Chapitre 2 : Saint Genies

Le soleil s’était déjà bien levé lorsqu’il sortit de la maison. En cette mi-avril, la matinée avançait paisiblement, et l’air avait gagné quelques degrés depuis l’aube. Plus vif, plus sec, il portait les premières odeurs de terre chauffée et de feuillage en éveil. Fergus referma la porte derrière lui, ajusta sa saharienne sable sur ses épaules ,Boy posté sur le rebord de la fenêtre, ne bougea pas. Il le suivit du regard, paisible, comme s’il comprenait que cette sortie était nécessaire.

Il grimpa dans son Aircross, lança le moteur, et roula lentement jusqu’à la petite côte à la sortie d’Archignac. À peine une centaine de mètres plus loin, il passa devant une ferme-auberge à l’allure rustique, entourée de champs et de haies vives. Une enseigne peinte à la main grinçait doucement dans le vent : Le Roustigou. Le nom lui arracha un sourire. Juste après, sur la gauche, un mur en lauze annonçait la présence du cimetière du village. Il ralentit. Les vieilles stèles, mangées par le lichen, semblaient penchées dans une attente discrète. Il se promit d’y revenir. Pas aujourd’hui.

Un peu plus loin, un panonceau sur la droite indiquait : Saint-Geniès

La voiture s’engagea sur une route étroite, sinueuse, encadrée par une voûte dense de châtaigniers. L’ombre était profonde, traversée de rais lumineux qui découpaient le sol en taches mouvantes. Fergus baissa un peu la vitre. L’air était vif, chargé d’une odeur de feuilles humides, de mousse et de résine. Il roulait sans se presser, attentif aux détails. La forêt s’ouvrait par endroits sur des clairières, puis se refermait aussitôt. Après quelques virages, il traversa le hameau d’Embés, un lieu-dit rassemblant trois maisons anciennes, un puits couvert, et un vieux tracteur à demi caché sous un auvent. Un kilomètre plus loin, une nouvelle pancarte : Péchauriol. Ici, quelques vaches blondes broutaient paisiblement dans une pâture bordée de noyers. Le tableau était simple, mais d’une beauté saisissante. Il ralentit davantage. Cette campagne là n’avait rien à voir avec celle de la Flandre maritime où il avait grandi. Là-bas, les cultures s’étendaient à perte de vue. Des pommes de terre, des betteraves, des céréales en rangs serrés. Ici, c’était l’inverse : pas d’agriculture industrielle, pas de grandes parcelles rectilignes. Juste une alternance de prairies, de bois, de haies, de petits ruisseaux invisibles mais devinés à l’oreille. Et surtout, une vie sauvage omniprésente. À travers le pare-brise, Fergus aperçut un rapace en vol stationnaire au-dessus d’un champ, sans doute un busard. Plus loin, un faucon perché sur un piquet, silencieux, digne. Il crut aussi distinguer la silhouette brune d’un épervier fendant la trouée de la route. Il sourit. Depuis combien de temps n’avait-il pas vu des oiseaux libres ? À Dunkerque, les seuls rapaces qu’il avait rencontré étaient les deux grands-ducs du zoo de Fort-Mardyck, enfermés derrière leurs grilles. Et parfois, dans le bois des Forts, on signalait un moyen-duc, mais trop rarement pour qu’il ait eu la chance de l’apercevoir. Ici, tout était plus grand. Plus calme. Plus vrai. Il se surprit à inspirer profondément. La route de Saint-Geniès lui donnait l’impression de quitter quelque chose. Une tension. Une époque. Une version de lui-même. Il n’était là que depuis deux jours, et déjà, quelque chose en lui se relâchait.

Après Péchauriol, la route commença à descendre en douceur. Une courbe large, bordée d’arbres centenaires, puis un embranchement sur la gauche. Fergus tourna. Une pancarte indiquait : Saint-Geniès – Centre-bourg. Le village apparaissait enfin, accroché à flanc de colline, ses toits de lauze s’étageant dans un désordre pittoresque. Il ralentit. Plusieurs panneaux successifs jalonnaient le bord de route : Église romane, château, Marché de producteurs, Proxi Market, Cabinet médical, Chez Louise Café – Tabac . Il sourit. Tout semblait organisé avec bon sens : sobriété rustique, efficacité périgourdine.

