Chapitre I : Archignac

Il était parti à l’aube, dès les premières lueurs du jour. La voiture chargée, Boy lové sur le siège passager, Fergus avait quitté Dunkerque dans le silence d’un matin gris. Il avait roulé des heures, patienté dans les ralentissements à Lille, affronté les bouchons étouffants de la région parisienne, puis poursuivi vers le sud, traversant Orléans, Limoges, Brive… La fatigue l’avait rattrapé aux abords de la Dordogne. Un mal de tête sourd battait contre ses tempes. Mais il était presque arrivé. Enfin.

Boy, son ragdoll, dormait roulé en boule sur le siège passager. Il avait enduré le trajet sans broncher.

Mais Fergus Mauprey n’était pas venu jusqu’ici uniquement pour faire une visite surprise à sa mère : mis en arrêt par sa hiérarchie, il avait été contraint de s’éloigner de ses fonctions d’inspecteur de police, le temps d’un traitement de sevrage. C’était une mise à l’écart. Une mesure d’urgence. Un exil temporaire. Il avait fini par l’accepter. Ici, au moins, il pourrait souffler. Et personne ne lui poserait de questions.

Quelques mois plus tôt, un banal contrôle avait dégénéré : une course-poursuite, une mauvaise chute, et son épaule gauche n’avait plus jamais été la même. Les médecins lui avaient prescrit du tramadol pour soulager la douleur, et Fergus, sans s’en rendre compte, avait glissé. Le médicament calmait plus que son épaule : il l’apaisait tout entier, mettait à distance les angoisses, les souvenirs, le bruit intérieur. Quand il avait commencé à en réclamer plus, à ruser pour obtenir des ordonnances supplémentaires, les médecins et la hiérarchie avaient flairé le problème. Mise à l’écart. Congé maladie prolongé. Prise en charge. Substitution. Archignac n’était pas une retraite. C’était une tentative de rédemption.

Il connaissait les lieux. Il y était venu trois ans plus tôt, pendant ses congés, pour lui rendre visite. Ce jour-là, sa mère, Circé Mauprey, lui avait confié un double des clés, « au cas où ».

Archignac est un petit village du Périgord noir, discret, encaissé entre collines boisées et prairies. Dans le bourg même, une trentaine d’habitants vivent à l’année. Circé s’y était retirée dix ans plus tôt, pour fuir — disait-elle — l’humidité du Nord qui lui rouillait les articulations. Fergus soupçonnait une autre raison, plus intime, plus ancienne. Elle ne s’était jamais expliquée.

La maison se dressait directement sur la rue, sans clôture ni perron. Une façade de pierre blonde, bien entretenue, baignée de lumière. Fergus gara sa C5 Aircross devant la porte, fier de son véhicule moderne qui contrastait avec le calme ancestral du village.

Boy descendit d’un bond, fila sur le pas de la porte et s’immobilisa, alerte.

Fergus sonna.

Rien.

Il insista une seconde fois. Toujours pas de mouvement, ni de réponse venant de l’intérieur. Il inséra sa clé. La serrure céda avec un déclic discret. Il poussa la porte.

La pièce dans laquelle il entra servait de séjour. Spacieuse, haute sous plafond, baignée d’une lumière douce filtrée par les rideaux épais. Il resta un instant immobile, laissant ses yeux s’habituer à la pénombre. Il avait la curieuse impression d’entrer dans un lieu ancien, un de ces endroits où l’on ne pénètre pas tout à fait par hasard — comme si quelqu’un, bien avant lui, y avait déjà cherché la lumière.

— Maman ? lança-t-il, plein d’espoir.

Pas de réponse.

Juste un silence feutré, presque suspendu.

Il répéta :

— Maman ?

Rien.

Il resta un instant immobile, puis scruta l’espace autour de lui. Rien n’avait changé.

La grande table en bois brut au centre, les chaises en velours rouge, le fauteuil assorti contre le mur, et le piano droit, installé sous la montée de l’escalier. Sur la droite, un meuble bas en bois foncé. La même lumière. La même odeur de cire et de bois sec. La même atmosphère immobile.

Boy trottina quelques pas, leva la tête, tourna lentement sur lui-même, puis fixa un coin de la pièce, le regard intense.

Fergus fronça les sourcils. Il posa les clés sur la table, jeta un coup d’œil dans la cuisine sur la gauche — vide — et s’engagea dans l’escalier de châtaignier au fond du séjour.

