintessence résonnait dans sa poitrine comme un battement ancien. Et si cet objet n’était finalement qu’un banal talisman… ou alors le cœur même de la magie… Et si c’était ce que Circé avait découvert ? ou avait elle tenté de le protéger ?

Il lut enfin, en bas de la page, cette phrase gravée plus profondément dans le vélin :

Celui qui détient l’Artefact détient la clef des trois plans.
Celui qui le comprend devient Maître de l’univers
.

Il reprit sa lecture. Sur la page suivante, une nouvelle section était intitulée en lettres capitales rouges :

DE MISSIONE

Depuis la nuit des temps, les Milites Arcani ont pour charge unique et sacrée de protéger l’Artefact, ils ne sont ni rois ni prêtres. ils ne possèdent rien. ils veillent. Car l’Artefact, en de mauvaises mains, ferait chanceler les mondes.

La suite du texte se déroulait comme un fleuve ancien. Un long paragraphe retraçait la présence silencieuse mais constante des Milites Arcani au fil des âges :

On retrouve leurs marques dans toutes les civilisations,
toujours dissimulées à l’ombre des pouvoirs visibles.
 Dans les galeries profondes de la grotte de Lascaux, un triptyque de symboles triangulaires formant un lys stylisé atteste de leur présence dès la préhistoire. Dans les temples de Sumer et les ziggourats mésopotamiennes, certains bas-reliefs montrent un cercle flanqué de trois étoiles, attribués à tort à des divinités stellaires. En Égypte, ils apparaissent sous la forme d’un scarabée doré portant entre ses pattes trois fleurs croisées, au-dessus de la poitrine d’un pharaon oublié des dynasties officielles. Chez les Grecs, on les nommait hoi Aphanès, les Invisibles. Les initiés de Delphes chuchotaient leur nom à l’ombre de la Pythie. À Rome, ils furent les véritables gardiens de certains augures,
dissimulés sous les toges blanches de simples scribes.

Fergus lut encore, ébloui par cette fresque secrète, tissée sous le tissu officiel de l’Histoire. L’ordre semblait avoir toujours été là, à la lisière du visible. Une note marginale, en caractères plus petits, ajoutait :

D’autres traces subsistent dans les runes nordiques, les codex mayas, les manuscrits apocryphes du désert syrien, et certains vitraux d’églises oubliées d’Occitanie.

Il releva les yeux, le cœur battant. Ce qu’il tenait entre les mains n’était pas un livre. C’était une mémoire. Une lignée. Une preuve. Et peut-être… un appel. Fergus resta longtemps silencieux, le livre serré entre ses doigts. Ces mots anciens, Milites Arcani, semblaient vibrer encore dans l’air autour de lui.
Il consulta alors d’autres ouvrages parmi les plus anciens de la bibliothèque. Il chercha dans les dictionnaires latins, dans les volumes de symbolique, dans les notes griffonnées en marge du Livre des Ombres. Et soudain, entre deux pages d’un traité d’occultisme médiéval, il trouva ce qu’il cherchait :

Milites Arcani – les Soldats du Mystère – Fraternité spirituelle antérieure aux ordres de chevalerie. Héritiers des prêtres-scribes égyptiens et des initiés mosaïques. Leur mission : veiller sur le secret des Tables et de l’Objet ajouté, que Moïse reçut sur le Sinaï.

L’Objet ajouté…Ces deux mots suffirent à faire remonter un frisson le long de sa nuque. Le texte poursuivait :

Car les Tables de la Loi ne furent pas les seules à reposer dans l’Arche. Il s’y trouvait un élément venu d’ailleurs, reçu dans la lumière du Buisson ardent — fragment de la première Création, clef du lien entre le Ciel et la Terre. Les anciens l’appelaient l’Artéfact.

Fergus relut plusieurs fois cette phrase. Tout en lui résistait à l’idée. Était-il possible que quelque chose d’autre, d’inconnu, ait reposé dans l’Arche d’Alliance ?
Les récits bibliques connus n’en disaient rien. Mais dans le monde de Circé, les légendes, les symboles et l’Histoire s’entremêlaient comme les racines d’un même arbre. Il poursuivit sa lecture.
Selon le manuscrit, les Milites Arcani auraient conservé le secret de l’Artéfact pendant des siècles. Après la chute de Jérusalem et la dispersion des prêtres du Temple, leur lignée se serait mêlée à d’autres courants initiatiques. Certains auraient gagné Alexandrie, d’autres Byzance, d’autres encore les rives occidentales de la Méditerranée.

Puis, au tournant du XIIᵉ siècle, une nouvelle confrérie serait née — reprenant leurs symboles, leurs serments et leur devoir de garde :
Les Pauvres Chevaliers du Christ et du Temple de Salomon.
Les Templiers.