Il se gara près de la supérette, un petit bâtiment en pierre claire, devant lequel s’alignaient deux bancs de bois et quelques pots de fleurs. À l’intérieur, l’air était frais et légèrement parfumé d’épices et de savon noir. Une femme blonde d’une quarantaine d’années, les cheveux tirés en queue-de-cheval et de fines lunettes posées sur le nez, le salua aussitôt avec un sourire franc. Ce n’était pas un simple « bonjour » commercial, mais une vraie chaleur, ancrée dans les habitudes d’ici, dans cette tradition périgourdine où l’on accueille l’étranger comme un parent qu’on aurait simplement perdu de vue. Fergus en fut touché. Il se surprit à comparer avec les Flandres, où il avait souvent vécu cette étrange rupture : à peine vous reconnaissait-on comme venant d’ailleurs qu’on passait du français au flamand, comme si la langue pouvait devenir une barrière plutôt qu’un pont. Un dialecte âpre, dégradé du néerlandais, qui vous laissait sur le seuil des conversations comme un intrus malvenu. Ici, c’était l’inverse. On vous ouvrait la porte avec simplicité, comme si votre présence allait de soi. Fergus prit son temps. Il fit le tour des rayons, choisit des œufs frais, quelques légumes et fruits provenant visiblement des alentours — l’étiquetage vantait les mérites des producteurs locaux. Il ajouta un bloc de foie gras artisanal, estampillé “ Sylvain et Sylvie — ferme de Saint Dramond”, un pain de campagne, et une bouteille de Rosette, ce vin blanc moelleux du Bergeracois dont sa mère raffolait. À la caisse, il régla en silence, esquissa un merci, et ressortit avec ses provisions dans deux sacs en toile réutilisables qu’il avait toujours dans sa voiture. Il appréciait leur contact rugueux, presque sensuel après les sacs plastiques impersonnels.

Il jeta un œil en face, le château de Saint Genies avec en contre bas l’église , austère, sévère, mais attirante. Ce n’était pas encore l’heure. En remontant la rue il passa devant l’école sur sa droite puis une enseigne de matériel agricole et aperçu le café Chez Louise.

Un bistrot simple, ancien, patiné par les années. Devant la porte, un cendrier sur pied, une table bancale, deux chaises en fer. Fergus poussa la porte. Une clochette tinta faiblement. L’intérieur exhalait l’odeur mêlée de café noir et de vieux bois ciré. Une vieille radio crachotait une chanson d’Aznavour. Le parquet grinça sous ses pas. L’intérieur était modeste, presque hors du temps. Un comptoir en bois sombre, marqué par les ans. Quelques tables, toutes identiques. Au mur, des affiches anciennes — fêtes de village, courses de vélos, concerts de bal musette. Une collection à l’effigie de banania. Un poêle à bois ronronnait encore, vestige d’un matin frais. Derrière le comptoir, une femme aux cheveux courts, très noirs, essuyait des verres. Elle leva les yeux.

— Bonjour.

Une voix ferme, sans brusquerie. Fergus inclina la tête.

— Bonjour. Un café noir, s’il vous plaît. Et un paquet de Malboro, s’il vous en reste.

Elle hocha la tête, sans rien demander de plus. Prépara le café, attrapa un paquet dans la vitrine derrière elle. Puis elle le regarda de nouveau, un brin plus longuement.

— Vous êtes pas du coin, vous.

— Non. Enfin… un peu. Je suis le fils de Circé Mauprey d’Archignac. Je suis déjà venu par ici il y a trois ans. Et là, je… je suis revenu pour quelques temps.

Elle cessa son geste. Le regard se fit plus doux. Plus étonné aussi.

— Circé… Je ne la connais pas bien, mais tout le monde ici la respecte. Une femme discrète, droite, un peu… à part. Mais personne ne dit du mal d’elle. C’est plutôt rare, par ici.

Fergus acquiesça en silence.

— On l’a pas revue depuis un moment, reprit-elle. Une semaine ? Peut-être plus. Vous savez si tout va bien ?

Il hésita.

— Justement, c’est ce que j’essaie de comprendre.

Elle hocha lentement la tête, déposa la tasse fumante devant lui.

— Si vous avez besoin de quoi que ce soit, je suis là tous les matins. Louise, pour vous servir.

— Merci.

Il laissa glisser quelques pièces sur le comptoir, attrapa sa tasse, laissa la chaleur du liquide lui réchauffer les doigts. Au fond du bistrot, un homme lisait le journal local. Trois autres jouaient aux cartes en silence. Un chat tigré dormait sur une chaise renversée près du poêle. Dehors, un vent faible soulevait paresseusement une feuille morte. Fergus but une première gorgée. Amer, fort, sans détour. Exactement ce qu’il lui fallait. Il but une deuxième gorgée. Puis, levant les yeux vers Louise :

— Il y a un médecin, dans le village ?