L’étage s’ouvrit sur une vaste pièce inondée de lumière. Un espace de travail, clair, paisible et étrangement meublé. Ici, les choses avaient changé.

Fergus s’immobilisa sur la dernière marche. L’organisation n’avait rien du simple petit salon dont il se souvenait : la disposition, les objets, l’atmosphère — tout évoquait un lieu de travail, oui, mais aussi un lieu de recueillement… peut-être même autre chose. Cette impression diffuse que l’endroit servait à bien plus qu’écrire ou lire.

Face à lui, une fenêtre donnait sur la rue. De part et d’autre de cette ouverture, deux grandes bibliothèques en bois sombre montaient presque jusqu’au plafond. Les rayonnages, parfaitement ordonnés, étaient chargés d’ouvrages anciens et modernes consacrés à la magie, à l’ésotérisme et aux sciences occultes. Certaines reliures de cuir, patinées par le temps, côtoyaient des éditions plus récentes, mais toutes semblaient avoir été manipulées souvent, comme si ces livres constituaient une véritable bibliothèque de travail.

À gauche, une large cheminée périgourdine : un cantou de pierres anciennes surmonté d’un blason représentant trois fleurs de lys stylisés. À l’intérieur, une petite table recouverte d’une nappe bleue à carreaux, immaculée. En son centre, une boule de cristal scintillait au moindre rayon. À côté d’elle reposait un petit miroir circulaire, monté dans un cadre de métal sombre, posé à plat sur la nappe comme un objet d’usage discret. Sa surface, parfaitement polie, captait la lumière par éclats fugitifs lorsque Fergus bougeait légèrement la tête.

Tout autour, sur les étagères en bois : bocaux, fioles aux étiquettes rédigées dans un alphabet inconnu, poudres de couleurs vives, minéraux bruts ou taillés, bougies de toutes les couleurs, petites statuettes de bois ou de pierre — parmi lesquelles une petite figurine de bronze représentant un chevalier en armure — et plusieurs poupées de tissu, certaines intactes, d’autres transpercées d’épingles.

Juste en avant se tenait une épée.

Lourde, massive, plantée dans un socle en pierre.

La lame, longue et droite, était ternie par le temps, mais nullement rouillée. Elle semblait sortie d’un autre siècle. Le pommeau, circulaire, portait un médaillon de bronze patiné, gravé d’un blason ancien : un écu frappé de trois fleurs de lys, identique à celui qui surmontait la cheminée. La poignée, gainée de cuir sombre, portait encore les traces d’un usage ancien, comme si l’arme avait été maniée longtemps, et souvent.

Fergus s’en approcha sans la toucher.

Son instinct — celui qui, autrefois, l’avait maintenu en vie sur des scènes trop silencieuses — se crispa légèrement. L’épée n’était pas un décor. Elle avait le poids des objets qui ont servi. Le genre d’objet qu’on ne laisse pas là par hasard. Elle dégageait une présence muette, à la fois protectrice et menaçante, comme si sa simple immobilité tenait quelque chose en respect.

Un socle carré en marbre blanc, veiné de gris, se dressait exactement au centre de la pièce. Directement posé dessus, un plateau soigneusement ornementé captait la lumière du jour. Le socle paraissait plus ancien que tout le reste, comme s’il avait été là bien avant la maison elle-même. Il attirait le regard malgré lui. Sa surface lisse et froide émettait comme un frémissement discret — imperceptible au toucher, mais perceptible dans l’air, dans la peau. Il n’était pas qu’un support.

Il était présence.

Fergus fit un pas, puis un autre, fasciné. Ce n’était pas un meuble. C’était un pivot. Un point de tension invisible autour duquel semblait tourner toute l’énergie de la pièce.

Les murs étaient recouverts de tableaux étranges : un Goya montrant des sorcières en vol ; un autre où des femmes nues dansent autour d’un taureau noir ; un Christ crucifié par Dalí.

Dans chaque coin de la pièce, quatre animaux empaillés semblaient monter la garde : un raton laveur, un hérisson, un moyen-duc et une martre. Leurs yeux ternes, sans éclat, semblaient pourtant vivants.

Juste en dessous de chacun d’eux, solidement ancrée sur un socle de pierre, une statuette de bronze représentait un être ailé — tantôt femme, tantôt homme, difficile à dire — tenant une arme levée : glaive, lance, hache ou arc. Les ailes déployées, les figures paraissaient surgir de la matière même, puissantes, protectrices, dressées dans une immobilité tendue.

