Il était parti à l’aube, dès les premières lueurs du jour. La voiture chargée, Boy lové sur le siège passager, Fergus avait quitté Dunkerque dans le silence d’un matin gris. Il avait roulé des heures, patienté dans les ralentissements à Lille, affronté les bouchons étouffants de la région parisienne, puis poursuivi vers le sud, traversant Orléans, Limoges, Brive… La fatigue l’avait rattrapé aux abords de la Dordogne. Un mal de tête sourd battait contre ses tempes. Mais il était presque arrivé. Enfin. Boy, son ragdoll, dormait roulé en boule sur le siège passager. Il avait tout enduré sans broncher, comme toujours. Mais Fergus Mauprey n’était pas venu jusqu’ici uniquement pour faire une visite surprise à sa mère : mis en arrêt par sa hiérarchie, il avait été contraint de s’éloigner de ses fonctions d’inspecteur de police, le temps d’un traitement de sevrage. C’était une mise à l’écart. Une mesure d’urgence. Un exil temporaire. Il avait fini par l’accepter. Ici, au moins, il pourrait souffler. Et personne ne lui poserait de questions.
Quelques mois plus tôt, un banal contrôle avait dégénéré : une course poursuite, une mauvaise chute, et son épaule gauche n’avait plus jamais été la même. Les médecins lui avaient prescrit du tramadol pour soulager la douleur, et Fergus, sans s’en rendre compte, avait glissé. Le médicament calmait plus que son épaule : il l’apaisait tout entier, mettait à distance les angoisses, les souvenirs, le bruit intérieur. Quand il avait commencé à en réclamer plus, à ruser pour obtenir des ordonnances supplémentaires, les médecins et la hiérarchie avait flairé le problème… Mise à l’écart. Congé maladie prolongé. Cure de substitution. Archignac n’était pas une retraite. C’était une tentative de rédemption.
Il connaissait les lieux. Il y était venu trois ans plus tôt, pendant ses congés, pour lui rendre visite. Ce jour-là, sa mère, Circé Mauprey, lui avait confié un double des clés, “au cas où”.
Archignac est un petit village du Périgord noir, discret, encaissé entre collines boisées et prairies. Dans le bourg même, une trentaine d’habitants vivent à l’année. Circé, s’y était retirée dix ans plus tôt, pour fuir — disait-elle — l’humidité du Nord qui lui rouillait les articulations. Fergus soupçonnait une autre raison, plus intime, plus ancienne. Elle ne s’était jamais expliquée.
La maison se dressait directement sur la rue, sans clôture ni perron. Une façade de pierre blonde, bien entretenue, baignée de lumière. Fergus gara sa C5 Aircross devant la porte, fier de son véhicule moderne qui contrastait avec le calme ancestral du village. Boy descendit d’un bond, fila sur le pas de la porte et s’immobilisa, alerte. Fergus sonna. Rien … il insista une seconde fois. Toujours pas de mouvement, ni de réponse venant de l’intérieur, il inséra sa clé. La serrure céda avec un déclic discret. Il poussa la porte.
La pièce dans laquelle il entra servait de séjour. Spacieuse, haute sous plafond, baignée d’une lumière douce filtrée par les rideaux épais.
— Maman ? lança-t-il, plein d’espoir.
Pas de réponse.
Juste un silence dense, feutré, presque suspendu. Il répéta :
— Maman ?
Pas de réponse. Il resta un instant immobile, puis scruta l’espace autour de lui. Rien n’avait changé.
La grande table en bois brut au centre, les chaises en velours rouge, le fauteuil assorti contre le mur, et le piano droit, installé sous la montée de l’escalier. Sur la droite, un meuble bas en bois foncé. La même lumière. La même odeur de cire et de bois sec. La même atmosphère immobile.

Boy trottina quelques pas, leva la tête, tourna lentement sur lui-même, puis fixa un coin de la pièce, le regard intense. Fergus fronça les sourcils. Il posa les clés sur la table, jeta un coup d’œil dans la cuisine sur la gauche — vide — et s’engagea dans l’escalier de châtaignier au fond du séjour.