Elle hocha la tête, tout en essuyant une tasse avec application.

— Oui, le docteur Slange. Il s’est installé ici il y a quelques années. Il vient du Nord. Pas très causant. Très occupé aussi… Il ne reçoit que sur rendez-vous. Il a ses jours, vous voyez… Lunatique, souvent. Mais compétent, au dire de ses patients. Il vient parfois ici, le vendredi soir, pour une belote avec les anciens.

— Et son cabinet ?

— Pas loin. Vous voyez le raidillon, juste en face ? Vous descendez jusqu’à l’église, vous la contournez par la droite. Il y a une bâtisse basse, un peu à l’écart. Une plaque, c’est là.

Fergus acquiesça, silencieux. Il nota l’information, ce rendez-vous, il allait falloir l’obtenir. Et vite. Louise ajouta, en glissant une cuillère propre dans le pot à sucre :

— Si vous voulez tenter votre chance, le mieux, c’est en fin de matinée. Il passe au cabinet pour trier ses papiers.

Fergus esquissa un sourire.

— Merci, Louise.

— Avec plaisir.

Fergus quitta le bistrot, les mains dans les poches, l’esprit un peu plus clair. Il traversa la rue et emprunta le raidillon dont Louise lui avait parlé. Le chemin, pavé de pierres inégales, descendait en serpentant entre deux murets couverts de mousse. À mi- pente, l’église romane dominait la vallée, majestueuse et silencieuse. Il la dépassa en la contournant par la droite. Là, en retrait, presque cachée derrière une haie de lauriers, se dressait une bâtisse basse. Une plaque discrète, vissée à côté de la porte, indiquait :
Dr Séraphin Slange – Médecine générale. Sur rendez-vous.

Devant la maison, une Mercedes noire, impeccable, stationnait en travers de la petite allée. Fergus s’en approcha, son pas ralenti par l’hésitation. Il monta les deux marches de pierre, et appuya sur la sonnette. Un tintement bref résonna à l’intérieur.

Pas de réponse.

Il attendit encore quelques secondes, puis tenta la poignée. La porte s’ouvrit sans résistance. Il entra. À sa gauche, une porte légèrement entrouverte révélait une petite salle d’attente. Cinq chaises en métal, une étagère de magazines anciens et un présentoir de dépliants médicaux. Sur la table basse, une boîte de mouchoirs, un flacon de gel hydroalcoolique à moitié vide, et un stylo publicitaire orné du nom d’un laboratoire.

Fergus referma la porte derrière lui avec précaution. Aucun bruit ne provenait de l’intérieur. Il s’installa sur l’une des chaises, les mains jointes entre les genoux. Une légère odeur de désinfectant flottait dans l’air. Il jeta un coup d’œil aux murs : un calendrier médical de l’année , un certificat d’agrément encadré, et surtout, sur tout un pan de mur, une véritable collection de photographies du ciel nocturne.

Certaines montraient Jupiter et ses lunes, d’autres Saturne cerclé de ses anneaux. Plusieurs clichés présentaient des amas d’étoiles aux couleurs irréelles, des galaxies spirales, des nébuleuses en formation diffuse, comme des plumes cosmiques suspendues dans le vide. Sous chaque photo, une légende soigneusement imprimée : le nom de l’objet céleste, la date de la prise de vue, et une signature sobre : Séraphin Slange.

Fergus resta un instant figé. Ce médecin n’était visiblement pas ordinaire. Un passionné d’astronomie, manifestement équipé d’un matériel de pointe. Et manifestement aussi… méticuleux. Il se demanda ce que cela révélait de sa personnalité. Puis il reporta son attention vers la porte fermée du cabinet, et attendit. Alors que Fergus parcourait du regard cette voûte céleste encadrée un détail le figea : Une photo en particulier attira son attention. Elle représentait la constellation d’Orion, saisie avec une netteté impressionnante, probablement avec un télescope puissant. En dessous, une petite inscription : Orion — 2015 — Seraphin Slange.

Une autre photographie montrait un regroupement très serrés d’étoiles, le commentaire dessous rapportait M5 avec la même signature.

Amas globulaire M5

La porte du cabinet s’ouvrit brusquement.

— Bonjour, dit une voix grave.