Tous les regards convergeaient vers le pilier central, comme si quelque chose d’essentiel s’y jouait.

Son regard fut attiré par un bureau en chêne massif, placé contre le mur en face du cantou. Le bois, sombre et lustré par les années, portait de fines marques d’usage, comme si des coudes s’y étaient longuement appuyés. Le plateau était large, stable, presque monacal.

Quelques ouvrages y étaient soigneusement disposés : un traité ancien relié de cuir brun, un volume plus récent aux pages annotées et un cahier spiralé. Entre eux, deux statuettes, l’une représentant une femme drapée aux traits antiques, l’autre une figure ailée aux bras repliés, semblaient veiller sur l’ensemble.

Une lampe de bureau au pied articulé, d’un vert profond, au style résolument vintage, comme dans un cabinet d’étude d’un autre temps.

À droite du bureau était installée une chaîne hi-fi sobre, aux lignes rectilignes, reliée à deux haut-parleurs posés de part et d’autre du plateau, légèrement surélevés. L’ensemble paraissait fonctionnel, entretenu, prêt à emplir la pièce d’une musique choisie avec soin. À y regarder de plus près, pourtant, la chaîne n’était composée que d’un simple amplificateur relié aux deux baffles. Aucun autre appareil n’y était connecté : ni lecteur CD, ni platine vinyle, ni lecteur de cassettes. Rien. Juste l’ampli, nu, autonome. Fergus nota le détail sans même s’en rendre compte. Il y avait là une absence. Comme si quelque chose manquait. Ou comme si la musique n’avait pas besoin de support matériel pour exister. Seul objet posé dessus : un chandelier à neuf branches, finement ouvragé, installé directement sur le boîtier métallique de l’amplificateur. Les branches s’élevaient en éventail, comme une antenne tournée vers le plafond.

Un cahier à spirale au centre du bureau était ouvert.

Sur la couverture : Livre des Ombres — inscrit en lettres gothiques rouges.

Il s’approcha, tendit la main, effleura la page. Il reconnut immédiatement l’écriture fine et penchée de sa mère.

« Bienvenue, Fergus. Tu as mis du temps, mais je savais que tu viendrais. Je t’attends depuis trop longtemps déjà. Ici, le temps n’est plus le même, mais je sens encore les heures passer. »

La lecture de ces premiers mots le saisit à la gorge. Son souffle se coupa net, comme si les lettres elles-mêmes venaient de vibrer dans l’air.

Et, presque aussitôt, sa part rationnelle se cabra : fatigue, route, manque… c’était exactement le genre de moment où l’esprit fabrique du sens pour ne pas s’effondrer. Il cligna des yeux, trop fort. Revint à la page. Aux mots. À l’encre.

C’était bien elle.

Un frisson le parcourut — pas de peur, mais de reconnaissance. Une vague de souvenirs afflua, brutale : le son de sa voix, son rire voilé, ses mains fines aux ongles toujours nets.

« Si tu lis ces lignes, c’est que les choses ont commencé.
Ne doute pas. N’aie pas peur. Tu es plus prêt que tu ne le crois.
Ouvre-toi lentement, mais avec constance. Tout est là. Même moi. »

Il resta immobile. Les mots semblaient avoir été écrits pour maintenant. Pas des semaines ou des années plus tôt, mais pour cet instant précis.

Fergus sentit une chaleur monter du sol à son ventre, une résonance étrange, comme si quelque chose, en lui, s’ouvrait doucement — exactement comme elle l’avait prédit.

Il murmura, sans s’en rendre compte :

— Maman…

Le silence de la pièce s’épaissit autour de lui, mais il n’était plus seul. Quelque chose était là. Présent. Invisible, mais d’une densité presque palpable.

Il referma doucement le cahier, les mains tremblantes. Il savait désormais que ce retour à Archignac n’était pas un simple repos forcé. C’était le début d’autre chose. D’une quête. D’un appel.

Boy s’était couché sous le bureau. Silencieux, concentré.

Le jour baissait. La lumière rasait les murs de la maison.

À droite de l’espace bureau, une porte menait à la chambre de Circé. Il poussa le battant. La pièce s’ouvrit sur un grand lit à baldaquin aux voilages vaporeux. Le couvre-lit bleu nuit, brodé de fil argenté, évoquait à Fergus les couleurs de Serdaigle — un clin d’œil discret, mais certain, à la saga Harry Potter.