L’étage s’ouvrit sur une vaste pièce inondée de lumière. Un espace de travail, clair, paisible et étrangement meublé. Ici les choses avaient changé. Fergus s’immobilisa sur la dernière marche. L’organisation n’avait rien du simple petit salon dont il se souvenait : la disposition, les objets, l’atmosphère — tout évoquait un lieu de travail, oui, mais aussi un lieu de recueillement, peut-être même autre chose. Cette impression diffuse que l’endroit servait à bien plus qu’écrire ou lire. Face à lui, une fenêtre donnait sur la rue. À gauche, une large cheminée périgourdine, un cantou de pierres anciennes surmonté d’un blason représentant trois fleurs lys stylisés. À l’intérieur, une petite table recouverte d’une nappe bleue a carreaux immaculée. En son centre, une boule de cristal scintillait au moindre rayon. Tout autour, sur les étagères en bois : bocaux, fioles aux étiquettes rédigées dans un alphabet inconnu, poudres de couleurs vives, minéraux bruts ou taillés, bougies, petites statuettes de bois ou de pierre et plusieurs poupées de tissu, certaines intactes, d’autres transpercées d’épingles.

Juste en avant se tenait une épée. Lourde , massive, plantée dans un socle en pierre. La lame, longue et droite, était ternie par le temps, mais nullement rouillée. Elle semblait sortie d’un autre siècle. Le pommeau, circulaire, portait un médaillon de bronze patiné, gravé d’un blason ancien : un écu frappé de trois fleurs de lys, identique à celui qui surmontait la cheminée. La poignée, gainée de cuir sombre, portait encore les traces d’un usage ancien, comme si l’arme avait été maniée longtemps, et souvent. Fergus s’en approcha sans la toucher. Elle dégageait une force étrange. Une présence silencieuse, à la fois protectrice et menaçante.
Un socle carré en marbre blanc, veiné de gris, se dressait exactement au centre de la pièce. Directement posé dessus, un plateau soigneusement ornementé captait la lumière du jour. Le socle paraissait plus ancien que tout le reste, comme s’il avait été là bien avant la maison elle-même, il attirait le regard malgré lui. Sa surface lisse et froide émettait comme un frémissement discret, imperceptible au toucher, mais qui se ressentait dans l’air, dans les pores de la peau. Il n’était pas qu’un support. Il était présence. Fergus s’en approcha d’un pas lent, fasciné. Ce n’était pas un meuble. C’était un pilier. Un pivot. Une sorte de point de tension invisible autour duquel semblait tourner toute l’énergie de la pièce.
Les murs étaient recouverts de tableaux étranges :
- une œuvre de Goya montrant des sorcières en vol

Et un autre où des femmes nues dansent autour d’un taureau noir

un Christ crucifié par Dalí

Dans chaque coin de la pièce, quatre animaux empaillés semblaient monter la garde : un raton laveur, un hérisson, un moyen duc, et une martre. Leurs yeux ternes, sans éclat, semblaient pourtant vivants. Juste en dessous de chacun d’eux, solidement ancrée sur un socle de pierre, une statuette de bronze représentait un être ailé — tantôt femme, tantôt homme, difficile à dire — tenant une arme levée : glaive, lance, hache ou arc. Les ailes déployées, les figures paraissaient surgir de la matière même, puissantes, protectrices, dressées dans une immobilité tendue. Tous les regards convergeaient vers le pilier central, comme si quelque chose d’essentiel s’y jouait.

De part et d’autre de la fenêtre, deux grandes bibliothèques bien ordonnées.
Son regard fut attiré par un bureau en chêne massif, placé contre le mur en face du cantou. Un cahier épais à spirales y était posé, ouvert. Sur la couverture : Livre des Ombres — inscrit en lettres gothiques rouges.
Il s’approcha, tendit la main, effleura la page. Il reconnut immédiatement l’écriture fine et penchée de sa mère.
