Chapitre III : Magus Novicius

Il venait de terminer un repas simple mais savoureux, composé de produits locaux : charcuteries aux arômes rustiques, pain de campagne craquant et un morceau de fromage affiné, le tout accompagné d’un verre de Rosette, ce vin blanc moelleux dont la douceur prolongeait les parfums en bouche. Chaque bouchée l’avait rapproché un peu plus de cette terre périgourdine qu’il redécouvrait. Rassasié, légèrement alourdi par le vin, Fergus sentit une douce torpeur l’envahir. Il se laissa tomber dans le fauteuil de velours rouge, tandis que Boy venait déjà se blottir sur ses genoux.

Depuis son arrivée à Archignac, chaque avancée semblait soulever davantage d’interrogations. Qui était vraiment Circé, au-delà de cette mère énigmatique qu’il croyait connaître ? Quel lien la rattachait au docteur Slange ? Et surtout, pourquoi cette impression persistante que tout avait été préparé avant même son arrivée ?

Il se massa les tempes.Trop de pistes.Trop de silences.

— Il me faut une méthode, murmura-t-il.

Il se redressa. Boy sauta à terre sans bruit.

Fergus gravit l’escalier menant à l’étage, traversa la pièce aux animaux empaillés et s’installa devant son ordinateur. Son instinct l’incitait d’abord à suivre la piste des photographies astronomiques aperçues dans le cabinet médical. Par habitude professionnelle, il avait pris quelques notes en quittant la salle d’attente. Il ouvrit son petit carnet et relut les noms qu’il y avait griffonnés : Orion… M42… M5.

Il commença par Orion.

Wikipédia lui apprit qu’il s’agissait d’une constellation aisément repérable à l’œil nu, abritant en son centre la célèbre nébuleuse du même nom — M42, selon le catalogue de Messier. C’était sans doute cet objet céleste que Slange avait voulu immortaliser.

Il passa ensuite à M5. Toujours selon l’encyclopédie en ligne, il s’agissait d’un amas globulaire appartenant à la constellation du Serpent. Fergus connaissait la Grande et la Petite Ourse, mais ignorait jusqu’alors qu’une constellation pût porter un tel nom. Intrigué, il poursuivit sa lecture. La page détaillait la liste des étoiles qui la composent. La plus brillante d’entre elles, Alpha Serpentis, portait aussi un nom singulier : Unukalhai.

Fergus resta un instant immobile.

Ce mot lui était familier. Il mit quelques secondes à comprendre pourquoi. Puis la mémoire revint d’un coup. Unukalhai. C’était le mot de passe du Wi-Fi de Circé.

Son attention se porta ensuite sur la partition de piano qu’il avait aperçue chez le docteur Slange : l’Adagio.

En poursuivant ses recherches, Fergus tomba presque par hasard sur un article obscur publié sur un blog musical italien. On y mentionnait une lettre attribuée à Remo Giazotto, datée de 1959 et adressée à un professeur de musicologie de Turin. Le document, disait-on, avait été retrouvé parmi les archives d’un ancien éditeur florentin. Un billet étrange, à mi-chemin entre la critique musicale et la fantasmagorie ésotérique. Rien de vérifiable. Mais quelque chose, dans la formulation, l’atteignit.

« En recomposant l’Adagio, je n’ai pas seulement voulu restituer une page d’Albinoni, mais réveiller ce qui, depuis des millénaires, dort sous le silence des pierres et des eaux : l’âme du Serpent.

Car le Serpent est antérieur à l’homme. Il est mémoire pure — celle qui s’enroule autour du temps et le garde. Sa respiration lente est la musique même.

J’ai voulu que chaque note s’y love comme dans une mue, et que l’auditeur, sans le savoir, sente passer en lui ce frisson d’origine, ce retour à l’éternel cycle. »

Fergus relut plusieurs fois le passage, stupéfait. Le serpent … encore lui. Ce symbole revenait partout : dans le cabinet de Slange, dans la maison de Circé — jusque dans ce mot de passe étrange, Unukalhai, qui gardait l’accès au Wi-Fi.