Sur la gauche, une seconde porte donnait sur une chambre plus simple : la chambre d’amis. Un grand lit, une penderie, un bureau. Sur la gauche du lit, une petite table de nuit en bois clair semblait avoir été déplacée récemment, comme si l’on avait voulu la rendre plus visible. Dessus reposait un ouvrage ancien, à la couverture de cuir brun foncé, usée aux angles et marquée de fines craquelures. Le livre était fermé, maintenu par un fil rouge soigneusement enroulé autour de sa tranche, noué sans ostentation mais avec une précision presque rituelle. À côté, légèrement en retrait, se trouvait un second volume, plus étroit, à la reliure sombre. Sur sa couverture était inscrit, en lettres sobres et sans ornement : Clavis inferni. Le cuir, patiné par le temps, dégageait cette odeur sèche et profonde des bibliothèques anciennes, mêlée à quelque chose de plus discret, indéfinissable. Fergus les remarqua sans s’en approcher. Il ne sut dire pourquoi, mais ces objets ne paraissaient pas simplement rangés là. Ils semblaient posés en attente.

Rien de superflu, dans cette modeste chambre, mais tout semblait prêt à accueillir. Fergus s’y installerait plus tard, y déposerait ses bagages.

Pour l’instant, il restait debout, observant les lieux. Une émotion douce, confuse, montait en lui — celle des retrouvailles différées, de l’absence qui parle dans les objets restés en place.

Fergus redescendit, le pas lourd. Il traversa le séjour et s’affala dans le fauteuil en velours rouge.

Boy bondit sur ses genoux, s’y installa sans bruit, comme s’il avait toujours été là.

Fergus ferma les yeux. La route avait été longue. Les questions, nombreuses. Le silence, trop épais. Mais il le sentait. Il n’était pas seul. Et sa mère allait, d’un instant à l’autre, franchir cette porte.

Il soupira. Boy ronronna doucement.

Alors que ses pensées se dissolvaient peu à peu, il crut entendre, très loin, une mélodie. Un air classique, orchestral, dont il ignorait le nom mais qu’il connaissait pourtant… un thème célèbre, doux, presque maternel. La musique semblait monter lentement des murs eux-mêmes. Elle devenait plus présente, plus enveloppante. Elle n’avait pas de source.

C’était peut-être la maison elle-même qui jouait pour lui. Et c’est au creux de cette étrange berceuse que Fergus Mauprey glissa lentement dans le sommeil.

Fergus se réveilla courbaturé, le cou en vrac, les jambes ankylosées. Il avait dormi tout habillé dans le fauteuil en velours rouge. Boy, fidèle, s’était lové contre lui durant toute la nuit.

Le silence ambiant n’était troublé que par quelques gazouillis d’oiseaux. Un filet de lumière oblique filtrait à travers les rideaux épais. Il mit un moment à retrouver ses repères. Puis les souvenirs de la veille s’imposèrent : la maison figée, le bureau à l’étage, le Livre des Ombres, l’écriture de Circé, et cette pièce pleine d’objets ésotériques dont il ne comprenait encore ni l’usage ni le sens.

Il se leva, marcha vers la cuisine. Sur la gauche du séjour, la pièce s’ouvrait en longueur, sobre et bien ordonnée. Il fouilla les placards et trouva quelques œufs, du beurre, un peu de charcuterie emballée, un paquet de café déjà entamé. De quoi improviser un petit déjeuner décent.

Il mit l’eau à chauffer, lança la cafetière, battit deux œufs qu’il fit cuire à la poêle.

Alors qu’il refermait un placard du bas, il aperçut un sac de croquettes pour chats. Il le tira vers lui.

Des croquettes vétérinaires… spéciales pour chats souffrant de troubles urinaires.

Circé ne devait même pas savoir qu’il avait un chat. Encore moins qu’il s’agissait d’un mâle fragile, sujet aux cystites à répétition. Il ne lui avait jamais parlé de Boy. Jamais.

Il resta un instant immobile, le sac entre les mains. Une drôle de sensation s’insinua sous son crâne.

À moins que sa mère ait eu, elle aussi, un chat ? Pourtant, aucun petit félin ne s’était encore manifesté. Et il n’y avait, nulle part, les signes habituels : ni litière, ni gamelle d’eau, ni écuelle oubliée.

Il s’installa à la table, son assiette fumante devant lui, le café fort dans sa tasse. Il sortit une plaquette de Subutex, ce médicament prescrit pour tenir la ligne droite quand tout, à l’intérieur, réclame la pente. Il en plaça un comprimé sur sa langue.