» Bienvenue, Fergus. Tu as mis du temps, mais je savais que tu viendrais. Je t’attends depuis trop longtemps déjà. Ici, le temps n’est plus le même, mais je sens encore les heures passer. »
La lecture de ces premiers mots le saisit à la gorge. Son souffle se coupa net, comme si les lettres elles-mêmes venaient de vibrer dans l’air. Il recula légèrement, le cœur battant, une main posée sur la poitrine, stupéfait. C’était bien elle. C’était Circé, dans toute la délicatesse de son verbe, dans ce regard invisible mais si présent. Un frisson le parcourut — pas de peur, mais de reconnaissance. Une vague de souvenirs afflua, brutale : le son de sa voix, son rire voilé, ses mains fines aux ongles toujours nets. Il cligna des yeux, un peu trop fort, pour retenir ce qui montait.
« Si tu lis ces lignes, c’est que les choses ont commencé.
Ne doute pas. N’aie pas peur. Tu es plus prêt que tu ne le crois.
Ouvre toi lentement, mais avec constance. Tout est là. Même moi. »
Il resta immobile. Les mots semblaient avoir été écrits pour maintenant. Pas des semaines ou des années plus tôt, mais pour cet instant précis. Fergus sentit une chaleur monter du sol à son ventre, une résonance étrange, comme si quelque chose, en lui, s’ouvrait doucement — exactement comme elle l’avait prédit.
Il murmura, sans s’en rendre compte :
— Maman…
Le silence de la pièce s’épaissit autour de lui, mais il n’était plus seul. Quelque chose, ou quelqu’un, était là. Présent. Aimant. Invisible, mais d’une densité presque palpable. Il referma doucement le cahier, les mains tremblantes. Il savait désormais que ce retour à Archignac n’était pas un simple repos forcé. C’était le début d’autre chose. D’une quête. D’un appel.
Il resta debout, troublé. Boy s’était couché sous le bureau. Silencieux, concentré. Puis il fit un tour lent de la pièce, revint vers le bureau. Il relut les premières lignes du cahier. Et sentit le lien. Un fil ténu. Une voix encore présente.
Le jour baissait. La lumière rasait les murs de la maison.
À droite de l’espace bureau, une porte menait à la chambre de Circé. Il poussa le battant. La pièce s’ouvrit sur un grand lit à baldaquin aux voilages vaporeux. Le couvre-lit bleu nuit, brodé de fil argenté, évoquait à Fergus les couleurs de Serdaigle — un clin d’œil discret, mais certain, à la saga Harry Potter.

Sur la gauche de la pièce, une seconde porte donnait sur une chambre plus simple : la chambre d’amis. Un grand lit, une penderie, un bureau. Rien de superflu, mais tout semblait prêt à accueillir. Fergus s’y installerait plus tard, y déposerait ses bagages. Pour l’instant, il restait debout, observant les lieux. Une émotion douce, confuse, montait en lui — celle des retrouvailles différées, de l’absence qui parle dans les objets restés en place.
Fergus redescendit, le pas lourd. Il traversa le séjour et s’affala dans le fauteuil en velours rouge. Boy bondit sur ses genoux, s’y installa sans bruit, comme s’il avait toujours été là. Fergus ferma les yeux. La route avait été longue. Les questions, nombreuses. Le silence, trop épais. Mais il le sentait. Il n’était pas seul. Et sa mère allait, d’un instant à l’autre, franchir cette porte. Il soupira. Boy ronronna doucement. Alors que ses pensées se dissolvaient peu à peu, il crut entendre, très loin, une mélodie. Un air classique, orchestral, dont il ignorait le nom mais qu’il connaissait pourtant… un thème célèbre, doux, presque maternel. La musique semblait monter lentement des murs eux-mêmes. Elle devenait plus présente, plus enveloppante. Elle n’avait pas de source. C’était la maison, peut-être, qui jouait pour lui.
Et c’est au creux de cette étrange berceuse que Fergus Mauprey glissa doucement dans le sommeil.