Fergus se leva d’un mouvement. Un homme d’une soixantaine d’années se tenait dans l’embrasure. Un mètre quatre-vingtssveltecostume bleu foncé parfaitement coupéchemise blanchecravate assortie. Ses cheveux gris, soigneusement coiffés, dégageaient un front haut marqué de quelques rides profondes. Mais ce furent ses yeux qui frappèrent Fergus : des yeux d’un bleu pâle, perçant, qui semblaient sonder le moindre repli de l’âme. Son regard n’avait rien de bienveillant. Plutôt celui d’un scalpel.

Le docteur observa Fergus une seconde.

— Vous avez rendez-vous ? demanda-t-il d’un ton neutre, presque sec.

— Non… excusez-moi, docteur. Je venais justement vous en demander un.

Un silence flotta.

— Je ne prends plus de nouveaux patients.

Fergus hocha la tête, prêt à tourner les talons, en pensant qu’il était de nos jours plus facile de se fournir en opiacés que de trouver un médecin, mais il ajouta calmement :

— Il s’agit juste d’un renouvellement d’ordonnance. Mon médecin de Dunkerque m’a recommandé de ne jamais interrompre ce traitement. Ce serait risqué.

Le docteur Slange le fixa une seconde encore, puis fit un léger mouvement du menton.

— Entrez.

Fergus le suivit dans le cabinet.

La pièce était vaste, baignée d’une lumière douce filtrée par une baie vitrée donnant sur les collines à l’arrière du village. Un bureau en bois sombre, parfaitement rangé, trônait au centre de la pièce. Deux écrans d’ordinateur diffusaient une lumière bleutée. La table d’examen, au fond, était recouverte d’un papier blanc lisse . À droite, contre un mur, un piano droit rouge ajoutait une touche incongrue au décor clinique. . Le docteur désigna une chaise sans un mot. Fergus s’y assit.

Il sentit le regard de Slange peser sur lui.

— Quel traitement exactement ? demanda-t-il, les doigts joints, sans détour.

— Subutex. Un comprimé par jour.

— ha, je vois,..Vous avez l’ordonnance initiale ?

Fergus hocha la tête, sortit son téléphone, fit défiler ses images, et trouva la photo. Il tendit l’écran à Slange. Le médecin le prit du bout des doigts, pencha la tête légèrement. Et là, ses sourcils se froncèrent. Son regard changea. De froid, il devint incisif. Concentré.

— Mauprey, lut-il à voix basse.

Il releva lentement les yeux vers Fergus. Un silence tendu s’installa. Ce n’était pas un nom comme un autre. Il en était certain. L’atmosphère venait de basculer. Comme si une alarme silencieuse venait de s’allumer derrière les pupilles du médecin. Fergus vit alors un infime tressaillementLes pupilles du docteur, jusque-là rondes, s’étrécirent soudain. Deux fentes verticales, fines et animalescomme celles des félins nocturnes ou des serpents.

Fergus se figea. Le phénomène dura à peine une seconde. Mais l’effet fut immédiat. Un frisson glacial remonta le long de son doscomme une vague d’aiguille dans sa moelle. Ses mains se crispèrent sur ses genoux. Il sentit son sang ralentircomme épaissilourd. Une part de lui voulait fuir. L’autre tentait de garder le contrôle. Le docteur reposa le téléphone. Le changement dans ses yeux avait disparu.

Le docteur posa un instant ses mains à plat sur le bureau.

— Très bien, ôtez votre veste, s’il vous plaît. Je vais tout de même vous examiner. Fergus obéit, déboutonna sa saharienne et la déposa sur le dossier de la chaise. Il retroussa sa manche gauche. Le médecin se leva sans hâte, attrapa un brassard noir dans le tiroir de sa desserte, et s’approcha.

— Bras tendu, s’il vous plaît.

Fergus tendit le bras. Slange plaça le brassard, serra la bande avec précision, puis enfila le stéthoscope autour de son cou. Il se pencha légèrement, posa la membrane froide sur le pli du coude et gonfla le brassard d’un geste mécanique. L’air sifflait doucement. Fergus fixait le plafond. Il sentit son pouls cogner sous la pression.

— Quinze-huit, murmura le médecin en desserrant la valve. Pas parfait, mais acceptable.

Il retira le brassard d’un geste sec.

— Enlevez la chemise, maintenant.

Fergus obéit à nouveau. Le contact du stéthoscope sur sa peau le fit frissonner. Slange écouta longuement, d’abord dans le dos, entre les omoplates, puis sur le thorax.