Il ne lui en restait que trois.

Et aucun rendez-vous prévu pour renouveler l’ordonnance.

Il nota mentalement de se renseigner sur un cabinet médical. Il lui faudrait faire vite.

Après avoir dévoré ses croquettes, Boy s’installa à ses pieds, le regard tranquille, presque humain. Fergus soupira.

Après le petit déjeuner, il poussa la porte du fond à droite et entra dans la salle de bains. Elle était revêtue d’une faïence bleue, douce, presque marine. Une atmosphère reposante. L’air y était tiède, légèrement parfumé.

Un diffuseur d’huiles essentielles exhalait une note subtile de rose de Damas, enveloppant la pièce d’une chaleur familière.

Sur une étagère basse, plusieurs fioles et flacons portaient des étiquettes écrites dans le même alphabet mystérieux que ceux de la pièce du haut.

Il fit couler l’eau, attendit que la vapeur commence à monter avant de retirer ses vêtements, lentement, comme s’il se déchargeait d’un poids. Il se regarda un instant dans le miroir embué : un visage creusé, les yeux rougis, les épaules basses. Puis il entra sous la douche.

L’eau chaude tomba d’abord en filets hésitants, puis en cascade continue. Elle glissa sur sa nuque, s’épancha le long de sa colonne, délassa ses trapèzes. Il ferma les yeux. La chaleur pénétra ses muscles, réveilla les zones raides de son dos.

L’odeur de la rose de Damas s’intensifia avec la vapeur, s’insinuant dans ses narines comme une caresse apaisante.

Il laissa couler. Longtemps.

Quand il coupa l’eau, le silence revint. Un silence calme, plein, presque bienveillant.

Fergus s’essuya méthodiquement. Il se sentait plus ancré. Pas reposé, mais… prêt. Aujourd’hui, quelque chose allait changer.

Il retourna dans la chambre d’amis, en prenant au passage la valise restée la veille dans la C5, ainsi que son ordinateur portable. Il sortit quelques vêtements soigneusement pliés : un jean propre, une chemise claire, sa préférée, légèrement froissée mais confortable. Il s’habilla lentement.

Il hésita un instant sur la veste, puis opta pour la saharienne légère, couleur sable. Dans une poche intérieure, il glissa un petit carnet noir à couverture rigide : celui qu’il utilisait lorsqu’il était encore en service. Un réflexe professionnel. On ne sait jamais ce qu’on peut croiser, ni ce qu’on aura besoin de noter.

Boy le suivit jusqu’à la porte d’entrée, mais s’arrêta net à quelques pas du seuil. Il s’assit, digne et calme, comme s’il comprenait qu’il n’était pas question de sortir. Il leva les yeux vers Fergus, un regard profond, impénétrable, et cligna lentement des paupières.

Fergus entrouvrit la porte. L’air du matin lui saisit les joues. Vif, mais sec. Une clarté cristalline baignait la rue déserte, adoucissant les contours des vieilles pierres et des toitures somnolentes. Le ciel était pâle, sans nuage.

Boy se hissa sur le rebord de la fenêtre, juste à côté de la porte. Il resta là, immobile, en position d’observation, le regard fixé droit devant, tel un gardien silencieux.

Fergus referma doucement derrière lui.

La rue était vide. Archignac semblait suspendu hors du temps. Il se dirigea sur sa gauche, longea une première habitation manifestement non occupée, volets clos, jardinières non entretenues. Un peu plus loin, sur le trottoir opposé, un vieil homme coiffé d’un béret avançait lentement. Sa démarche était hésitante, comme mesurée. En passant à hauteur de Fergus, il leva brièvement les yeux. Un regard furtif, appuyé. Pas celui d’un simple promeneur. Plutôt celui d’un homme qui évalue. Puis il reprit sa marche, sans un mot, comme si rien ne s’était produit.

Fergus poursuivit.

Quelques pas encore, un léger virage à gauche, et la rue déboucha sur la place du village. La mairie, bâtisse cossue en pierre blonde comme la maison de Circé, se tenait droite sous une glycine blanche en pleine floraison. Juste à côté, l’espace Marcel Deviers, dédié à l’artiste local. Fermé, comme toujours hors saison.

En face, l’église, massive et silencieuse, dominait la place de sa façade austère. Un bâtiment roman, trapu, en pierres claires, presque aveugle derrière ses vitraux opaques. Le clocher carré, sans fioriture, semblait figé dans une attente ancienne.