Fergus se réveilla courbaturé, le cou en vrac, les jambes ankylosées. Il avait dormi tout habillé dans le fauteuil en velours rouge. Boy, fidèle, s’était lové contre lui durant toute la nuit. Le silence ambiant n’était troublé que par quelques gazouillis d’oiseaux. Un filet de lumière oblique filtrait à travers les rideaux épais. Il mit un moment à retrouver ses repères. Puis les souvenirs de la veille s’imposèrent : la maison figée, le bureau à l’étage, le Livre des Ombres, l’écriture de Circé, et cette pièce pleine d’objets ésotériques dont il ne comprenait encore ni l’usage ni le sens. Il se leva, marcha vers la cuisine. Sur la gauche du séjour, la pièce s’ouvrait en longueur, sobre et bien ordonnée. Il fouilla les placards et trouva quelques œufs, du beurre, un peu de charcuterie emballée, un paquet de café ouvert. De quoi improviser un petit déjeuner décent. Il mit l’eau à chauffer, lança la cafetière, battit deux œufs qu’il fit cuire à la poêle.
Alors qu’il refermait un placard du bas, il aperçut un sac de croquettes pour chats… Il le tira vers lui. Des croquettes vétérinaires… spéciales pour chats souffrant de troubles urinaires. Circé ne devait même pas savoir qu’il avait un chat. Encore moins qu’il s’agissait d’un mâle fragile, sujet aux cystites à répétition. Il ne lui avait jamais parlé de Boy. Jamais. Il resta un instant immobile, le sac entre les mains. Une drôle de sensation s’insinua sous son crâne. A moins que sa mère eut également un chat … Pourtant aucun petit félin ne s’était encore manifesté ! ni même aucun argument qui pourrait attester qu’un chat vive ici comme une litière ou une écuelle d’eau ou une mangeoire…
Il s’installa à la table, son assiette fumante devant lui, le café fort dans sa tasse. Il sortit une plaquette de Subutex, ce médicament qui lui a été prescrit pour se sevrer d’un autre … En plaça un comprimé sur sa langue. Il ne lui en restait que trois. Et aucun rendez-vous prévu avec un médecin pour renouveler l’ordonnance. Il nota mentalement de se renseigner sur un cabinet médical. Il lui faudrait faire vite.
Apres avoir absorbé ses croquettes Boy s’installa à ses pieds, le regard tranquille, presque humain. Fergus soupira.
Après le petit déjeuner, il poussa la porte du fond à droite et entra dans la salle de bains. Elle était revêtue d’une faïence bleue, douce, presque marine. Une atmosphère reposante. L’air y était tiède, légèrement parfumé. Un diffuseur d’huiles essentielles exhalait une note subtile de rose de Damas, enveloppant la pièce d’une chaleur familière. Sur une étagère basse, plusieurs fioles et flacons portaient des étiquettes écrites dans le même alphabet mystérieux que ceux de la pièce du haut. Il fit couler l’eau, attendit que la vapeur commence à monter avant de retirer ses vêtements, lentement, comme s’il se déchargeait d’un poids. Sa chemise froissée glissa sur ses bras engourdis. Le pantalon suivit, lourd, imprégné de fatigue. Il se regarda un instant dans le miroir embué — un visage creusé, les yeux rougis, les épaules basses. Puis il poussa la porte de la cabine. L’eau chaude tomba d’abord en filets hésitants, puis en cascade continue. Elle glissa sur sa nuque, s’épancha le long de sa colonne, délassa ses trapèzes. Il ferma les yeux. La chaleur pénétra ses muscles, réveilla les zones raides de son dos. Il inspira profondément. L’odeur de la rose de Damas, subtile et sèche, s’intensifia avec la vapeur, s’insinuant dans ses narines comme une caresse apaisante. Ses mains passaient lentement sur sa peau, comme pour vérifier qu’il était bien là, tangible, vivant. L’eau lavait la fatigue de la veille, la tension de l’inconnu. Il laissa couler. Longtemps. Quand il coupa l’eau, le silence revint. Un silence calme, plein, presque bienveillant. Fergus attrapa une serviette, s’essuya méthodiquement, enroula le tissu autour de sa taille. Il se sentait plus ancré. Pas reposé, mais… prêt. Aujourd’hui, quelque chose allait changer.