Le doute n’était plus seulement une hypothèse. Quelque chose — ou quelqu’un — semblait tisser un fil invisible à travers les siècles. Et Circé l’avait compris avant lui. Il se tourna vers le bureau où reposait le Livre des Ombres. Jusqu’ici, il n’en avait qu’effleuré les pages, se contentant de notes isolées et de signes trop évidents pour être ignorés. Mais il comprenait maintenant que cela ne suffirait pas. Circé avait dissimulé ses secrets avec une subtilité bien plus grande.

Il ouvrit le cahier spiralé avec lenteur, porté par une intuition neuve, presque physique. Les feuillets craquèrent doucement sous ses doigts. La table des matières, rédigée à la main, apparut devant lui. Cette fois, il la parcourut avec une attention nouvelle, scrutant chaque mot comme s’il pouvait révéler un indice caché.

Section 3 : Via.

Il s’arrêta. La Voie. Les lettres, tracées à l’encre noire, semblaient vibrer d’une énergie propre.

Une note de Circé, griffonnée dans la marge, attira son regard :

« Ne commence cette section qu’une fois l’appel reçu.
Si tu la lis maintenant, c’est que le moment est venu.

La Voie commence à l’intérieur.
Tout le reste suivra. »

Fergus inspira profondément. L’appel ? Il n’en était pas certain. Parlait-elle de l’Adagio ? D’Unukalhai ?

Peut-être.

Mais il sentait malgré tout que quelque chose avait changé depuis sa visite chez le docteur Slange. Depuis cette partition. Depuis ces photographies du ciel. Depuis ce regard étrange. Il tourna la page. Au centre du feuillet apparaissait un triangle inscrit dans un cercle.

Trois points d’appui.

Une structure simple, mais si stable qu’elle semblait soutenir tout l’édifice du reste. Plus il le regardait, plus il lui paraissait évident que ce triangle n’était pas seulement un dessin, mais une structure. Une méthode. À chacun de ses sommets figurait une inscription tracée en lettres gothiques rouges. Derrière lui, Boy releva soudain la tête. Le chat fixait la page avec une attention inhabituelle, les oreilles légèrement dressées. Puis, après quelques secondes immobiles, il cligna lentement des yeux et se recoucha.

En haut : TRIPUS MAGICI NOVICII(Le trépied du magicien novice)

Fergus lut attentivement les instructions, inscrites en colonnes autour du symbole.

I. Elementa Mundi Cognoscere

Il s’approcha de la bibliothèque comme d’un autel silencieux. L’odeur du bois ancien, mêlée à celle du papier vieilli, évoquait un monde figé dans le temps, mais vivant encore de toutes les lectures passées. Les rayonnages semblaient veiller eux aussi, alignés avec une rigueur presque monastique. Chaque ouvrage paraissait avoir sa place exacte, comme si la moindre perturbation pouvait troubler un équilibre invisible.

Il laissa courir ses doigts sur les reliures.

Il reconnut plusieurs noms aperçus dans le Livre des Ombres :
Éliphas Léviᵃ, Franz Bardonᵃ, Papusᵃ, Paracelse, Agrippa. D’autres lui étaient totalement inconnus. Il repéra rapidement les sections consacrées à la magie théorique, à la pratique rituelle, aux talismans, à l’astrologie. Il sélectionna plusieurs ouvrages traitant plus largement de sorcellerie opérative. Assis à la table de travail, un crayon à la main, Fergus s’absorba dans une heure de lecture méthodique. Une convergence frappante apparaissait dans toutes les traditions : la maîtrise des éléments constituait le socle.

Quatre principes — Terre, Eau, Air, Feu — auxquels s’ajoutait parfois un cinquième, plus subtil : l’Éther, ou Esprit, garant de la verticalité intérieure.

Chaque élément portait une vertu… et une dérive.

La Terre stabilise, mais peut engourdir.
L’Eau ouvre à l’intuition, mais peut submerger.
L’Air clarifie, mais peut éparpiller.
Le Feu pousse à agir, mais peut brûler.

Rien n’était moral.Tout était équilibre.

Fergus relut ses notes et sentit quelque chose se déplacer en lui : ces pages ne décrivaient pas seulement l’univers. Elles le décrivaient lui.

Il comprit alors ce que les auteurs suggéraient à demi-mot : l’initiation commençait par une introspection élémentaire. Observer son corps, ses émotions, son mental. Y déceler les excès et les manques. Apprendre à rétablir l’accord avant toute pratique.