Fergus ralentit.

Quelque chose dans cette église le troubla. Ce n’était pas de la peur, ni de la méfiance. Plutôt une alerte intérieure. Un signal diffus. Comme si ce lieu l’observait. Comme si les murs avaient une mémoire, et que quelque chose — ou quelqu’un — attendait qu’il entre. Son regard se posa sur les pierres. Des marques anciennes. Des lignes de calcaire rongées par les siècles. Un silence compact régnait tout autour du bâtiment, différent de celui du village. Un silence plein. Concentré.
Comme pour répondre à cette impression diffuse, un petit panneau d’information, posé devant le portail, livrait une histoire plus terrestre du bâtiment.

Église Saint-Étienne d’Archignac — XIIᵉ siècle

Cette église romane, typique de l’architecture religieuse du Périgord noir, fut remaniée à plusieurs reprises entre le XIIIᵉ et le XVIIᵉ siècle. Le portail est orné d’un blason à trois lys, probable marque d’un lignage noble local ayant financé la restauration du clocher au XVe siècle. La découverte de sarcophages sous le sol de la place atteste de la présence d’un sanctuaire et d’une nécropole dès le VIIᵉ siècle. À l’intérieur se trouve un gisant en pierre calcaire, représentant un chevalier inconnu, parfois identifié dans les archives anciennes sous le nom d’Arnaud Talleyrand-Périgord de Mauprey, seigneur du lieu au début du XIVᵉ siècle. Des recherches sont en cours pour authentifier ce lien avec une confrérie chevaleresque dont la présence est attestée dans la région.

Le nom claqua dans sa mémoire comme un écho trop net.

Mauprey. Comme lui.

Il resta immobile une seconde, le regard accroché aux lettres. Puis son esprit chercha aussitôt une explication plus simple. Ce nom devait être courant dans la région. Une branche ancienne, un lignage oublié, des cousins éloignés disséminés au fil des siècles. Rien d’exceptionnel. Le Périgord était vieux. Les pierres aussi. Les patronymes survivaient plus longtemps que les hommes. Il se redressa légèrement, presque agacé de s’être laissé surprendre. Ce n’était qu’un nom. Il nota l’information comme on note un détail sur une scène : rien à faire maintenant, mais à ne surtout pas oublier. Il reviendrait. Pas tout de suite. Mais bientôt.

Il se rendit à la maison à droite de la mairie encore fermée à cette heure. Une bâtisse ancienne, jardin soigné. Il sonna deux fois. Un homme au visage creusé, cheveux blancs mais regard vif, ouvrit.

— Bonjour. Je suis Fergus. Le fils de Circé Mauprey, votre voisine.

— Ah ! Fergus. Oui, bonjour. Je suis Christian.

Ils échangèrent une poignée de main ferme.

— Vous avez vu Circé récemment ? demanda Fergus.

— Ben… pas récemment. Ça doit faire dix jours. On a discuté à travers la haie du fond. Jardin, comme d’habitude. Elle m’a parlé de ses plantations. Elle comptait sortir bientôt pour des cueillettes. Je lui ai dit : attends encore un peu, la lune n’est pas encore assez haute.

Fergus nota.

— Elle semblait inquiète ? Fatiguée ?

— Non, non. Comme d’habitude. Gentille. Avenante, je dirais… mais jamais une parole de trop.

Fergus allait tourner les talons lorsque Christian, resté sur le pas de sa porte, l’interpella d’une voix moins assurée :

— Dites… tout va bien ? Elle… elle n’a pas eu de souci, votre mère ?

Fergus se retourna. Le vieil homme s’était redressé malgré son dos voûté, les mains crispées sur le rebord de la porte. Dans son regard, il n’y avait ni simple curiosité ni politesse de façade, mais une vraie inquiétude, presque de la peine.

— Je ne sais pas encore, avoua Fergus. Justement, je suis venu pour lui faire une surprise. Et je ne l’ai pas trouvée. La maison était vide.

Christian hocha lentement la tête, les lèvres serrées. Il semblait lutter intérieurement, peser ses mots.

— C’est pas son genre. Elle m’avait dit qu’elle n’aimait pas trop s’absenter… Elle disait que « les plantes ont besoin de veiller sur leurs humains ». Une phrase comme ça. Elle a des idées bien à elle… mais vous savez, on l’aime bien, votre mère. Elle écoute. Et puis… elle sait des choses. Sur les bêtes, les bois, les pierres même. Pas comme nous.