Il retourna dans la chambre d’amis, en prenant au passage la valise restée la veille dans la C5, ainsi que son ordinateur portable. Il sortit quelques vêtements soigneusement pliés. Un jean propre, une chemise claire, sa préférée, légèrement froissée mais confortable. Il s’habilla lentement, méthodiquement, en silence. Il hésita un instant sur la veste, puis opta pour la saharienne légère, couleur sable. Dans une poche intérieure, il glissa un petit carnet noir à couverture rigide celui qu’il utilisait lorsqu’il était encore en service. Un réflexe professionnel. On ne sait jamais ce qu’on peut croiser, ni ce qu’on aura besoin de noter.
Boy le suivit jusqu’à la porte d’entrée, mais s’arrêta net à quelques pas du seuil. Il s’assit, digne et calme, comme s’il comprenait qu’il n’était pas question de sortir. Il leva les yeux vers Fergus, un regard profond, impénétrable, et cligna lentement des paupières. Fergus entrouvrit la porte. L’air du matin lui saisit les joues. Vif, mais sec. Une clarté cristalline baignait la rue déserte, adoucissant les contours des vieilles pierres et des toitures somnolentes. Le ciel était pâle, sans nuage. Une promesse de lumière. Boy s’était hissé sur le rebord de la fenêtre, juste à côté de la porte. Il resta là, immobile, en position d’observation, le regard fixé droit devant, tel un gardien silencieux. Fergus referma doucement derrière lui.
La rue était vide. Archignac semblait suspendu hors du temps. Il se dirigea sur sa gauche vers le village , longea une première habitation manifestement non occupée , volets clos, jardinières non entretenues. Encore quelques pas prit le virage, et se retrouva sur la place du village. La mairie, bâtisse ancienne en pierre blonde comme la maison de Circé, se tenait droite sous une glycine blanche en pleine floraison. Juste à côté, l’espace Marcel Deviers, dédié à l’ artiste local. Fermé, comme toujours hors saison.

En face, l’église, massive et silencieuse, dominait la place de sa façade austère. Un bâtiment roman, trapu, en pierres claires, presque aveugle derrière ses vitraux opaques. Le clocher carré, sans fioriture, semblait figé dans une attente ancienne. Fergus ralentit le pas. Quelque chose dans cette église le troubla. Ce n’était pas de la peur, ni de la méfiance. Plutôt une forme d’alerte intérieure. Un signal diffus. Comme si ce lieu l’observait. Comme si les murs avaient une mémoire, et que quelque chose — ou quelqu’un — attendait qu’il entre. Son regard se posa sur les pierres. Des marques anciennes. Des lignes de calcaire rongées par les siècles. Un silence compact régnait tout autour du bâtiment, différent de celui du village. C’était un silence plein.

Concentré. Fergus fronça les sourcils. Il avait appris à écouter ses intuitions. Celles qui n’ont pas d’explication immédiate mais qui, souvent, pointent dans la bonne direction. Son instinct de flic clignotait doucement. Il nota l’information comme on note un indice sur une scène de crime : rien à faire maintenant, mais à ne surtout pas oublier. Il reviendrait. Pas tout de suite. Mais bientôt.
Il se rendit à la maison à droite de la mairie. Une bâtisse ancienne, jardin soigné. Il sonna deux fois. Un homme au visage creusé, cheveux blancs mais regard vif, ouvrit.
— Bonjour. Je suis Fergus. Le fils de Circé Mauprey votre voisine.
— Ah ! Fergus. Oui bonjour, je suis Christian.
Ils échangèrent une poignée de main ferme.
— Vous avez vu Circé récemment ? demanda Fergus.