« Un magicien se doit de connaître sa propre alchimie.
Il ne commande pas les éléments autour de lui s’il les ignore en lui-même. »

Dans la pièce baignée d’une lumière tranquille, Fergus avait étalé devant lui les différents livres de référence. Le silence, seulement troublé par les pas lointains de Boy dans l’escalier, l’enveloppait. Il venait de terminer la lecture d’un passage sur l’alchimie intérieure, une méthode d’introspection destinée à évaluer l’influence des quatre éléments. Un schéma proposait un test simple : se remémorer des situations vécues, observer ses réactions corporelles, émotionnelles, mentales.

Écouter sans juger.
Ressentir.
Nommer.
Peser.

Il ne pouvait plus se contenter de comprendre. Il devait éprouver. Fergus s’assit en tailleur sur le tapis, au pied de la colonne de marbre, et ferma les yeux. Il évoqua d’abord les dernières semaines : son départ précipité, l’angoisse du sevrage, la sensation d’urgence permanente, l’irritation fréquente, l’envie de foncer sans toujours réfléchir. Il nota la tension dans sa mâchoire, les battements rapides de son cœur. Puis il pensa à son besoin de mouvement, à cette façon de toujours vouloir agir pour ne pas penser. Il ouvrit les yeux.

Feu. Sans le moindre doute.

Il relut les signes indiqués dans le livre : impulsivité, colère rentrée, volonté débordante, difficulté à s’arrêter.

— J’en crève de ce feu, murmura-t-il. Il me brûle de l’intérieur.

Il passa la main dans ses cheveux et soupira. Second exercice : observer les éléments déficients.

Fergus resta immobile, les yeux mi-clos, cherchant à écouter ce qui se passait en lui. Il parcourut lentement son état intérieur, comme on explore un paysage.

D’abord les jambes.
Les épaules.
La respiration.

Rien ne semblait stable. Tout en lui paraissait tendu, prêt à bondir. Alors l’évidence s’imposa peu à peu : la Terre lui manquait. Il ne se sentait plus ancré nulle part, comme si ses racines avaient été arrachées. L’endurance lui faisait défaut ; tout devenait urgence, mouvement, réaction.

Il se tourna ensuite vers l’Eau. Là encore, quelque chose résistait. Ses émotions restaient en surface, comme retenues derrière une digue invisible. Il évitait de les laisser monter. Même la tristesse lui semblait interdite.

Quant à l’Air, il le percevait agité, instable, incapable de se poser. Ses pensées se succédaient trop vite, s’éparpillaient avant même d’avoir trouvé leur forme.

Peu à peu, le déséquilibre devenait clair.

« Celui qui contient trop de Feu doit chercher la Terre pour l’ancrer, l’Eau pour l’adoucir, l’Air pour l’élever sans l’embraser. »

Cette phrase le frappa comme une vérité. Il se leva lentement. Il savait ce qu’il lui restait à faire : rétablir l’équilibre. Et cela commençait peut-être par apprendre à ne rien faire.

Respirer.
Marcher lentement.
Écouter.
Ne plus fuir.

II. Corpus, Anima et Locus Purificare et Protegere

Fergus revint à la bibliothèque, conscient qu’il devait également aborder le second point : la purification et la protection. Il n’oubliait pas l’attaque récente. Ni les fleurs disparues. La protection n’était plus théorique. Sans ces fondements, aucun travail magique ne pouvait s’accomplir en sécurité. Il chercha donc à nouveau, méthodiquement, parmi les rayons consacrés à la pratique rituelle. Les ouvrages abondants sur le sujet lui révélèrent une diversité impressionnante de méthodes. La plus fréquemment citée était celle des fumigations de sauge blanche, utilisée depuis des siècles pour purifier les lieux, les objets et les esprits. Il retrouva cette pratique détaillée dans Plantes et encens de purificationB, un ouvrage relativement récent qui exposait avec clarté les usages modernes des fumigations, leurs correspondances symboliques et les précautions nécessaires à une purification réellement efficace. Mais en poursuivant ses lectures, Fergus constata que les livres plus anciens évoquaient eux aussi des procédés semblables. Le sel, notamment, revenait souvent dans les grimoires traditionnels. On le disposait aux quatre coins des pièces pour établir un champ de protection simple mais efficace. Certains textes insistaient sur l’importance d’utiliser du sel de mer, non raffiné, parfois béni au préalable et chargé d’une intention claire avant d’être répandu.