— Respirez profondément… Encore… Bien.

Il se redressa.

— Cœur régulier. Pas de souffle. Tension limite haute, mais dans la norme pour un patient sous traitement de substitution, en revanche vous devriez cesser de fumer, vos poumons semblent déjà bien encrassés …

Il retourna à son bureau sans un mot, s’installa. Fergus remit lentement sa chemise. Effectivement tension supérieure à sa tension habituelle, mais après la décharge d’ adrénaline qu’il venait de subir consécutive à ce qu’il venait de voir… rien d’étonnant ! Le silence qui suivit n’était pas celui d’un médecin préoccupé, mais celui d’un homme qui juge, évalue, classe. Un silence habité. Il tapa quelques mots sur son clavier.

— Je vous fais une ordonnance pour 28 jours. C’est la durée maximale que je puisse faire pour ce type de traitement.

Il imprima le document, le signa, et le tendit à Fergus sans même le regarder.

— Je vous conseille de régulariser votre situation dès que possible auprès d’un médecin référent. Et d’éviter toute forme d’interruption effectivement. Ces traitements sont délicats à manier. Vous devez le savoir.

— Merci, répondit Fergus d’une voix légèrement plus rauque qu’il ne l’aurait voulu. Il régla les trente euros de la consultation, glissa l’ordonnance dans la poche de sa saharienne, se leva, soulagé de quitter bientôt cet étrange personnage. Mais au premier pas son regard fut attiré par le piano rouge, contre le mur. Sur le pupitre, une partition était posée, soigneusement ouverte.

il en lut le titre :

Adagio — Tomaso Albinoni.

Il plissa les yeux. Ce nom… Cette œuvre, il la connaissait. La musique n’était pas son domaine, il ne savait rien lire sur une portée, mais ce nom lui disait quelque chose. Un air connu. Un morceau mélancolique, solennel, presque sacré. Il en avait entendu un extrait quelque part. Récemment.

Un médecin astronome… et musicien. Il inclina légèrement la tête.

— Bonne journée, docteur.

— On ne choisit pas toujours ce qu’on hérite, monsieur Mauprey… , restez du bon côté du cercle.

Fergus sortit, ferma la porte derrière lui avec précaution, descendit lentement les marches. Son cœur n’avait pas encore retrouvé son rythme.

Pourquoi cette mise en garde ? De quel cercle voulait-il parler ?

Fergus reprit la route d’Archignac en fin de matinée. Le soleil avait déjà pris de la hauteur, effaçant toute trace de fraîcheur matinale. À cette heure, la campagne périgourdine offrait un éclat franc, lavé de brume, vibrant de couleurs nettes.

Il roulait fenêtres entrouvertes, savourant l’air tiède et pur qui lui caressait le visage. La lumière, ici, semblait tomber en nappes dorées sur les collines. Une lumière qui n’avait rien de commun avec celle du Nord, toujours tamisée, hésitante, comme si le ciel y doutait de lui-même. Ici, tout était clair, tranché, sans filtre. La route sinueuse, qu’il avait prise en sens inverse plus tôt, s’étalait maintenant comme un ruban familier. Il ralentit en passant devant une prairie ouverte, bordée de haies épaisses. Un groupe de chevreuils s’y tenait à l’orée d’un bois. Deux adultes, trois petits. Les plus jeunes firent quelques pas maladroits en cabrioles nerveuses, avant de s’immobiliser dans un même élan. Fergus sourit. Ce genre de scène appartenait à une autre vie. Un peu plus loin, sur les lignes électriques, il aperçut deux rapaces. Des buses variables, sans doute. Elles scrutaient les talus avec cette immobilité concentrée qui évoque les guetteurs d’un autre temps. Fergus les dépassa à peine, qu’une troisième silhouette brune fendit le ciel en rasant le capot. Une attaque ? Un jeu ? Il n’aurait su dire. Il croisa ensuite un chien noir et blanc, massif, oreilles droites et truffe en l’air, qui marchait en plein milieu de la route. Aucune inquiétude dans sa démarche, comme si la chaussée lui appartenait de droit. Fergus freina doucement, attendit que l’animal bifurque, puis reprit sa route. Au détour d’un virage, dans une clairière bordée de chênes, une douzaine de vaches blondes paissaient paisiblement. Deux veaux trottaient en cercle autour d’un vieux tronc couché. Ils se heurtaient sans violence, cornes naissantes et museaux humides, comme dans un ballet ancestral appris sans maître. Fergus ralentit encore. Ici, chaque minute méritait d’être regardée. Il inspira profondément. C’était peut-être cela, finalement, la véritable force du Périgord : sa lenteur. Une lenteur peuplée de vie. D’attentions discrètes. De paysages qui parlent bas, mais juste. Il passa le hameau de Péchauriol, puis celui d’Embés. Les maisons de pierre blonde semblaient avoir attendu là depuis des siècles, immobiles, impassibles. Il salua d’un signe de tête un vieil homme assis sur un muret, pipe au bec, qui ne lui répondit pas mais le suivit du regard. Enfin, la dernière montée. Il vit le clocher d’Archignac apparaître, massif, familier. Mais ce n’était pas chez lui qu’il revenait. Pas encore. C’était chez sa mère. Et cela faisait toute la différence.