— ben heu non, pas récemment, ça doit faire dix jours… On a discuté à travers la haie du fond. Nous avons parlé jardin comme d’habitude. Elle m’a parlé de ses plantations, elle comptait sortir bientôt pour des cueillettes . Je lui ai dit : attends encore un peu, la lune est pas encore assez haute.
Fergus nota.
— Elle semblait inquiète ? fatiguée ? — Non, non. Comme d’habitude. Gentille. Avenante je dirai, mais jamais une parole de trop.
Fergus allait tourner les talons lorsque Christian, resté sur le pas de sa porte, l’interpella d’une voix moins assurée :
— Dites… tout va bien ? Elle… Elle n’a pas eu de souci, votre mère ?
Fergus se retourna. Le vieil homme s’était redressé malgré son dos voûté, les mains crispées sur le rebord de la porte. Dans son regard, il n’y avait ni simple curiosité ni politesse de façade, mais une vraie inquiétude, presque de la peine.
— Je ne sais pas encore, avoua Fergus. Justement, je suis venu pour lui faire une surprise. Et je ne l’ai pas trouvée. La maison était vide.
Christian hocha lentement la tête, les lèvres serrées. Il semblait lutter intérieurement, peser ses mots.
— C’est pas son genre. Elle m’avait dit qu’elle n’aimait pas trop s’absenter. Elle disait que « les plantes ont besoin de veiller sur leurs humains ». Une phrase comme ça. Elle a des idées bien à elle… mais vous savez, on l’aime bien, votre mère. Elle écoute. Et puis… elle sait des choses. Sur les bêtes, les bois, les pierres même. Pas comme nous. Fergus acquiesça sans répondre. Un pincement au cœur. Il comprenait que l’absence de Circé n’était pas passée inaperçue. Et que derrière la rudesse apparente des gens d’ici, une forme de tendresse discrète liait le village à sa mère. Fergus remercia, salua, puis traversa la place pour sonner à la maison d’en face.
Fergus s’approcha de la maison , aux volets entrouverts. Il frappa doucement, une première fois, puis une seconde. Après quelques instants, la porte s’ouvrit sur une femme âgée, le regard vif mais prudent, une écharpe de laine enroulée autour du cou malgré la douceur printanière.
— Bonjour, dit Fergus en s’efforçant de sourire. Je suis le fils de Circé… Mauprey. Je cherche ma mère., elle n est pas chez elle. et ne répond pas à mes appels. L’ auriez vous rencontrée, vous a t elle dit où elle allait ?
Le visage de la vieille dame se figea un instant. Puis elle hocha la tête lentement, en le dévisageant de ses yeux gris.
— Ah… c’est vous. On se doutait bien que quelqu’un viendrait. Mais… pas vu de lumière chez elle depuis plusieurs jours. On s’est dit qu’elle était peut-être partie quelques jours. Mais c’est vrai… C’est pas son genre.
Elle recula légèrement pour ne pas tenir la porte trop grande ouverte, mais ne la referma pas.
— Moi, vous savez… Je ne la connais pas intimement madame Mauprey. Mais on se salue, on parle du temps, des jardins. Elle m’a donné un truc pour mes rosiers, une fois. Eh bien ils n’ont jamais été aussi beaux.
Elle sembla chercher ses mots, puis murmura :
— Elle a un regard… profond. Comme si elle voyait plus loin. Ça met un peu mal à l’aise, au début. Et puis on s’y habitue. On sait qu’elle est là, et c’est rassurant.
Fergus remercia poliment. Il vit dans ses yeux la même inquiétude diffuse, muette, que chez Christian. Le même sentiment d’un déséquilibre installé depuis la disparition de Circé. Un déséquilibre discret, presque indicible, mais réel.
De retour dans la maison, Fergus se fit un café, alluma une cigarette. Il pensait. La clef, il le savait, n’était pas dans ce que les voisins pouvaient lui raconter. Sa seule piste pour le moment : le livre des ombres, il monta à l’étage, le Livre des Ombres l’attendait toujours.