Fergus acquiesça sans répondre. Un pincement au cœur. Il comprenait que l’absence de Circé n’était pas passée inaperçue. Et que derrière la rudesse apparente des gens d’ici, une forme de tendresse discrète liait le village à sa mère.

Fergus remercia, salua, puis traversa la place pour sonner à la maison d’en face.

Il s’approcha de la maison, aux volets entrouverts. Il frappa doucement, une première fois, puis une seconde.

Après quelques instants, la porte s’ouvrit sur une femme âgée, le regard vif mais prudent, une écharpe de laine enroulée autour du cou malgré la douceur printanière.

— Bonjour, dit Fergus en s’efforçant de sourire. Je suis le fils de Circé… Mauprey. Je cherche ma mère. Elle n’est pas chez elle et ne répond pas à mes appels. L’auriez-vous rencontrée ? Vous a-t-elle dit où elle allait ?

Le visage de la vieille dame se figea un instant. Puis elle hocha la tête lentement, en le dévisageant de ses yeux gris.

— Ah… c’est vous. On se doutait bien que quelqu’un viendrait. Mais… pas vu de lumière chez elle depuis plusieurs jours. On s’est dit qu’elle était peut-être partie quelques jours. Mais c’est vrai… c’est pas son genre.

Elle recula légèrement pour ne pas tenir la porte trop grande ouverte, mais ne la referma pas.

— Moi, vous savez… je ne la connais pas intimement, madame Mauprey. Mais on se salue, on parle du temps, des jardins. Elle m’a donné un truc pour mes rosiers, une fois. Eh bien, ils n’ont jamais été aussi beaux.

Elle sembla chercher ses mots, puis murmura :

— Elle a un regard… profond. Comme si elle voyait plus loin. Ça met un peu mal à l’aise, au début. Et puis on s’y habitue. On sait qu’elle est là, et c’est rassurant.

Fergus remercia poliment. Il vit dans ses yeux la même inquiétude diffuse, muette, que chez Christian. Le même sentiment d’un déséquilibre installé depuis l’absence de Circé. Un déséquilibre discret, presque indicible, mais réel.

De retour dans la maison, Fergus se fit un café, alluma une cigarette. Il pensait.

La clef, il le savait, n’était pas dans ce que les voisins pouvaient lui raconter. Sa seule piste, pour le moment : le Livre des Ombres.

Il monta à l’étage. Le cahier à spirale l’attendait.

Plusieurs sections s’y distinguaient :

Agenda
Utilitaires et références
La voie
Magus Novicius
Magus Discens
Magus Peregrinus
Outils
Égrégores

Il consulta l’Agenda. De nombreuses lignes y étaient déjà rayées. Mais l’une d’elles ne l’était pas :

7 avril 2025 — Récolter demain euphorbe et datura — heures planétaires

Il se redressa.

« Heures planétaires. »

L’expression lui était inconnue, mais la forme ne l’était pas. Un protocole. Un code. Un rendez-vous sous contrainte.

Il tourna les pages, accéda à la section Utilitaires et références. Une ligne attira son œil :

Logiciel heures planétaires : Chronos XP — téléchargement gratuit sur sourceforge.net

Sur le bureau, un post-it : Mot de passe Wi-Fi : Unukalhai

Il eut un sourire bref. Circé avait tout prévu… sauf la facilité. Il installa son ordinateur portable sur le bureau, vérifia qu’il fonctionnait, lança la connexion. Téléchargement. Installation.

L’écran lui demanda sa localisation : il entra celle d’Archignac sans réfléchir. Puis la date : mardi 8 avril.

Le programme calcula, puis afficha une grille.

Fergus se pencha, comme il l’aurait fait sur un relevé téléphonique ou une chronologie d’horaires de badge. Son cerveau de flic s’empara immédiatement de la logique : des tranches. Des fenêtres. Des enchaînements.

Le logiciel expliquait le principe : du lever au coucher du soleil, la journée est découpée en douze segments égaux — pas des heures fixes, des durées variables. Pareil pour la nuit : douze segments du coucher au lever. Les segments s’allongent ou se raccourcissent selon la saison. Ce n’était pas du mystique flou : c’était un découpage mathématique appliqué au réel.

Ensuite venait l’ordre des “planètes”, constant, cyclique : Lune, Saturne, Jupiter, Mars, Soleil, Vénus, Mercure, puis à nouveau Lune… comme une roue qui ne s’arrête jamais. Et, au-dessus de ça, un deuxième niveau : chaque jour est “attribué” à une planète. Lundi, la Lune ; mardi, Mars ; mercredi, Mercure… un calendrier de correspondances. La première tranche du jour porte donc le nom de la planète du jour.