Fergus avait garé la voiture à l’ombre, juste devant la maison. Il sortit lentement, les bras chargés de provisions. Boy, comme s’il l’attendait, surgit depuis le rebord de la fenêtre et s’élança vers la porte dès qu’elle s’ouvrit. Mais il ne miaula pas. Il ne frotta pas non plus sa tête contre les jambes de Fergus comme à l’habitude. Il s’arrêta à deux mètres. Le regard fixe. Intense.

— T’as changé, mon Boy… murmura Fergus en refermant la porte.

Il déposa les sacs sur la table du séjour, sortit les aliments un à un, en silence. Un peu de charcuterie, les œufs, quelques légumes, le foie gras, le pain de campagne. Tout était encore frais. Boy, assis non loin, le fixait toujours. Pas une once de jeu, pas un mouvement de queue frivole, pas ce petit roucoulement affectueux qu’il faisait d’habitude. Il semblait… attentif. Mûr. Comme s’il était devenu l’observateur de quelque chose de plus grand. De plus grave. Fergus s’arrêta, le regarda longuement. Il avait toujours été attentif à son chat. Et il avait compris, depuis longtemps, que Boy ne le considérait pas comme un humain. Mais comme son égal. Un chat lui aussi. Un félin. Leur relation reposait sur ce pacte muet. Quand Fergus s’absentait, Boy pensait qu’il était simplement parti à la chasse. Si cette absence durait trop, une inquiétude le gagnait : Fergus avait-il croisé un prédateur plus puissant ? Était-il tombé dans un piège ? Cette idée le stressait visiblement. Lui aussi, parfois, disparaissait quelques heures pour aller chasser. Et lorsqu’il ramenait une proie, il la déposait à l’entrée non pas comme un cadeau, mais comme une preuve : il était capable, lui aussi, de subvenir aux besoins de la meute. De tenir son rôle. Mais aujourd’hui, ce regard là n’était pas celui d’un chasseur félin. C’était autre chose.

— T’es pas seulement un chat, toi hein ? T’es… autre chose.

Boy cligna lentement des yeux. Une fois. Puis deux. Et resta immobile, comme une sentinelle silencieuse. Fergus détourna le regard et mit à chauffer la poêle. Il ne savait pas encore ce qu’il allait faire de cette après-midi, mais il avait besoin d’un repas chaud, d’un moment de calme. Puis une image lui revint. Le piano rouge. Et cette partition.

Adagio — Tomaso Albinoni.

Il essuya rapidement ses doigts sur un torchon, attrapa son smartphone et ouvrit YouTube. Dans la barre de recherche, il tapa « Adagio Albinoni ». Plusieurs vidéos apparurent. Il en choisit une, presque au hasard. Dès les premières mesures, il resta figé. C’était cela. La même musique. Celle qui l’avait bercé la veille au soir, dans le fauteuil en velours rouge. Celle qu’il avait crue venue de nulle part. Ou plutôt… de la maison. Elle s’était infiltrée dans ses rêves. Elle l’avait enveloppé, guidé, portée dans le sommeil. Et voilà que cette même œuvre figurait sur le piano d’un médecin inconnu, aux yeux étranges, passionné d’astronomie et manifestement…d’ autre chose aussi. Fergus recula d’un pas, le téléphone toujours en main. Un frisson parcourut son échine. La maison lui avait joué l’Adagio du docteur. Il écouta encore quelques secondes, le cœur battant un peu plus vite. Puis il coupa le son. L’odeur des œufs qui saisissaient dans la poêle le ramena brutalement à l’instant présent.

Boy n’avait pas bougé.

Fergus retourna à sa cuisson, l’esprit troublé, et une idée sourde commença à se former. Pas encore claire. Mais réelle.

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