Plusieurs sections s’y distinguaient :
- Affaires à faire
- Utilitaires et bibliographie
- La voie
- Agenda
Il consulta la première. De nombreuses lignes rayées. Mais l’une ne l’était pas :
7 avril 2025 – Récolter demain euphorbe et datura – heures planétaires
Il se redressa. Les heures planétaires. L’expression lui était inconnue. Il tourna les pages, accéda à la deuxième section. Une ligne discrète attira son œil :
Logiciel heures planétaires : Chronos XP – téléchargement gratuit sur souceforge.net
Sur le bureau, un post-it : Mot de passe Wi-Fi : Unukalhai. Il sourit. Circé avait tout prévu, mais pas simple son mot de passe!
Il installa son ordinateur portable sur le bureau de Circée, vérifia qu’il fonctionnait, lança la connexion. Après avoir téléchargé le logiciel, effectivement gratuit, il entra les coordonnées GPS d’Archignac, ainsi que la date du 8 avril. Le programme lui afficha les heures planétaires exactes pour Archignac, ce jour-là avec les explications suivantes :
Les journées et les nuits sont divisées chacune en 12 heures planétaires de durées égales , plus ou moins longues selon la saison, du lever au coucher du soleil : En hiver les heures planétaires de jours sont plus courtes que les heures légales, en été c’est le contraire, les heures planétaires de jour sont plus longues que les heures légales.
L’ordre des heures et des planètes dans ce système est constant : Lune, Saturne, Jupiter, Mars, Soleil, Vénus, Mercure, puis à nouveau Lune, etc.
Par ailleurs chaque jour est gouverné par une planète : lundi pour la lune, Mardi pour Mars, Mercredi pour mercure, jeudi pour Jupiter, vendredi pour venus, samedi pour saturne et enfin dimanche pour le soleil.
Le terme de planète est ici à interpréter dans le sens étymologique du mot : astre errant, en effet tout le monde sait aujourd’hui que ni la lune ni le soleil ne sont pas à proprement parler des planètes.
La première heure planétaire de la journée commence au lever su soleil et porte le nom du jour : heure de la lune pour un lundi, heure de Mars pour un mardi heure de mercure pour un mercredi etc… les heures suivantes se succèdent dans l’ordre cité.
Fergus ferma les yeux un instant pour mieux s’imprégner de cette mécanique céleste.
Un autre article concernait les notions de lune montante et descendante.
Euphorbe et Datura avait-elle écrit. Il se tourna vers les bibliothèques, celle de gauche contenaient de nombreux ouvrages anciens, certains antiques, tous rangés avec soin. Le premier livre qui lui tomba sous la main s’intitulait Traité méthodique de science occulte (1891)un manuel de botanique magique, attribué à Papus, puis un second ouvrage de Paul Sedir intitulé les plantes magiques publié en 1902, et enfin un traité plus récent intitulé Traité des usages et savoirs de sorcière.
Toutes ces sources concordaient : euphorbe et datura sont toutes les deux plantes sous l’influence de Mars. Il referma lentement le dernier livre.
« Plantes de seuil, de choc, de feu. Elles demandent prudence, mais ouvrent la voie à des forces profondes. »
Le 8 avril, un mardi, selon chronos XP, l’heure de Mars tombait précisément entre 7h32 et 8h38. C’était la fenêtre qu’avait choisie Circé pour sa sortie. Et depuis… plus rien.
Il comprenait maintenant que Circé avait quitté la maison ce mardi 8 avril, à l’aube, pour récolter ces deux plantes à l’heure exacte indiquée par les correspondances planétaires.
Et si lui aussi partait a la recherche de ces plantes, peut-être découvrirait il un indice. Une trace. Une faille. Mais à quoi ressemblent ces plantes ? Il consulta à nouveau son ordinateur. Direction Google. Réponse du moteur de recherche :
L’euphorbe est une plante à l’élégance ambiguë, qui semble osciller entre discrétion champêtre et mise en garde silencieuse. Sa tige est souvent droite, parfois ramifiée, portant des feuilles alternes ou disposées en rosette selon les espèces. Mais c’est surtout sa floraison qui intrigue : ses inflorescences, les cyathes, ressemblent à de petites coupes d’un vert acide, parfois bordées de rouge, comme si la plante portait des bijoux vénéneux.