Fergus inspira lentement.

Il n’avait pas besoin d’y croire pour le comprendre. Il avait seulement besoin de le traiter comme une règle de comportement. Une règle que sa mère appliquait. Et si elle l’appliquait, alors on pouvait s’en servir.

Il déroula la grille jusqu’à trouver ce qui l’intéressait : l’heure de Mars, ce mardi-là.

Le chiffre s’afficha : 7 h 32 — 8 h 38.

Fergus sentit quelque chose se verrouiller en lui, net, froid, précis.

Une fenêtre horaire.

Celle qu’elle avait choisie.

Il se tourna vers les bibliothèques. Celle de gauche contenait de nombreux ouvrages anciens, certains antiques, tous rangés avec soin. Le premier livre qui lui tomba sous la main s’intitulait Traité méthodique de magie pratique du docteur Gérard Encausse, dit Papus. Puis un second ouvrage de Paul Sédir, Les plantes magiques, publié en 1902. Et enfin un traité plus récent : Traité des usages et savoirs de sorcière, édité en 2021.

Toutes ces sources concordaient : euphorbe et datura, toutes les deux, sous l’influence de la planète Mars.

« Plantes de seuil, de choc, de feu. Elles demandent prudence, mais ouvrent la voie à des forces profondes. »

La déduction s’imposa d’elle-même.

Circé avait quitté la maison le mardi 8 avril, à l’aube, pour effectuer cette cueillette dans cette plage horaire, à l’heure exacte dictée par ses correspondances. Il nota mentalement l’information comme on fixe une heure sur une scène d’enquête.
Une sortie. Une plage nette. Et depuis ce moment-là… plus rien.

Et si lui aussi partait à la recherche de ces plantes, peut-être découvrirait-il un indice. Une trace. Une faille. Mais à quoi ressemblent-elles ?

Il consulta son ordinateur. Direction Google.

Il lut que l’euphorbe est une plante à l’élégance ambiguë, oscillant entre discrétion champêtre et mise en garde silencieuse : tige droite, parfois ramifiée, feuilles alternes, inflorescences d’un vert acide. Et surtout ce latex blanc, épais, toxique, qui s’écoule à la moindre blessure — une sève caustique, presque brûlante.

Il imagina sa mère, gants aux mains, couteau dédié, geste précis, protocole respecté.

Le datura, lui, était décrit autrement : plante de nuit, trompettes blanches ou violacées, capsule hérissée de pointes, graines noires, toxiques. Une plante de seuil, dangereuse. Associée à Mars ou à Saturne selon les usages.

Fergus resta longuement assis dans le fauteuil du bureau, le regard perdu sur l’écran noir de son ordinateur. Il savait quoi chercher. Mais pas encore où.

Les lignes du Livre des Ombres flottaient encore dans sa tête, entremêlées aux fragments des discussions de voisinage. Trop d’interrogations, trop peu de réponses. Il soupira, se leva, et passa une main lasse dans ses cheveux. Un café encore tiède l’attendait sur la table de la cuisine. Il le but d’un trait, sans goût.

Le silence pesait dans la maison, troublé par les seuls bruits discrets de Boy qui explorait les étagères à pas feutrés. Le chat s’arrêta soudain, assis bien droit, oreilles tendues vers la porte d’entrée, puis tourna lentement la tête vers Fergus.

Toi aussi, tu le sens, hein, Boy ? Quelque chose cloche…

Il caressa brièvement le pelage doux du ragdoll, puis se dirigea vers l’entrée. Une idée mûrissait en lui, simple mais tenace : s’il voulait avancer, il devait bouger. Quitter un instant cette maison trop chargée de signes muets.

Archignac, de toute façon, n’offrait rien pour se ravitailler : pas d’épicerie, pas de tabac, pas même un bistrot. Et encore moins un cabinet médical. Ici, on vivait au calme — mais au calme absolu, avec ses vides. Pour le moindre achat, le moindre service, il fallait descendre vers un bourg plus grand. Le plus proche, c’était Saint-Geniès.

Il attrapa les clés de sa voiture.

— Direction Saint-Geniès, murmura-t-il. Cigarettes, ravitaillement… et un médecin. Peut-être qu’en avançant, les choses finiraient simplement par se dévoiler.

Chapitre II : Saint Genies