Tout se liait alors dans son esprit. L’Arche, Moïse, les Milites Arcani, les Templiers… et, quelque part, l’Artéfact, cette chose mystérieuse, déposée entre les Tables de la Loi.
Circé avait donc touché à cette lignée — ou du moins en avait compris les ramifications. Peut-être même appartenait elle, d’une manière ou d’une autre, à cette transmission invisible.

Il se souvenait du blason gravé au-dessus de la borie : les trois fleurs de lys. Et du même symbole dans la cheminée d’Archignac.
Le sceau d’une famille, d’une mémoire ancienne…
Était-il possible que les Mauprey aient eux aussi un lien avec ces gardiens ?

Il sentit un étau se refermer dans sa poitrine. Les Milites Arcani n’étaient pas un mythe : ils existaient encore, sous d’autres noms, d’autres visages.
Et si sa mère avait disparu, c’était peut-être parce qu’elle s’était approchée de trop près d un mortel secret.

Les jours s’étaient écoulés sans heurt, comme une eau calme filtrant entre les pierres d’un ruisseau secret. Deux à trois semaines étaient passées, sans qu’il puisse dire exactement combien. Le temps, à Archignac, n’avait plus la même consistance. Fergus vivait désormais au rythme d’une nouvelle discipline. Chaque matin, il se levait tôt, parfois même avant le lever du soleil, et ouvrait les volets sur le paysage du Périgord encore figé de brume. Il n’allumait pas la radio, ne consultait plus les actualités. Il s’était soustrait au tumulte du monde pour entrer dans un autre, plus ancien, plus profond.

Il consacrait les premières heures du jour à l’harmonisation de son corps avec les éléments. C’était l’un des premiers enseignements concrets du Livre des Ombres : identifier, ressentir et équilibrer en soi la terre, l’eau, l’air et le feu. Chaque élément avait son ancrage, son souffle, son étincelle. Il en avait fait une routine : la stabilité de la terre dans ses pieds, la fluidité de l’eau dans sa circulation, la légèreté de l’air dans son souffle, la chaleur du feu dans son ventre. Il les appelait, les écoutait, et parfois — souvent — les ressentait. Ensuite venait le footing, désormais rituel sacré. Il empruntait chaque matin le chemin des Meuniers, ce sentier sinueux qui serpentait entre bois clairs et prairies ouvertes, parfois glissant entre deux murs de pierre couverts de mousse. Là, il se sentait en communion totale avec la nature. Chaque course devenait une célébration. Il ne cherchait plus la performance, mais la présence. La faune locale se laissait parfois surprendre par son passage. Un renard traversait au loin, furtif et curieux. Un chevreuil dressait la tête au bord du bois avant de disparaître dans les hautes herbes. Un lapin détalait à toute allure, sa petite silhouette bondissante à peine visible. Il s’arrêtait parfois, sans raison précise, et c’était alors que les plus belles choses arrivaient : un champignon surgissant d’un tapis de feuilles, une plante sauvage inconnue, une odeur subtile portée par le vent, un rayon de soleil filtrant à travers les branches pour éclairer soudain une touffe de fleurs minuscules qu’il n’avait jamais vues. Chaque jour révélait une surprise, un détail nouveau, une énigme végétale ou animale. La nature n’était plus un décor, mais un livre ouvert. Et Fergus, pour la première fois de sa vie, apprenait à le lire. Puis venait la séances de yoga habituelle.

Il ne pensait plus à son traitement. Le Subutex, oublié au fond d’un tiroir de la salle de bains, ne l’avait pas effleuré depuis des jours. Et il n’en ressentait ni manque, ni vide, ni peur. Sa paix intérieure, lentement construite, semblait suffire à combler les béances anciennes. La dépendance s’était retirée, comme une marée basse qui ne reviendrait plus.

Les après-midis, Fergus s’adonnait aux exercices de méditation suggérés par les ouvrages ésotériques glanés sur les étagères. Il apprenait à respirer autrement. Lentement, profondément, jusqu’à sentir l’air pénétrer par chaque pore de sa peau. La respiration cutanée, disait Bardon, était une porte vers les mondes subtils.

Il travaillait aussi son vide mental. C’était, sans doute, la chose la plus difficile. Chasser les pensées parasites, les jugements, les scénarios. Laisser son esprit devenir comme un lac sans rides. Il y parvenait parfois, quelques minutes, mais elles suffisaient à lui ouvrir des états de conscience inhabituels. Il en sortait avec une perception accrue du monde, comme si ses sens avaient gagné une octave.