À première vue, elle pourrait passer pour une simple mauvaise herbe, mais un œil exercé y reconnaît une messagère des sols perturbés, une éclaireuse des talus oubliés. Elle pousse là où l’équilibre vacille : au bord des chemins, sur les ruines, dans les friches. Son lait blanc, épais et toxique, s’écoule à la moindre blessure, une sève caustique, presque brûlante, utilisée autrefois pour brûler verrues et illusions. Elle n’a pas de parfum remarquable, mais dégage une énergie sèche, presque électrique. En magie, elle est ambivalente : on dit qu’elle protège les lieux en chassant les entités néfastes, mais qu’elle doit être manipulée avec soin et respect, car elle ne pardonne pas les gestes inconsidérés. Cueillie sous la planète Mars, à l’aube d’un mardi, elle devient une alliée redoutable pour les travaux de purification et de bannissement. Mais gare à celui qui oublierait de la remercier.

Le datura est une plante de nuit, de lune noire, une sorcière au jardin. Haute, parfois majestueuse, elle dresse ses tiges épaisses et velues comme des bras chargés de secrets. Ses feuilles larges, d’un vert sombre et légèrement duveteux, exhalent une odeur âcre, dérangeante, presque animale. Rien en elle n’est innocent.
Mais ce sont ses fleurs qui fascinent : grandes trompettes solitaires, blanches ou violacées, qui s’ouvrent au crépuscule et semblent vouloir capter la lumière des astres. Elles s’enroulent sur elles-mêmes au matin, comme des incantations qu’il ne faut pas surprendre. Leur beauté presque surnaturelle attire autant qu’elle repousse. Le fruit, une capsule hérissée de pointes, cache des graines noires, petites, mais puissantes : porteuses de délire, de visions, et parfois de mort. Car le datura est une plante toxique dans toutes ses parties. Jadis, les sorcières le mélangeaient aux onguents de vol, entrant dans des états de transe, traversant les mondes — mais toujours au péril de leur âme.
Sur le plan magique, il est associé tantôt à Mars ou à Saturne, selon l’usage. Il ouvre les portes du mental profond, permet d’entrer en contact avec des entités ou de franchir les limites de la perception ordinaire. Mais il n’est jamais recommandé dans les pratiques de débutant : c’est une plante de pouvoir, d’ombre, de seuil.
“À manipuler comme on manie un couteau dans le noir : avec lenteur, silence et une conscience aiguë du danger.”

Fergus resta longuement assis dans le fauteuil du bureau, le regard perdu sur l’écran noir de son ordinateur.
il savait quoi chercher. Mais pas encore où.
Les lignes du Livre des Ombres flottaient encore dans sa tête, entremêlées aux fragments des discussions de voisinage. Trop d’interrogations, trop peu de réponses. Il soupira, se leva, et passa une main lasse dans ses cheveux. Un café encore tiède l’attendait sur la table de la cuisine. Il le but d’un trait, sans goût. Le silence pesait dans la maison, troublé par les seuls bruits discrets de Boy qui explorait les étagères à pas feutrés. Le chat s’arrêta soudain, assis bien droit, oreilles tendues vers la porte d’entrée, puis tourna lentement la tête vers Fergus.
« Toi aussi, tu le sens, hein, Boy ? Quelque chose cloche… »
Il caressa brièvement le pelage doux du ragdoll, puis se dirigea vers l’entrée. Une idée mûrissait en lui, simple mais tenace : s’il voulait avancer, il devait bouger. Quitter un instant cette maison trop chargée de signes muets. Il attrapa les clés de sa voiture.
— Direction Saint-Geniès, murmura-t-il. Cigarettes, ravitaillement… et un médecin. Peut-être qu’en avançant en terrain connu, d’autres vérités finiront par surgir.
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