D’autres procédés, plus complexes, éveillèrent aussi sa curiosité ; Un traité de radionique ancien mentionnait l’usage de formes géométriques comme la sphère, ou la pyramide pour canaliser et transmuter les énergies. Ces figures, une fois placées avec soin, pouvaient agir comme des filtres vibratoires, selon des principes semblables à ceux des ondes de forme. Une illustration intrigante représentait une chambre alignée selon des axes énergétiques, avec des symboles placés en des points précis pour renforcer la stabilité spirituelle du lieu.

Fergus recopia les croquis, notant soigneusement les instructions dans son carnet. La maison semblait déjà habitée par une intention protectrice, mais il voulait s’en pénétrer lui-même, y inscrire sa propre marque, renforcer l’équilibre du lieu selon les règles apprises — mais aussi selon son intuition. Pas seulement comme le fils de Circé. Demain, il rassemblerait les éléments nécessaires. Et à l’aube, il commencerait.

Après ces quelques heures déjà passées sur un travail difficile, il décida d’aller prendre l’air. Il descendit dans la cuisine, poussa la porte vitrée du fond, et sortit dans le jardin qu’il n’avait pas encore visité. Il fut saisi d’étonnement.

Le jardin était ordonné de manière singulière : huit carrés, tous de deux mètres sur deux, parfaitement délimités, s’alignaient sur deux rangées. Chacun contenait des plantations distinctes, mais Fergus ne reconnut pratiquement aucune des espèces. Intrigué, il sortit son smartphone et lança l’application PlantNet, simple gadget jusqu’à ce jour pour lui. À genoux ou penché, il photographia une à une les plantes. L’écran lui révéla bientôt un inventaire curieux et cohérent : tanaisie, armoise, rue, digitale, lavande, angélique, consoude… Et dans l’un des carrés, il identifia formellement la sauge officinale, en pleine santé. Il resta un instant immobile, à contempler les feuilles argentées frémissant sous le vent léger. Un sourire fugace passa sur son visage. Le jardin n’était pas seulement un jardin. C’était un arsenal silencieux. Et il venait d’y trouver son premier allié.

Il releva les yeux. Par-delà la haie mitoyenne, il aperçut Christian dans son propre jardin, occupé à bêcher un coin de terre. Le septuagénaire leva la main ; Fergus lui répondit d’un geste semblable. Un salut sobre, presque cérémoniel, comme si deux hommes se reconnaissaient sans avoir besoin de mots. Aucun échange ne suivit. Pourtant ce bref signe eut pour Fergus la force d’un ancrage au réel, la confirmation discrète de sa présence dans ce monde-ci. Il demeura encore quelques instants dans le jardin, respirant l’air tiède de l’après-midi. Le vent faisait frémir doucement les feuilles des carrés d’herbes, et le bourdonnement lointain d’un insecte traversa le silence. Puis il regagna la maison.

La fraîcheur des murs de pierre l’accueillit lorsqu’il referma la porte derrière lui. Dans la pièce principale, tout semblait immobile, comme si le lieu lui-même attendait. Fergus s’installa dans le fauteuil de velours rouge, Boy venant aussitôt se lover sur ses genoux.

Il ne dormit pas. Il médita. Longtemps. En silence.

Plus tard, la faim se rappela à lui. Après un repas plus consistant — une omelette aux cèpes bien dorée, une cuisse de canard confite réchauffée à la poêle, un quignon de pain et un morceau de fromage — Fergus se sentit enfin rassasié. Il avait travaillé des heures sans vraiment s’en rendre compte. Lorsqu’il eut terminé, il remonta à l’étage. Un dernier pilier de son triptyque restait à explorer : l’alphabet ancien.

III. Alphabetum Magicum Discere

De retour dans le sanctuaire calme et baigné de lumière déclinante, Il ne se dirigea pas immédiatement vers le bureau, mais vers la grande cheminée périgourdine. À l’intérieur, sur les étagères encastrées dans la pierre, reposaient des dizaines de flacons en verre épais, de tailles et de formes variées. Tous contenaient des poudres colorées, soigneusement étiquetées. Chaque pot portait une étiquette manuscrite. Le nom était inscrit dans cet alphabet inconnu, fait de courbes, de traits stricts, d’enlacements subtils. En dessous, une date lisible apparaissait, écrite en caractères ordinaires. Fergus comprit qu’il tenait là un fil à tirer.