Le soir, à la lueur des bougies, il poursuivait ses lectures, un crayon à la main, notant les usages des plantes, les correspondances planétaires, les cycles lunaires. Il avait commencé à constituer un herbier, classant soigneusement les échantillons récoltés : l’ortie blanche, le millepertuis, le datura — qu’il n’avait pas osé toucher — la menthe, le chardon. Il comprenait maintenant que leur puissance ne résidait pas seulement dans leur nature, mais dans le moment et la manière de leur cueillette. Il préparait les prochaines récoltes avec une attention rituelle.

Enfin, il abordait ce qui le fascinait sans qu’il n’ose encore y croire : l’aura. Il lisait, expérimentait, s’exerçait à percevoir ce halo de lumière subtile que certains maîtres décrivaient comme une extension vivante de l’âme. Il commençait à pressentir, plutôt que voir, ces variations d’énergie autour des êtres vivants. Boy, par exemple, dégageait une sorte de halo bleuté, fluctuant selon les heures du jour, selon son humeur aussi. Cette luminescence semblait réagir à son humeur, s’intensifiant lorsqu’il ronronnait, se ternissant lorsqu’il se tenait aux aguets.

Peu à peu, Fergus apprit à élargir son regard. Il se surprit à percevoir, chez les humains croisés au marché ou au détour d’un chemin, des contours vibrants, des franges de couleurs diffuses, mouvantes. Il découvrait que chaque être portait en lui une signature subtile, un voile d’énergie dont la teinte variait selon l’émotion dominante : une femme âgée baignée d’un jaune doux, un jeune homme irritable entouré d’un rouge hachuré, un enfant bordé de vert clair.

Lors d’une visite ravitaillement à Saint-Geniès, il se décida à visiter l’église du village, . Il s’y tint longtemps, immobile, à scruter les vitraux illuminés par la lumière oblique . Ce qu’il y voyait désormais dépassait l’esthétique : les auréoles peintes autour des saints lui semblaient non plus symboliques, mais descriptives. Comme si les artisans verriers avaient, eux aussi, tenté de capturer une réalité invisible. À travers ces halos de verre coloré, Fergus retrouvait les teintes entrevues autour des vivants. Et il comprit, en silence, que ce qu’il commençait à percevoir n’était pas une illusion. C’était un langage ancien, oublié, qu’il réapprenait peu à peu à lire.

Il n’était pas seul à percevoir ces halos subtils. Il le comprit un matin, en observant Boy posté sur le rebord de la fenêtre, totalement immobile. Le chat fixait un promeneur qui traversait la rue, un homme d’âge mûr que Fergus n’avait jamais vu auparavant. Boy suivait ses mouvements sans cligner des yeux, le dos légèrement voûté, la queue gonflée, silencieux mais tendu. Fergus détourna son regard vers l’homme : autour de lui, il distingua une aura gris sale, hérissée de taches rouges sombres, comme une brume lourde en constante agitation.

« Tu vois ça, toi aussi, Boy… » murmura-t-il.

Ce fut comme une révélation. Les animaux n’avaient pas besoin d’apprentissage ni de méditation : ils ressentaient. Fergus se rappela soudain un article qu’il avait lu, bien avant de s’intéresser à la magie. Il y était question de chiens capables de détecter certaines tumeurs, de pressentir une crise d’épilepsie avant qu’elle ne survienne, ou de flairer la peur d’un individu bien avant que celui-ci n’ouvre la bouche. Il se souvenait même d’une étude sur des chiens dressés pour repérer le changement chimique dans la sueur d’un patient stressé. Et si tous ces phénomènes ne relevaient pas simplement de l’odorat ou de l’instinct, mais d’une perception de l’aura, brute et directe, que les humains avaient désapprise ? L’idée lui sembla d’un coup évidente : les animaux voyaient ce que les hommes ne voulaient plus voir. Leurs yeux, leur peau, leur flair lisaient dans les corps ce que les humains ne percevaient plus qu’en rêve.

Il regarda à nouveau Boy, apaisé à présent, la queue enroulée sur ses pattes, les yeux mi-clos. Comme s’il venait de lire dans l’homme un avertissement. Ou une vérité. Fergus sentit une vague de gratitude monter en lui. Ce chat n’était pas seulement un compagnon silencieux : c’était un guetteur, un miroir, un frère d’intuition.

Mais selon le Livre des Ombres, une étape restait cruciale pour parachever ce premier niveau. La sensorialisation.
Un mot ancien, puissant, presque oublié. Circé l’avait entouré d’un cercle rouge dans la marge, comme un sceau à ne pas franchir à la légère. Fergus lut et relut la page. Il comprit que ce n’était pas un simple exercice d’imagination, mais un entraînement rigoureux à la recréation intérieure du monde sensible. Il devait apprendre à voir avec les yeux closentendre sans bruitressentir sans contact.

Chaque soir, avant de s’endormir, il s’y astreignait. Allongé sur le dos, mains posées sur le ventre, respiration lente, il appelait à lui des images précises : une table en bois, une branche de romarin, le visage de sa mère, ou celui d’un vieil ami oublié. Il s’efforçait d’en reproduire chaque détail, chaque ombre, chaque aspérité. Puis venaient les sons. Le ruissellement d’un ruisseau, le tintement d’une cloche lointaine, le grincement du bois sous un pas trop lourd. Il ne s’agissait pas de se les remémorer, mais de les entendre réellement, comme s’ils surgissaient de l’intérieur de lui-même, depuis un centre invisible. Il passait ensuite au toucher : le froid d’une pierre humide, la chaleur d’un rayon de soleil sur la joue, la brûlure douce d’un feu de cheminée, la morsure glacée d’un vent de décembre. Il parcourait son propre corps avec ces sensations mentales, jusqu’à en frissonner. Enfin, les goûts et les odeurs : une goutte de vin sur la langue, une figue sèche, la douceur grasse d’un fromage de brebis, l’odeur de la menthe fraîchement froissée, celle du cuir, ou d’un vieux livre à la couverture de toile. Il recréait tout cela dans son palais, dans son nez, dans sa mémoire charnelle, comme s’il les vivait au présent.

Il apprenait à devenir le créateur de son propre monde sensoriel, à faire de son esprit un instrument aussi tangible que ses mains ou ses yeux. Et chaque nuit, alors qu’il sombrait dans le sommeil, il avait l’impression de traverser un seuil. Ses rêves devenaient plus nets, plus cohérents, habités de sons clairs et de parfums complexes. Il comprenait que la réalité n’était pas seulement ce que ses sens captaient, mais aussi ce qu’il était capable de projeter, appeler, façonner.

Un soir, alors qu’il méditait, ses yeux se fixairent sur les créatures figées aux quatre coins de la pièce. Jamais il n’avait vraiment prêté attention à leur disposition. Mais ce soir-là, sous la lumière vacillante de la lampe, quelque chose lui sauta aux yeux.
Leur orientation n’était pas fortuite.
Elles formaient une croix parfaite, centrée sur le pilier central : quatre gardiens silencieux, chacun tourné vers une direction précise du monde.

À l’ouest, près de la fenêtre donnant sur les bois, se tenait le raton laveur. Son regard luisait étrangement, comme traversé d’un éclat humide. Bardon disait que l’ouest était la direction de l’eau, du subconscient, du monde des reflets. Et cet animal amphibie, curieux et adroit, appartenait à cet élément : il lavait ses proies, jouait avec l’eau, en maîtrisait les secrets. Le raton laveur est capable de tuer une vipère pour se nourrir ou protéger sa progéniture.
Au nord, la martre, fine et nerveuse, veillait depuis son socle de bois. La Terre, direction du Nord, symbolisait la stabilité, la racine et la force du corps. La martre y trouvait naturellement sa place : elle habitait les cavernes, chassait au ras du sol, et luttait contre les reptiles. Il se souvenait alors de la vipère surgie près de la borie — et du geste fulgurant qui l’avait sauvée. Était ce un simple hasard… ou la manifestation de ce gardien là ?
Circé l’avait donc placée là comme un esprit de la Terre, une gardienne des fondations.

À l’est, suspendu sur une tige de fer, le moyen-duc étendait ses ailes. L’air. L’oiseau de proie représentait l’intelligence, la clairvoyance, la rapidité de l’esprit. Ses yeux ronds semblaient sonder l’invisible, traverser les ténèbres.
Il incarnait l’élément du mental, celui de la pensée libre, le moyen duc chassait également les serpents.

Et enfin, au sud, perché sur un petit rocher volcanique, se tenait le hérisson. Animal du feu secret, de la défense instinctive, de la transmutation. Ses piquants évoquaient la flamme, sa capacité à se rouler sur lui-même la maîtrise de l’énergie intérieure.
Circé l’avait placé dans la direction du Feu, protecteur du seuil, gardien de l’énergie vitale. Le hérisson se délectait aussi des petits reptiles.

Fergus se leva lentement.
Sous ses yeux, la disposition des animaux formait un mandala invisible : Eau, Terre, Air, Feu — les quatre piliers du monde magique, et tous ennemis des serpents !
Il sentit, pour la première fois, un courant subtil parcourir la pièce, comme si ces créatures empaillées, loin d’être mortes, conservaient la mémoire de leur souffle originel.
Elles étaient les sentinelles d’un espace sacré.
Leur présence n’était pas décorative : elle scellait les directions, protégeait le lieu, équilibrait les éléments.

Il murmura, presque sans s’en rendre compte :
Tu avais tout prévu, mère… jusqu’aux gardiens.

C’est ainsi qu’il franchit la dernière porte du premier grade. Sans cérémonie. Mais en silence, avec discipline et feu intérieur.

Il était MAGUS DISCENS

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