Il se rappela alors ce que les grimoires avaient expliqué : chaque jour de la semaine est gouverné par une planète. Chaque planète imprime son influence aux plantes récoltées ce jour-là. Lundi pour la Lune, mardi pour Mars, et ainsi de suite.

Il choisit un pot au hasard, retira délicatement le bouchon, huma. Une odeur florale, sucrée, immédiate. Il referma les yeux. La rose. Il ne pouvait pas se tromper. Il vérifia la date : un vendredi. En consultant rapidement ses notes, la correspondance devint évidente : Vénus, planète de la rose, des fleurs délicates et des parfums subtils. Il compara alors les lettres étranges inscrites sur l’étiquette à la plante identifiée. R-O-S-E. Quatre lettres. Quatre symboles. Il venait de décrypter une première série.

Encouragé, il attrapa un autre flacon. Mais la tentative suivante fut moins concluante. Il ouvrit trois autres pots : le premier dégageait une odeur amère et confuse, impossible à identifier ; le second semblait vide, ou son contenu trop ancien pour conserver son arôme ; le troisième exhalait une senteur sèche, boisée, vaguement médicinale, mais rien ne lui venait à l’esprit. Il fronça les sourcils, inspira à nouveau, secoua doucement la tête. Rien de familier. L’enthousiasme initial retomba brièvement. Puis, il attrapa un autre flacon. Odeur fraîche, piquante, verte. Il reconnu la menthe. Cette fois, il en était certain. Il vérifia la date : mardi… Jour de Mars. Confirmation dans un autre ouvrage : la menthe y figurait comme plante martienne. Le mot « MENTHE » comportait six lettres dont l’ une d’entre elles — le E — apparaissait également sur l’étiquette de la rose. Il commença alors à dresser un tableau mental, comparant les formes, les courbes, les répétitions.

— Jeu d’enfant, murmura-t-il, concentré.

À mesure qu’il avançait, chaque nouveau pot devenait une clé potentielle, chaque parfum une invitation au décryptage. Le code n’était pas linéaire. Il était vivant, organique, enraciné dans le végétal et les cycles célestes. Fergus comprit que cet alphabet ancien n’était pas qu’un simple système graphique : c’était un langage vibratoire, une correspondance intime entre les plantes, les jours, les planètes et les lettres. Il sourit. Il ne lisait pas encore couramment ce nouveau langage. Mais il avait trouvé la porte. Et il savait comment continuer. En l’espace d’une heure, il avait non seulement déchiffré l’essentiel de l’alphabet, mais commencé à dresser l’inventaire de l’herbier de Circé.

Chaque étiquette cessait peu à peu d’être un mystère ; chaque plante retrouvait son nom, sa nature, et l’influence planétaire qui la gouvernait. Il sortit de la poche de sa veste son petit carnet de notes, celui qu’il utilisait pour ses enquêtes. Les pages, déjà remplies d’observations rapides, d’adresses et de dates griffonnées à la hâte, accueillirent maintenant un savoir d’un autre ordre. Avec application, Fergus se mit à recopier chaque symbole de l’alphabet magique. Son écriture devint plus lente, presque calligraphique.

Le carnet de flic devenait peu à peu un carnet d’apprenti. Et, en traçant ces caractères, il eut la sensation étrange de ne pas seulement les copier. Mais de commencer à les comprendre.

La journée avait été riche en découvertes. Boy l’attendait déjà dans la chambre d’amis, couché sur le lit. Fatigué, Fergus s’y laissa tomber. Il éteignit la lumière mais resta longtemps éveillé, les yeux ouverts dans le noir. Pour trouver le sommeil, il s’adonna une dernière fois à l’introspection, repensant à l’équilibre fragile des éléments en lui. Il se demanda ce que la journée de demain lui réserverait. Quelles nouvelles découvertes, quelles autres portes s’ouvriraient ? Il songea à la suite du Livre des Ombres, à la deuxième partie de sa formation. L’impatience douce d’un élève en éveil le gagnait.

Et il s’endormit ainsi, au seuil d’un savoir plus vaste, bercé par les notes de l’Adagio, tandis que, quelque part dans l’ombre, autre chose veillait déjà.

Chapitre IV : Sur la voie